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Full text of "La diplomatie vénitienne: Les princes de l'Europe au XVIe siècle, François Ier, Philippe II ..."

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L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de reproduction 
et de traduction à l'étranger. 

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (direction de la 
librairie) en août 1862. 



Paris. — Typo{;raphip de Henri Ploii , imprimeur de l'Empereur 

8 , rue Garanrièn*. 



LA DIPLOMATIE VENITIENNE 



PRINCES DE L'EUROPE 



AU XVI» SIECLE 



FRANÇOIS I" — PHILIPPE II 

CATHERINE DE MÉDICIS 

LES PAPKS, — LES SULTANS 



rfAPKES LES «APPORTS DES AMBASSADEDHS VÉNITl^:^S 



M. ARMAND BASCHET 




PARIS 

HKNRl PI.OS, IMPRIMEUP-ÉdITEITR 
H. nilK GAIIANCIËHF. 



Vedrannu cuii quai .<«éiino i loro atitenali , giudicasMcro l'estere nazioni , 
liberi di servo ainore e d'odio colpevole, con proprie norme e con proprii 
pensamenti.... 

• lU verront avec (jiiel sen« leurst ancêtre», libre» d'un attachement «ervUe et 
d'une haine coupable, à leur façon et dans un mode de penser qui leur est propre, 
ont jugé les nations étran|{èreit. • 

N. T0MMA8KO. 



Nel seiitenziare di uoiniiii cotisuinati iieli' esercizio dei publici iic^ozi, 
di uotnini che non a pompa , ma a porte chiuse , e per sola reciproca istru- 
zione, si ripeievano quello che avevano veduto ed osservato sulla graii 
scena dei mondo, di uomini nei quali la conosceiiza degl* interessi univer- 
sali e un vero ainore di patria erano a un tempo istituto e tradizione. 

« Appréciations d'hommes accomplis dans le maniement des affaires publi- 
ques, d'hommes qui, non avec fracas, mais à portes closes, et seulement pour 
une réciproque instruction, se redisaient ce qu'ils avaient vu et observé sur la 
grande scène du monde, d'hommes chez qui la notion des intérêts universels et 
un amour fort et vrai de la patrie étaient à la fois une institution et une tradition. •• 

K. Albbri. 



Ma per la conosceiiza délie persoiie e dellc circostauze, le Relazioni 
de[;li ambasciatori veiieti sono pressochè inarrivabili. Nell' aprire i volumi 
che le conteii{>ono si crederebbe di entrare in una quadreria ove tutto viva 
e ci parli. 

« Mais pour la connaissance des hoinmeH et des choses, le» Relations des ambas- 
sadeurs vénitiens sont iiicom|Mirables. En ouvrant les volumes qui les contiennent, 
on croirait entrer dans une |;aleric où tout vit et tout parle. •• 

A. K EU MONT. 



.• 



ex G^oi) IçvcMi 



ot) L^cemeuixj 



(3AA9û^^.àt€u^r /è C^^/.U (^!^^û/^é 



<û/l^/i/Z - iff<(Z/r^*2'J^^ 



M I N I s T H E D ' IS T A r . 



Les récents arrêtés pris pur Votre Excellence ouvrent ù 
rhistoire des sources fécondes et nouvelles d'informations. 
Les hommes d'étude Lui doivent un particulier homma^^e. 

Votre pensée s'est portée sur les documents conservés 
aux archives de Tancien Gouvernement de Venise, dont 
les Diplomates ont éclairé tant de questions restées obscures 
et pénétré le secret de tant de personnages. L'histoire de 
la France trouvera surtout dans les dépêches dont vous 
avez décidé la publication d'utiles et brillantes lumières. 

Je remercie respectueusement Votre Excellence de la 
permission qu'Elle m'accorde de placer sous son bien- 
veillant patronage le premier fruit de mes études person- 
nelles sur la Diplomatie véni^enne et sur les Princes qu'elle 
a caractérisés. 



Paris, le 4 juillet 1862. 



PREFACE 



J'ai fait à Venise une résidence de cinq années sous 
le patronage successif du Ministère de Tlnstiaiction 
publique et du Ministère d*Ëtat, qui, Tun et l'autre , 
m'ont chargé de missions. 

Les archives de Tancienne République Sérénissime 
m'ont été gracieusement ouvertes par M. le ministre 
baron de Bach , sur la demande que lui en avait adressée 
M. le comte de Bourqueney, alors ambassadeur près 
de la Cour d'Autriche. 

Je me suis attaché dans mes recherches à l'élément 
diplomatique, comme pouvant offrir les plus sûres satis- 
factions à la curiosité et amener à une connaissance 
plus intime de la vérité dans l'histoire. 

Les dépêches et les rapports des ambassadeurs sont 
pour les annales de tous les pays des sources inépui- 
sables. J'ai demandé aux dépêches et aux rapports des 
Vénitiens la vie et l'histoire de la France pendant une 
magnifique période, et j'ai réussi à former une collection 
manuscrite inestimable par les avantages qu'on en peut 
retirer. 

Nourri dans l'étude des oeuvres écrites par les diplo- 
mates vénitiens, j'ai voulu les faire valoir et les mettre 
en relief par une série de travaux qui , tout en appor- 
tant à l'histoire des éléments nouveaux ou peu connus , 

1 



2 PRÉFACE. 

consacreront en même temps F honneur de cette diplo- 
matie qui les a inspirés : de là vient notice titre général 
— De la Diplomatie vénitienne, — r pour une série d'ou- 
vrages que désigneront des sous-titres d'une manière 
plus spéciale et plus appropriée au caractère épisodique 
de ces études. 

C'est de cette précieuse collection manuscrite, résul- 
tat de cinq années de recherches, que sortiront ces 
livres déjà préparés et dont les publications successives 
seront les étapes de ma carrière ; ainsi : 

Les Audiences de Catherine de Médicis, 

Les Œuvres secrètes du Conseil des Dix, 

\J Emprunt de la France à Venise sous Charles IX ^ 

Henri III à Venise, 

Guise, Sixte-Quint et Philippe II d'après les Vénitiens^ 

Henri IV et la République Sérénissime, 

Et enfin les Audiences et les Conversations politiques du 
Cardinal de Richelieu avec les ambassadeurs de Venise 
qui, à la cour, vivaient dans le commerce habituel de 
Son Éminence. 

Dans ce volume et dans ^s deux prochains, je trai- 
terai exclusivement du genre et de la qualité des œuvres 
des Ambassadeurs de Venise, je veux dire de leurs 
Relations à leur retour et de leurs Dépêches durant leur 
séjour. Les premières sont plus connues que les 
secondes; néanmoins elles forment un ensemble de 
documents trop exceptionnels et trop originaux pour 
ne pas mériter une étude complète et étendue. J'en fais 
en quelque sorte la propre histoire , et je montre ensuite 
par la citation et la traduction de textes nombreux, 
d'un intérêt çt d'un attrait incontestables , comment on 



PRÉFACE. 3 

peut les utiliser pour juger les hommes et les choses , 
selon la marche des temps et la fatalité des événements. 

La troisième partie du volume, entièrement consa- 
crée à la France , offre un exemple frappant de Tusage 
qu'on peut faire de tels renseignements pour mettre 
dans r éclat particulier qui lui convient une imposante 
personnalité : une personnalité, entre autres, aussi 
curieuse au point de vue de la vie privée et de la vie 
poUtique que celle de Catherine de Médicis. 

Serai-je assez heureux pour assurer à ces ouvrages 
dont j'ouvre aujourd'hui la série, le but d'utilité et le 
caractère de curiosité que j'ambitionne? L'avenir tient 
la réponse; mais, en tout cas, il y a peu de routes 
plus intéressantes à parcourir. Par les sujets mêmes 
qui y sont traités , cette suite d'impressions et ce genre 
de travaux s'adi*essent à ceux qui , soit historiens , soit 
diplomates , ont , les uns et les autres , cette grave mis- 
sion — la plus belle qui soit au monde quand elle est 
hautement comprise — de considérer, d'examiner, de 
révéler et de bien peindre les œuvres de la politique 
humaine, les ressorts qui les produisent et les- hommes 
qui sont les moteurs de ces ressorts. 

Pour rendre plu£ achevés les portraits que nous 
avons empruntés au récit des Vénitiens, nous avons 
applaudi à l'intention suggérée par notre habile éditeur 
M. Henri Pion de donner de nombreux yac-simi/e de 
l'écriture des personnages qui auront paru sur la scène. 
L'écriture est un des traits de la physionomie humaine. 

Et maintenant un devoir me reste à accomplir. Dans 

le cours de mes recherches et de mes travaux, plus 

i. 



4 PRÉFACE. 

d'une main bienveillante m'a été tendue, plus d'un encou- 
ragement m'a été prodigué. Mon cœur reconnaissant 
éprouve le besoin de s'ouvrir, et je me plais à nommer 
M. le baron Sina, ce généreux protectem* de tous les 
beaux-arts ; M. Jules Pelletier, cet homme distingué que 
les affaires enlèvent aux lettres, mais qui, un jour, pren- 
dra dans l'histoire une place élevée par ses profondes 
études sur le père Joseph , le confident du cardinal de 
Richelieu; im écrivain érudit aussi sincère que char- 
mant, un Causeur et un Curieux, M. Feuillet de Couches, 
dont les marques de bienveillance à mon égard sont 
sans nombre. La protection que j'ai rencontrée pen- 
dant mon séjour à Venise appelle surtout mes parti- 
culiers hommages. Je dois à la mémoii*e de l'illustre 
diplomate M. le comte de Ficquelmont le plus respec- 
tueux souvenir pour la bienveillante amitié et les bons 
conseils dont U m'a tant honoré pendant sa vie. Que le 
tribut de ma vive gratitude soit enfin agréé par les 
savants consei'vateurs d'archives et de bibliothèques, 
MM. les chevaliers Mutinelli et Teodoro Toderini, le 

m 

comte Dandolo, Dom Valentinelli , Veludo, le chevalier 
Lazari, M. N. Barozzi; qu'il le soit particulièrement 
aussi par le chevalier Emmanuele Cicogna et par 
M. Rawdon-Brown. Ce sont là toutes personnes de 
qui le savoir et la courtoisie ne m'ont épargné ni les 
sages avis ni les généreuses communications. 



DE LA 



DIPLOMATIE VENITIENNE 



INTRODUCTION. 



I. 

Grandenr de ia puissance yénitienne. — Autorité de sa diplomatie. 

Le point le plus civilisé du monde, au moyen âge et 
jusqu'à la seconde moitié du quinzième siècle, ce n'était 
ni Paris ni Rome, encore moins Byzance et Londres, 
c'était Venise. Le mode ingénieux de son gouvernement, 
la puissance et l'extension de son commerce, les qualités et 
les ressources de son industrie , lui donnaient dès lors un 
renom de sagesse et de fortune qui avait le cours le plus 
«tendu et le moins contesté. Toutes les chroniques étran- 
{^ères, et particulièrement les nôtres, depuis les naïfs récits 
du croisé Villehardouin jusqu'à ceux plus élevés du diplo- 
mate Philippe de Gommynes, témoignent surtout de la 
force et de la prudence de cette république, dont, tant de 
siècles durant, la politique fiit d'une activité si féconde. 
Combien depuis on s'est souvent trompé et mépris sur le 
gouvernement de ce pays! L'histoire, qui aujourd'hui se 



6 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

montre infatigable dans la recherche de la vérité, doit 
s'imposer la réparation d'erreurs si {p:*andes. Depuis la 
première moitié du dix-septième siècle, il n'y a pas eu 
d'État moins exposé à son vrai jour et aussi mal compris 
que celui de Venise. La haine et la convoitise qu'il ^avait 
inspirées à l'Espagne, les luttes ardentes si légitimes mais 
audacieuses qu'il avait soutenues contre Rome , donnèrent 
lieu vers cette époque à de nombreux écrits — livres ou 
pamphlets — qui, avec leurs grands airs philosophiques, 
ne furent en réalité que l'expression d'interprétations 
mensongères et d'exagérations dérisoires. Le roman, qui 
d'ailleurs n'a jamais eu besoin de regarder de bien près à 
la vérité dans l'histoire et à l'exactitude dans les faits, s'est 
ensuite emparé de ce que les pamphlets avaient semblé 
dire de fondé. Soutenues et entretenues alors par ces di- 
vers agents de l'opinion , les imaginations se sont coalisées 
contre ce pays, au point de ne se plus le représenter autre- 
ment que comme le lieu du monde où le crime , l'injustice 
et la violence rencontraient le suffrage de l'autorité. On a 
voulu ne voir dans les magistrats de son Conseil des Dix 
d'autres hommes que des meurtriers triomphants, réunis 
pour lancer arbitrairement, et presque sans autre raison 
que celle du caprice, des ordres dont le poignard et le 
poison étaient les seuls exécuteurs. N'interrogeant que 
l'extrême surface des choses, on a jugé, sur leur simple 
désignation, des institutions qui, je ne dirai pas peut^ 
être, mais assurément, ont été non-seulement utiles , mais 
même nécessaires, et on n'a point cherché, dans l'évi- 
dence et l'énumération des services rendus, les raisons 
d'être qu'elles pouvaient et devaient avoir. Poussant au 
contraire l'esprit de parti jusqu'à sa plus déloyale expres- 
sion , on s'est plu à ne montrer et à ne discuter ces mêmes 
institutions que sous le mauvais jour de leurs abus : et 



INTRODUCTION. 7 

c'est le comble de la mauvaise foi ! De là tant de livres aux 
vues étroites, où tout le triste mérite de leurs auteurs a 
été de savoir mentir avec quelque esprit. Ainsi , V Histoire 
du Gouvernement de Venise par ce médiocre ambassadeur 
Amelot de la Houssaye, qui ne trouva, pour faire oublier 
la mission qu'il avait si faiblement remplie auprès des 
Vénitiens, de moyen plus noble que celui d'écrire contre 
eux deux volumes, auxquels, malgré la pompe du titre, 
il ne convient pas d'ajouter plus de foi qu'à une réunion 
de petits écrits assez bien tournés, dont l'action de nuire 
est tout le mobile. Aujourd'hui, soyons plus justes, mais 
justes sans avoir recours, pour les besoins de la cause, 
à ces sortes d'engouements emphatiques qui, loin d'être 
d'heureux moyens de défense, deviennent des armes plus 
faciles dans les mains des adversaires. Prenons garde aux 
puérilités. L'optimisme, d'ailleurs, dans l'histoire de choses 
pareillement passées , ne serait-il pas déjà ridicule par cela 
même qu'il serait inutile? Nous ne voulons pas avoir de 
ces enthousiasmes malheureux qui vous font prendre la 
plume au même titre que le héros de Cervantes prenait 
l'épée. Éclairer des faits obscurcis, pénétrer dans un 
terrain incomplètement remué, puiser à des sources ou- 
bliées , parfois même inconnues : voilà ce que nous avons 
voulu et où nous avons prétendu, et conune, par bien 
des choses que nous dirons, Venise l'ancienne est pour 
Tétude et la recherche une inépuisable mine, nous nous 
y sommes arrêté et nous l'avons explorée en tous sens. 
Nous avons trouvé pleine d'attraits et d'intérêt l'étude 
particulière de certaines institutions d'un État se formant 
lui<-même avec un esprit d'activité fécond en surprises , et 
soumettant au vote libre des siens, à l'aube même de sa 
formation , la valeur de ses statuts , la raison de ses décrets 
et l'autorité de ses lois. 



8 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

N'est-ce pas avant tout par rintelli{j[ence et la sûreté de 
ses institutions qu'un pays se rend dig^ne de l'admiration 
des postérités? Le gouvernement de Venise, pour qui en 
étudie les rouages et les fonctions, étonne par la merveil- 
leuse sagacité d'esprit qu'il révèle. Venise politique et ad- 
ministrative est vraiment admirable dans le détail des soins 
qu'elle consacre à telles branches où elle pourra cueillir 
et de la gloire et du renom. Regardez a sa diplomatie. 

Dans l'organisation gouvernementale si singulière de 
cet ancien État, Texamen de sa puissance et de sa qualité 
diplomatiques présente un des plus curieux et des plus 
imposants tableaux qu'il soit donné au monde politique 
d'observer et d'admirer. C'est à cet horizon que j'ai voulu 
chercher Venise et la voir. Les usages exceptionnels qu'en 
effet elle créa pour l'honneur et la dignité de sa diplo- 
matie, et qu'elle lui imposa coïnme des devoirs, les atten- 
tions minutieuses et incessantes qu'elle eut de la rendre 
influente, considérable et considérée, puissante et con- 
sultée, active et pénétrante auprès de toutes les cours 
européennes, nous dévoilent une Venise peu connue que 
j'ambitionne de présenter. Ne fut-ce point par cette diplo- 
matie si sagement entendue, formée et organisée, que 
Venise eut l'occasion fréquente d'étonner l'Europe? Aussi 
ce vivace instrument de politique devint -il rapidement 
célèbre. Belle et grande étude, attrayante et animée, nul- 
lement exclusive, car elle touche à beaucoup et s'étend 
au loin. Je trouve sur son terroir tout à la fois une moisson 
facile et maJ^niËque. Que de produits depuis le portrait 
achevé, fini et piquant des figures qu'elle rencontre, 
jusqu'aux considérations les plus élevées sur les affaires 
qu'elle embrasse ! 

C'est par l'évidence du degré où le sénat vénitien pous- 
sait la science du conseil que , dans ce travail et dans ceux 



INTRODUCTION. . 9 

qui suivront sous divers titres, je m'efforcerai de faire 
ressortir la vigueur intelligente, et par conséquent inté- 
ressante des esprits qui présidaient à la conduite de cette 
république si souvent mêlée aux propres affaires de notre 
France, où elle n'a cessé d'être représentée, depuis le roi 
Louis XI, par des hommes dont plus d'un fut de la grande 
école politique , et dont un , entre autres , fit assez la con- 
quête de l'esprit de Richelieu pour que ce maître des 
affaires de son temps priât le gouvernement vénitien de le 
maintenir comme ambassadeur à la cour, . tant il lui était 
de bonne utilité et de bon conseil. « Il falloit posséder des 
qualités bien extraordinaires, dit Wicquefort, pour pou- 
voir s'acquérir dans ce poste non-seulement l'estime, mais 
aussi la confidence d'un ministre qui n'estoit pas fort pro- 
digue ni de l'une ni de l'autre , jusques à lui communiquer 
les affaires les plus secrètes et à employer sa personne en 
des cours étrangères pour le service du Roy * . » Wicque- 
fort , qui a tant écrit sur la diplomatie , en dit bien long 
sur Venise diplomate. Longtemps, en effet, elle eut voix 
auprès des princes les plus puissants, et pour son propre 
bien; au milieu même des circonstances qui semblaient 
désespérées, elle fit des merveilles. Gomment et par quoi 
s'est-elle tirée des griffes de l'Europe conjurée contre elle 
à Cambrai? On compterait difficilement plusieurs grands 
traités auxquels, jusqu'à celui de Westphalie, elle ne prit 
point de part. 

C'est entre la fin du douzième siècle et le milieu du 
dix-septième que les fastes de la diplomatie vénitienne ont 
leur place et l'occupent avec grandeur. Pendant cette vaste 
période, quelle activité en Orient d'abord, puis en Occi- 
dent! Longs efforts, luttes nombreuses; la patrie plus 

1 L'ambassadeur et ses /onctions, par M. de Wicquefort, p. 258, t. II; 
édition de Cologne, 1715. 



10 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

d'une fois en danger ; quelquefois des revers par suite 
d'erreurs; mais en revanche aussi que de triomphes et que 
de sauvetages dus à cette habileté dans les conseils et à ce 
bon sens dans les discussions ! Et cela , si longtemps avant 
que les autres nations se pussent* dire ses rivales en de 
telles matières! Une plume savante a donc pu dire avec 
raison dans un récent ouvrage : « Dans un temps où, 
presque partout en Europe, l'administration était livrée 
encore à la confusion et à l'anarchie , où la science poU- 
tique était dans l'enfance, le Grand Conseil de Venise avait 
déjà déterminé par des règlements précis les devoirs de 
ceux que la République, choisissait pour les envoyer en 
mission au dehors ' . » 

Je me suis appliqué à la recherche de ces règlements , 
et je me suis ainsi rendu compte de ce que si justement 
on peut appeler les coutumes et les usages de la diplomatie 
vénitienne — route naturelle pour connaître ses œuvres. 
De précieux textes ont été fournis par elle, variés à l'in- 
fini , bien que n'appartenant qu'à deux grandes divisions 
de classement: d'un côté, les dépêches (dispaccï); d'un 
autre, les rapports, plus généralement connus sous le nom 
de relazioni. Us sont dignes en tous points de la grande 
curiosité qui s'étend aujourd'hui à tous les documents 
authentiques contemporains particuliers à l'histoire de 
certaines époques. 

^ Les monuments de la diplomatie vénitienne considérés sous le point 
de vue de Fhistoire moderne en général et de l'histoire de la Belgique en 
particulier, par M. Gachard, archiviste général du royaume de Belgique. 
(Mémoire présenté a la séance de l'Académie royale, le 7 mars 1853.) 



INTRODUCTION. Il 



II. 

Usage des Relazioni particulier à la diplomatie rénitienne. 

Divisions de ce travail. 

Lorsqu'un ambassadeur de la République de Venise 
avait rempli le temps limité de sa mission auprès d*une 
puissance étrangère, il était d'usage qu'il se présentât au 
sénat dans les quinze jours qui suivaient son retour, pour 
prononcer solennellement le discours qui, sous le nom 
consacré de relazione, n'était autre qu'un raf)port sur 
l'État auprès duquel son gouvernement l'avait accrédité. 
A sa sortie de la salle des séances, l'ambassadeur devait 
déposer entre les mains du grand chancelier le texte ori- 
ginal de sa relazione, qui , par les soins de ce magistrat , 
trouvait immédiatement place dans les cartons de la 
sécréta réservés aux actes diplomatiques. 

Cette remarquable coutume de la diplomatie de Venise 
n'eut de fin qu'avec la République, en 1797, et comme il 
faut remonter le cours de plusieurs siècles pour en retrou- 
ver les origines, elle a eu pour résultat la formation de 
tout un ordre de documents du plus grand prix sur les 
États du globe où les Vénitiens avaient des représentants. 
Les incendies de 1577, si désastreux pour quelques salles 
de la chancellerie, au palais des doges, ont irréparable- 
ment détruit les textes les plus anciens ; mais si nous ne 
portons pas nos recherches, soit dans les bibliothèques, 
soit dans les archives, au delà de 1492, nous trouverons 
des séries assez complètes pour former un vaste et magni- 
fique ensemble sur le seizième, le dix-septième et le dix- 
huitième siècle. 

Ces documents curieux, à la communication desquels 



12 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

les ambassadeurs étrangers à Venise attachaient assez 
de prix pour en faire l'objet d'un compte sur le {jrand 
livre de leurs ybn^5 secrets ^ ont donné lieu depuis quel- 
ques années a des publications italiennes considérables 
que nous regrettons de voir trop peu répandues de ce 
côté-ci des Alpes. Il nous tardait de les signaler particu- 
lièrement; nous apprécierons ces recueils selon la valeur 
de leurs pages, sans oublier combien les hommes intelli- 
gents et désintéressés qui ont eu la louable initiative de 
les mettre en lumière ont de droit à l'éloge. Ce livre a 
donc pour bases les relations des ambassadeurs vénitiens 
qui avaient connu l'Europe politique pendant le cours 
du seizième siècle, et qui avaient approché les pontifes, 
les princes d'Angleterre, ceux d'Espagne, la maison de 
France. Par l'usage même que je fais de ces textes origi- 
naux, par la manière dont j'ai pu encadrer dans les évé- 
nements tant de physionomies, faire ressortir tant de 
caractères, je donne une large idée de la valeur impor- 
tante et du mérite particulier que reconnaîtront à ces écrits 
non-seulement les érudits et les curieux, mais encore et 
surtout les historiens les plus sévères et les artistes les plus 
élevés. 

Ainsi : 

Rappeler d'une façon rapide quelle fut la marche pro- 
gressive de la diplomatie de Venise ; 

Initier aux mesures prises par le gouvernement pour 
être instruit de la politique au dehors, et parmi ces me- 
sures, exposer au premier rang le devoir qu'avaient les 
ambassadeurs de prononcer des relazioni devant le sénat 
assemblé ; 

Nous consacrer ensuite à l'histoire exclusive de ces 
documents ; 

Signaler la variété des ressources qu'ils offrent comme . 



INTRODUCTION. 13 

mines d'enseignements et répertoires d'instructions sur les 
mœurs politiques de l'Europe ; 

Rechercher les traces premières de la renommée qu'ils 
ont acquise à l'étranger ; 

Suivre pas à pas chacune des phases de publicité, depuis 
la (in du seizième siècle jusqu'aux jours récents où ils ont 
donné Ueu à de belles entreprises littéraires ; 

En un mot, écrire la légende de ces textes et les placer 
au rang qu'ils doivent occuper aujourd'hui parmi les mo- 
numents utiles à rhistoire; 

Tel est le programme que j'ai assigné à la première 
partie de ce volume : elle est en quelque sorte Y historique 
des Relazioni ou Rapports des Ambassadeurs vénitiens. 

J'ai eu pour objet, dans la seconde partie, de mettre en 
relief les pages les plus intéressantes de ces documents, 
m'attachant à celles où se voient des portraits réussis dans 
une grande ou une piquante manière; et j'ai cherché ces 
pages et ces portraits dans les relations qui ont été retrou- 
vées sur la Cour d'Angleterre, sur les Etats Italiens en 
général et Rome en particulier, sur les Sultans, sur la Cour 
d'Espagne pendant la longue période où la tint la main 
de fer de Philippe II, partout enfin ailleurs qu'en France. 

Quant à la troisième partie, qui est la dernière de ce 
volume, je crois pouvoir dire qu'elle fait un appel plus 
direct à l'esprit des hommes de France curieux de l'histoire 
de leur pays. Je l'ai consacrée à la France seule, à l'État et 
à la Cour de France, selon que les avaient vus et compris 
les regards intelligents, fins et pénétrants des Vénitiens. 
J'ai remonté à la source et j'ai suivi le cours des rapports 
échangés entre les deux pays; les détails abondent, les 
citations sont nombreuses, et je ne pouvais manquer à les 
reproduire dans un livre de ce genre, qui est plutôt fait 
pour renseigner que pour instruire. 



14 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Si j'ai arrêté ce travail au lendemain de la mort de 
Catherine de Médicis, ce n'est pas qu'à ces mêmes auteurs 
diplomates vénitiens , je ne veuille demander aussi le 
Henri IV et le Richelieu qu'ils ont connus et dépeints, mais 
c'est qu'il faut reconnaître que dans la disparition de Ca- 
therine de la scène politique , il y a le signe d'une limite 
singulièrement accusée d'un ordre de faits et d'idées. 
Après la douloureuse France de Catherine de Médicis ap- 
paraît la France triomphante de Henri IV, grande, active, 
se réunissant, plus grande, plus active encore qu'au temps 
même où le roi François luttait contre l'Empereur. Par 
Henri IV et par Richelieu , la France se fait et se montre 
européenne. Rien sans elle. Venise s'est admirablement 
rendu compte de cette transformation , et sur ce point ses 
papiers font de nombreuses et d'importantes révélations. 
Autre spectacle, autres acteurs, autre livre! Ici donc le 
seizième siècle, plus tard le dix-septième. 



PREMIERE PARTIE. 



ORIGINES ET GENERALITES 



CARACTÈRE ET PUBLICITE DES RELATIONS ÉCRITES 
PAR LES AMBASSADEURS VÉNITIENS. 



CHAPITRE PREMIER. 

Premiers efforts de la diplomatie de Venise. — Origines des relazioni 
ou rapports des ambassadeurs sur les cours étrangères. 

L'acte originaire, l'état civil des relazioni doit remonter 
à la première moitié du douzième siècle. Le texte du 
décret qui en établit l'usage est demeuré inconnu ; mais le 
plus ancien qui le signale , et dont l'authenticité ne peut 
être contestée, appartient à l'année 1268. En 1296, un 
second décret parut, plus précis encore. L'un et l'autre 
sont les actes de naissance des relazioni des ambassadeurs 
de Venise accrédités auprès des cours étrangères. 

a Nous décidons, est- il dit dans le second, que tous 
les envoyés en ambassade solennelle par le chef de la com- 
mune de Venise soient tenus à déposer par écrit, dans les 
quinze fours qui suivront leur retour en cette cité, les ré- 
ponses qui leur auront été faites pendant leur ambassade, 
ainsi que tout ce qu'ils auront noté et ce qu'ils auront 
entendu dire à l'honneur et dans l'intérêt de Venise. » 

La plupart des statuts dictés par une prudence si haute 
pour le règlement des ambassades appartiennent à cette 
période du treizième siècle qui vit s'organiser d'une ma- 
nière stable la puissante institution du sénat, qu'on appe- 
lait alors consiglio dei pregadi. Pénétrez dans le treizième 
siècle de l'histoire de Venise , vous verrez combien l'étude 
en est curieuse! C'est l'ère législative d'une république 
qui déjà se peut prévaloir d'expérience. Toutes les magis- 
tratures se constituent ou s'affermissent, selon les besoins 
politiques et administratifs qui se sont révélés ; chacun des 
grands corps de l'État voit se délimiter ses attributions ' . 

1 Voyez rhistoire de Venise : Storia documentata di Venexia, par S. Ro- 
manin. Il n*y a point d'ouvrage, à Tendroit de Venise, plus complet et 

t 



18 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENISE. 

Spectacle émouvant que celui de cette aurore de la puis- 
sance vénitienne! Petit peuple, mais grands moyens et 
vive intelligence y manifestés en tout ce qui se fonde et se 
constitue ! Déjà Venise peut jeter ses regards observateurs 
et réfléchis sur les quelques siècles qu'il lui a fallu par- 
courir pour s'édifier et s'élever; aussi, voyez l'activité, la 
prudence et le soin que la République apporte à rendre 
fortes ses magistratures, par des lois qui, réunies selon 
leur objet, forment, sous le titre de Capùolari, autant de 
codes spéciaux ^ A cette époque féconde en délibérations 
si sages, dont les textes contemporains sont conservés 
dans une magnifique intégrité, il appartînt au sénat, au 
consiglio dei pregadi, de discuter et de voter les mesures 
les plus importantes à prendre quant à la répartition des 
impôts, aux expéditions de la marine marchande, à l'ar* 
mement des navires, à l'approvisionnement des forts et 
des places; il appartint encore et surtout à cette réunion 
d'hommes vieillis au service de leur patrie, de décider des 
choses de la paix et de la guerre , de se prononcer sur les 
questions d'économie pohtique , sur la nécessité et le carac- 
tère des missions, enfin sur l'envoi des ambassadeurs^. 
A ce dernier point se rattache l'objet de ce travail. 

plus digne de foi. Le premier volume a été imprimé en 1853, le dixième 
en 1861. Venezia, Pietro Naratovich , éditeur. Voyez pour Toiiganisation 
politique de Venise au treizième siècle, le t. II, chap. ut. M. Romanin est 
mort récemment ; il mettait la dernière main à un volume d*appendices qui 
est en cours de publication. La perte de ce laborieux historien est des plus 
regrettables : on peut dire qu'il est mort à TœuVre. 

1 Voir les Me^istri dei deliberazioni del Maggior Consiglio et ceux del 
Senato aux archives des Frari à Venise, et surtout le recueil de la Cotnpi^ 
lazione délie ieggi. Fiiza, Àmbasciatoriy oratori, 

^ Il importe de bien préciser ici la composition et la qualité du sénat à 
Venise : « Le conseil des prégades ou sénat, devenu définitif en 1S30, se 
composait originairement de soixante individus nommés par quatre mem- 
bres élus pour cette mission par le Grand Conseil. A dater de 1343, le 
Grand Conseil modifia cet usage et décida de Félection par le vote, sinon de 



LE SÉNAT ORGANISE LES AMBASSADES. 19 

Depuis longtemps , du reste , avant cette période consti* 
tutive du treizième siècle, les Conseils avaient statué sur 
rorganisation des ambassades et sur les devoirs des am- 
bassadeurs : Timportance de telles affaires d*État avait été 
bien comprise et reconnue. Avec l'Orient et avec Rome, 
depuis le sixième siècle même , Venise avait appris ce que 
pouvait faire, défaire, ou ne pas faire un ambassadeur. 
Aussi, dès qu'elle se fut rendu compte de l'extension et 
de l'importance que pourrait prendre sa diplomatie, en 
raison des rapports de plus en plus fréquents qui s'établis- 
saient entre les nations, elle s'appliqua à sanctionner par 
ses votes des décrets spéciaux destinés à être autant de 
règles de conduite pour ses envoyés et ses négociateurs au 
dehors. 

A quelle distance dans les siècles devons-nous remonter 
pour trouver les origines diplomatiques de ce petit peuple 
d'hommes affairés? L'esprit ingénieux, très-sage et tou- 
jours actif qui a été le caractère particulier de son gouver- 
nement, eut occasion de faire ses preuves deux siècles 
avant que le vainqueur des Saxons, cet empereur Gharle- 
roagne que les ballades populaires ont appelé le vieil 
homme à la barbe blqnchie, s'agenouillât solennellement 
sur les marches de l'église de Rome, pour recevoir des 
mains du pontife le sceptre de l'Occident. Ce fut avec 



toiu ses membres, an moins d'nn par famille. Les sénateurs ne restaient 
en charge qne pendant un an, mais ils pouvaient être confirmés. Au sénat 
présidaient, selon la coutume, le doge et ses conseillers. Peu après, le per- 
sonnel du sénat fut augmenté, dans les circonstances de grande importance, 
de ringt patriciens choisis parmi les plus distingués , et particulièrement 
parmi ceux qui étaient de retour des ambassades, comme étant plus aptes 
i fournir des renseignements sur les pays étrangers et à discuter dans un 
sens pratique les choses qui les regardaient. Cette aggiunta (en vénitien 
xojila) de vingt s*éleva à quarante, et plus tard à soixante individus. Le 
sénat arriva donc à être composé de cent vingt membres. » S. Romanin, 
t. II, p. 355. 

S. 



20 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

l*Orient que Venise, à peine fondée, à peine souveraine 
de quelques lagunes, échangea pour la première fois des 
rapports diplomatiques. Le sixième siècle nous en a laissé 
des traces, et les chroniques de ces époques lointaines les 
ont mentionnés en termes qui ne laissent aucun doute aux 
pénétrations des historiens. Dans Tempire grec byzantin, 
la diplomatie vénitienne a tenté ses premiers efforts et 
remporté ses premiers triomphes ; vers la ville de Constan- 
tin elle a fait le premier pas. Aux grands faits du moyen 
âge, aux traités avec les fils de Gharlemagne, aux croi- 
sades, à la guerre des investitures, k la ligue lombarde, à 
la paix du saint -empire, jurée sous les voûtes sacrées de 
Saint- Marc, et où notre France avait ses représentants, 
Venise diplomate a pris part. Tous ces événements, qui 
nécessitèrent tant d'interventions et de négociations, furent 
l'école politique extérieure où la République Sérénissime 
acquit cette magnifique expérience qui était appelée à 
donner de si hautes preuves d'elle-même dans les grands 
embarras et les vastes affaires du seizième et du dix-sep- 
tième siècle. Cherchez dans les archives de l'ancienne 
chancellerie secrète, si admirablement classées et conser- 
vées sous les voûtes profondes du couvent des Frari, les 
registres dits Pacta ou réunion des traités ' : demandez à 
leurs feuilles de parchemin les nombreux titres d'activité 
diplomatique qu'elles conservent, depuis le premier, en 
date de 883, et, arrêtant votre examen vers le milieu du 
treizième siècle, vous reconnaîtrez facilement qu'après 
de telles œuvres déjà accompUes, le sénat de Venise 
pouvait, même dès l'année 1250, perfectionner par ses 

1 Voir le curieux Mémoire adressé par ]e savant M. de Mas-Latrie à 
M. le ministre de Tinstruction publique sol* les Rc^stres des archires de 
Venise, dits Pacta, M. de Mas-La tne a consulté ces archives pour son 
important et consciencieux ouvrage de Y Histoire de Vile de Chypre sous ie 
règne des princes de la maison de Lusignan. (Imprimerie impériale, 1855.) 



DÉCRETS POUR LES AMBASSADEURS. 21 

décrets des mesures dont l'école expérimentale des faits 
avait pu seule dicter la nécessité ' . A moins de preuves 
d'une authenticité aussi valable que celle des textes que 
j'ai consultés sur cette période législative, on n'imaginerait 
pas qu'à une époque aussi peu avancée , relativement au 
reste de l'état de civilisation du monde, entre 1 238 et 1 280, 
il aurait pu y avoir des décrets marqués au coin d'une 
telle prudence : 

u . . . . Aucun Vénitien ne peut aller en ambassade dans un 
pays où il a des possessions. 

n Tout ambassadeur ne peut prêter serment, opérer et traiter, 
sans avoir constamment en vue l'honnçur et l'avantage de la 
République. 

n II devra consigner à son retour les cadeaux qu'il aura reçus ; 
il ne pourra s'éloigner un seul jour de son poste. 

n Tout ambassadeur envoyé à Rome ne pourra chercher à pro- 
curer des bénéfices pour des particuliers, à moins d'en avoir été 
spécialement chargé par le doge et son conseil *. n 

Au même temps et aux mêmes dates appartiennent aussi 
le texte et le vote du beau décret qui nous intéresse ici à 
tant de titres, je veux dire le décret qui, en d'éloquents 
détails, confirma la coutume de prononcer devant le sénat 
la relazïone, le discours sur les affaires traitées, sur les 
mœurs et la politique du pays où la volonté du conseil 
vous avait envoyé, moyen plein de prudence de tenir 
constamment éclairés, sur les manières d'agir différentes 
auprès de telle ou telle nation , les esprits de ceux qui 
gouvernaient ou étaient appelés à gouverner. « Puisque 
c'était déjà la coutume, cum hactenus erat consuetudo », 

' Voir aux Appendices de ce volume : Le répertoire et mouvement 
diplomatique de la République de Venise avant le seizième siècle. Je 
désigne les ambassadeurs , et je précise l'objet des ambassades. 

2 Archives de Venise. Compilazione deUe leggi, Filza, Amhaseiatori ^ 
oratoriy passim. 



22 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

dit le décret rénovateur, lequel, ce me semble, est le 
développement et le conmientaire le plus précis des décrets 
de 1268 et de 1296, qui sont les premiers dont la teneur 
nous soit connue. L'un et Tautre des deux textes nous 
font aisément reconnaître et établir les origines des. re/a- 
zionî des ambassadeurs vénitiens appelées à avoir un si 
grand retentissement au seizième et au dix -septième 
siècle; mais celui-ci, plus explicite et plus démonstratif 
que les précédents, en promulguant l'ordre qu'a l'avenir 
les textes originaux de toutes les relazioni devront être 
rapportés sur des registres spéciaux, détermine la date et 
ouvre la période des monuments écrits de la diplomatie 
vénitienne. Nous relaterons ainsi le texte de cette mesure 
si remarquable, trop importante pour n'être qu'indiquée 
dans im travail dont elle est le véritable point de départ. 

u Parmi les louables institutions qui touchent au gouverne-^ 
ment même de notre État , il en est une que respectèrent toujours 
nos trop sages aïeux , dalU sapientissimi maggiori nostri sempre 
osservata. Lorsque avait lieu le retour des ministres partis pour 
remplir leurs missions soit à l'intérieur, soit à Tétranger, c'était 
Tusage que pour la meilleure instruction de ceux qui avec le 
temps pouvaient tôt ou tard être appelés à nous gouverner, ces 
ministres rendissent compte de leurs actes et de leurs négocia- 
tions. Cette coutume avait cet avantage que pour des mesures 
nécessaires à prendre à l'égard de telle ou telle nation , nos gou- 
vernants pouvaient aider à la sagesse de leur délibération par le 
profit des observations qu'ils avaient entendu faire à des hommes 
ayant pratiqué ces contrées et ayant dû apprendre à connaitre 
les peuples. 

» L'usage de ces discours et comptes rendus s'est fidèlement 
maintenu, mais comme de semblables relations , le plus souvent 
si importantes, ne peuvent, en raison des continuelles occupa- 
tions de notre gouvernement , demeurer stables dans l'esprit des 
auditeurs , et qu'ainsi le souvenir de leui*s détails se perd , nous 
voulons prévenir un tel préjudice, et pour y remédier, 

» Nous décidons : 



GRAI9D DÉCRET SUR LES RELAZIONL 23 

» Qu'à Favenir tous les envoyés daqs les provinces, tous les 
recteurs, les s^Tidics et tous les ambassadeurs seront tenus d'écrire, 
de leur propre main, après les avoir prononcées, les relazioni, 
c'est-à-dire l'ensemble de leurs observations , ainsi que les con- 
seils qu'ils auront jug[é bon de nous être donnés. 

n Présentées d'abord aux conseillers qui seront de service, ces 
relazioni seront ensuite consignées dans les reg^istres de notre 
chancellerie secrète. Deux de ces registres leur seront destinés, 
l'un pour les relazioni des envoyés dans nos provinces , l'autre 
pour celles des envoyés à l'étranger. 

» De cette sorte, la perpétuelle mémoire en sera conservée, et 
leur lecture pourra servir à l'instruction de ceux qui sont et 
seront appelés à nous gouverner ' . n 

Telles sont donc désormais, nettement exposées, les ori- 
gines de tout un ordre de textes historiques très-précieux 
à étudier. Nous ne nous occuperons ici que de ceux fournis 
par les envoyés ù Tétranger, car ceux-là surtout sont ce 
que déjà plus haut nous appelions les monuments de la 
diplomatie vénitienne élevés à l'honneur de la politique et à 
l'avantage de l'histoire. Toute pompeuse que puisse paraître 
cette qualification, elle n'est point outrée : d'autres plumes, 
moins jeunes que la nôtre et vieillies dans l'habitude des 
textes les plus variés, s'en sont servies; elle appartient de 
plein droit à des œuvres claires, précises, éminemment 
instructives, d'une forme qui n'est pas toujours de premier 
ordre, mais qui est souvent charmante, souvent éloquente. 
Si négligées que certaines ont pu être , elles ne répondent 
pas moins à tout l'attrait et à l'intérêt qu'on doit attendre 
d'un travail destiné à s'étendre sur le compte d'une nation 
étrangère, sur la nature et l'état de son commerce, sur le 
genre et la variété de ses ressources, sur l'emploi de ses 
finances , sur le nombre et la tenue de ses armées , sur la 
sagesse ou la nécessité de ses lois, sur le mérite et les 

' ArchÎTes de Venise. Ubro Roatty t. I^c, p. 234. 



24 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

intentions de ses ministres, sur le caractère enfin, l'esprit, 
les habitudes et la personne de ses princes. Tel était en 
efFet l'ensemble de questions que devait se poser et aux- 
quelles devait répondre tout ambassadeur dans la relazione 
qu'il présentait. Il est aisé maintenant, d'après le détail 
de telles matières, de concevoir le rôle qui revient à cet 
ordre de travaux pour ce qu'on appelle aujourd'hui la 
curiosité dans l'histoire. 



CHAPITRE DEUXIEME. 

Enseignement et intérêt politiques des relations des ambassadeurs vénitiens 
au sénat. — Procédés en usage au seizième siècle pour écrire une reia- 
xiofttf. — Caractères essentiels des monuments diplomatiques écrits, les 
uns appelés Dépêches y les autres Relations, 

La précaution des lois vénitiennes particulières à la 
diplomatie mit en principe , dès le quinzième siècle , qu'un 
ambassadeur ne devrait pas demeurer en fonctions auprès 
de la même cour pendant plus de deux années. Vers la fin 
du seizième siècle, il fut d'usage qu'il y pourrait rester 
pendant trois ans. Le but de cette mesure était de mettre 
un obstacle à l'établissement de rapports trop intimes entre 
les personnages de cette cour et l'ambassadeur, qui , par 
suite d'un trop long séjour auprès du même gouverne- 
ment, aurait pu, soit par des sentiments de bienveillance 
dont il n'aurait plus été le maître , soit par les nombreuses 
raisons personnelles qui s'attachent au chapitre de l'inté- 
rêt, sinon oublier, du moins embrasser avec une ardeur 
moins grande les avantages essentiels et constants de sa 
patrie. 

La République, souvent du reste trop défiante, craignait 



• 4 



MAINTIEN DE CET USAGE POLITIQUE. 25 

que la prudence de ses ministres ne rencontrât des limites ; -* 

or, elle savait, au premier chef, qu'en matière de mission 
et de négociation politiques, Vimprudence est aussi dange- 
reuse que l'infidélité. Pendant le cours de ces deux ou trois 
ans de légation, l'ambassadeur devait tenir une corres- 
pondance incessante avec le sénat et préparer les maté- 
riaux de la relazione, qu'il était obligé d'écrire avant son 
retour, et de prononcer ensuite, en séance solennelle, 
devant ce même sénat, présidé par le doge et la Seigneurie ^ ii 

ou Ministère. Cet usage de la relazione, dont nous avons ^ * 

retracé l'origine, ne tomba point en désuétude, et il fut * 

en honneur pendant toute la durée de la République. Mes 
recherches, fort actives a cet égard, m'ont prouvé qu'il y i^ • 

a peu d'exemples de négligence à citer. La relazione con- 
stituait tellement un devoir d'État, le soin de la composer 
était si généralement tenu pour un article de loi esseQtiel 
au corps diplomatique vénitien , que même lorsqu'un 
ambassadeur recevait l'ordre de passer d'une légation dans 
une autre, ainsi de celle de France à celle d'Espagne ou. 
d'Angleterre, sans avoir dans l'intervalle à faire acte de 
présence à Venise, il devait, avant d'entrer dans ses fonc- 
tions nouvelles , envoyer à son gouvernement le manuscrit 
de la relazione sur la cour et l'État dont il prenait congé. 
Dans l'examen que je fais plus loin des relazioni particu- 
lières à notre France , je donnerai plus d'une preuve de la 
fidélité et de l'exactitude de ces diplomates à remplir cette 
obligation essentielle de leur charge. 

' Quand on disait à Venise la Siff noria, la Serenissima Signoria, on 
désignait ainsi le Conxiglio minore : c*écait en quelque sorte le ministère. 
Il préparait les questions pour les assemblées soit du sénat, soit du grand 
conseil : il était alors composé de six membres, dont deux par quartier de 
la Tille ; ils ne devaient avoir aucun degré de parenté avec le doge. Plus 
tard, ce Consiglio minore fût augmenté et transformé sous le nom de 
CoUegio. ^ 



26 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Le jour même où un ambassadeur, de retour dans sa 
patrie , mettait le pied dans Venise , il avait pour instruc- 
tions de se rendre à la chancellerie , au palais ducal , pour 
y consigner la nouvelle de son arrivée sur un registre spé- 
cial dont le grand chancelier de la République était déten- 
teur. C'était dans les quinze jours qui suivaient la date 
de cet acte de présence, qu'en plein sénat l'ambassadeur 
devait foire relaztone. Telle était l'expression consacrée. 

Ce qu'il y a de remarquable, c'est que la plupart des 
ambassadeurs eux-mêmes ont approuvé en termes élo- 
quents cet ofEce, qui cependant constituait une des diffi- 
ciles épreuves de leur mission. Mais cela couronnait si 
bien la suite de leurs travaux , de leurs fotigues et de leurs 
études! Il en est peu qui, au jour de la lecture, ne débu- 
taient pas par l'éloge solennel d'une coutume si bien foite 
pour tenir une imposante assemblée dans l'enseignement 
continuel des affaires relatives aux pays étrangers, dont 
elle avait souvent à discuter la politique au point de vue 
de rapports internationaux et d'intérêts communs. 

Disons plus : par une relazione bien foite, on acqué- 
rait un nom, une réputation. Ne parlait-on pas devant 
l'élite de la nation , devant les plus hauts et les plus méri- 
tants? Un discours politique devant une assemblée poli- 
tique ! Une bataille sous les regards mêmes du souverain ! 
N'avons-nous pas vu, et ne voyons-nous pas encore, dans 
nos assemblées, ne voyons-nous pas en Angleterre, au 
Parlement, tels hommes devenir grands dans l'opinion 
du gouvernement et du peuple par le seul foit d'un 
discours où la politique extérieure était ou est éloquem- 
ment, dextrement et habilement représentée et jugée? Il 
en était de même à Venise , où la tribune , au sénat et au 
Grand Conseil , avait ses franchises. Dans un État où les 
charges se donnaient au vote, et où généralement le mérite 



RÉSULTATS HEUREUX D'UNE RELAZIONE. 27 

plutôt que la faveur dirigeait l'élection, n'était-ce point 
une grande et heureuse chose qu'une occasion si manifeste 
de se signaler comme un vaillant appréciateur en des 
matières aussi délicates que difficiles? Dès les premiers 
jours mêmes du seizième siècle , une relazione était un évé- 
nement. Marin Sanuto, dans ses Dtartï, où il consigne tout 
ce qu'il voit et ce qu'il entend d'important ou de curieux 
dans les conseils ou dans la ville , ne manque pas à con- 
stater l'impression que causait la qualité d'une relazione 
bien prononcée par tel ou tel ambassadeur à son retour. 
J'ai sous les yeux cette note, extraite du manuscrit de ses 
Diarii : « Matteo Dandolo , ambassadeur en France , est 
monté à la tribune et il a fait sa relation ; tout le monde 
lui en a fait l'éloge, et le prince tout particulièrement. » 
Ce Matteo Dandolo , cavalier e dottor, revenait d'auprès de 
Louis XII. Je parlerai de lui et de ses missions aux cha- 
pitres de France. 

Les avantages de cette admirable coutume toute véni- 
tienne {legge nostra laudaiùsîma , conune le disait Daniele 
Barbaro en 1552) se révèlent aisément. La notion parfaite 
de tous les États politiques du globe et de l'humeur parti- 
culière des chefs de ces États , était ainsi donnée dans Une 
forme précise. Le sénat tout entier, entre les votes duquel 
résidait la gestion des affaires étrangères , était ainsi ren- 
seigné, tous les trois ans, sur les forces, les qualités, les 
ressources, les faiblesses ou les misères de chacune des 
nations auprès desquelles il était représenté. Ce sénat, par 
la bouche éloquente de ses ministres, voyait ainsi naître 
et grandir les princes étrangers; il apprenait à les con- 
naitre, comme s'il eût été chargé de les élever et de les 
instruire : dans la salle magnifique de ses séances, cette 
solennelle réunion de porporati assistait ainsi au spectacle 
des cours et des gouvernements les plus lointains; car^ à 



28 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

vrai dire, ces re^zib ai continuelles n'étaient autres qu'une 
brillante exposition de tableaux politiques, où l'art de bien 
dire prétait ses charmes au savoir, à l'habileté et à la 
finesse, pour rendre plus saisissants leur attrait et leur inté- 
rêt. Nicolo Tiepolo venait de rempUr, en 1535^ le temps 
de sa mission auprès de l'empereur Gharles-Quint; il avait 
eu de nombreux prédécesseurs, car, depuis 1515, cet 
empereur Charles avait activement occupé les afiaires de 
ce monde, et Venise n'aurait pas voulu être la dernière à 
en être instruite. Tiepolo, dès le commencement de sa 
relazione d'office, fait allusion à l'avantage qu'il peut y 
avoir à l'écouter, malgré le nombre des sénateurs présents 
qui sans doute, dans ce même sénat, sont venus, ambas- 
sadeurs comme lui , parler de ce même empereur Charles- 
Quint. 

« Avant moi, dit-il, et non sans grande gloire, beaucoup 
de sénateurs, les uns morts déjà, les autres présents, parmi 
lesquels il en est qui furent envoyés auprès du prince que 
je viens de quitter, ont amplement et brillamment parlé 
de sa personne , des siens et de ses affaires , si bien même 
qu'il seml)lerait devoir me rester bien peu de chose à 
dire. Cependant, non que je prétende à les valoir ou à les 
surpasser, mais par cette raison que les affaires des princes 
et des États de la terre vont se transformant de jour en 
jour en diverses manières, et par cela même que je n'ai 
pas eu à négocier avec l'Empereur seul , mais encore avec 
le sérénissime roi son frère et avec presque tous les princes 
et les États de l'Allemagne, et qu'ainsi je puis m'être rendu 
compte de choses ifouvelies tout à fait dignes de vous être 
rapportées , je suis venu aujourd'hui accomplir ce devoir, 
qui m'oblige à faire à Vos Excellentissimes Seigneuries le 
récit de ce que, pendant les vingt mois que je suis resté à 
leur service, j'ai pu apprendre de la nature et du caractère 



VARIÉTÉ DES RENSEIGNEMENTS. 29 

d'un empereur tel que n'en a point vu la chrétienté depuis 
Gharlemagne. » 

C'est ainsi que ce passage de la relazione de l'ambassa- 
deur Tiepolo manifeste l'avantage des discours composés 
tant de fois sur un même personnage : « Perché le cose de' 
principi e Siati timani di giorno in giorno si vanno in diversi 
modi mutando; parce que les affaires des princes et des 
États de la terre s'en vont se transformant de jour en jour 
en des phases différentes '. » Connaissant ces détails, il est 
donc facile de comprendre comment il n'y eut point de 
gouvernement au monde mieux renseigné sur toutes les 
cours européennes, en quelque circonstance ou en quelque 
période de la vie de leurs souverains. Au chapitre impor- 
tant de l'analyse des relazioni sur le royaume de France, 
je prendrai pour exemple de l'attrait de cette progression 
descriptive les divers portraits de Catherine de Médicis et 
des Valois ses fils, écrits et prononcés par les ambassadeurs 
vénitiens qui s'étaient succédé à la cour depuis 1 547 jus- 
qu'en 1589. Il n'y a point d'exemple nulle part, dans les 
récits historiques même contemporains , d'un tel talent et 
d'une telle habileté pour éveiller et satisfaire à la fois la 
curiosité qui , avec tant de raison , s'est attachée aux 
personnages souverains de cette étrange et tumultueuse 
époque de notre histoire. 

Pietro Duodo , qui fut ambassadeur ordinaire de Venise 
auprès de Henri IV après le traité de Vervins, annonce ainsi 
les divisions de la relazione qu'il vient lire au sénat : « Les 
points principaux de ma relation sont les suivants : le 
royaume, le chef de l'État, les princes et la noblesse, le 

' M. Tommaseo a parfaitement saisi cette nuance lor8qu*il dit des ambas- 
sadenrt anprès de la cour de France : • Ils observent tous le même pays, 
les mtoes hommes, et à bien peu de distance les uns des autres , et cepen- 
dant ils trouvent le moyen d'envisager les objets de quelque côté nouveau 
et toujours important. « 



30 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

clergé, le peuple, le conseil du cabiaet, les princes du 
sang , la personne du roi , les conditions et le caractère de 
sa politique. » 

Ce programme, énonce avec une netteté si rapide, est 
à peu de chose près celui de toutes les relazioni; mais un 
document manuscrit assez naïf en lui-même, et <{ue je 
négligerais même de citer s'il ne touchait pas d'aussi près 
à la nature du sujet, révèle avec tout le soin minutieux 
d'une méthode les détails qu'il importait de renfermer 
dans le cadre de tels discours. Je l'ai rencontré parmi les 
écritures des recueils légués par le dernier de l'illustre 
fiimille vénitienne des Gontarini-Gorfu à la bibliothèque 
Saint-Marc , je n'en ai pris copie qu'à titre de preuve inté- 
ressante pouvant prendre place dans les premières lignes 
d'un essai sur les relazioni des ambassadeurs. A lire ces 
recommandations, minutieusement mises en ordre comme 
des articles d'abécédaire à l'usage des enfants, on est dis- 
posé à les croire de la main d'un de ces vieillards blanchis 
à l'œuvre d'expérience, qui, peu confiants dans la sûreté 
d'esprit des jeunes, tiennent à leur donner, sous forme de 
note, tous les détails du chemin qu'ils devront suivre 
pour arriver au meilleur but. Mais à part les instructions 
puériles dont ce document est rempli, et qui, en le ren- 
dant une ordonnance de relazîone bien formulée, ont le 
ridicule d'enfermer dans les limites étroites de la statis- 
tique des pensées et des impressions auxquelles toutes 
Ubertés d'essor et de développement sont indispensables , 
il en est cependant quelques-unes que je transcris à titre 
de sommaire politique , capable de donner une juste idée 
des détails qui devaient particulièrement éveiller et exciter 
les facultés d'observation de tout ambassadeur. Cette écri- 
ture a pour titre : Ricordi per ambasciatori (Mémoires, 
recommandations pour ambassadeurs) . 



ÉLÉMENTS D'UNE RELAZIONE. 31 

a Voici les choses dont il faut s'enquérir pour faire une rela- 
tion : Queste cose si ricercano per far una relazione. 

9 La situation de la contrée dans laquelle s'est rendu l'ambas- 
sadeur; ses désignations anciennes et modernes; la partie du 
monde où elle se trouve; ses deg^rés de latitude et de longitude; 
ses liihites de quatre côtés; son étendue en larg^eur, lon^eur et 

circonférence ; ses divisions en gouvernements ou provinces; 

les noms de ses villes principales, de ses ports fameux, de ses 
forteresses , de ses évéchés et archevêchés ; le cours de ses prin- 
cipaux fleuves, ses montagnes, ses forêts et les passages limitro- 
phes 

n II convient de parler {conviene ragionare) de ses habitants, 
de leurs coutumes, de leurs usages et de leurs traditions; de la 
religion qu'ils pratiquent et des superstitions qu'ils peuvent 
avoir. U faut détailler leurs appareils de guerre et faire le dénom- 
brement de leurs forces, en tant qu'armées de terre et de mer; 
désigner les arts et métiers qu'ils exercent, leur variété et ceux 
dans lesquels ils excellent; énumérer leurs marchandises d'im* 
portation et d'exportation. 

» Il faut rendre compte du mode de gouvernement des seigneurs 
et des ministres d'État; dire leurs richesses, leurs alliances et 
leur entourage. Le caractère et les conditions du peuple sont 
surtout faits pour éveiller l'attention de l'ambassadeur. Il faut 
enfin qu'il touche aux particularités de la personne du souve- 
rain, qu'il raconte sa généalogie avec, un soin extrême, qu'il 
décrive sa physionomie, sa vie et ses inclinations; qu'il dise 
comment il est aimé de ses sujets; qu'il s'informe de ses revenus 
et de ses dépenses; qu'il dépeigne la grandeur de sa cour, et 
qu'il fasse bien connaître les princes dont il est ou Tami ou 
Tennemi*. n 

Et comme les ambassadeurs pour lesquels ces instruc- 
tions étaient ainsi formulées ont manqué rarement de s'y 
conformer avec autant de talent que de justesse, on conçoit 
aisément que le publiciste napolitain Scipione Ammirato 
ait pu dire dans ses Discours sur Tacite ^ publiés en 1598, 

t Bibliothèque de la Marcîana.-^ Manuscrits Contarini, CLXXXVII. 



/ 



32 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

que « les ambassadeurs vénitiens s'acquittaient avec tant 
de bonheur du devoir de rendre compte des hommes et 
des choses des autres pays , qu'ils montraient le plus sou- 
vent qu'ils les connaissaient mieux que ceux de ces pays 
mêmes ' » . 

Les dépêches et les relations, tels étaient les monu- 
ments écrits des ambassadeurs vénitiens; œuvres d'un 
même ambassadeur, elles n'avaient de commun que le but 
de mettre en leur meilleur jour des vérités politiques. Mais 
le mode de composition, le g^enre du style, les circon- 
stances de lieu et de temps , tous les procédés enfin étaient 
absolument différents. Les dépêches étaient ce qu'elles 
sont encore aujourd'hui chez tous les ministres accrédités 
auprès des cours étrangères, un exposé pour ainsi dire 
spontané des choses advenues, l'impression du moment. 
La diplomatie française du seizième et du dix-septième 
siècle en compte de fort belles qui ont été publiées : celles 
du cardinal d'Ossat, du président Jeannin, de M. de 
Fresne-Canaye, de Hurault de Maisse, celles révélées avec 
un soin si grand par M. Mignet dans les Papiers relatifs à 
la négociation d'Espagne, sont les modèles du genre fran- 
çais. Par les qualités d'une seule dépêche, un ambassadeur 
peut donner aux ministres ou aux souverains que, d'habi- 
tude, il a pour premiers lecteurs, la mesure plus ou moins 
grande de ses talents. Les détails qu'une dépêche com- 
porte permettent à celui qui la rédige une certaine humeur 
familière et certains tours de langage où l'esprit de fine 
observation trouve commodément a se placer. L'expres- 
sion simple, la précision du fait, sans exclure le détail, 
sont les essentielles qualités d'une dépêche. Dans la pre- 
mière que d'Ossat écrit de Rome à Henri IV, ce cardinal 

^ Voyez Scipione Àmmirato, lib. XIV, dise, iz, p. 896, în-^. Florence, 
1598, et le remarquable Discours de M. Gachard, p. 37. 



QUALITÉS DISTINCTIVES DES DÉPÊCHES 33 

diplomate feit voir, dès les premières lignés, combien le 
naturel qu'il met à les écrire est en droit d'éveiller la 
curiosité. « Pour ce qu'il importe, dit-il, au contentement 
de Votre Majesté, d'entendre particulièrement comme 
toutes choses se sont passées en mon audience , et mésme 
que par plusieurs particularitez vous pourrez plus aisé- 
ment juger de la disposition du pape , c'est aussi de mon 
devoir de vous déduire par le menu comme je m'y suis 
conduit et ce que j'ay dit et ce qui m'y a esté répondu. » 
Toute la diplomatie — non plus seulement vénitienne, 
mais italienne en général — a vraiment excellé dans la 
composition de cette importante classe des documents 
politiques. La nature de l'esprit, l'attrait piquant du dia- 
logue , le bonheur de l'expression , la finesse des aperçus , 
la portée du trait, et cela même dans les plus anciennes 
dépêches originales que j'aie connues, leur donneiit un 
caractère tout particulier qui les rend d'une lecture fort 
séduisante. L'anecdote y abonde, sans nuire nullement au 
sérieux des questions dont elles informent. Si la familiarité 
y trouve souvent accès , loin de s'y montrer vulgaire , elle 
s'y présente avec ce naturel et cette grâce qui remplacent 
si avantageusement l'esprit doctoral. Je me souviens de 
telles dépêches du temps de Louis XI , de François P', de 
Catherine et de Richelieu, que j'ai lues dans les papiers 
d'État des Milanais, des Florentins et des Vénitiens; l'am- 
bassadeur qui les avait écrites y rapportait le dialogue 
qu'il avait eu avec le ministre du prince ou avec le prince 
lui-même; on reconnaissait dans son récit un procédé si 
heureusement obtenu de Communiquer la vie et l'action 
aux choses, qu'il ne me semblait plus lire une conversa- 
tion, mais bien plutôt l'entendre. « Encore aimerais-je 
mieux , dit un publiciste , que le style d'un diplomate n'eût 

pas une dernière netteté, que de le voir contraint et affecté. 

3 



M or. I.i mn/lMATIK VÉMTIE5XE. 

ItiiM fi«'(((li|(<<fM''^t <l^ r^viilii;r vaut UUm mieux â l'ambassa- 
iliMir i|M rtiff^iHliitiori (l'un pi'fcliini. » Lorsque, dans une 
iHlti'M ilivinion iriHudim nnr les monuments écrits de l'an- 
i«liMiiM* iliploMiiitiif, jii ni*orcupcrui particulièrement des 
ilit|ii^(i|ii4M, j'iiiirnl II <îii«r de nombreux et vaillants exem- 
iilim dn (iMllif liuhilKfi diplomatique italienne à savoir être 
priiiiUitinniil. pliiN c.harmatite que pédante, au sujet de 
i^ltOMim quo Itiur nature uiAnie dispose a exprimer d'une 
\t\\^'iU\ pluM Holtinnollo qu*attrayante. 

{)\\ thMtvi^v doM monuments plus capables de nous initier 
k la polit it|ni« intinio ilo la France au commencement du 
Mt^inii'^nit» MitVli> I quo lost tIéptVhes de cet étonnant homme 
d'I^taiot iiHloul«hlt> tkTivain Nicolas Machiavel, adressées 
i\ HOU j|twiNt»ini*monl do Florence, pendant les trois ou 
qu^id't^ m^joum qu'il Kl ^ la cour de Louis XII? Mais s'il a 
Ài^ liioilt» d'iqquV^nt'r lo talent do Madiiavel en raison de 
U (^^^udo puWùSto qui a ètô donnée à ses dépédies^ on 
w'a |VH <iu ^Nwtmiro ij^io |>arWr jvir à |>cu près de odui des 
^m(^l)i;i«Hh'Mi'» xt^i^itM^^^ copomUnl si nombreux à bi oomr 
iW ^\V^ l>vi^ |MM^Uiil tn^ $iièckr$; leurs dqpédics en effet, 
^li |v^^^' U |^i)>iiH ^MMiit Tt^$lirr$ i«éditesK sont loin JT. 

^"^^f^ tl ^v^lVK" W 1^ $!V^Mid »< < w Jh re sar le tiriif; «^ 
OvMW^i^x ^ IV^m IV H ^ Rklirfm; MM Imi 1^^ 

iMt w* fw w^ww^ ï*^|p*w^¥N^ l^a" wae MBpartsafte MBiHMKi. 
V ^MlKX'irm^t 1^ xi^ l i n i tii a t ^ j^nwiimiwirtl àt ia 

^ , T^^^%5^^x^ ^^^w^W^^W^W "^^^R^^H^^WML •i^^^^^'l^WI 

|W^\^ vMr 4rt ^^ K < waal »r la Iti i i 3e Siiâ(HÏ5miit <t £Trr- 
)«i^ X1M . V^«itii viawmafl or fa^fl y a àe ]«n àbs^ «b 
4mv xrt^NAi^ ^1^ 490^119^ <wa aaMnaantt^ cusi Jt^ .oe la abiii^ 



t^ - 



PARALLÈLE ENTRE CES DOCUMENTS. 35 

relations , relazioni; c'est qu'étant absolument différentes , 
il y a cependant entre elles une harmonie puissante et 
charmante qui fait que les secondes sont le couronnement 
magnifique des premières , tout en possédant néanmoins , 
les unes et les autres , un caractère essentiel d'originalité 
et d'intérêt propre. 

Il importait, dans cet écrit, de bien établir la différence 
marquée de ces textes diplomatiques , que dans le langage 
ordinaire on est si disposé à confondre. Les dépêches sont 
donc tout ce que les relazioni ne sont pas : elles sont l'ana- 
lyse presque quotidienne d'événements successifs, elles 
sont frappées au cachet des impressions du moment, elles 
développent les affaires ou les négociations à mesure qu'elles 
sont traitées : tous les ambassadeurs de tous les princes 
écrivaient ou devaient écrire des dépêches, hes relazioni, 
au contraire, étaient des œuvres largement conçues, fruit 
d'une observation qui avait ses loisirs, résultats d'une 
application patiente à se bien informer. Si les dépêches 
étaient l'anatomie descriptive d'un fait sur lequel la poli- 
tique du gouvernement auquel elles étaient adressées avait 
souvent à discuter, les relazioni, elles , étaient l'anatomie 
générale d'un de ces grands ensembles appelés empire, 
royaume ou république : aussi , inspirées auprès de telles 
sources, furent-elles souvent de grands morceaux d'élo- 
quence. Les dépêches rappellent les procédés de l'école 
hollandaise, les relations, la façon large de Rubens. 

De plus, les relazioni, politiquement parlant, étaient 
des œuvres exclusivement vénitiennes. Ailleurs qu'à 
Venise, il y a eu des relations écrites pour la curiosité 
des princes et l'édification des secrétaires d'État, cela 
n*est point douteux, et nos collections manuscrites, répar- 
ties dans des bibUothèques célèbres, en possèdent un 

grand nombre dues autant à la diplomatie française qu'à 

3. 



36 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

celle de rétranger'. Mais ces relations n'étaient point 
écrites ou prononcées rég[ulièrement; aucune solennité 
officielle ne présidait* à leur lecture et ne leur donnait ce 
prestige et ce lustre particuliers qui en faisaient un véri- 
table événement dans la ville où le lion, de Saint-Marc 
garde l'Évangile et tient l'épée. Pendant le temps que je 
consacrai, il y a trois ans, aux bibliothèques Ghiggi et Cor- 
sini à Rome , Palatine et Magliabecchi à Florence , muni- 
cipale à Sienne, j'en ai rencontré parmi les manuscrits et 
lu beaucoup qui étaient loin d'être dénuées d'intérêt et 
de style. Machiavel lui-même a écrit un remarquable et 
curieux tableau de la France après la mort du cardinal 
d'Amboise, qui a toutes les proportions, toutes les formes 
et tout l'essentiel d'une vraie relazione. Alphonse de la 
Gueva, marquis de Bedhmar, ambassadeur d'Espagne h 
Venise en 1618, et beaucoup de npnces, pendant le dix- 
septième siècle, ont laissé sur cette ville des rapports qui, 
bien que très-partiaux, à leurs heures, et qu'il feut lire 
avec prudence , n'en sont pas moins des œuvres de mérite 
et de considération. Le président Jeannin, ambassadeur 
du roi aux Pays-Bas et en Espagne ; Ghanut en Suède, au 
temps de Ghristine ; d' Avaux et Servien , à plus d'une 
cour; Wulsingham, ambassadeur d'Elisabeth, et Wotton, 
de Jacques Vj n'ont point manqué de laisser grand nombre 
de mémoires ou rapports qu'on ne saurait trop bien con- 
naître , pour peu qu'on ait du goût à l'histoire ; mais com- 
bien de ces rapports touchaient seulement à des négocia- 
tions actuelles et remplissaient plutôt les conditions d'une 
dépêche développée et commentée que celles d'une rela- 
tion sur le pays et la cour auprès desquels leurs auteurs 

1 La Bibliothèque royale de Munich (classe des manuscrits italiens) pos- 
sède un intéressant écrit de ce genre; Relazione succinta de tutti i prineipi 
delmondo. Voyez mon chapitre m, où je le signale plus en détail. 



DE L'ÉCOLE POLITIQUE A VENISE. 37 

avaient eu résidence. D'où Wicquefort a pu dire avec tant 
de raison , au début même de l'un de ses livres : « Il y a 
grande différence entre le rapport que l'ambassadeur fait 
de sa négociation et de son ambassade , et entre la relation 
qu'il fait dé la constitution de l'État et de la cour où il a 
négocié. Tous les ambassadeurs font un rapport; mais il y 
en a si peu qui fassent une relation pertinente de l'État 
où ils ont résidé, qu'il semblé que cela soit particulier 
à ceux de Venise , qui en font de très-belles , particuliè- 
rement de la cour de Rome et de quelques autres cours 
d'Italie ' . » 

Mais lorsqu'on connaît l'organisation de la vie politique 
à Venise dès le quinzième et le seizième siècle, on a 
moins lieu de s'étonner du talent précoce de ceux qui 
étaient appelés à y prendre part. La république de Venise 
était gouvernée par une aristocratie oligarchique dans la 
plus grande acception du mot. Les patriciens étaient en 
grand nombre, et par cela même qu'on était patricien on 
devait être, on ne pouvait ne pas être un serviteur actif de 
sa patrie. Le vote du Grand Conseil décidait du poste qu'on 
devait occuper. Le seul moyen d'être exclu du service de 
l'État, soit pour les charges administratives, soit pour les 
charges gouvernementales proprement dites , c'était de se 
réfugier dans les ordres ecclésiastiques. Prêtre : soyez a la 
religion et point aux affaires ! Vous êtes du spirituel : le 
temporel n'est point pour vous! Aucun prêtre, en effet, 
ne pouvait avoir accès aux choses de l'État à Venise, eùt-il 
été fils du doge ou du plus illustre sénateur : de là ces 
mauvais regards de Rome sur Venise, tout pleins d'une 
inquiétude malveillante ; de là ces colères longtemps 
sourdes du saint-siége , mais qui tout à coup éclataient et 

^ Wicquefort, liv. Il, sect. xti, p. 227, édit. de Cologne, 1715. 



38 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

se manifestaient avec ces armes jadis redoutables et redou- 
tées dans la main des papes, je veux dire les bulles d'inter- 
diction. C'était à l'âge de vingt-cinq ans et le jour de 
Sainte- Barbe ' que le jeune patricien prenait place, pour 
la première fois,. dans le Grand Conseil, sanctuaire actif 
du Livre d'or. Toute sa jeunesse s'était passée à entendre 
parler et traiter d'aflhires, de sorte qu'en entrant dans 
l'enceinte de cette imposante assemblée du Maggior Consi- 
glio, rien de ce qu'il y allait entendre n'était à même 
de surprendre son inexpérience, pas plus qu'aucune des 
formes délibératives ne le pouvait embarrasser. Avant 
même d'être l'un des militants de la diplomatie , le patri- 
cien , si novice qu'il fût dans l'exercice de telles fonctions, 
en savait les difficultés et les usages; aussi manquait-il 
rarement à faire honneur au vote qui décidait de son sort 
dans la vie politique. 

« Il n'y a point de pays , dit un publiciste du siècle der- 
nier, où tant de personnes aient part aux affaires publiques 
qu'à Venise. Partout ailleurs elles ne sont communiquées 
qu'à très-peu de députés ou de ministres , et il n'y a point 
de pays où l'on s'y applique dans une si grande jeunesse. 
La conversation d'un très-grand nombre d'hommes sages 
et réservés les façonne de bonne heure , et les pères qui ne 
savent qu'un métier n'en pouvant point apprendre d'autres 
à leurs enfants, il ne faut pas s'estonner si on les voit 
capables d'aflaires dès qu'ils commencent à se connoistre.» 
Ainsi s'explique-t-on comment il put y avoir en France et 
en Espagne, au temps même du grand Richelieu ou du 
difficile Philippe II, de jeunes ambassadeurs vépitiens 
capables, dans les audiences, de tenir tête à des interlo- 

1 De là vient le nom de Barbarelle donne aux reffistri sur lesquels les 
jeunes patriciens consignaient à la chancellerie la date de leur entrée au 
Grand Conseil. 



LÀ RECHERCHE DES RELJZIONI EST EN FAVEUR. 38 

cuteurs de cetle hauteur, d'écrire de si habiles dépêches 
et de composer enfin de si remarquables relazidni. 

L'exercice des affaires , Thabitude des discussions au 
Maggior Consiglio, l'élection par le vote aux emplois admi- 
nistratifs et politiques les plus variés, donnaient à ces Véni- 
tiens la subtilité et la souplesse qui les distinguaient à un 
si haut point dans le monde des nations à cette époque. 
De là une intrépidité et une nature diplomatiques qui ont 
mérité pendant si longtemps à leur république sérénissime 
un rang qu'elle n'aurait pu soutenir, en face des trônes, 
par la force du nombre ou par la valeur des armes. 



CHAPITRE TROISIEME. 

Le seizième siècle ouvre l'ère <le renommée des relazioni des ambassadeurs 
Teiii tiens. — Nombre de lem^ copies dans les collections de manuscrits 
politiques h Tétranger. — Secret d*État exigé pour ces écritures diplo- 
matiques. — Recherches curieuses sur sa divulgation. 

Les premières marques de la célébrité acquise en dehors 
des Etats de la République par les relations des ambassa- 
deurs de Venise remontent à cette époque vaillante où 
trois hommes, Léon X , Charles-Quint et François P, don- 
nèrent aux affaires du monde une impulsion si nouvelle 
par leurs luttes et par leurs instincts. Il est certain qu'alors 
l'esprit politique changea de forme et agrandit singuUère- 
ment son cercle par le développement de ses moyens de 
raisonnement et de discussion ; ce fiit le temps où la pensée 
prit un immense essor vers la liberté. Une chose et un 
homme l'encouragèrent singulièrement : l'imprimerie et 
Luther. 

Pendant le cours de la première moitié de ce seizième 



40 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

siède, de notables diplomates, Sebastiano Giustinian ', 
Andréa Navagero , Marino Gavalli , Lorenzo Gontarini , 
s'illustrèrent mag^nifiquement à Venise, au retour de leurs 
diverses missions , dans cet art supérieur de mettre l'élo- 
quence et une vive originalité de forme au service de 
l'observation et de la vérité. 

Vers ce t^mps, les ambassadeurs de toutes les cours 
étrangères, qui représentaient auprès de la République 
leurs souverains respectifs, commencèrent à connaître 
l'influencb et a saisir l'impression que produisaient sur 
l'esprit du sénat des discours tels que les relazioni. Privés 
de les entendre et sachant d'ailleurs que les textes déposés 
à la grande chancellerie, au sortir de la séance, étaient 
considérés comme pièces secrètes, ils durent, afin d'en 
avoir la communication , aviser aux moyens mis ordinal- 
rement en usage pour arriver à la possession du fruit 
défendu. Les lois, en effet, qui interdisaient la circulation 
de tous textes diplomatiques appartenant, sous un titre 
quelconque, à la chancellerie secrète, ne purent empêcher 
que quelques copies ne répondissent, sous le voile du mys- 
tère, à l'appel irrésistible de tel ou tel puissant et riche 
ambassadeur étranger, chargé de savoir^ pour le bénéfice 
de sa cour, ce que ne doit pas savoir et ce que ne sait pas 
tout le monde. 

La curiosité qui s'attacha dès cette époque à ces sortes 
de pièces d'histoire contemporaine s'explique naturelle- 
ment, et cette curiosité grandit avec leur renommée. Le 
jugement, il faut même dire le génie politique de Venise ^ 

* Voyez ses intéressantes dépèches , traduites et publiées en anglais avec 
un soin si particulier par Rawdon Brown, Esq., sous le titre de : Four 
years ai tite Court o/ Henry VIII. Sélection of despatches written by the 
Venetian ambaxsador Sébastian Giustinian ^ and addressed to the Signory 
of Venice ^ january 1515 tojuly 1519. 2 vol. Cet ouvrage, remarquable en 
tous points, est bien digne du grand succès qu*il a obtenu en Angleterre. 



COLLECTIONS DE DOCUMENTS SECRETS. 41 

était â]ord au premier rang d'estime parmi les peuples : 
n'était-ii pas curieux , important même pour les cabinets 
et les prioceSy de savoir comment on appréciait leurs inten- 
tions et leurs actions au sein même de ce gouvernement 
d*élite? De là tant de copies de quelques-unes de ces pièces 
diplomatiques que nous retrouvons aujourd'hui, et que 
nous reconnaissons avoir appartenu aux cartons des 
archives des anciennes secrétaireries d'État des affaires 
étrangères. 

Mais un témoignage plus éclatant de célébrité trouve ici 
sa place : je veux parler du prix qu'attachaient à des 
copies authentiques de relazioni les grands seigneurs qui , 
vers le milieu du seizième siècle , entreprirent et mirent à 
la mode la formation de ces précieuses raccohe di codici 
ou- collections de manuscrits uniquement composées de 
documents diplomatiques de toute espèce recueillis dans 
tous pays. Rome était surtout féconde en ces sortes de tré- 
sors. Les riches princes de l'Église, pendant le seizième 
et le dix-septième siècle, mettaient au nombre de leurs 
dépenses d'élite l'entretien de bibliothèques volumineuses 
en imprimés rares et en manuscrits de toute nature. Puis, 
hommes politiques autant par goût que par position, ils 
recherchaient particulièrement tout ce qui, n'étant point à 
la portée du vulgaire, pouvait les instruire sur les affaires 
intérieures des gouvernements étrangers. Riches par leurs 
patrimoines ou par la faveur des papes , ils consacraient de 
grandes sommes à la possession de copies de ces milUers 
de documents relatifs aux événements contemporains. 
Dans leurs vastes palais de famille étaient réservées plu- 
sieurs salles , qui , réunies , formaient le vrai sanctuaire des 
arts et de l'intelligence. Les unes brillaient par l'éclat et le 
renom des tableaux des grands maîtres; les autres con- 
tenaient les livres et les pièces manuscrites conservés et 



42 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

clctôsés par des hommes d'une érudition accomplie. On 
parle souvent très-mal de la Rome patricienne à cette 
époque, mais il me semble que c'est en parler bien à l'aise, 
et sans réfléchir que cette même Rome ainsi accusée a pour 
elle des moyens de défense aussi admirables que glorieux. 
C'est la Rome artiste, spirituelle, animée, vivante et fort 
grandiose encore. C'est la fille émérite de ce Léon X qui, 
par ses instincts, ses actes et ses exemples, voulut ensei- 
gner aux princes de l'Eglise qu'ils devaient être aussi les 
protecteurs des beaux-arts et les protecteurs des belles- 
lettres. Et vraiment je trouvais grande et belle cette 
Rome savante et artiste, curieuse et chercheuse, au sei- 
zième siècle sous Léon X, et au dix-septième siècle sous 
Urbain YIII, lorsque, pénétrant peu à peu au fond des 
restes épars de ces splendeurs, je m'initiais au secret de 
telles richesses conservées dans les palais Chiggi, Barbe- 
rini, Corsini, et dans ces grands cloîtres où l'amour de 
l'étude et le culte des lettres ont tant amassé. Les biblio- 
thèques publiques d'Italie sont comblées de dons offerts 
par les derniers représentants de ces familles cardina- 
lesques qui jadis avaient ces grands goûts de luxe ainsi 
compris. Une multitude de fonds de manuscrits portent 
encore les noms de cardinaux ou de ministres jadis avides 
de pareils trésors. Les facilités que j'ai eues pour les con- 
sulter pendant un séjour prolongé en Italie au delà même 
de toutes mes espérances et de mes prévisions, m'ont 
rendu familières ces collections précieuses. Je recher- 
chais surtout en elles les documents vénitiens, et ce fîit 
ainsi que je constatai , par le nombre presque incroyable 
des copies de certaines relazionî, le succès qu'elles avaient 
obtenu auprès des grands amateurs et des brillants acteurs 
de la politique italienne, aux temps successifs de Charles- 
Quint, de François P' et de Léon X, de Cosme P', de 



LES RELAZlOm ÉTAIENT PIÈCES SECRÈTES. 43 

Philippe II et de Sixte-Quint, de Henri IV, de Richelieu 
et d*Urbain VIII. 

La quantité considérable de ces copies a laissé croire à 
quelques auteurs qui ont écrit sur ces matières, et particu- 
lièrement au savant M. Gachard, que le sénat vénitien, 
loin d'interdire la communication de telles pièces, sem- 
blait l'autoriser par un consentement sinon avoué, du 
moins silencieux : « Dans le principe, à ce qu'il parait, 
dit M. Gachard, le gouvernement de Venise ne mit pas 
d'obstacles sérieux à la divulgation de ces écrits. » Cela 
revient à dire absolument que le sénat de Venise ne regar- 
dait pas comme pièce secrète la relazione de ses ambassa- 
deurs. Cette opinion ne saurait être admise, et je la crois 
manifestement erronée. Les relazioni ont toujours été 
tenues pour des documents aussi secrets que les dispacci 
ou dépêches ; mais comme il était beaucoup plus facile de 
contrevenir à la loi qui concernait les premières, par la 
raison que pendant les quinze jours réservés à l'ambas- 
sadeur pour préparer son discours, on pouvait plus ou 
moins commodément s'en procurer copie, il en est résulté 
qu'un grand nombre de relazioni ont pu être frauduleuse- 
ment communiquées, et qu'au contraire les dispacci ou 
dépêches , qui , une fois parvenues à leur destination , ne 
passaient pas par d'autres mains que celles de la Sei- 
gneurie et du grand chancelier, étaient tenues dans un 
secret bien plus jaloux et beaucoup moins violable. A part 
les quelques registres de dépêches d'ambassadeurs véni- 
tiens laissés à la bibliothèque de Saint-Marc par des legs 
de familles patriciennes, telles que celle des Contarini, 
qui, depuis les temps les plus anciens, avait vu élire un 
nombre considérable de ses membres comme ambassadeurs 
de la République à toutes les cours, combien en compte- 
rait-on dans les bibUothèques de l'Europe? Le nombre en 



44 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE 

serait des plus restreints. Notre Bibliothèque impériale, 
qui compte tant de copies de relaziom, compte à peine 
trois registres de dépêches, et, si je ne me trompe, elle 
ne compte même que les quelques dépêches de 1605 et 
de 1606, écrites de Ghioggia par le podestat Antonio 
Foscarini. 

Le nombre des copies des relaziom constatées aujour- 
d'hui n'est pas un témoignage de la bonne volonté ou de 
la tolérance du sénat à l'égard de la communication de 
ces textes. Ne suffisait-il pas d'une seule copie obtenue 
par l'agent secret d'un prélat ou d'un ambassadeur pour 
que , une fois parvenue à Rome dans les mains du conser- 
vateur de l'un de ces grands dépôts de documents diplo- 
matiques manuscrits, elle ne passât ensuite des mains 
d'un copiste dans celles d'un autre copiste, «t ne se répétât 
ainsi à un grand nombre d'exemplaires pour le service 
des collections? Cette conjecture me semble d'autant plus 
fondée, qu'on est loin de trouver une variété sensible 
dans le nombre des re/azibni copiées,, mais, au contraire, 
l'uniformité de date est convaincante. Plût à Dieu qu'on 
eût pu avoir la communication facile de toutes les rela- 
zioni écrites pendant le seizième et le dix-septième siècle : 
nous n'aurions pas à signaler des lacunes déplorables. 
Il en est beaucoup dont les archives de l'ancienne répu- 
blique possèdent l'unique original; mais il en est beau- 
coup aussi dont on ne retrouve nulle trace en aucun 
lieu, et qui cependant ont été lues en leur temjfs dans 
les assemblées du sénat. 

Quant aux décrets officiels imposant le secret en ma- 
tière diplomatique, j'en ai recueilli d'assez nombreux, 
votés dès le quinzième siècle même; tous me permettent 
de prouver que jamais le sénat, à cet endroit, ne fit 
preuve de tolérance. En 1464, 1468, 1480, le Conseil 



3ilACHIÀVEL RÉVEILLE LÀ SCIENCE POLITIQUE. 45 

des Dix prit des mesures dont la teneur se peut ainsi 
formuler : 

w Les ambassadeurs ne doivent conférer avec aucun étranger 
sur des choses dites madères dEiat * . Défense leur est faite de 
rien écrire sur des questions politiques à d'autres personnes qu'à 
celles du gouvernement. Une coutume de montrer et de lire des 
lettres qui leur sont écrites s'est introduite parmi quelques-uns 
de nos ambassadeurs; elle est mauvaise et nuisible à nos intérêts. 
Les ambassadeurs doivent donc s^abstenir de toute communica- 
tion de ce genre, à moins d'une autorisation expresse de notre 
part^. » 

Et ces décrets, en date de la dernière moitié du quin- 
zième siècle, à une époque où, malheureusement pour 
l'histoire, les abus de divulgation étaient aussi peu fré- 
quents qu'ils le furent au contraire beaucoup pendant le 
siècle suivant, ne manquèrent pas d'être souvent renou- 
velés. Il est donc de toute évidence que l'esprit prohibitif 
de ces lois diverses s'étendait également aux relazioni, qui 
étaient des écritures d'État «t des informations politiques 
autant et plus qu'aucun écrit de ce genre. Or, dès les 
premiers temps du seizième siècle , qui fut essentiellement 
un siècle de lumières, une science renouvelée d'après 
Tacite et Tite-Live, maîtres illustres auxquels elle emprunta 
plus d'une de ses inspirations, se fit un jour éclatant, je 
veux dire la science de la politique. 

Machiavel, écrivain admirable, penseur hardi, auquel 
Bacon a reconnu devoir des remercîroents pour avoir dit 
ouvertement et sans détour ce que les hommes font ordi- 
nairement et non ce qu'ils doivent faire, avait réveillé 

' Ambasciatores non conférant cum aliquo forinseco de rébus ad statum 
pcrtineatibuft^ Ann. 1480. G. X. 12 juillet. 

3 Introdacta est consuetndo per aliquos oratoires nostros non bona neque 
couTeniens rébus nostris quod ostendunt et legunt titreras quae eis scri- 
buntor.... Ann. 1468. G. X. Voir les cahiers spéciaux des Compilaxioni 
deUe /e^yt. (ArdÛTes de Venise.) 



46 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

par de pui3saiits écrits cette science de la politique. Les 
plus grands seigneurs y prirent goût. II fiit de mode et de 
curiosité parmi eux de connaître tout ce qui y tenait par 
un côté quelconque. De là ces collections politico-histo- 
riques que précédemment nous avons signalées. De là 
aussi ces sortes de mémoires manuscrits où les détails sont 
résumés dans une manière concise, mais où l'enseigne- 
ment trouve bien son compte. Il existe un écrit curieux 
du contemporain de Machiavel , Francesco Vettori , et je 
le prends comme un exemple plus frappant encore du 
caractère tout particulier que l'opinion des gens les plus 
spéciaux et de la qualité la plus grande attachaient aux 
relazioni. C'est une œuvre, un ensemble de rapports sur 
les princes et les gouvernements , et les pays politiques du 
monde, composés ou résumés à l'usage de don Gosimo 
de Médicis par ce Francesco Vettori , surnommé Vërudit, 
J'ignore si la copie luxueuse que j'ai connue et lue à 
Munich , et qui appartient à la classe des manuscrits ita- 
liens de la Bibliothèque royale, a été publiée, mais à mon 
sens, l'œuvre de Vettori pour l'instniction de ce Médicis 
est un titre de la haute estime qu'on tenait déjà à cette 
époque pour ces discours. En faire un tel usage, c'était 
avouer qu'on n'aurait su aller à de meilleures sources. 
tt Brève et succincte relation — telle est la désignation de 
cette œuvre — sur tous les princes du monde y avec leurs 
revenus, leurs dépenses, leurs forteresses, la situation, 
l'étendue de leurs possessions et le mode d'y vivre, le tout 
extrait avec soin des relazioni des ambassadeurs et abrégé 
dans cette forme. » Les relazioni des Vénitiens étaient de 
tout point des pièces auxquelles leur nature et leur carac- 
tère de pièces secrètes et à! œuvres diplomatiques assignaient 
un premier rang dans les collections que formaient ainsi 
les grands seigneurs, les cardinaux et les princes. Les 



COMMERCE DES SECRETS D'ÉTAT.' 47 

moyens ne manquèrent pas pour arriver mystérieusement 
à la possession de ces précieux écrits. 

De tout temps, en effet, il y a eu des entremetteurs de 
documents politiques secrets. A Venise, sous la vigilance 
du Conseil des Dix et des inquisiteurs d'État, ce commerce 
était dangereux , mais aussi les tarifs étaient-ils en raison 
des risques que courait le négociateur, c'est-à-dire très- 
élevés. Ces négociateurs hardis et mystérieux avaient pour 
principale et puissante clientèle les cabinets diplomatiques 
de l'Espagne et de Rome , auxquels , en vertu des moyens 
de corruption et des ressources ingénieuses dont ils pou- 
vaient et savaient disposer, ils livraient à grands frais les 
résultats de leurs souterraines manœuvres. Il n'était pas 
nécessaire que l'auteur ou le détenteur officiel des pièces 
originales mit sa personne en jeu dans des négociations 
aussi hasardeuses; mais les gens qui les entouraient, leurs 
serviteurs, leurs familiers, étaient parfois dévoués, sinon 
à la personne même de ces escrocs de secrets, du moins 
aux ducats et aux sequins de leur escarcelle. En telles 
matières, d'ailleurs, l'impossible est possible. A cet égard, 
que ne nous révèlent pas les papiers de Mazarin? et pour 
lui , savoir était-ce autre chose qu'un jeu d'enfant? Ainsi 
se pratiqua pendant longtemps ce commerce ténébreux; 
et ainsi s'expUque la circulation de papiers dont l'État se 
croit souvent le seul possesseur. Nulle part donc je n'ai 
vu de traces du consentement, soit avoué, soit tacite, des 
chefs du gouvernement de Venise, pour la communica- 
tion des relazioni. Sans le secret exigé pour les relazioni, 
où eussent été pour les ambassadeurs les garanties de la 
liberté du langage dans les censures qu'ils faisaient de 
telles actions ou de telles mesures des princes auprès des- 
quels ils avaient longtemps séjourné? La République elle- 
même n'aurait-elle pas été en butte à des demandes d'ex- 



48 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

plication continuelles de la part des représentants de ces 
mêmes princes, non satisfaits du portrait que l'ambassa* 
deur aurait pu faire ou du ju(]^ment qu*il aurait pu porter? 
On n'aurait point eu alors pour excuses les obligations qui 
sont les conséquences d*un mode de gouvernement aussi 
constitutionnel et aussi indépendant que celui de la Grande- 
Bretagne, ou bien les nécessités de l'usage qui existe de 
communiquer au parlement les pièces diplomatiques. 

Lorenzo Gontarini , qui avait suivi Ferdinand aux cam- 
pagnes contre les protestants d'Allemagne, connaissait 
bien aussi Charles-Quint; il avait eu de lui plus d'une 
audience, et en 1548, date de sa relazione au sénat, il 
ne se fit point faute de dire hautement les erreurs que, 
selon lui , l'empereur Charles avait commises. Les auraitnl 
décrites avec la chaude éloquence et la logique serrée dont 
il fit preuve , s'il eût été assuré que l'empereur Charles pût 
avoir connaissance d'opinions aussi fonnellement expri- 
mées dans une solennelle assemblée? Je ne le crois pas. 
Et je m'étonne d'autant plus que M. Gachard, qui con- 
naît cette relazione, entre autres, pour l'avoir magnifique- 
ment analysée et mise en son beau jour, ait conjecturé la 
moindre tolérance du sénat de Venise à l'endroit de sem- 
blables pièces. Ce même Lorenzo Contarini'ne pourrait-il 
pas être envoyé de nouveau à ce même empereur? Com- 
ment le revoir alors? Quelle confiance lui inspirer? Quelle 
aménité ou quelle complaisance en attendre? Giovanni 
Sagredo, au retour de sa mission extraordinaire à Crom- 
well, assure hautement que le Protecteur est plus craint 
qu'aimé, et que, conformément à cette loi générale qui 
fait que ce qui s'appuie sur la violence n'est point durable, 
il a peu de confiance sur la durée de son gouvernement. . • 
L'aurait-il dit avec cette fermeté de paroles , s'il eût douté 
même que Gromwell en pût être instruit? Sans la garantie 



RAISONS DU SECRET IiMPOSÉ AUX RELAZIONL 49 

officielle du secret, les plus dangereux compromis eussent 
menacé sans cesse le gouvernement de la République Séré- 
nissime par suite des seuls discours que ses ambassadeurs 
étaient tenus à prononcer du haut de la tribune » en pré- 
sence du prince et en présence des conseils assemblés. 
Une preuve écrite, et que je traduis sur l'autographe des 
inquisiteurs conservé dans Tun des manuscrits de la Biblio- 
thèque Saint-Marc, vient d'ailleurs rendre ma conviction 
plus ferme encore. Fort curieuse comme lettre prohibitive 
émanée de ce célèbre tribunal désigné Inquisitori di Stato , 
en date de 1614 et adressée à Pietro Gontarini, ambassa- 
deur auprès de la cour de France, elle lui rappelle que, 
d'après un décret de 1518, aucune écriture officielle ne 
doit demeurer entre ses mains au sortir de la légation : 

« Très-illustre seigneur comme frère très-honoré ', 

» Outre les ordres qui , selon la délibération de l'excel- 
lentissime Conseil des Dix du 23 juin 1605 , doivent être, 
observés par les ambassadeurs à l'endroit de toutes écri- 
tures traitant de matières d'État , à savoir qu'ils doivent 
en faire restitution à leur retour, ou s'ils les laissent à 
leur successeur, en dresser un inventaire avec le serment 
écrit de n'en avoir conservé ni donné aucune en copie, 
serment qu'ils sont tenus aussi de faire aux excellentis- 
simes inquisiteurs; il existe encore d'autres délibérations 
précédentes, telles que celle du 15 janvier 1518, qui, 
au retour des ambassades, mettent les ambassadeurs dans 
l'obligation de présenter les relazioni, les lettres , les regis- 
tres et les écritures touchant à des matières d'État. Et 
comme en tout ce qui relève de notre magistrature , nous 
ne devons pas négliger que l'exécution soit rigoureuse , il 

^ Telle était la formule épistolaire des inquisiteurs d'Etat dans leur cor- 
respondance avec les ambassadeurs. 

4 



50 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

nous a paru bon de rappeler à Votre Illustrissime Seigneurie 
Tobservance de ces délibérations, de même que nous la 
rappelons à tous les autres ambassadeurs et représentants 
publics, nous promettant et désirant, vu l'importance de 
la chose, une prompte et entière soumission à la loi de 
l'État, et souhaitant toute félicité à Votre Illustrissime Sei- 
gneurie. Nous attendrons, avec la première occasion de 
ses prochaines lettres, le reçu de la présente sous une 
enveloppe à l'adresse des excellentissimes chefs du haut 
Conseil des Dix. 

n Marc Antonio Loredano , \ 

n HiERONiMo GiusTiNiANo , | înquisitorl di Stato. » 

n FiLIPPO BeMBO , ] 

M De Venise, 16 octobre 1614. 

A deux années de distance de l'envoi de la lettre que 
nous venons de reproduire, se rencontre un document 
plus curieux encore, et qui peint toute la surprise d'un 
envoyé même de la République, un jour que visitant 
Oxford et la bibUothèque de l'université, il reconnut 
parmi les manuscrits un nombre assez respectable de co- 
pies de relazioni demeuré inédit jusqu'à présent; ce docu- 
ment appartient aussi à l'archive des inquisiteurs d'État 
{division des Correspondances étrangères) . Giovanni Battista 
Lionello, alors secrétaire de Venise à Londres, écrivait 
donc à la fin de sa dépêche, en date du 26 août 1616, 
l'avis suivant , accompagné d'une note précise : 

« Dans la bibliothèque d'Oxford, ville où se trouve 
l'université principale de ce royaume, j'ai avisé un volume 
de grand format, manuscrit, contenant une relation de 
Venise, ainsi que plusieurs discours vénitiens, comme le 
pourront constater Vos Excellences d'après la note que je 
joins ici. Il m'a paru fort .étrange ^ue les écrits importants 
de la Sérénissime République aillent ainsi se disséminant. 



COPIES A OXFORD ET A ROME. 51 

au grand préjudice des intérêts publics, et j'ai jugé de mon 
devoir de vous en donner avis, d'autant plus que je ne 
crois pas que de pareils accidents arrivent de la sorte aux 
écrits secrets des autres princes ' . » 

Voici une autre preuve , inédite comme la précédente. 
Il ne s'agit plus d'Oxford, mais de Rome. L'ambassadeur 
à qui la république de Venise en dut la communication 
était Leonardo Donato , plus tard doge. C'est du nombre 
de ses propres papiers que j'extrais ce document : 

« On trouve à vendre à Rome, dit-il, et le secrétaire 
Marchesini a acheté les copies des écritures ici désignées , 
à raison de quinze paoli par cent feuilles : 

» Discours du très-illustre Marc- Antoine Barbaro , am- 
bassadeur, qu'à son retour de Constantinople il a pro- 
noncé à l'excellentissime sénat de Venise. 

» Relation du très-illustre Contarini au retour de son 
ambassade au sultan Soliman, en 1535; 

Relation du très-illustre Marin de Cavalli au retour 
de son ambassade à l'empereur Charles-Quint et du prince 
son fils, en 1551 ; 

» Relation de messer Gasparo Contarini au retour de 
son ambassade à Clément VII, en 1530; 

< Liste des relations parvenues k la bibliothèque d*Oxfbrd, en Angleterre : 
Belazione d'Angleterre, de S. Z. Michieli. 

— de Savoie, de S. Franceseo Molin. 

— du roi des Romains, de ser Lorenzo Contarini. 

— du roi des Romains, de ser Micheli Surian. 

— d*Espagne, de Tiepolo, 1567. 

— de Pologne, de ser Hieronimo Lippomano. 

— de Constantinople, de ser Marc-Ant. Barbaro. 

— de Constantinople, de ser Giacomo Soranzo. 

— de Perse , de Vicenzo Alessandri , secrétaire. 

— de Rome, de ser Bemardo Navager. 

— de Terre-Ferme, de ser Alvise Mocenigo, provéditeur, 1568. 

— de Dalmatie et du Levant, de ser Ottavian Valier>et Andréa 

Zustinian, 1576. 

— de Portugal , de ser Gostantin de Garzoni. 

4. 



52 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

» Relation de Rome du seigneur Michel Soriano , revenu 
ambassadeur à Pie V, en 1581 ; 

». Traité de la conclusion de Y alliance, par le très-illustre 
Michel Surian, en 1570; 

» Relation sur Constantinople , par Marin Cavalli (sans 
date); 

» Relation sur Constantinople, par Domenico Trevisan ; 

» Relation sur Charles-Quint et Ferdinand , par Nicolo 
Tiepolo ; 

» Relation sur la Savoie, par Francesco Barbaro; 

» Relation sur l'Espagne, par Surian; 

» Relation sur l'Espagne , par Antonio Tiepolo ; 

» Relation de Hieromino Lippomano, revenu de Naples 
comme ambassadeur à don Juan d'Autriche ; 

M Relation du très-illustre Bernardo Navagero, ambas- 
sadeur à Constantinople '. » 

Ainsi, malgré les redoutables précautions qu'avaient 
prises dans leur sagesse les non moins redoutables tribu- 
naux politiques de la sérénissime Venise contre les divul- 
gateurs des pièces secrètes, leurs lois, comme toutes les 
lois existantes, rencontraient d'actifs transgresseurs. L'his- 
toire des châtiments serait longue à dire, et c'est à l'ar- 
chive des Dix et des Trois qu'il faut la demander; les fau- 
teurs furent plus particulièrement nombreux et dangereux 
sur la fin du seizième siècle et pendant la première moitié 
du dix-septième. 

Ainsi peut-on s'expliquer ces reproductions manuscrites 
si nombreuses , que le chercheur ne voit pas sans étonne- 
ment dans les bibliothèques de Rome, de Paris, de Naples, 
de Sienne, de Florence, de Turin, de Madrid, de Lon- 
dres, de Berlin, de Vienne et de Gotha. Ainsi furent 

1 J*ai trouvé cette pièce dans Tun des regÎHtres de Tai'chîve Donà dalle 
Rose. Venise. 



LE TRÉSOR POLITIQUE. 53 

enfouis et presque égarés pendant quelque cent ans d'aussi 
précieux écrits. Notre époque, si féconde en découvertes 
dans l'océan de l'histoire, a su reconnaître leur valeur; 
et aujourd'hui de brillantes publications, soutenues par 
les plus nobles suffrages , tendent à les faire parvenir à la 
popularité historique dont elles sont dignes. 



CHAPITRE QUATRIÈME. 

Publicité (les relazÎQni. — Leur bibliographie depuis 1589 jusqu*en 1830. 
— Leur rôle actuel à Venise dans les hommages littéraires «\ l'occasion 
de mariages. 

La première moitié du seizième siècle avait inauguré la 
renommée des relazioni par un nombre considérable de 
copies manuscrites; la fin de ce même siècle Tétendit et 
l'agrandit, en ouvrant une voie nouvelle, plus impor- 
tante par la rapidité de ses moyens, je veux dire la publi- 
cité. L'œuvre de renom qu'avaient donc commencée les 
copies, l'imprimerie la consacra. En 1589, pour la pre- 
mière fois, des relazioni d'ambassadeurs vénitiens furent 
imprimées et parurent sous le titre coUeôtif de Tesoro poli-- 
îico : par ce livre , l'histoire des œuvres écrites de la diplo- 
matie de Venise entre dans sa période bibliographique. En 
suivant progressivement les différentes phases d'action , de 
lenteur et d'interruption qui signalent particulièrement la 
première partie de cette période, nous aurons la certitude 
de n'avoir passé légèrement sur aucun des événements 
concernant les relazioni depuis leur origine; car, après 
avoir constaté l'oubli complet dans lequel ces écrits remar- 
quables furent plongés pendant plus d'un siècle, nous arri- 
verons il la période d'éclat et de triomphe, toute récente 



5i DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

du reste, où, reconnus pour des monuments historiques 
dignes d'être conservés et popularisés , ils donnèrent lieu 
à d'honorables et belles entreprises de rénovation. Les 
plus glorieux témoignages de cette renaissance comptent à 
peine vingt années de date , et se sont manifestés en divers 
endroits, grâce à l'impulsion d'hommes aussi distingués 
par leur honorabilité personnelle que par leur érudition. 
A Turin, la publication nationale du chevalier Gibrario, 
depuis ministre des affaires étrangères du Piémont; à 
Paris , les deux volumes formés par le Vénitien Tommaseo ^ 
sous les ordres de M. Guizot, alors ministre de l'instruc- 
tion publique; à Florence, les douze volumes d'un ensem- 
ble si précieux pour l'histoire générale du seizième siècle, 
publiés sous le patronage d'une société d'élite, ayant pour 
éditeur M. Eugenio Alberi, l'auteur bien connu de la Vie de 
Catherine de Médicis; à Bruxelles, la réunion aussi intelli- 
gente que curieuse des relazioni sur Charles- Quint et 
Philippe II, accomplie par le savant M. Gachard, direc- 
teur général des archives royales de Belgique; à Venise 
enfin , dans ces dernières années , la mise en lumière des 
relazioni sur la France , l'Espagne et la Savoie pendant le 
dix-septième siècle, par les soins émérites de deux jeunes 
gens que je suis heureux de pouvoir compter parmi mes 
compagnons d'études vénitiennes, MM. Nicolo Barozzi et 
Guglieimo Berchet. Mais avant d'exposer au grand jour 
des détails ces importants travaux, il convient que nous 
remontions le cours plus ancien de cette division biblio- 
graphique de l'histoire de la publicité des relazioni. 

Le Tesoro politico parut à Cologne en 1 589 , à l'enseigne 
et par les soins de VAcademia italiana établie dans cette 
ville. Son titre de Trésor politique n'était pas sans pompe, 
mais son sous-titre en avait plus encore et s'annonçait 
ainsi : ou Relations , traités et discours variés, propres à la 



LE TRÉSOR POLITIQUE. 55 

connaissance et l'intelligence des États, des intérêts et des 
dépendances des plus grands princes ' . D'un format in- 
quarto, cette première édition contenait sept relations 
vénitiennes. Mais, soit que les manuscrits ' parvenus à 
Cologne fussent des copies inexactes, soit que VAcademia 
italiana qui s'en faisait l'éditeur n'eût pas voulu se rendre 
responsable de l'impression d'un texte justement conforme 
à celui de l'original, en raison de la hardiesse des juge- 
ments et de la trop grande ressemblance des portraits , il 
est certain que la plupart de ces relazioni, sinon toutes , ne 
sont que des reproductions infidèles, lacérées et impu- 
demment défigurées , pour qui les étudie sérieusement et 
les compare aux originaux connus ou aux copies intègres. 
Aussi l'illustre critique Marco Foscarini exprima-t-il à ce 
propos tout son dédain pour une telle fraude ainsi com- 
mise au détriment de la pensée et de l'éloquence de ses 
prédécesseurs, lorsqu'il dit : « Encore est-ce une bonne 
fortune que les noms des auteurs, à l'exception de ceux 
de Lazare Mocenigo et de Jérôme Lippomano , ne soient 
pas inscrits en tète d'écrits pareillement défigurés et cor- 
rompus : cosi depravate scritture, » Ce défaut d'intégrité 
des textes est d'autant plus regrettable , que le choix des 
pièces annoncées était vraiment heureux , car il compre- 
nait sept des plus remarquables relazioni qu'ait entendues 
le sénat de Venise pendant le seizième siècle '. Bien que si 

^ Tesoro poliiîcoy cioè Relazioni, Istruzioni, Trattati, Discorsi yarii 
d'ambasciatori pertinenti alla cognizione ed intelligenza degli Stati, intèressî 
e dipendenze de' pîù gran principi del mondo. In-4^. Nell' Academia ita- 
liana deColonia, 1589. 

' Le recueil complet du Tesoro politico compte dix relations, qui sont les 
«usTantes : 

Relazione de Gonstantinople, en 1573, par Marc Antonio Barbaro ; — de 
France, en 1561, par Micheli Suriano; — de Ferrare, en 1575, par Emilio 
Manolesso; — de Florence, en 1576, par Andréa Gussoni; — de Rome, 
i propos de la ligue contre les Turcs, en 1571, par Micheli Suriano; -p- du 



56 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

maltraité au double. titre de la littérature et de l'histoire, 
cet ouvrage, nouveau d'ailleurs dans ce genre, eut un 
assez grand nombre d'éditions : Cologne, qui avait donné 
la première en 1589, donna la seconde en 1595 et la 
troisième en 1598. Milan en vit une autre en 1600; les 
presses de Bologne fournirent en 1603 un volume qui, 
d'après son indication de seconde partie, est la continua- 
tion du Tesoro politico; et la troisième partie, imprimée 
en 1605 à Seravalle, reçut les honneurs d'une traduction 
latine, publiée à Francfort en 1618 '. 

De 1618 à 1649 , la publicité des relazioniGX une longue 
pause. En Italie , pas plus qu'en Allemagne , je n'ai retrouvé 
ses traces ; et c'est en France , à cette époque précise de la 
moitié du dix-septième siècle , que nous en voyons deux , 
reproduites dans un bon livre, et traduites par le stu- 
dieux historien Auberi, qui les joignit à son ouvrage De la 
prééminence de nos roys : l'une , Relation italienne de Michel 
Suriano, Vénitien, touchant son ambassade de France, 1561; 
l'autre. Relation italienne de Bernard Navagero, Vénitien, 
et depuis cardinal, touchant son ambassade de Rotne^ 1558. 
Rome, en 1661 , fit aussi les frais de la suivante, parue à 
Leyde en 1663, et due à l'illustre ambassadeur Angelo 
Correro*. A peu de temps de là, en France, à Montbé* 
liard, deux petits in-douze, fort rares aujourd'hui, virent 
le jour en 1666 et en 1668 : l'un était la Relation sur 
l'Espagne, de Thomas Gontarini'; l'autre, celle 5ur l'An-- 

« 

congrès de Nice, en 1538, par Nicolo Tiepolo; — de la guerre des Turcs 
ayec les Persans , de 1577 à 1587, par Gioyanni Mtchieli ; — d'Angleterre, 
en 1557, par le même; — du duché d'Urbin, en 1570, par Laiaro Moce- 
nigo , — et de Sayoie, en 1573, par Girolamo Lippomano. 

^ Francfort, typis Nicolai HofFmanî, 1617. In-4o, id. ibid. Continuaîio 
Thesauri poiitici , 1618. 

' A Leyde, chez Almarigo Lorens. In-lS, 1663. 

3 Relation d* Espagne fideUenteni traduite des manuscrits italiens. Mont- 
bcliard, 1666, in-12. 



RELAZlOm OU TRÉSORS DE LA COUR DE ROME. 57 

gleierre, de Marc-Antoine Correr ' . Le libraire Gottin , en 
1670, publia à son tour, à Paris, la Relation de la cour 
impériale, faite au doge de Venise^ par le sieur Sacredo, 
après son retour d'Allemagne à Venise, Mais ces différentes 
publications partielles, de peu de volume et d'un format 
léger, que dans le vocabulaire des bibliophiles on nomme 
plaquettes et qu'en Italie on a l'usage de désigner dans 
les catalogues sous la rubrique de Miscellanea, sont au- 
jourd'hui des raretés, et comme telles, elles ne peuvent 
offrir qu'un intérêt de curiosité bibliographique, étant 
pour la plupart défectueuses quant au fond. 

En suivant ainsi l'ordre chronologique dans cette excur- 
sion de bibliographie, de 1670, à Paris, chez le libraire 
Cottin, nous arrivons à Bruxelles en 1672, où trois rela- 
tions sur Rome parurent sous le titre général de Trésors de 
la cour de Rome, Cet in-douze contient la relazione de 
Paolo Tiepolo, sur Pie IV et Pie V, 1568; d'Angelo 
Correro, sur Alexandre VII , déjà publiée à Leyde, et celle 
d'Antonio Grimani, sur Clément IX'. Le succès de ce 
petit volume fut des plus grands. Les ambassadeurs qui 
représentaient Venise à Rome étaient ordinairement des 
diplomates rompus aux plus importantes affaires, et 
ayant acquis le plus grand renom, comme négociateurs, 
auprès des premières cours de l'Europe. De tels caractères 
diplomatiques étaient connus, et c'en était assez pour 
rendre naturelle cette curiosité si grande qui s'attachait 
partout à des publications telles que li Tesori délia corte 
Romana, faites pour montrer comment Venise, par l'in- 
termédiaire d'ambassadeurs de premier ordre, jugeait 

^ Relation d* Angleterre fidellement traduite des manuscrits italiens, 
Montbélîartl , 1668, in-12. 

* Li Tesori delta corte Romana in varie relazioni Jatte in Pregadi d'al- 
runi ambasciatori veneti residenti in Roma^ sotto differenti pontejici e 
deir Almaden ambasciatore fraiicese, Bruxelles. 1672, in-12. 



i 



58 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Rome et sa cour pontificale. A cette même année 1672 
appartient aussi, selon Foscarini, dans son fameux ouvrage 
sur ]a Lelteratura veneziana, la relasione sur l'Espagne de 
Domenico Zane, imprimée à Cosmopoli, sous le titre de 
Helazione succinia delia/amosa corle di Spagna, écrite, dit 
le chevalier Gicogna, avec une grande élégance, et dans 
laquelle le portrait de Philippe IV et le tableau de sa cour 
sont tracés de main de maître ' . L'année J 693 délimite la 
première période de la publicité des relazioni. A cette date, 
en effet, remonte l'apparition du recueil des Lettere memo- 
rabili iston'co-polàiche' recueillies par le savant libraire 
Bulifon , et , depuis cette publication , il faut venir jusqu'à 
l'année 1830, à Turin , pour voir s'ouvrirune phase nou- 
velle que, en raison du long intervalle de silence et d'oubli 
dans lesquels les relazioni parurent jetées pendant la durée 
de plus d'un siècle , nous pouvons regarder comme une 
phase de renaissance.- Au nombre des mémoires, fort 
variés du reste, insérés par Bulifon dans son recueil, sont 
trois relations des plus célèbres, et grandement faites pour 
soutenir la réputation acquise alors par les ambassadeurs 
vénitiens. Deux, entre autres, sont dues à cet illustre 
diplomate historien Battista Nani , qui représenta Venise 
à Paris, à Vienne et à Rome, en des circonstances écla- 
tantes , le même que la République chargea d'écrire l'his- 
toire politique de ses annales , au point où l'historiographe 
Morosini l'avait laissée *. Les deux relations de Nani, 
reproduites dans ce recueil, décrivent la cour de France 
en 16CI, et la cour de Vienne, quelques années plus 

' Iicritioni vetmiane, Ji) Cav"' EmmBDuele Qcogna, t. 111. 

^ Lettere memorahili ittortco-potîtiche td enidite, raccolle da Antonio 
Bulifon. Poizuoli, 16M, in-12. 

3 Celte hittoire a élé traduite en frani^ia : • Hlstoirt de Venitt,' pu- 
Bapt. Kani, cavalier et procurateur de Saint-Marc. Parii, chea Glande 
Barfain, 1B79. 



SECONDE PÉRIODE DE PUBLICITÉ. 59 

tard. La troisième est de Pierre Mocenigo, et décrit la 
Rome politique et intime de 1671, sous le pontificat de 
Clément X. 

De 1800 à 1830, le silence que le dix-huitième siècle 
avait tenu sur les relazioni ne fiit , à vrai dire , rompu que 
deux fois, mais d'une manière trop modeste pour avoir 
pu fiure éclat dans le monde des lettres; ce n'était point 
que la qualité et l'honorabilité des éditeurs ne fussent des 
plus recommandables pour mériter la plus parfaite et la 
plus courtoise attention , mais cet éclat même était empê- 
ché par l'extrême réserve du. nombre des exemplaires 
tirés. Le comte de Macartney, en 1804, à Londres, 
imprima à ving^--cinq ou vingt-huit exemplaires la relation 
de Daniele Barbaro sur l'Angleterre en 1551 ; et le mar- 
quis de Chàteaugiron fit tirer à Paris, en 1827, à trente- 
deux exemplaires la relation du chevalier Erizzo sur la 
France en 1 699 ' . Ces deux ouvrages , adressés a un public 
dépassant à peine les limites du coin du feu , peuvent donc 
être regardés comme le résultat de deux heureux caprices 
aristocratiques; mais ils ont d'autant plus de droit à une 
place signalée dans cette période bibliographique , que jus- 
qu'en 1830 ils sont les seuls qu'on rencontre. 

Entre 1830 et 1840 se place l'ère de renaissance des 
refazibni vénitiennes (ces dix années constituent leur siècle 
de triomphe) ; et comme pour en parler avec le détail 
qu'exige l'examen des beaux ouvrages d'une telle période, 
il importe que notre attention n'ait pas à être détournée 
par l'embarras d'une chronologie souvent confuse, nous 
préférons en finir aussitôt avec l'énumération des publi- 

> Le chevalier Erizzo, ambassadeur de Venise près la cour de France à 
la fin du dix-septième siècle. Relation de la cour de France en 1699. Paris, 
impr. de F. Didot, 1827, in-S» de seize pages. — Tiré à trente exemplaires 
pour la Société des bibliophiles. 



60 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

cations partielles parues en dehors des grandes œuvres 
d'ensemble jusqu'en ces dernières années. Le petit nombre 
de leur tirage, rarement supérieur à celui des relazioni 
mises au jour par le comte de Macartney et le marquis 
de Chàteaugiron , nous permet de ne les considérer que 
comme les petits événements de l'histoire de la publicité 
des relazioni; et à ce propos il importe que nous signalions 
l'originalité du but, qui, du reste, malgré la gravité du 
sujet, est tout affaire de galanterie, ainsi que nous le 
constaterons. 

Dans les provinces de l'Italie du nord et dans la Vénétie 
proprement dite, il existe un usage, fort ancien du reste, 
mais florissant plus que jamais , dont le but est de consa- 
crer par un hommage de littérature ou d'érudition le sou- 
venir des noces d'un ami ou d'un parent. La poésie, terre 
si féconde en ce pays du soleil , n'a jamais fait défaut à la 
prospérité d'une telle tradition : aussi les noces vénitiennes 
ont-elles été chantées en vers des plus variés. Mais en ces 
derniers temps, depuis surtout que l'étude de l'histoire ou 
plutôt que la curiosité historique s'est réveillée avec une 
ardeur si générale, , il est remarquable que le succès 
constant de cette officieuse coutume a fait explorer d'une 
façon particulière la mine abondante des collections ma- 
nuscrites. J'ai pu observer, pendant un long séjour, 
qu'un mariage ne se décidait pas dans une famille patri- 
cienne ou de haute bourgeoisie sans que la nouvelle, 
venant à se répandre par la ville, fût l'occasion d'une 
quantité souvent considérable de libretti (brochures) dédiés 
au nom des deux époux , avec la formule de rigueur : Per 
le nozzefaiistissime,.. (Pour les noces très-heureuses.) 

Il y a eu en de telles circonstances des publications d'un 
luxe singulier, et je ne saurais donner une idée plus juste 
de la quantité de ces hommages historico-littéraires per le 



ÉDITIONS POUR LES NOCES VÉNITIENNES. 61 

nozze faustissi'me , qu'en affirmant qu'ils sont aujourd'hui 
un des plus sûrs éléments d'activité pour les imprimeries 
de Venise. Si cet usage a ses ridicules, ses mauvais côtés, 
entre autres celui de fournir un prétexte trop facile à 
imprimer de fort mauvais vers , et celui de chanter avec 
toutes les exagérations de l'emphase et de l'éloge le bon- 
heur de noces dont les suites répondent assez mal à de si 
brillants augures, il a aussi cet éminent avantage de mettre 
à même d'éditer des inédits d'une grande curiosité. L'un 
recherche ou fait rechercher dans le passé de telle famille 
le souvenir de tel événement d'honneur; il le commente et 
l'imprime per le nozze faustissime ; l'autre, mis sur la voie 
d'un texte manuscrit quelconque d'une valeur historique, 
tel qu'une dépêche ou un rapport diplomatique demeurés 
enfouis dans l'obscurité de cartons abandonnés à une 
poussière de plusieurs siècles, les tire d'un aussi profond 
oubli et les publie per le nozze faustissime. Que de fois, à 
Venise, les manuscrits de la bibliothèque Saint-Marc, ceux 
du séminaire de la Salute et du Museo Correr, que de fois 
les archives générales, que de fois les collections patri- 
ciennes Donà dalle Rose, Leonardo Manin, Giustinian 
Recanati, Morosini del fu Domenico, Pietro Gradenigo, 
Pietro Zen, Sagredo et Rawdon-Brown, que de fois l'admi- 
rable collection du chevalier Emmanuele Gicogna, homme 
d'une science si sûre , soutenu par l'amour constant d'une 
patrie si glorieuse, n'ont-* ils pas répondu aux questions 
de visiteurs à la recherche d'un argomento h imprimer per 
le nozze faustissime ! Si, dans cette charmante Italie, on 
croyait pouvoir abuser du titre d'homme de lettres en 
s'en attribuant les qualités , par le seul fait de l'impression 
de deux ou trois pages et demie, sous le premier prétexte 
qui s'est présenté, la société alors en son entier serait 
tout homme de lettres; car il n'est assurément personne 



62 DE LA DrPLOMATIE VÉNITIENNE. 

d'un peu sociable qui n'ait eu h imprimer quelques pages 
per le nozze faustissime d'un parent ou d'un ami. Un tra- 
vail d'érudition aussi attrayante que curieuse serait de 
rechercher toutes les pièces produites per le nozze fausiis" 
sime depuis 1815 jusqu'en cette année 1859. On n'imagine 
pas la quantité de ces piquantes et intéressantes publica- 
tions, parmi lesquelles plusieurs sont d'excellentes pages 
d'histoire ! Les relazîonî inédites (et il en existe encore un 
si grand nombre!) se comptent aussi parmi les fleurs du 
meilleur choix qui ont le plus brillanunent aidé à la forma- 
tion des bouquets littéraires per le nozze faustissime. Un 
bel exemple de ces hauts faits de courtoisie tout italienne 
se vit ii Venise en 1844, et c'est d'autant plus mon devoir 
de le citer qu'il me fait rentrer dans l'énumération des 
relazioni publiées partiellement. Le conseiller extraordi- 
naire Spiridione Papadopoli voulait consacrer le souvenir 
des noces du comte Jacopo Musconi avec la comtesse 
Christine Albertoni par l'hommage d'une publication dis- 
tinguée. Au nombre de ses amis était le comte Agostino 
Sagredo , patricien des plus lettrés , historien des mieux 
connus dans cette patrie qui fut servie par ses ancêtres, 
auprès de toutes les grandes cours , avec les marques d'un 
jugement aussi sain qu'avec celles d'une sagacité très-heu- 
reuse. Ce fut au comte Agostino Sagredo que le conseiller 
Spiridione Papadopoli confia le choix du sujet et le soin 
de l'édition. Au nombre des manuscrits inédits de l'archive 
des Sagredo conservée et classée dans leur vénérable palais 
à Santa-Sofia, se trouvait une relazione lue jadis, en 1656, 
au sénat par Giovanni Sagredo , revenu de son ambassade 
à Londres , pendant les temps orageux de la puissance de 
Cromwell. Tel ftit le sujet choisi par le descendant, qui 
l'édita avec une excellente préface et des notes précieuses, 
sur l'invitation généreuse de son ami le conseiller, pour 



ÉDITIONS POUR LES NOCES VÉNITIENNES. 63 

les noces Musconi-Albertoni. Ainsi parut, en 1844, ce 
rapport si remarquable de Giovanni Sagredo, ambassa- 
deur dont une lettre charmante , qui établit , dans un style 
familier mais d'une délicatesse et d'un esprit d'élite, le 
parallèle de Paris sous Mazarin et de Londres sous Grom- 
well 9 a été reproduite et élogieusement appréciée , en ces 
récentes années, dans le livre célèbre de la République 
d'Angleterre et de CromweUy par M. Guizot ^ Sagredo avait 
prononcé cette relation devant le sénat presque à la même 
époque de la lecture de son autre relation sur la France 
en 1655 : et cette double lecture sur ces deux grandes 
puissances eut pour le sénat ce privilège de lui donner à 
voir, comme en un même instant, l'élégant tableau des 
qualités sociales et politiques de Mazarin et la peinture sai- 
sissante de la personne et du gouvernement de Cromwell '. 

Pour des noces encore (noces Cittadella-Dolfin), fiit 
publiée, en 1845, une partie de la relazione du chevalier 
Dolfin, ambassadeur à la cour de France en 1785. Pen- 
dant cette même année parurent aussi les relations sur 
Gonstantinople , en 1521, de Marco Minio, éditées avec 
une biographie et des commentaires par le chevalier 
Emmanuele Gicogna; la relation de Leonardo da Ga Mes- 
ser, sur le commerce des Portugais dans l'Inde, en 1497, 
après la découverte du cap de Bonne-Espérance, et la 
relation de Federigo Badoer sur sa mission auprès de Phi- 
lippe II, à Bruxelles, en 1557. 

L'année suivante, en 1846, M. P. Manzi inséra dans le 
Saggiatore, journal des beaux-arts et belles-lettres qui 
paraissait à Rome, une autre relazione sur PhiUppe II, 

^ Relazione di tnesser Giovanni Sagrtdoy cavalière e procuratore di San 
Marco y riiornato dalV anÛHUciata straordinaria d*InghiUerra neW anno 
MDCLVL Venezia, MDGGGXLIV, 

' Je reprodairai ces portraits dans moD livre m De la diplomatie véni~ 
tienne pendant le dix^septiême siècle : • second Tolume de cet ouvrage. 



64 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

écrite en 1559 par Michel Surian. Dans ce même journal , 
en 1844, M. Melchiori avait imprimé la relation de Bat- 
tista Nani sur la France, que nous avons citée précédem- 
ment, comme appartenant au recueil de Bulifon, en 1693. 
En 1850, M. W. Bradford, dans son œuvre : Correspond 
dance of the Emperor Charles V, traduisit le rapport qu'avait 
feit Bernardo Navagero sur la cour de cet empereur; en* 
1852, l'édition des œuvres complètes du célèbre historien 
et politique Paruta, qui se formait ù Florence, sous la 
direction de Monzani, ne pouvait manquer de contenir son 
discours d'ambassadeur vénitien , sur le gouvernement du 
pape Clément VIII. En 1854, le comte Alessandro Mar-- 
cello , élu depuis podestat de Venise , ce qui revient à dire 
qu'il fut le soutien des dernières libertés municipales, 
homme que son intelligence d'élite et la noblesse de ses 
sentiments distinguent au plus haut point parmi ses com- 
patriotes, ajouta l'apparition d'une relazione à cette liste 
si bien remplie ; et ce fut à l'occasion aussi de nozzefaus^ 
tissime qu'il imprima la relation sur Gonstantinople qu'un 
ambassadeur de la grande maison des Morosini, qui s'était 
particulièrement bien fait connaître à notre cour sous 
Catherine et Henri III, avait présentée au sénat, au retour 
d'une ambassade de deux années (1583-1585) auprès du 
Grand Seigneur. Un autre nom , cher à mes souvenirs per- 
sonnels, arrête, en 1856, l'étendue de mes recherches sur 
les variétés de la publicité des relaziom. Bien que dans 
une plus vaste et moins sèche analyse (grâce aux citations 
dont je pourrai émailler les pages) que je me prépare à 
faire du grand recueil d'Alberi, je rencontrerai le nom de 
son coUaborateur Vincenzo Lazari, au moins est-ce un bon- 
heur pour moi que d'avoir à lui donner la place à laquelle 
il a droit en si bonne compagnie. Depuis longues années, 
il est conservateur du charmant et précieux musée Correr, 



ÉDITIONS POUR LES NOCES VÉNITIENNES. 05 

et tout Venise sait quels soins il lui consacre; il est aussi 
un infatigable travailleur dans ce champ des éludes véni- 
tiennes; la numismatique et l'histoire lui doivent de beaux 
travaux et d'heureuses découvertes; il est aussi l'éditeur 
des voyages de ce Vénitien hardi qui, parmi les grands 
navigateurs , a porté sur les mers lointaines l'étendard de 
Saint-Marc : je veux dire Marco Polo , un des dignes aïeux 
de Glîristophe Colomb, par le génie fécondé par la science. 
Ainsi que le comte Alessandro Marcello, c'est à l'occasion 
de nozze faustissime que nous le nommons ici, car il leur 
paya pour tribut une relazione pleine de détails sur une de 
ces cours italiennes qui , si elles étaient petites par leurs 
domaines et leurs apanages, étaient du moins brillantes 
par la protection intelligente et magnanime qu'elles se fai- 
saient honneur d'accorder aux artistes et aux lettrés. La 
petite cour d'Urbin était de celles-là principalement; sous 
le gouvernement des ducs qui composaient cette famille 
fougueuse délia Rovere , d'où sortit Jules II , ce grand pape 
qui voulut être aussi un capitaine de guerre et sut tromper 
tout le monde par la force de sa politique astucieuse. La 
relazione pubUée en 1856 par M. Vincenzo Lazari fut pro- 
noncée en 1547 par Federigo Badoer, le même qui, en 
1555, joua un si intime rôle diplomatique auprès de 
Charles-Quint : eu 1546, Venise l'avait envoyé en ambas- 
sade extraordinaire auprès de Guidubaido II, duc d'Urbin. 
Ici s'arrête la nomenclature des relazioni imprimées 
partiellement et n'ayant eu qu'une publicité restreinte. 
Si, dans quelques années, nous avons à faire un nou- 
veau recensement bibliographique, nous souhaitons de le 
trouver considérablement augmenté. Un grand nombre 
de relazioni sur les pays les plus variés , pendant le dix- 
septième et le dix-huitième siècle, sont encore inédites; et 
comme nous ne doutons pas qu'il y aura encore à Venise 



66 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

plus d'une nozze faustissimt à combler d'encens et d'hon«- 
neur, nous sommes donc certains (puisque la mode y est) 
de voir les unes consacrer les autres. 

Pour avoir suivi le cours de cette longue division de 
notre travail, il nous reste à apprécier le grand mouve- 
ment qui , entre 1830 et 1840, se fit en faveur de ces textes 
historiques vénitiens. Au commencement de ce chapitre, 
nous avons annoncé les beaux et précieux recueils qui, 
soit à Paris, soit à Florence et ailleurs, se formèrent, 
grâce à l'impulsion d'hommes éminents. Nous devons 
donc maintenant les décrire et les analyser avec le soin 
dont il faut entourer des œuvres que la postérité labo- 
rieuse, dans le champ de l'histoire, considérera comme 
étant d'une utilité non moins grande que ces grands et 
puissants ouvrages, monuments que le siècle dernier vit 
sortir de ces maisons vénérables où les Bénédictins et les 
Pères de l'Oratoire ont honoré, dans une si digne manière, 
Dieu, les sciences et les lettres. 



CHAPITRE CINQUIÈME. 

Ere de rénovation historique. — Les archives italiennes et l'historien 
Léopold Ranke. — Usage que le grand historien allemand fait des 
relazioni vénitiennes. — Le chevalier Luigi Cibrario ouvre la période 
des grandes publications de ces documents par un recueil sur la cour de 
Savoie. — Portrait d*Emmanuel-Philibert en 1574. — Marco Foscarini , 
ambassadeur à Victor-Amédée. — Sa relauone. — Ses œuvres. 

Le savoir-faire dans l'étude de l'histoire appartient 
spécialement à notre génération. Cette science grande- 
ment mise en relief par les efforts puissants des hommes 
d'études qui s'illustrèrent sous la restauration, et qui, tels 
qu'Augustin Thierry et M. Guizot, produisirent des œuvres 



LÉOPOLD RANK£ ET LES TEXTES VÉNITIENS. 67 

impérissables, rencontra dans la vaillante et intelligente 
jeunesse de la France des prosélytes pleins d'ardeur. Quel 
beau spectacle intellectuel offrit l'Europe pendant les 
années qui suivirent les grands faits de l'épopée napo- 
léonienne! L'histoire y la poésie, l'industrie, la science, 
l'art, toutes ces muses de la paix firent entendre leurs 
chants de triomphe et manifestèrent leurs œuvres pour 
le charme des peuples, se reposant alors du bruit de tant 
de canons. 

L'histoire progressa surtout par des signes évidents , au 
premier rang desquels se placent d'eux-mêmes la vertu 
patiente de remonter aux sources originales , le tact de les 
distinguer, l'art de les critiquer et le sentiment presque 
subit de leur valeur. Ces beaux et louables témoignages 
ne se manifestèrent pas seulement en France. La savante 
Allemagne, d'habitude si lente cependant dans ses déci- 
sions, marchait alors à pas de géant dans le culte des 
études et dans l'amour des lettres. La bouillante jeunesse 
des villes se pressait alors aux universités avec une ardeur 
égale à la jeunesse de France se pressant en Sorbonne 
pour y respirer ce souflQe généreux et puissant qu'y entre- 
tenaient d'éloquents professeurs. Au delà du Rhin aussi 
l'histoire jouissait des mêmes faveurs que chez nous : des 
noms grandissaient à son culte et à son service. Parmi eux, 
dès l'année 1824, se distinguait celui de Léopold Ranke. 
Et c'est faire un grand éloge de cet homme que de dire qu'il 
n'a point manqué aux promesses brillantes que son talent 
avait données dans son ouvrage de V Histoire des peuples 
romans et germaniques. Aujourd'hui, et depuis même qu'il 
a accompli son travail le plus remarquable, Princes et 
peuples du midi de l'Europe, chef-d'œuvre de style et de 
lumière, nous pouvons le regarder connue le patriarche 

de L'histoire en Allemagne au dix -neuvième siècle. Dans 

5. 



68 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

le but et pour les besoins seuls de ce livre , dont le premier 
volume parut en 1827 et le dernier en 1840, Ranke par- 
courut ritalie; et partout, sauf dans Rome officielle, qui 
lui fut inhospitalière, il fit les moissons les plus belles. 
Que de chemins non fréquentés, que de sentiers non par- 
courus, que de sources inexplorées virent alors des cher- 
cheurs sous l'impulsion d'enthousiasmes nouveaux ! 

Ingénieux dans ses aperçus, d'une imagination brillante, 
mais tempérée par la justesse et la dignité de la réflexion , 
ami de ces détails qui caractérisent une figure et en faci- 
litent le portrait, Ranke comprit rapidement l'avantage 
qu'il aurait à tirer des richesses manuscrites italiennes 
demeurées obscures. On le vit à Venise, à Florence, a 
Naples, à Rome. On le vit demander à Vienne ce que 
cette capitale avait alors pris aux dépôts de Venise et de 
Milan , ou ce qu'elle possédait par des acquisitions de l'im- 
portance desquelles la raccolta Foscarini^ peut donner 
une idée. A son retour à Berlin, le premier volume de 
Princes et peuples du midi de l'Europe fit connaître mieux 
que par aucun rappoit quels matériaux excellents un 
véritable historien pouvait découvrir en de semblables tré- 
sors. Ranke lui-même fit part au pubhc allemand de ses 
procédés investigateurs; il raconta son voyage d'explora- 
tion, en mentionnant ses heureuses étapes; ses préfaces 
disent l'histoire de ses recherches ; et partout , à leur lec- 
ture, on sent combien l'auteur se plaît à reconnaître que 
c'est à l'Italie qu'il doit d'avoir écrit ses pages les plus 
firappantes non -seulement par le charme du style, mais 
encore par la grâce, la vigueur et la vérité des détails. 
Venise et ses fécondes sources diplomatiques sont les 

^ Le catalogue de cet important fonds italien a été publié dans Fun des 
volumes de VArchivio storico (Florence, chez Vieusseux), par les soins de 
M* Tommaso Gar. 



ŒUVRES DE RANKE D'APRÈS LES VÉNITIENS. 69 

thèmes favoris de son expansion reconnaissante. Lorsqu'il 
eut reconnu quelle étendue de notions nouvelles et d'aper- 
çus piquants lui ouvraient la qualité et le nombre des rela- 
zioni, tant pour son Histoire des Osmanlis et de la monar-' 
chie espagnole que pour celle des Papes romains, de leur 
Église et de leurs États au seizième et au dix-septième siècle, 
subdivisions principales de son œuvre de Princes et peuples, 
il trouva que le but de sa longue et studieuse exploration 
avait été atteint, et il poursuivit au sein de sa patrie, glo- 
rieuse de lui à tant de titres , les grands écrits qu'il avait 
entrepris. Dès lors la popularité des relazioni, sources où 
l'auteur avait plus abondamment puisé qu'à toutes autres , 
commença à s'étendre dans le monde historique : on con- 
nut bien alors quelles étaient ces œuvres particulières aux 
anciens diplomates vénitiens; enfin, les éclatants témoi- 
gnages des services qu'elles avaient rendus à L. Ranke 
pour Y Histoire des pontifes, donna l'idée et la mesure de 
ceux qu'elles pourraient rendre à l'histoire des autres 
princes et des autres États. — Léopold Ranke est donc le 
promoteur sans rival de l'importance et de la valeur des 
textes italiens répartis dans ces volumineuses collections 
manuscrites de Rome, de Venise et de Florence : person- 
nellement il est le révélateur du mérite et de la valeur des 
relazioni; il a porté sur elles l'attention des chercheurs ; il 
les a sorties des ténèbres de l'oubli , et il a trouvé sa récom- 
pense dans les beaux livres qu'il a faits , livres qui seuls 
lui ont valu sur la terre germanique une des grandes et 
solides réputations de ce temps. Du reste, Ranke s'est 
montré et se montre encore fidèle à cette source féconde. 
Ses pages bien pensées sur l'histoire de France ' et sur 

^ Histoire de France, principalement pendant le seizième et le dix-^ep" 
tième siècle, par Léopold Ranke. (Trad. de J. J. Porcliat.) Paris, Fned. 
JkliDckûeck, 1854. 



70 DE LA DIPLOMATIE VÉSITIËNNE. 

l'histoire d'Angleterre sont pareillement appuyées sur les 
jugements politiques et sur les appréciations personnelles 
des diplomates vénitiens. Le succès qu'il avait ainsi pré- 
paré à ces monuments écrits ne tarda point à se mani- 
fester : pour asseoir et étendre la réputation de ces textes , 
il se rencontra d'intelligents collaborateurs. Une publica- 
tion spéciale, en effet, consacrée à la maison de Savoie et 
composée uniquement de relazioni d'ambassadeurs véni- 
tiens, enrichies de notes et de commentaires, parut 
en 1830 : elle fiit le signal de publications plus impor- 
tantes encore par leur étendue et leur curiosité. M. le 
chevalier Cibrario fiit ainsi le prédécesseur éminent de 
MM. Tommaseo, Albèri et Gachard. 

M, le chevalier Cibrario, aujourd'hui l'un des sénateurs 
du royaume d'Italie, et grand chancelier de l'ordre des 
Saints Maurice et Lazare, ancien ministre des affaires 
étrangères et de l'instruction publique en Piémont, n'a 
cessé de donner aux sciences historiques d'éclatants témoi- 
gnages de sa haute sympathie, je dirai même de son culte 
pour elles; nous serons cru facilement si nous disons que 
nous trouvons un charme particulier à voir s'inaugurer la 
série des publications importantes de relazioni par un 
homme qui a rendu son nom semhlahlement honorable. 
Le chevalier Cibrario a passé par les plus hautes fonctions 
politiques, et la réputation de grand savoir qu'il a acquise 
et celle de grande loyauté qu'il a méritée, sont à mon 
sens ses deux plus beaux titres. La postérité n'oubliera 
pas non plus que ce personnage illustre a su être l'ami 
fidèle et te consolateur dévoué d'un grand prince pendant 
sus revers, alors que dans un exil volontaire ce prince 
vidait la coupe amère des déceptions les plus dures. Le 
chevalier Cibrario fut l'un des rares hommes qui gagnèrent 
la côte de Portugal au temps où , dans une petite ville de 



RELATION PUBLIÉE PAR L. CIBRARIO. 71 

ce royaume y au lendemain de la désolante mais glorieuse 
défaite de Novare, le plus brave des rois, je veux dire 
Charles-Albert, avait pris reiîige. Le chevalier Gibrario 
assista aux derniers moments de ce prince, qui mourut 
dans le chagrin et la mélancolie, après avoir cependant 
joué sa vie sur tant de champs de bataille , ainsi que le 
savent faire les glorieux princes de la maison de Savoie. 

Les brillants commencements de la carrière si noble- 
ment parcourue par M. Gibrario sont tout littéraires; il se 
dévoua aux recherches c[ui étaient de nature à porter une 
lumière nouvelle sur son histoire nationale : à ce titre , la 
maison de Savoie doit beaucoup à cet homme. 

Sa connaissance familière des collections manuscrites 
lui valut de découvrir, dans le nombre des mémoires poU- 
tiques appartenant à d'anciens registres, plusieurs relazioni 
d'ambassadeurs vénitiens sur la cour de Savoie. 

La lecture et l'examen qu'il en fit lui révélèrent leur 
importance, jusqu'alors , je ne dirai pas méconnue, mais 
à peu près ignorée. M. Gibrario comprit tout l'attrait et 
l'intérêt que devaient avoir, aux yeux de ses concitoyens, 
et particulièrement des lettrés , la publication de quelques- 
uns de ces textes. Il publia trois relazioni d'illustres am- 
bassadeurs, chacune appartenant à un siècle différent. Le 
choix qu'il fit, basé sur une appréciation sévère et auto- 
risée par une critique exacte, fiit excellent : on ne peut 
que rendre justice à l'idée qu'il eut de caractériser trois 
siècles consécutifs de l'histoire de son pays par trois de 
ces documents de la diplomatie vénitienne, c'est-à-dire, 
le seizième par la relation de Francesco Molino (1574), le 
dix-septième par celle de Gatterin Belegno (1670), et le 
dix-huitième par le discours de Marco Foscarini (1742) : 
« Des trois relazioni que nous publions, dit M. Gibrario 
dans sa préface, la première est de François Molin, qui la 



72 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

lut au sénat vers la fin de 1574, année qui vit restitufif^jk 
Emmanuel-Philibert les forteresses qu'occupaient encott 
les Français; la seconde est de Catterin Belegno et doit 
être de 1670, alors que cet ambassadeur altéra de nouveau 
la bonté des rapports qui existaient entre la cour de Savoie 
et la République Sérénissime , par suite des contestations 
qui s'étaient déjà élevées quarante ans auparavant pour 
le titre du royaume de Chypre. Après le Belegno s'écoula 
un intervalle de soixante- douze ans avant qu'on vit à 
la cour de Savoie un autre ambassadeur vénitien; mais, 
en 1742, fut envoyé en mission, et comme pour com- 
penser d'une si longue trêve de rapports, un homme de 
la plus grande valeur, illustre non moins par la renommée 
qu'il s'accpiit en cpialité d'écrivain , que par la dignité de 
doge à laquelle sa patrie l'éleva dans la suite ; cet honune 
était Marco Foscarini , et de lui est la troisième relazione 
que nous publions ' . » Voyons maintenant les qualités 
essentielles de ces trois importantes pièces historiques; 
révéler leur curiosité par l'exposé même de certains de 
leurs détails, c'est montrer sous leur meilleur jour l'avan- 
tage et l'utilité de la publication du chevalier Gibrario. 

La relazione de 1574, qui est la première du livre, 
présente le duché de Savoie sous le gouvernement de l'un 
de ses plus illustres princes. Emmanuel-Philibert, on peut 
le dire, fit la renaissance de cette maison : il date de 
cette époque vaillante où, dans la plus grande partie de 
l'Europe , les puissants du monde furent presque tous de 
grande» figures et de grands caractères. Quels souvenirs 
dans ces noms : Gharles-Quint, François P% Catherine de 
Médicis, Philippe II, Elisabeth et Emmanuel-Philibert!... 
Ce dernier fîit assurément un grand homme : il nous vain- 

^ Relazioni dette Stato di Savoia.,, Torino, della tipograpliia Alliana, 
1830, prefaz., p. ix. ^ 



PORTRAIT D'ExMMÀNUEL-PHILIBERT. 73 

^pît terriblement à Saint -Quentin; c'était un vaillant 
capitaine de guerre. Emmanuel-Philibert eut cet énorme 
et précieux avantage que, lorsqu'il reprit possession de 
son duché, avant par conséquent de se voir prince sou- 
verain, il avait été homme. Élevé un peu à l'expérimen- 
tale école des aventures, il connaissait le monde, et ne 
l'avait pas vu, dès sa naissance, uniquement sous le 
couvert trompeur^ de la pourpre et de l'hermine. Sur ce 
prince, en particulier, les documents vénitiens sont firé- 
quents et détaillés; ils sont d'autant plus précieux que les 
contrées mêmes qu'Emmanuel-Philibert a gouvernées — 
ainsi les Pays-Bas , où il succéda à la régence de la reine 
Harie — possèdent fort peu de documents contemporains 
capables de bien caractériser sa personne et son rôle, 
c Heureusement, a dit M. Gachard dans un livre plein 
d'intérêt, dont nous parlons plus loin, heureusement que 
ces peintres fameux auxquels nous avons emprunté déjà 
les portraits de Charles-Quint et de Philippe II , — nous 
voulons dire les ambassadeurs de Venise, — nous ont 
laissé des descriptions non moins détaillées du prince qui 
a reçu de l'histoire , on ne sait trop pourquoi , le surnom 
de Tête de fer. » 

Il existe en effet cinq relazioni d'ambassadeurs de 
Venise sur la cour de Savoie au temps d'Emmanuel-Phili- 
bert : la première en 1561, par André Boldu; la seconde 
en 1574, par François Molino. Cette dernière est celle 
([ue le chevalier Cibrario a reproduite : elle est fort remar- 
quable, toujours digne d'être consultée, et le portrait 
([u'elle renferme d'Enunanuel-Philibert est un des curieux 
de ce temps : 

tt Estimant toujours que le courage et la vertu sont les condi- 
tions capables de faire d'un prince un grand homme, il mit tous 
ses efforts et porta toutes ses pensées à devenir prince courageux 



74 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

et vertueux , commençant par travailler, par fîiir Totsiveté et par 
éviter les occasions de plaisir qui pouvaient contrarier cette 
force de volonté toute portée à Foccupation et à l'emploi du 
temps... Son esprit et son corps ne sauraient être oisiCs... Jamais 
en effet le duc n'est en repos, jamais on ne Ta vu s'asseoir, à 
part le peu de temps qu'il donne à sa table, étant surtout à cet 
égard très-expéditif; il se tient aussi Fort peu au lit; il est à 
l'épreuve du soleil et ne ressent ni le chaud ni le froid ; il traite 
toujours d'aflaires debout ou en marchant; et, comme celui qui 
a passé sa vie dans le gouvernement des choses de la guerre et 
qui n'a jamais eu à qui se fier entièrement, ayant mille soup- 
çons à avoir soit de l'Espagne, soit de la France, soif même au 
sujet de ses propres intérêts, il veut entendre et connaître les 
choses par lui-même; aussi dans les réponses est-il prudent et 
réservé, et met-il un soin particulier à exprimer sa pensée en peu 
de mots, du reste tous pleins de charme; et, dans cette manière 
aussi 9 il sait si bien parler, qu'il a acquis le renom de savoir 
parler et répondre en prince. 

» Par-dessus toutes choses il fait profession d'être juste, magna- 
nime et libéral , fidèle à sa parole et capable de perdre plutôt ses 
Etats, sa vie et son fils, que de manquer à sa promesse même 
en des occasions légères. 

» Il recherche les savants , il raisonne avec eux , il est apte à 
se rendre bien compte des choses; une fois apprises, il ne les 
oublie jamais, et, selon les occasions, il en donne la preuve 
avec un tact admirable. 

n II fait le possible pour connaître tous ceux qui dans leur 
profession ont mérité la renommée 9 et il ne les laisse pas partir 
d'auprès de lui, selon son habitude, qu'il n^ait tiré d'eux leur 
quintessence (/a giusta essenzà). Aussi lorsque l'occasion veut 
qu'il soit question de quelque matière, soit de guerre, soit de 
lettres, soit d'arts nobles, soit d'arts mécaniques, il en cause sai- 
nement et si bien , que parfois il laisse ceux qui l'entourent dans 
l'étonnement et la surprise. » 

Le récit de la vie du prince et de ses brillantes aven- 
tures comme soldat, capitaine et général sous Charles- 
Quint, fait suite à ce portrait si glorieux pour le modèle. 



AUTRE RELATION SUR LA CX)UR DE SAVOIE. 75 

L'ambassadeur entre ensuite dans les détails intérieurs du 
pays, passe en revue les différentes classes , rend compte 
des finances, des possessions de Savoie et de Piémont, et 
enfin de l'état et de la nature des rapports politiques exis- 
tants entre le duc et les cours étrangères. 

La seconde relazione publiée par le chevalier Gibrario 
est de Gatterin Belegno , ambassadeur auprès de Gharles- 
Emmanuel II; il vit et connut la cour de Savoie de 1667 
à 1670. Le duché avait subi de grands revers depuis Em- 
manuel-Philibert, particulièrement au temps de Victor- 
Amédée , père du duc Gharles-Emmanuel II et mari de la 
princesse Ghristine, sœur de Louis XIII, qui, à la mort 
de son mari, fiit régente de Savoie et tutrice du petit duc. 
« Princesse , dit l'ambassadeur, dont la conduite a permis 
de douter si elle méritait plus les éloges ou les blâmes du 
monde, par l'union qu'elle a faite de beaucoup de vertus 
à beaucoup de défauts. » Belegno s'étend avec complai- 
sance sur les possessions diverses du duc, et, après avoir 
bien dit qu'il avait trouvé et laissé Gharles-Emmanuel II 
dans les délices de la paix et au sein d'un gouvernement 
peu agité, il aborde aussitôt les points capitaux de sa re/a- 
zione, et les répartit ainsi : les États de Son Altesse, divisés 
en quatre parties ; les forces et les ressources de chacune 
d'elles, particulièrement au point de vue militaire; leurs 
capitales; le conseil du prince, à la tète duquel est le 
grand chancelier, qui , selon le langage de l'ambassadeur, 
représente la personne du souverain, a II est à la fois 
Toeil du prince par lequel il regarde la face de ses États , 
l'oreille avec laquelle il doit entendre les plaintes de ses 
sujets , et la langue pour déclarer ses volontés et pronon- 
cer l'oracle de ses ëdits. » Suivant l'ordre des notes qu'il 
a prises, l'ambassadeur parle des Ordres de la maison de 
Savoie et fait l'historique de celui des Saints Maurice et 



76 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Lazare, puis il en vient à la personne du prince et en &it 
cet habile portrait : 

u C'est un prince très-actif et de mérite, maître dans Tart de 
feindre, sujet à la moindre impression, affable du reste, rompu 
à toutes les fatigues, dédaig^neux des dang^ers et quelque peu 
porté à la sévérité. Jusqu'à présent il n'a admis personne à sa 
faveur, il prend soin lui-même de toutes les affaires, il est assidu 
au conseil, donne de fréquentes audiences, et une fois les dis- 
cussions finies il décide en beaucoup de choses, selon son bon 
plaisir, souvent même contre Topinion de ses conseillers. Aussi 
est-ce coutume de dire qu'il préfère se tromper lui-même et lui 
seul que de bien faire d'après l'avis des autres , ayant été élevé 
dans l'opinion d'être plus ^rand qu'il n'est et de pouvoir s'égaler 
aux plus grandes puissances; il apporte une vraie passion dans 
la prétention qu'il a d'être reconnu tel partons les princes; et 
franchement, c'est le seul défaut et le seul travers dont il soit 
dominé. » 

L'ambassadeur s'occupe ensuite des alliances de Charles- 
Emmanuel II; il représente sa cour et la famille souve- 
raine, et, comme c'est l'usage dans toutes les relazîoni, 
il finit par l'exposé des rapports politiques de la cour de 
Savoie avec les autres cours de l'Europe. 

Marco Foscarini est l'auteur de la troisième relaziont 
contenue dans le livre de M. Gibrario. La maison de 
Savoie de ducale venait d'être reconnue royale. Le plus 
grand de ses princes, Victor-Amëdée II, lui avait récem- 
ment acquis un éclat que jusqu'alors elle n'avait pas 
connu ; Charles II , son fils , venait de monter sur le trône , 
et la République de Venise, qui depuis soixante-douze ans 
avait rompu ses rapports diplomatiques avec le gouverne- 
ment de Savoie, envoya alors au nouveau roi, pour le 
complimenter, le plus illustre de ses représentants, Marco 
Foscarini. 

Saluons au passage le nom de ce grand homme, l'un 



ÉLOGE DE MARCO FOSCÀRIINI. 77 

des plus remarquables entre tous ceux qui ont fait hon- 
neur k Venise, non-seulement pour la merveilleuse saga- 
cité dont il a donné tant de preuves en politique, mais 
saluons aussi en lui l'ami des lettres , le savant sincère et 
Tauteur éminent de ce beau livre : Délia letteratura vene- 
siana. Aussi glorieuse devait être la fin de sa carrière que 
brillant en avait été le commencement. Marco Foscarini 
mourut doge de la Sérénissime République, après avoir 
servi cette patrie par nombre de hautes missions accom- 
plies avec succès, et l'avoir honorée par nombre de livres ' 
écrits avec un talent de premier ordre et un goût des plus 
sûrs. Il réunissait les qualités d'un savant écrivain et d'un 
penseur brillant : dans l'Histoire littéraire de Venise, il est 
essentiellement un classique. 

Quelle place d'ailleurs ne lui doit pas être réservée — 
et place d'honneur assurément — dans un ouvrage comme 
celui-ci , dont le but est de glorifier les monuments écrits 
de la diplomatie vénitienne, à lui, Marco Foscarini, qui, 
dans un temps où on a tant négligé l'usage et le secours 
de ces précieux textes, leur consacra de superbes pages de 
critique et d'appréciation, en leur donnant pour cadre 
grandiose son œuvre Délia letteratura venezîana, l'une des 
plus belles publications classiques de l'Italie au dix-hui- 
tième siècle ! Il fiit en effet le premier critique et le pre- 
mier historien des relazioni; le nombre qu'il en a recueilli 
fut énorme, et nous en avons la preuve dans le catalogue 
de ses collections manuscrites, publié par M. Tommaso 
Gar dans l'un des volumes de YArchivio storico italiano. 
Cet homme, dans son culte profond pour l'histoire, avait 
pressenti la valeur que prendraient les documents véni- 
tiens aux yeux de ceux qui, au dix-neuvième siècle, en 
feraient l'objet de leurs études. Il avait formé l'archive 
la plus précieuse en instructions diplomatiques de tout 



78 DE LA DIPI.OMATIE VÉNITIENNE. 

genre et sur tout pays qu'il soit donné à un particulier 
de former; la bibliothèque impériale de Vienne possède 
aujourd'hui cette collection inappréciable : c'est l'un de 
ses trésors. Marco Foscarini le premier a donc éveillé sé- 
rieusement et hautement l'attention savante sur les re/a- 
zioni de Venise, et il les a appréciées esthétiquement. Qui 
avant lui avait parlé de leurs mérites et de leurs ressources 
en appréciateur et en critique non superficiel? Personne. 
Je n'appelle pas une critique et une appréciation les quel- 
ques paroles de signalement, avantageux du reste, du 
publiciste de 1598, Scipione Ammirato, ni même celles 
de l'érudit bibliothécaire de Mazarin , le vénérable Gabriel 
Naudé; il faut venir jusqu'à Wiccpiefort et à Foscarini 
pour rencontrer ceux qui, mieux que tous leurs devan- 
ciers , ont révélé l'importance et l'utilité de cette coutume 
particulière à la diplomatie de Venise, je veux dire l'acte 
difar relazîone. 

Marco Foscarini était d'autant mieux venu à les appré- 
cier, qu'au nombre de ses occupations diplomatiques, il 
avait regardé les études auxquelles l'obligeait l'œuvre de 
ses relazioni comme les plus attachantes. A les Ure atten- 
tivement, on reconnaît la volonté d'un bon style et la 
marque de la pénétration ; tout y est en grande harmonie, 
le cadre, le tableau, les personnages, les détails, puis les 
idées et les enseignements : témoin cette belle et grande 
relazione au retour de l'ambassade extraordinaire qu'il 
remplit à la cour de Savoie, et dont la publication pre- 
mière est due au chevalier Gibrario. 

Cette relazione n'est pas un simple discours, mais un 
livre , tant par l'étendue que par la bonté et la sûreté des 
détails. Aujourd'hui que la maison de Savoie est dans un 
si grand reUef, et que, par suite des circonstances récentes, 
elle attire sur elle les regards du monde , cette lecture qui 



RELATION DE MARCO FOSGARIM. 79 

s'étend à son passé est une des excellentes qu'on puisse 
faire. 

En 1 742 9 au lendemain pour ainsi dire de la mort de 
Victor- Amédée , l'ambassadeur Foscarini venant de ra- 
conter le règne florissant et d'énumérer les qualités poli- 
tiques du feu roi, se sert de cette éloquente transition 
pour entrer sur le domaine du roi, fils et successeur de 
Victor-Amédée : 

(I Puisque j'ai décrit ce royaume pour indiquer les transfor- 
mations de la maison de Savoie dans les cent quatre-vingts 
dernières années. Vos Excellences peuvent, pour en saisir aisé- 
ment les contrastes, mettre en comparaison sa puissance avant 
Emmanuel-Philibert et celle dont Victor-Amédée a investi le roi 
présent. Vos Excellences trouveront que les États sont une fois 
plus étendus , la richesse publique triplée , des dispositions excel- 
lentes introduites dans le gouvernement, les métiers les plus 
utiles dans le peuple, les juridictions étrangères réduites de 
moitié, des forces établies, les frontières munies de places fortes, 
la capitale embellie d'édifices, et les souverains parvenus au 
titre royal '. n 

Et que fendrait-il dire aujourd'hui, si nous avions à 
feire la relaztone sur l'état actuel de la politique et des 
possessions de cette maison? Pour que l'écrit en fût cu- 
rieux et imposant, il faudrait lui donner les divisions de 
ces trois puissantes transformations : 

Duché de Savoie sous Emmanuel-Philibert; 
Royaume de Sardaigne sous Victor-Amédée ; 
Royaume d'Italie sous Victor-Enunanuel. 

Tel serait le tableau sur lequel il faudrait porter ses 
regards pour « saisir aisément les contrastes » . Mais, ne 

' Helazionif Cibrario, p. 149. 



80 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

voulant sortir de mon sujet , je renvoie au livre du 
chevalier Cibrario, au troisième chapitre, à la relazione, 
au classique morceau d'éloquence politique de Marco 
Foscarini. 



CHAPITRE SIXIÈME. 

Collection des Documents inédits et Relations des ambassadeurs vénitiens sur 
la cour de France pendant le seizième siècle, publiée par M. Tommaseo. 

L'œuvre que le chevalier Cibrario avait accomplie 
pour rhistoire de son pays avec les relazioni vénitiennes , 
M. Tommaseo fut chargé de l'entreprendre à son tour 
pour l'histoire de France, dans des proportions plus éten- 
dues et plus harmonieuses. Le chevalier Cibrario avait 
choisi trois de ces documents appartenant chacun à un 
siècle différent, de manière qu'en réalité il avait formé 
plutôt trois tableaux épisodicpes qu'une œuvre réunissant 
les heureuses qualités d'unité et d'harmonie. M. Tom- 
maseo présenta au contraire un tableau d'ensemble; ne 
s' occupant que d'un siècle, le seizième, il chercha dans 
les collections manuscrites de Paris les copies de relazioni 
qui s'y trouvaient, il les réunit, les traduisit et les publia. 
Je ferai plus loin la part de la critique de son travail; en 
ce moment il convient de n'y voir, en l'admirant, que l'ex- 
cellence de l'intention. Grâce à quelle impidsion et sous 
(pielle direction M. Tommaseo donna-t-il une publicité si 
hautement soutenue à des textes dont on peut dire qu'en 
France alors on ignorait même l'existence? Pour répon- 
dre , il importe de rappeler en peu de mots ce qu'était et 
où en était la publication ministérielle du recueil général 
dont ces deux volumes de relazioni font partie, recueil 



LES DOCUMENTS INÉDITS ET M. GUIZOT. 81 

dont Tentreprise et la formation sont un des faits les plus 
notables du mouvement dans les recherches historiques 
effectué entre les années 1830 et 1840. 

Le ministère de Tinstruction publique avait à cette 
époque pour chef un homme qui avait écrit V Histoire de 
la civiliseuion en France et celle de Charles f^ , deux g^rands 
triomphes littéraires et historiques. Parmi les souvenirs 
que M. Guizot a laissés de son administration , en 1833, 
il en est un que les hommes d'étude mettront toujours 
bien haut; il se ri^ttache à la persistance et au dévouement 
personnel si honorables dont M. Guizot donna d'éclatants 
témoignages y pour faire reconnaître du roi et des cham- 
bres l'importance de la formation du recueil devenu si 
florissant sous le titre de Collection de documents inédits 
sur l'histoire de France. Ainsi s'exprimait le ministre 
dans le premier de ses rapports au roi, en date du 
31 décembre 1833 : 

« Sire , depuis quinze ans environ , l'étude des sources 
historiques a repris une activité nouvelle. Des hommes 
d'un esprit clairvoyant, d'une science rare, d'une con- 
stance laborieuse, ont pénétré, les uns dans le vaste dépôt 
des archives du royaume, les autres dans les collections 
des manuscrits de la Bibliothèque royale; quelques-uns 
ont poussé leurs recherches jusque dans les bibliothèques 
et archives des départements. Partout il a été prouvé, dès 
les premiers essais , en fouillant au hasard , que de grandes 
richesses étaient restées ensevelies. Les efforts ont redou- 
blé , et l'on n'a pas tardé à obtenir des découvertes aussi 
importantes qu'inattendues, de véritables révélations qui 
éclairent d'un jour nouveau tels ou tels ^événements , tels 
ou tels siècles de notre histoire , à ce point qu'il est peut- 
être permis d'avancer que les manuscrits et monuments 
originaux qui ont été jusqu'à présent mis au jour, ne sur- 



82 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

passent guère en nombre ni en importance ceux qui sont 
restes inëdits ' . » 

Développant ensuite le projet dont cette exposition fait 
nettement prévoir le but, le ministre demandait au roi 
son approbation et concluait à la demande d*un crédit 
adressé aux chambres et à la prescription de mesures pour 
la recherche et la publication des documents inédits rela-* 
tifs à rhistoire de France. Ce projet de loi suivit son cours. 
Le 18 juillet 1834, un comité chargé de concourir, sous 
la présidence du ministre de Tinstruction publique, à la 
direction et à la surveillance des recherches et des publi- 
cations qui devaient être foites à l'aide des fonds votés au 
budget de Texercice 1835 , fut nommé. Le chiffre du pre- 
mier crédit alloué par les chambres se monta à 1 20,000 fi*. 
Dès le 2 décembre 1835 , M. Guizot put faire connaître au 
roi , par un rapport circonstancié , l'état des travaux entre- 
pris, et il lui présenta les premiers résultats. Un plein 
succès couronnait déjà cette œuvre toute littéraire. « Ces 
travaux, écrivait M. Guizot, se divisent en deux séries dis- 
tinctes. L'une comprend les documents relatifs à l'histoire 
politique et sociale du pays, à sa législation, à ses insti- 
tutions; l'autre s'occupe de l'histoire des sciences, des 
lettres, des arts et de leurs monuments. » Le ministre 
entrait ensuite dans le détail des travaux, mentionnant les 
ouvrages déjà imprimés et annonçant ceux qui étaient à 
l'étude. Parmi les premiers, il signalait déjà deux volumes 
de ce bel ouvrage de M. Mignet qui a jeté tant d'éclat sur 
les efforts de la diplomatie française au dix-septième siècle , 
je veux dire les Négociations relatives à la succession dCEs-- 
pagne. D'autres .volumes contenant aussi des documents 
particuliers à l'histoire de la guerre de cette même succes- 

^ Documents inédits sur l'Histoire de France. Le volume des Bapports 
•u Moi. 



I 



* 



MOUVEMENT DANS LES RECHERCHES. 83 

âon, réunis par M. le général baron Pelet^ Tenaient de 
paraître, de telle sorte qu'en un même temps on peut con- 
naître le côté militaire de la {prande lutte dont le travail de 
M. Mig^net offre le côté diplomatique. A ces premières 
marques de haute autorité venait se joindre le volume du 
Journal des états généraux tenus à Tours en 1484, rédigé 
par Jehan Masselin, traduit et imprimé avec le texte en 
regard. Mais les livres à l'impression ou en préparation 
étaient plus nombreux encore , et leur liste développée fai- 
sait présager au roi de riches matériaux pour les érudits et 
les lettrés. Le ministre annonçait YHistoire en vers de la 
croisade contre les hérétiques albigeois y traduite sur le pro- 
vençal par M. Fauriel; la Chronique en vers des ducs de 
Normandie, par Benoit de Sainte-More, en langue nor- 
mande du treizième siècle, copiée par M. Francisque 
Michel sur le manuscrit original de la Tour de Londres ; 
la Chronique du religieux de Saint-Denys , confiée aux soins 
4e MM. de Barante et Bellaguet; les Registres originaires 
du parlement de Paris;, les Registres de la chambre des 
comptes; le Trésor des chartes, extrait sous la surveillance 
de M. Guérard, membre de l'Institut; les Cartulaires de 
Vabbaye de Saint-Bertin et de l'Église de Notre-Dame de 
Chartres. Une commission était instituée à Besançon, 
sous la présidence de M. Charles Weiss, avec charge de 
dépouiller les quatre-vingt-cinq volumes in-folio des Papiers 
d*État du cardinal de Granvelle, et M. GhampoUion-Figeac 
moissonnait dans les vastes collections de la Bibliothèque 
royale, dans le but de former le recueil des Lettres des 
rois, reines, princes et princesses de France aux rois, reines, 
jnrinces et princesses d'Angleterre, depuis le treizième siècle 
jusqu'à la. fin du seizième. De toutes parts les marques 
d'un grand mouvement, partout celles d'une vive impul- 
sion. Alors aussi furent ordonnés des voyages à travers la 

6. 



SA DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

France aux hommes les plus capables d*en comprendre le 
but et d'en assurer le succès. Ainsi M. Michelet visita les 
dépôts de Poitiers à Bayonne , de Pau à Toulouse et Mon- 
tauban, de Galiors à Bourges et Orléans; M. Leglay par- 
courut le Nord; MM. Redet et de la Fontenelle, le Poitou; 
M. Weiss, le Doubs et le Jura; M. Granier de Cassagnac, 
le midi de la France, et M. Francisque Michel, l'Angle- 
terre. Dans la seconde série des travaux, c'est-à-dire 
celle de l'histoire des lettres et des moniunents, brillaient 
les noms célèbres de MM. Cousin et Prosper Mérimée; 
M. Cousin venait de livrer au comité son manuscrit des 
Œuvres inédites d'Abailard, et M. Mérimée adressait, 
pendant son voyage en Bretagne, des rapports sur l'ar- 
chéologie de cet ancien duché. 

La collection des documents inédits en était arrivée à 
ce degré de prospérité et d'activité, lorsque plusieurs 
copies des Relazioni sur la France, pendant le seizième 
siècle, appartenant à différents fonds de la Bibliothèque 
royale, furent indiquées et présentées à M. Guizot, comme 
autant d'œuvres inédites méritant l'attention : un simple 
coup d'oeil révéla au ministre l'intérêt véritable de ces 
documents, et il mit ses soins a leur ihire prendre place 
parmi les ouvrages de la collection. Vers la fin de 1836, 
et pendant l'impression de Paris sous Philippe le Bel, par 
M. Depping, le savant M. Fauriel, qu'une étroite amitié 
unissait depuis longtemps à M. Guizot, présenta au 
ministre M. Tommaseo, et le recommanda comme l'édi- 
teur le plus capable et le plus convenafble du travail sur les 
relazioni des ambassadeurs de Venise, dont le comité avait 
décidé la publication. M. Tommaseo était alors une des 
belles intelligences de l'ItaUe moderne et en même temps 
l'un de ses meilleurs écrivains. Vénitien résidant en France, 
il était naturel que ce fût lui, plutôt que tout autre Italien, 



M. TOMMASEO ET LES RELAZIONÏ. 85 

qui eût mission de révéler^ dans le lieu de son séjour, les 
titres glorieux de sa patrie , que jusqu'alors on avait trop 
laissés dans l'ombre. Il mit de l'ardeur à son ouvrage et de 
l'éloquence autant que du goût à sa traduction. Mais il lui 
manquait sinon complètement, au moins en grande partie, 
deux qualités essentielles pour l'exécution de semblables 
travaux , je veux dire une érudition suffisante et ce qu'on 
pourrait appeler le culte pour les textes. M. Tommaseo 
était trop artiste, trop philosophe, trop penseur, pour 
apporter une passion signalée à couvrir de notes néces* 
saires et d'éclaircissements les marges de ses Ihanuscrits, 
ou à se rendre un compte exact de l'authenticité d'un 
texte plutôt que d'un autre. Aussi les deux volumes de 
relazioni vénitiennes qu'il a publiés dans les Documents 
inédits pèchent-ils à beaucoup d'égards. Que n'a-t-il com- 
paré les textes des relazioni? S'est-il préoccupé des origi- 
naux? A-t-il confronté les dates? Jadis j'aurais douté, 
aujourd'hui j'ai l'assurance qu'il n'a point accompli ces 
graves devoirs. Il n'a point cherché en dehors de la divi- 
sion des manuscrits italiens de la Bibliothèque royale de 
France, des textes qu'il était plus naturel de demander et 
de chercher à Venise. De là de grandes erreurs. Telle 
copie de ses relations n'est que le reflet de l'original. Ce 
n'est pas ce qu on fait dire à un auteur, mais ce qu'il a dit, 
qu'il faut reproduire : en de telles choses, il n'y a point de 
synonymes. Léopold Ranke a reconnu comme nous ces 
erreurs, et il ne tient pour bonnes que les leçons des 
manuscrits originaux qu'il a consultés et recherchés aux 
sources vraies, c'est-à-dire aux archives mêmes de Venise. 
Aussi dans son chapitre de la Délibération des Parlements 
au temps de Catherine de Médicis , lorsqu'il cite un remar- 
quable passage de la relazione de Marc Antonio Barbaro , 
a-t-il soin de renvoyer au manuscrit des archives véni- 



86 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

tiennes, ajoutant qu'il le faut bien distinguer de la copie non 
authentique imprimée dans la collection de Tommaseo. Un 
autre reproche que l'on peut trop légitimement adresser à ce 
recueil, concerne le petit nombre des documents que l'on 
puisse véritablement regarder conmie relazîoni. Fallait-il y 
mêler d'autres écrits dépouillés de tous les signes distinctifs 
d'une relazione d'ambassadeur? Je ne le crois pas. Que l'au- 
teur n'a-t-il étendu ses recherches au delà des limites de la 
Bibliothèque royale a Paris ! Quelle autre moisson alors il 
eut pu faire ! Quel autre tableau d'ensemble sur les affaires 
au seizième siècle il eût pu exposer! Vénitien, n'eût-it pas 
dû s'adresser à des Vénitiens, et entreprendre une véritable 
campagne auprès de tous les dépôts d'archives? Il n'a 
publié que neuf relazioni sur la cour de France pendant le 
seizième siècle; on en connaît dix-sept. C'est surtout à de 
tels égards qu'il faut regretter que M. Tommaseo n'ait pas 
eu un collaborateur dont l'esprit d'exactitude eût accompli 
pour lui la partie ingrate de sa tâche. Ses deux volumes 
parurent en 1838; ils furent fort goûtés dans le monde 
savant. La traduction en est bonne , le style a conservé de 
l'original cette chaleur et cette simplicité tout ensemble 
qui sont ses caractères. Bien que sa modestie lui ait fait 
dire « qu'étranger et depuis longtemps convaincu de la dif- 
ficulté d'écrire ou traduire tolérablement quoi que ce soit, 
il ne peut qu'invoquer Tindulgence du public... » sa pre- 
mière préface donne la mesure du bon sens et de l'esprit 
de saine critique dont il est doué ; la manière dont il carac- 
térise, dès le début, l'œuvre politique qu'il a mission de 
produire en France est charmante : « Ce n'est, dit-il, ni de 
la diplomatie tortueuse, ni de la sèche statistique, ni de 
l'histoire façonnée d'après un système, qu'il faut chercher 
dans ces documents. On y trouvera des diplomates qui ju- 
gent en historiens, des historiens qui observent en honunes 



OPINION DE M. TOMMÀSEO. 87 

d*afiaires, des écrivains qui n'arrangent pas leurs phrases 
pour être imprimées. Ils font leur part aux idées, mais sans 
négliger les faits; ils planent sur leur sujet, mais sans que 
les détails leur échappent ; ils insistent parfois sur ces petites 
choses qui sont le secret des événements et que dédaignent les 
historiens de métier; en revanche, ils en négligent d'autres 
dont les préjugés des savants ont exagéré l'importance ' . » 
C'est à la première préface de son recueil que j'ai em- 
prunté ces lignes de M. Tommaseo, préface non-seulement 
charmante quant à la forme, mais pensée avec vigueur et 
grandeur; j'aimerais à pouvoir reproduire ses pages dans 
leur intégrité, m Les Vénitiens, dit-il en jugeant les gou- 
vernements et les nations, étaient assez haut placés pour 
bien voir; ils étaient assez puissants, dans ce temps-là « 
pour que l'admiration ou la crainte ne pût ôfïusquer leur 
vue ou la troubler. Venise, cet asile de pécheurs ou de 
fugitifs-, ce groupe de pauvres petites îles unies par des 
ponts, était à elle seule un des plus forts gouvernements 
du monde, une grande nation; on la craignait en Italie et 
an dehors , on recherchait son amitié , on empruntait à sa 
richesse ; son alliance avec un gouvernement et son adhé- 
sion à un parti étaient regardées comme un heureux 
augure pour le succès des affaires. Le seizième siècle a été 
le dernier de sa force : la ligue de Cambrai et le combat de 
Lépante disent assez ce qu'elle pouvait encore. Lorsqu'on 
songe à ce que Venise aurait pu faire pour l'Italie , on est 
indigné de cette politique égoïste et lente qui met toujours 
la ruse à côté de la force, qui n'ose se faire ni fortement 
craindre ni profondément aimer ; mais si l'on compare ce 
système ambitieusement circonspect et savanunent caute- 
leux à la perfidie heureuse ou bien à l'inertie puissante, à 

' Documents inéditt sur VHistoirt de France, Le volume des Relations 
des ambassadeurs vénitiens. 



88 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

la méchanceté effrontée et hypocrite h la fois de certains 
princes d'Italie, d'Espagne et de France, on sent que 
pour ne pas être entraîné par de tels exemples, il fallait 
encore dans ce g^ouvernement un fonds d'honnêteté et un 
grand sentiment de sa force. » 

C'est par de tels aperçus et par de tels écrits qu'il faut ap- 
précier les qualités de M. Tommaseo. Il est de ces hommes 
que le trop d'érudition doit fatiguer; sa pensée veut l'essor. 
Il est fin et ingénieux à ses heures; la manière dont il pré- 
sente et désigne les diplomates dont il a traduit et publié 
les discours est très-heureuse : 

(I Parmi les auteurs des écrits que nous publions, dit-il, excepté 
Navagero, il n^y en a pas un de célèbre; Nicolas Tiepolo, à la 
vérité, a fait des vers amoureux, mais ce qu'il y aurait de plus 
surprenant, c'est qu'un Italien du seizième siècle n'en eût jamais 
fait. Pi*esquc tous ils ont été employés a d'autres missions poli- 
tiques, et les bibliothèques de France et d'Italie conservent plu- 
sieurs de leurs relations sur les différents Etats d'Europe. Gavalli 
et Suriano sont peut-être les plus féconds, Capello et Gorrer les 
plus remarquables, à en juger par les deux relations que je tra- 
duis, dont les aperçus fins et sûrs, les généralités savantes et 
appuyées sur les faits , frapperont le lecteur. Le travail de Suriano 
porte le titre de Commentaire historique et en a la forme; celui 
du secrétaire de Lippomano est un véritable voyage; celui de 
Michieli, envoyé en 1575 pour féliciter le roi sur son mariage, 
se rapproche, dans la première partie, du genre des mémoires, 
mais il reprend bientôt le ton d'un discours politique... n 

Si la seconde partie de notre travail n'avait pour but de 
conunenter, en citant leurs plus curieux détails, toutes les 
relazioni particulières à la France et à ses affaires, nous 
aurions le soin d'analyser dans ce présent chapitre la plu* 
part des textes traduits par M. Tommaseo, et d'en faire 
ressortir les particularités les plus saillantes; mais devant 
être à même de mieux remplir ce devoir à l'endroit que 
nous avons indiqué, nous y renvoyons le lecteur et le 



OPINION DE M. TOMMASEO. 8» 

curieux ; ils ne trouveront pas seulement les relations déjà 
connues, mais aussi celles dont une ligne n'a point encore 
été traduite; ils verront, d'après les détails que nous avons 
choisis, d'après les portraits, d'après les jugements que 
M. Tommaseo rapporte, — car je veux terminer ce cha- 
pitre par une citation qui lui soit propre, — que c'est avec 
cette honnêteté et ce sentiment de la force véritable, par- 
ticulière au gouvernement de Venise, que les ambassadeurs 
jugent ordinairement de l'état de la France ; que , quoique 
intolérants en paroles bien plus que la République ne l'était 
en fait, ils ne dissimulent pourtant ni les torts ni les crimes 
du parti catholique; qu'ils apprécient Catherine de Médicis, 
les Guises, les Valois, les Bourbons, avec une rare impar- 
tialité d'esprit et une grande hauteur de vues; qu'ils n'ont 
nulle envie ni de trop embellir ni de trop noircir les actions 
humaines; car ils sentent qu'au fond de mainte vertu se 
cache souvent le levain du mal, que sous les dehors de 
certains crimes peut se découvrir quelquefois un sentiment 
honorable; que tout est complexe dans la vie, et qu'un 
parti d'un mérite absolu, non plus qu'un corps d'une seule 
£ice, ne saurait se trouver. 



CHAPITRE SEPTIÈME. 

La Collection de Florence, dite Rnccolta Albèri, sa formation, son comité, 
son patronage. — Le marquis Gino Capponi. — Louis Bonaparte, roi 
de Hollande. — La princesse Charlotte. — M. E. Albèri seul éditeur. 
— Sa biographie. — Ses travaux. — divisions générales de Timportant 
recueil de Relaiioni degli ambasciatori Veneti al Senuto, 

Pendant qu'à Paris le comité directeur du recueil des 
Documents inédits relatifs à Vhistoire de France veillait à 
la publication des deux volumes confiés à l'érudition de 
M. Tommaseo, un comité moins officiel mais non moins 



90 DE LA DIPLOMATIE VÉÎ^ITIENNE. 

remarquable se formait à Florence, dans le but d'orga- 
niser une publication du même genre, mais plus étendue 
et plus générale. Voici ses origines et son patronage. 
M. Eugenio Albèri, qui n*en était plus à prendre ses grades 
de distinction, venait d'écrire, à Florence, une Vie de 
Catherine de Médicis; c'était en 1838. Dans la préface de 
cette ceuvre , qui est une réhabilitation très-juste de cette 
grande femme politique, l'auteur, après avoir annoncé la 
volonté qu'il a eue « d'enlever à la mémoire de la célèbre 
reine les souillures qui lui furent imputées par les plus 
graves historiens eux-mêmes, et de venger en son nom 
l'Italie de toutes les injures non moins fréquentes qu'o- 
dieuses (ies étrangers » , ajoute que les premiers documents 
avec le secours et l'autorité desquels il croit avoir atteint 
un semblable résultat, sont les Relations des ambassadeurs 
vénitiens, « où les faits, dit-il, sont racontés et jugés avec 
cette pleine connaissance des choses qui n'appartient qu'à 
des témoins oculaires et désintéressés. » Ainsi exposés au 
début même de son livre par M. Albèri, l'avantage de tels 
documents frappa l'attention d'un de ces grands hommes 
dont on peut dire qu'ils sont nés sous cette étoile propice 
qui fait briller ceux qu'elle protège de tout l'éclat de la 
générosité , de toutes les lumières d'un grand savoir et de 
toute la splendeur de la sagesse dans les conseils. Tel était 
et tel est encore le marquis Gino Gapponi, Florentin de 
grande naissance, cher à l'Italie, au sein^ide de laquelle il 
a mis toutes ses vertus privées. Assurément, de toutes les 
entreprises intellectuelles qu'a soutenues, créées ou con- 
seillées cet homme de bien , il en est peu qui lui puissent 
valoir de plus notables éloges que celle de la publication 
des Relations des ambassadeurs vénitiens au Sénat, pendant 
tout le seizième siècle. Aux efforts en effet du marquis Gino 
Gapponi se doit la création de cette association florentine 



LÀ RACCOLTA DE FLORENCE ET LE M» CAPPOISL 91 

si distinguée qui , avec M. Eugenio Albèri pour son charge 
d'afiaires, a mis au jour^ en 1839, le premier vulume de 
cette importante collection, parvenue aujourd'hui ù son 
quatorzième volume, et connue sous ce titre général : Rela- 
zloni degli amb<isciatori Veneti al Senaio, raccoUe, annotate 
ed édite da Eugenio Albèri, a spese di una società ' . 

Demander à toutes les bibUothèques étrangères les 
indications de leurs relazioni sur le seizième siècle, en 
ordonner la copie, les répartir en séries, les illustrer de 
notes érudites et explicatives, de manière à rendre aisé 
l'usage de les consulter, former enfin un des plus curieux 
répertoires historiques d'un siècle aussi plein de faits que 
celui qui a changé l'assiette de l'Europe et lui a donné la 
forme politique qu'elle a conservée à peu près jusqu'à 
l'événement de la révolution française , attacher à une telle 
entreprise l'heureux nom de Florence , faciliter les moyens 
d'exécution et assurer les garanties de succès , en réunis- 
sant les efforts bienfaisants et généreux de personnages 
célèbres par leur nom ou reconunandables par les plus 
heureuses qualités : telle fiit l'idée très-noble du marquis 
6îno Capponi. 

Cette idée ne tarda point à trouver des adhérents. Un 
groupe d'élite composé de quatorze personnes auxquelles, 
un peu plus tard , s'adjoignit un homme que la courtoisie 
de ses manières, le charme de son talent et les bonnes 
grâces de son esprit, distinguent à un haut point dans la 
société parisienne , le prince Joseph Poniatowski , répondit 
par une gracieuse entente à l'inspiration de l'homme de 
bien et de savoir qui s'était &it l'initiateur de l'entreprise. 
Au premier rang de cette brillante association, apparte- 
naient deux noms glorieux pour la France, je veux dire 

^ Relations des ambassadeurs vénitiens au sénat, recueillies, annotées 
et publiées par M. Eugène Albèri, aux frais d'une société. 



92 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

ceux des Bonaparte. Le prince Louis Bonaparte, l'ancien 
roi de Hollande et père de Napoléon III, honora de sa 
protection et de son sufFra^^e effectif le projet du marquis 
Gapponi. A ses côtés, et comme patronnesse de l'œuvre, 
au même titre que le prince, était l'excellente princesse 
Charlotte, fille du feu roi Joseph et déjà veuve du frère 
aîné de l'Empereur actuel. Florence était alors le centre 
de cette illustre famille, dont l'un des chefs, l'ancien roi 
de Hollande, habitait le palais Gianfigliazzi , aux bords de 
l'Ârno , et dont la belle-fille , la princesse Charlotte , vivait 
dans une retraite consacrée aux beaux-arts , dans le palais 
Serristori , avec la reine Julie. Le prince, son beau-père et 
elle, pendant tout le temps qu'ils vécurent à Florence, 
honorèrent d'une protection marquée les artistes et les 
lettrés. Ainsi que je le raconte plus loin, M. Eugenio 
Albèri avait été pendant deux années le chevalier de com- 
pagnie du prince; et lorsque, assisté du marquis Capponi, 
il avait fait part au prince et à sa belle-fille d'une entre- 
prise aussi honorable que celle de publier les précieux 
documents laissés par une diplomatie qui fut glorieuse, 
l'un et l'autre voulurent être des premiers à remplir les 
conditions d'associés. N'est-il pas curieux de retrouver 
ainsi parmi les suffrages accordés à une entreprise dont le 
but était de répandre le tableau le plus vivant et le plus 
piquant de la politique animée du seizième siècle, deux 
noms appartenant à cette famille exilée alors et dont 
cependant, à un faible intervalle, sont issus deux .chefs 
d'empire qui auront le plus remarquablement occupé la 
pohtique et l'histoire de la première moitié du dix-neu- 
vième siècle? 

De tels suffrages étaient d'un bon augure pour la fbr^ 
mation rapide de l'association; il fallut en effet peu de 
jours pour qu'elle fut complète. Autour du prince Louis 



SUFFRAGES DANS LA SOCIÉTÉ FLORENTINE. 93 

Bonaparte, de la princesse Charlotte et du marquis Gino 
Capponiy vinrent se grouper dix autres personnages. Je 
dirai ici tous leurs noms : les uns sont bien sonnants aux 
oreilles italiennes, les autres se sont élevés par des con- 
quêtes intellectuelles, d'autres enfin se sont illustrés au 
chapitre non moins honorable des bonnes actions : le 
marquis Azzolino, chef d'une des plus nobles familles des 
États romains, esprit très^ultivé , l'un des commentateurs 
des œuvres de ce génie puissant qui, en proie aux pro- 
fondes amertumes de l'exil , consacra la gloire du treizième 
siècle italien par l'épopée de la Divina commedia; le mar- 
quis de Bagno, son beau-frère, originaire de Mantoue; le 
docteur Branchi, digne représentant du barreau floren- 
tin , fondateur du bel ouvrage connu sous le nom de Coro~ 
grafia d*IiaUa di Audio Zuccagni Orlandini; la marquise 
Ginori Yenturi, une des plus grandes dames de Florence, 
modèle le plus parfait de la vivacité, de la grâce et de 
l'esprit, qui ont valu à cette ville une si charmante 
reiionunée; le comte Teodoro Mastiani Brunacci de Pise, 
qui , par son esprit de bienfaisance , a tant fait honneur à 
sa fortune; M. Giannini, pubUciste illustre et politique 
habile ; le marquis Rinuccini , dont la protection éclairée a 
soutenu sans cesse la renommée littéraire de la grande 
famille de ce nom; M. Mayei*, d'une famille suisse qui 
depuis longtemps a conquis ses droits de cité en Toscane, 
par la part généreuse qu'elle a prisç sans cesse aux œuvres 
de bienfifiisance et aux encouragements donnés à l'instruc- 
tion publique; M. Sloane, étranger conune M. Mayer, 
Anglais connu par l'exploitation de ses riches mines de 
cuivre dans les Maremmes , et duquel on pourra dire qu'il 
fut bienftiisant avant et. pendant sa fortune; M. Alfred de 
Reumont, ministre du roi de Pnisse auprès de la cour de 
Toscane, et depuis à celle de Rome par intérim, écrivain 



94 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

distingué, savant accompli et de la bonne école his- 
torique, c'est-à-dire celle qui apprend h dominer l'in- 
térêt sans manquer en rien à la vérité; le comte Louis 
Serristori , enfin , auquel son talent , sa loyauté et d'autres 
qualités des plus nobles , ont valu les plus hautes dignités 
de l'État : telle fut la compagnie, tels furent les person- 
nages qui se constituèrent en société pour la publication 
de toutes les relazionî vénitiennes sur le seizième siècle. 
 l'unanimité, la direction du travail, le soin de choisir 
ses collaborateurs, la remise enfin des pleins pouvoirs, 
furent confiés sans conditions à l'intelligente activité et au 
discernement si sûr de M. Eugenio Albèri. 

Dans cette biographie — qu'on me permette le mot — 
des re/asibnt vénitiennes, devant l'œuvre de laquelle nous 
n'avons pas reculé , malgré la longueur de détails inévita- 
bles qui ne peuvent avoir d'intérêt qu'auprès d'un public 
bien restreint, dans cette biographie ^ dis-je, de documents 
si originaux, il convient que l'homme qui s'est le plus dé- 
voué à leur succès et à leur popularité trouve ici des 
pages qui fassent mention de sa vie publique : le nom de 
M. Eugenio Albèri est désormais attaché au recueil si pré- 
cieux dont il a vaillamment dirigé la formation. Aussi, à ce 
titre, est-ce pour moi un devoir de mettre en relief les nobles 
instincts d'esprit et de cœur auxquels M. Albèri n'a cessé 
de répondre activement depuis le jour où, par sa première 
œuvre, il a fait le preiçier pas dans la carrière des lettres. 

La manière dont ce personnage si distingué a rempli sa 
vie jusqu'ici est des plus remarquables ; elle me représente 
bien cette activité inquiète et variée dans ses formes, qui a 
caractérisé l'esprit italien dans tous ses mouvements depuis 
notre restauration. Tantôt homme de science, tantôt publi- 
ciste, tantôt historien ou biographe, tantôt soldat natio- 
nal, toujours et partout à la conquête des libertés per- 



M. EUGENIO ÀLBÊRI. 95 

dues, M. Eugenio Albèri est originaire de Bologne; au 
lendemain de la révolution patriotique de 1831, dans sa 
vingt et unième année, il se rendit à Florence. Ses dispo- 
sitions naturelles l'inclinaient à la fois au métier des armes 
et à celui de la plume, aux études militaires et lettrées : 
l'avenir lui réservait de s'exercer dans l'un et l'autre de 
ces camps cependant si opposés. Son début dans la publi- 
cité annonce bien un lettré ch^aleresque ; son premier 
livre, en effet, paru à Florence en 1830 et réimprimé 
l'année suivante à Turin, porte ce titre : Considérations 
sur les guerres d'Italie et du prince Eugène de Savoie. 

« Je n'ai jamais rien écrit de ma vie avec plus d'entrain 
et qui m'ait donné de plus vives jouissances, » a dit l'auteur 
dans une note récente que j'ai sous les yeux. Il faut bien 
reconnaître dans cette, expansive franchise l'humeur d'un 
lettré qui ambitionne les épaulettes de général. M. Albèri 
fut singulièrement secondé dans ses goûts, même au milieu 
des temps les plus pacifiques. Vers 1836, il lui était réservé 
d'être appelé comme chevalier de compagnie auprès du 
frère de celui qui fut le plus grand homme de guerre qu'ait 
jamais vu le monde. Le comte de Saint-Leu, prince Louis 
Bonaparte, ancien roi de Hollande, avant-dernier frère de 
Napoléon l*' et père de Napoléon III , vivait depuis quel- 
ques années à Florence, lorsque, ayant désiré avoir auprès 
de lui un chevalier de compagnie, il attacha à sa personne 
Taùteur des Considérations sur les guerres d'Italie du prince 
Eugène de Savoie. M. Albèri passa ainsi douze années 
auprès du prince Louis, dans des rapports d'intimité qui 
lui font le plus grand honneur. Il connut ainsi et sut appré- 
cier Texcellente princesse Charlotte, fille du feu roi Joseph, 
femme, qui a peut-être eu une croyance aussi ferme dans 
les destins pleins de grandeur de son beau-frère que ce 
beau-frère lui-même, alors dans l'exil, mais aujourd'hui 



98 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

œuvres de Galilée, plusieurs brochures politiques, une 
collaboration éprouvée ù VArchivto storico ùaUano et k la 
traduction italienne de V Histoire d'Italie de Léo, parue 
sous son nom et sous celui de M. Loerve. Mais à cette 
date tumultueuse de 1848, Tesprit de nationalité italienne, 
qui s*était emparé de cet ardent pays , mit au nombre des 
soldats intrépides de Durando l'auteur des Considérations 
sur les guerres du prince Eugène de Savoie. Ayant son fils 
avec lui, il fit toute la campagne de Yénétie, et il fut de 
ceux qui combattirent à cette terrible et sanglante défense 
de Yicenza, le 10 juin de l'année 1848. Ce fut pendant la 
nuit qui suivit la chute de Yicence que M. Albèri fut 
chargé de négocier une convention avec le général ennemi; 
il y réussit, et les dix mille hommes que cernaient qua- 
rante mille vainqueurs , avec cent quarante pièces d'artil- 
lerie , durent au négociateur heureux de pouvoir se retirer 
avec armes et bagages sur le territoire pontifical , au lieu 
d'être conduits prisonniers de guerre aux confins de la 
Bohème. Son passage à Rome le fit secrétaire général du 
ministère de la guerre ; puis , comme si les destins se fus- 
sent accordés à répondre tour à tour aux instincts qui 
l'avaient sans cesse animé , le comte Rossi le nomma pro- 
fesseur à l'université de Bologne; mais à la mort de ce 
grand homme, mort si funeste et de si terrible mémoire 
pour le parti de meurtriers que dirige encore dans l'ombre 
et par façon de souterrains le plus coupable des conspira- 
teurs, les Autrichiens ayant reconquis la ville, M. Albèri 
s'en éloigna pour la seconde fois depuis 1831, et rentra à 
Florence, âa vraie patrie. La plume reprit alors dans ses 
mains la place qu'elle y avait précédemment occupée , et 
les œuvres interrompues gagnèrent beaucoup au retour du 
soldat partisan. Pendant les guerres et les tumultes, l'heu- 
reuse et pacifique société florentine s'était dispersée; la 



M. E. ALBÈRI ET LE RECUEIL DES RELAZIONL 99 

mort avait enlevé plus d'un des illustres patrons de la 
publication des Relazîoni, les fonds avaient été épuisés par 
les sept volumes publiés , l'entreprise enfin était en péril : 
il faut dire à l'éternel honneur de M. Albèri qu'il eut la 
courageuse résolution de poursuivre et terminer sçul une 
ceuvre qui avait été commencée dans la prospérité. Depuis 
l'année 1833, le recueil des relazioni vénitiennes s'est aug<- 
menté de six précieux volumes ; la collection en est à son 
quatorzième , elle forme donc déjà le répertoire qu'avait 
conçu le marquis Gino Gapponi, et pour être complète, 
pour avoir parcouru dans toute son étendue la longue 
route du seizième siècle , il ne lui reste plus qu'une étape 
à faire. Des esprits éclairés, des historiens érudits, 
MM. Mignet, de Reumont et Gachard, ont, en diverses et 
3olennelle$ occasions, signalé l'intéressante persévérance 
de M. Eugenio Albèri, en manifestant publiquement ses 
résultats heureux : à leurs vœux de succès et de prospérité 
croissants nous joignons les nôtres et ceux de tous les 
hommes qui mettent très-haut les labeurs de l'esprit et le 
dévouement à la science. 

Nous avons dit quelle fiit la société qui entreprit l'œuvre 
dirigée par M. Eugenio Albèri , nous avons dit le caractère 
et les travaux de ce personnage, il nous reste à dire ce 
qu*est l'œuvre elle-même, de quelles séries elle se compose 
et quelles richesses elle renferme. 

Depuis les nobles efforts de MM. Tommaseo et Albèri, 
la célébrité des relations des Vénitiens est acquise et éta- 
blie : les secours admirables fournis par elles aux histo- 
riens les ont mises dans le plus grand honneur; leur utilité 
est si bien reconnue, qu'aucun écrit touchant aux affaires 
des États et des Princes dont elles traitent ne pourra 
être bien fait si on ne les a pas interrogées. Là est 

leur plus glorieux titre. M. Grachard en a confirmé l'au- 

7. 



100 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

torité par l'intéressant ouvrage qu'il a composé avec le 
secours unique de ces documents pour peindre Charles- 
Quint et Philippe dans leur vie intime et dans leur vie 
politique. Les relazîoni du dix-septième siècle ont trouvé 
des explorateurs, et le pendant du recueil d'Âlbèri est 
aujourd'hui en cours de publication a Venise. Je donne 
plus loin, dans un chapitre spécial, les détails qui con- 
cernent ces nouveaux travaux. 

Pour des ouvrages qui sont des recueils de documents à 
consulter, l'ordre dans le classement des matériaux, lu 
clarté et l'harmonie dans les divisions, l'exactitude et la 
sûreté dans la désignation des dates, sont les qualités pre- 
mières. La publication que M. E. Albèri a dirigée appar- 
tient essentiellement aux ouvrages de cette condition; 
aussi , avant de s'arrêter au plan qu'il a adopté , l'éditeur 
a-t-il dû s'en proposer et en examiner plusieurs.. Le plus 
simple de tous eût été celui qui eût assigné le cadre d'un 
ou de plusieurs volumes à toutes les relazioni sur une 
même cour, se conformant en cela à l'exemple d'un cabi- 
net d'archives diplomatiques, où chaque correspondance 
occupe une place désignée spécialement par le nom du 
pays d'où elle vient. Ici la France, là Rome, ici l'Angle- 
terre, plus loin l'Espagne : ce plan si simple rencontra, 
parait-il, des obstacles dans la nature même des choses. 
Dès le principe même, M. Eugenio Albèri ignorait le 
nombre de relazioni existantes ; son matériel n'était donc 
pas préparé, plusieurs de ces précieux t&xtes n'ont été 
découverts que dans ces dernières années : ainsi la rela^ 
zione de France de 1492 , signalée seulement par M. Fou- 
card en 1856 et annoncée à cette époque. Savait-on alors 
quels succès auraient les recherches des relazioni d'Es- 
pagne , qui , pour leur seule part , ont exigé deux volumes 
d'un format important? Une solution ingénieuse trancha 



SÉRIES DU RECUEIL ALBÈRI. 101 

les difficultés qui s'opposaient à l'adoption du plan par 
jpays, et on s'arrêta au plan par séries, embrassant chacune 
un vaste ensemble. L'éditeur s'ouvrait ainsi le champ le 
plus étendu , avec la facilité de le remplir sinon avec cette 
distinction accomplie qui rendait le projet de la division 
par contrées le plus estimable et le plus commode, du 
moins avec la certitude de pouvoir faire face à l'abondance 
la plus imprévue même des matières. Voici les cadres qui 
furent adaptés à ces rares tableaux, voici les divisions pré- 
cises qui comprennent ces pérégrinations du regard et de 
la pensée des diplomates vénitiens à travers les cours prin- 
cipales de l'Europe pendant un siècle qui a vu tant 
d'hommes à la hauteur de tant d'événements : 

Époque générale : le Seizième siècle. 

Divisions : trois séries. 

Première série : Relations sur les États Européens, l'Italie 
exceptée. 

Deuxième série : Relations sur les États d'Italie. 

Troisième série : Relations sur les États Ottomans. 

Ce grand ensemble comprend aujourd'hui treize volu- 
mes ; un quatorzième est en préparation , il est un supplé- 
ment à toutes les séries. M. Eugenio Albèri couronnera 
l'œuvre par un tome quinzième formé de tables analy- 
tiques, dans le but très-louable de faciliter aux hommes 
d'étude les recherches qu'ils devront faire dans cette 
galerie unique. 

Me voici à la limite naturelle de l'histoire proprement 
dite des relazioni; j'ai accompli le devoir le moins attrayant 
et le moins séduisant de mon étude. La seconde partie, 
dans laquelle j'entre maintenant, révèle son intérêt par 
son sujet même : les preuves de l'avantage et de la curio- 
sité de ce& ouvrages de diplomates si spéciaux, c'est-à-dire 
le récit de telles impressions ressenties, le portrait des 



102 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

princes et la situation des États. A qui me demandera 
quel plan g[cographique d*examen j'ai suivi pour éviter la 
confusion des détails avant de n'avoir plus à traiter que 
de la France et de ses affaires , je répondrai que la collec- 
tion de Florence est mon guide. On ne saurait trop lui 
faire honneur : elle est le pays, je suis le voyageur. 



DEUXIEME PARTIE. 



LES TEXTES. 



RELATIONS DES AMBASSADEUBS SUR l'aNGLETEBBE, 
LES ÉTATS ITALIENS EN GÉNÉRAL, ROME, LES SULTANS, 
CHARLES-QUINT ET PHILIPPE II. 
PORTRAITS ET DÉTAILS. 



CHAPITRE PREMIER. 

Série première de la Collection de Florence. — Les Relations qu'elle com- 
prend. — I/Ângleterre et les Vénitiens. — Négociations diplomatiques 
entre les deux pays. — Ambassadeurs k la cour. — Cinq relations impor- 
tantes. — Portraits de Henri VIII , du cardinal Wolsey, de la reine 
Marie, d*Élisabeth. — Les Anglais et leurs institutions. 

La première série de la Collection de Florence com- 
prend, avons-nous dit, les États européens, l'Italie excep- 
tée; elle se compose jusqu'à présent de cinquante relazîoni, 
réparties ainsi qu'il suit : une sur le duc de Bourjjogne, 
Philippe le Beau, lors de sa succession au trône de Cas- 
tîlle; six sur Charles-Quint, quatre sur Ferdinand, roi des 
Romains; une particulière au congrès de Nice, en 1538; 
cinq sur l'Angleterre, seize sur l'Espagne et les Pays-Bas, 
vingt sur la Cour de France , une sur le Portugal , deux 
sur la Pologne, et quelques-unes particulières aux États 
de l'Allemagne. 

Les Cours dont l'étude et l'aspect offrent le plus d'intérêt 
sont incontestablement celles d'Angleterire, d'Espagne et 
de France. Je veux parler dans ce chapitre des rapports 
sur la première; je consacrerai à ceux qui concernent la 
seconde des pages spéciales, en faisant voir quelle physio- 
nomie du roi Philippe peut ressortir de leur cadre ; quant 
aux rapports sur la troisième, le fond de ce livre leur 
appartient. 

Les relazioni connues sur le royaume de la Grande-Bre- 
tagne pendant le seizième siècle sont des plus rares ; c'est 
à ce titre que le petit nombre qui en a été recueilli acquiert 
un prix d'autant plus grand aux yeux des amateurs de ces 
documents. Il est prouvé par des recherches faites au sujet 
des démarches de la diplomatie vénitienne en Angleterre 



106 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Grande-Bretag^ne : j'en trouve l'élection notifiée dans les 
DeUberazioni del senaio ' le 29 novembre 1 496 , et la corn-- 
missio ou instruction le 12 juin 1497. Mais de toutes ces 
démarches et de toutes ces résidences des ambassadeurs 
vénitiens à la cour des rois d'Angleterre, nous n'avons 
aucune des dépêches ni aucune des relations qui étaient 
demeurées intactes dans la chancellerie secrète du palais 
des doges jusqu'à l'événement si regrettable de l'immense 
incendie de 1577. Il fout arriver à l'année 1506 pour 
retrouver quelques lignes de détail sur l'aspect et la popu- 
lation de l'Angleterre ; encore ne sont-elles la que par acci- 
dent. Yincenzo Querini, ambassadeur a Philippe le Beau, 
avait suivi le duc dans ses voyages; en 1505, il s'était em- 
barqué avec la suite ducale pour l'Angleterre, de même 
qu'ensuite il avait fait voile pour la Gastille. Lorsqu'à son 
retour à Venise il fit sa relazione, il crut devoir entrer dans 
quelques particularités sur les royaumes dont ses voyages 
avec Philippe lui avaient valu la connaissance'. La crainte 
que la République conçut de voir le roi Henri YIII joindre 
ses armes à celles de la ligue de Cambrai , lui fit envoyer à 
titre d'ambassadeur Andréa Badoer, et sur les faits et gestes 
de cette nouvelle ambassade les sommaires politiques de 
Marin Sanudo sont seuls capables de nous donner quelques 
• renseignements. A Andréa Badoer succéda Sébastian Gius- 
tinian, et par lui, par ses dépêches et sa relazione, la lumière 
se fait. Mon loyal et savant ami M. Rawdon Brown a 
répandu dans son pays les œuvres de cette ambassade si 
intéressante ; tous les hommes d'Etat de l'Angleterre con- 
naissent et apprécient ce charmant et bon travail diploma- 
tique, que M. Rawdon Brown a formé avec les dépêches 

1 Aux archives de Veiiî«e. Delib. sécréta del setuUo, anni 1496-97, p. 84 
teryo et 135, 136. 

S Belazioni Atbèri, t. I^, p. 18 à 22. 



RELATIONS SUR L'ANGLETERRE. 109 

de Giustinian , sous le titre ingénieux de : Quatre années à 
la cour de Henri VIII, d'après les lettres de Tambassadeur 
vénitien. L'archive de la famille Sagredo, possesseur du 
seul texte connu de la relazione de Giustinian , lui a permis 
de compléter la traduction des dépêches par celle de la 
relation, et de cette sorte l'Angleterre doit aux soins 
éminents de l'un de ses bons citoyens uu ouvrage histo- 
rique des plus curieux '. Ainsi, les fragments de relazioni 
rapportés les uns par Charlotte- Augusta Sneyd , les autres 
par Rawdon Brown, et les cinq documents intacts du 
recueil d'Albèri, dont un anonyme, mais facilement recon- 
naissable a son style et à son arrangement pour être une 
relazione vénitienne, forment l'ensemble de ce genre 
d'ouvrage des diplomates de Venise concernant la cour et 
le royaume d'Angleterre. L'ambassadeur Ludovico Falier, 
qui prononça la première, connut la Grande-Bretagne entre 
1 528 et 1 531 , par conséquent pendant une courte période 
du règne de Henri YIII. Daniele Barbaro, auteur de la 
seconde, y résida de 1548 à 1550, sous Edouard VI; son 
successeur Giacomo Soranzo n'en partit qu'en 1554, au 
temps de la reine Marie, et la connaissance du règne de 
cette première femme de Philippe II fîit complétée par le 
séjour et le rapport de Giovanni Michieli , dont le retour à 
Venise s'effectua en 1557. 

J'ai emprunté à ces tableaux variés , différant essentiel- 
lement entre eux par la manière dont ils sont traités, les 
points les plus remarquables , tels que les traits de mœurs , 
les observations particulières et les allusions caractéristi- 
ques; cependant je dois reconnaître qu'en fait de cita- 

^ Fouryears at the Court of Henry VIII, Sélection of despatckes written 
by the Venedan ambassador Sébastian Giustinian and adressed to tke 
Si|piory of Venice (January 1515 to July 1519). London, Sinitk and 
Gomp., 1854. 



110 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

lions, j'ai incliné plus fréquemment à celles des portraits 
écrits f persuadé qu'il n'y a pas au monde de galerie plus 
capable que le recueil des Relazioni de nous représenter la 
figure et le caractère des princes tels quils étaient et non 
pas tels que les peintres de cour ont cru devoir quelquefois 
les montrer, obéissant en cela aux obligations inaliénables 
de l'office d'un cortigiano qui , après tout , est un homme 
que sa position contraint à dire le plus souvent tout le 
contraire de ce qu'il pense. 

Nous devons au rapport de Sébastian Giustinian deux 
pages remarquables entre toutes : l'une est l'image vivante 
de Henri YIII dans les huit premières années de son célèbre 
règne ; la seconde est le portrait — et il est de main de 
maître — du cardinal Wolsey, ce politique personnage 
qui , en Angleterre , ne le cède point en mérite et en talent 
à Richelieu et à Mazarin en France. 

Le Henri YIII d'après Giustinian est curieux pour l'his- 
toire et la peinture à tous les titres ; composé et prononcé 
en effet en 1519, il est donc, à un an près, le Henri VIII 
que le roi François vit au camp du Drap d'or. Holbein a 
donné le buste de Henri, le Henri de Giustinian est en pied; 
tous les deux respirent la vie : l'un par le procédé du pin- 
ceau, l'autre par le procédé de la plume. Chez l'un et 
l'autre , le sentiment de la vérité est égal à celui de l'art ; 
tous les deux sont le fruit d'une intelUgente école. 

a Sa Majesté a vingt-neuf ans , et est d'un fort bel aspect : la 
nature n'aurait pu faire davantage pour le roi : il est plus beau 
qu'aucun autre souverain dans la chrétienté, bien plus beau 
encore que le roi de France; très-blond et d'un ensemble qui 
répond aux plus parfaites proportions. Lorsqu'il apprit que le 
roi François avait la barbe blonde, il voulut que la sienne fut 
de même, et comme elle était originairement rouge, il lui en 
est résulté une barbe qui approche de la couleur de l'or. Ccst 
un prince tout à fait accompli : bon musicien, composant bien. 



PORTRAIT DE HENRI VIII EN 1519. 111 

un des meilleurs cavaliers, un beau jouteur, parlant bien fran- 
çais, latin et espagnol; il est très-i-elig^ieux , entend trois messes 
par jour et quelquefois cinq à de certains jours; il entend l'office 
habituellement dans la chambre de la reine, c'est-à-dire vêpres 
et complies. Il est des plus amateurs de chasse, et n'en revient 
jamais sans avoir fatigué huit ou dix chevaux.... 

n II aime beaucoup à jouer avec les otag^es français qui sont en 
Angleterre, et il risque jusqu'à six ou huit mille ducats en un jour. 

» Il est afïable, gracieux, courtois comme pas un; n'ambi- 
tionne pas les conquêtes, et borne son ambition à la conservation 
de ses propres domaines; il a souvent dit à l'ambassadeur : 
« Domine orator. Monsieur l'ambassadeur, il faut que les puis- 
n sances sachent que nous nous contentons de la possession de 
n nos iles. » 

n II parait être extrêmement désireux de la paix. 

» Il est vraiment très-riche : son père , dit-on , lui a laissé dix 
millions en bonne monnaie d'or, dont on estime qu'il a dépensé 
la moitié dans la guerre contre la France qui lui valut Tournai. 
Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il a dépensé une somme considérable 
à cette époque pour les trois armées qu'il avait sur pied , l'une 
avec lui, l'autre en campagne contre l'Ecosse, et la troisième 
restée auprès de la reine comme réserve, dans le cas' où les deux 
autres eussent éprouvé un désastre. 

n Ses revenus se montent à trois cent cinquante mille ducats 
à l'année et proviennent de ses biens-fonds, forêts, étangs, des 
droits de coutume, des propriétés héréditaires confisquées, des 
duchés de Lancastre, d'York, de Cornwall et de Suffolk, du 
comté palatin de Ghester, de la principauté de Galles, etc., etc. 
Sa Majesté dépense à peu près cent mille ducats : son écurie y 
est comprise pour cinq mille, même somme pour ses hallebar- 
diers , seize mille pour sa garde-robe. Et à ce propos il âiut dire 
qu'il est le souverain le mieux habillé qui soit au monde : ses 
vêtements sont aussi riches et superbes qu'on se peut l'imaginer, 
et il n'est point de jour de ffete qu'il n'en revête de nouveaux *. » 

« Lorsque Henri monta sur le trône , dit John Lingard , 
les chefs du cabinet étaient Howard, comte de Surrey, 

' Rawdon Brown, p. 312, t. Il et sttiv. 



1 12 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

lord trésorier, et Fox, évêque de Winchester, lord du 
sceau privé. Mais dans les emplois subalternes de la cour 
avait déjà paru un homme que ses vues ambitieuses et ses 
talents supérieurs mirent promptement à même de sup- 
planter tous ses compétiteurs ' . » Ce qu*il fut sous le double 
titre de cardinal Wolsey, archevêque d'York...? Écoutez 
le Vénitien qui traita avec lui , au fort de sa puissance et 
de son autorité : 

u Le cardinal est celui qui mène à la fois le roi et le royaume. 
Au temps où Tambassadeur arriva en An^^leterre , il usait encore 
de cette formule : u Sa Majesté fera ceci et cela n , ensuite et 
insensiblement il commença à dire : u Nous ferons ceci et cela », 
et maintenaiit il est arrivé à dire : a Je ferai ceci et cela n . — 
11 est dans sa quarante-sixième année, très-beau, très-instruit, 
tout à fait éloquent, d'une habileté accomplie, infatigable. A lui 
tout seul il embrasse autant d'affaires qu'il en faudrait pour 
occuper les magistratures, les charges et les conseils de Venise, 
tant au civil qu'au criminel.... 

n II est pensif et réfléchi , et il a la réputation d'être extrême- 
ment juste : il favorise surtout le peuple, principalement les 
classes pauvres; il les écoute, les satisfait : il fait en sorte que 
les avocats plaident gratis pour les indigents. 

n II est tenu dans la plus grande considération ; — il est plus 
puissant que s'il était pape. 

n 11 possède un magnifique palais : huit chambres précèdent 
celle où il donne audience, et elles sont tendues de tapisseries 
qui se renouvellent chaque semaine. Son argenterie représente 
vingt-cinq mille ducats , et son aident monnoyé, cent cinquante 
mille. L'archevêché d'York lui rapporte près de quatorze mille 
ducats, l'évèché de Bath huit mille. Bath est cet endroit mari- 
time qui appartenait au cardinal Adrien, à propos duquel, 
lorsque la Seigneurie désira que l'ambassadeur intercédât, le 
cardinal Wolsey s'irrita au point de ne vouloir entendre aucune 
parole... mais à la fin il s'apaisa, en vertu des efforts de l'am- 
bassadeur; et bien qu'au commencement il prit comme à tâche 

^ Histoire d* Angleterre, par le docteur John Lingard, trad. par Léon 
de Wailly, t. III, p. 82. Paris, Charpentier. 



Signature D'HENRI VIII Roi D'ANGLETERRE 
D'après une leUre autographe à Madame Marguerite . ( Sans date.) 





mi^-^ 



Deux Signatukes du Cardinal WOLSEY 
L'une avec le nom de Famille. 




Cl3h^^yt4^S ^^^m 




L'autre avec le Utre d'Eglise: CARDINAL D'YORCK. 



nrèes /'a/te <ùi K'adùiet ^^ j¥. /'FmJFT t/g fûAr^lX /es </^i/^ au/r^.s 4/as 
Cr>//frno/is A/anuscrîies c/e CûTTOA'. 



p. Ht 



PORTRAIT DU CARDINAL WOLSEY. 113 

de prodiguer des outrages sur Venise, maintenant il l'élève 
jusqu'aux nues, louant la justice extrême de la Seigneurie, et 
disant qu'au seul aspect du bon ordre qui est maintenu dans ses 
villes, un voyageur qui y arriverait pour la première fois les 
reconnaîtrait immédiatement comme terres vénitiennes, lors 
même qu'il ne saurait pas exactement où il est. n 

La relazione de Ludovico Falier est celle que nous 
retrouvons après la relazione de Giustinian. Variée d^ns 
ses sujets, elle n'a point cette profondeur politique avec 
laquelle l'un de ses successeurs, Daniele Barbaro, a si 
grandement réussi ; mais elle n'en est pas moins une cu- 
rieuse et précieuse esquisse. Arrivé à la cour en 1528, 
parti en 1531, cet ambassadeur, non plus que Sébastien 
Giustinian, n'avait donc pu connaître Henri VIII dans 
cette période de cruauté conjugale qui lui a valu dans la 
mémoire des femmes une réputation de si terrible tueur 
d'épouses. Aussi le portrait moral qu'il a fait de Henri VIII 
pourrait-il paraître d'une partialité singulière ou empreint 
d'une flagornerie impardonnable, si, en le lisant, on ne se 
reportait à la date précise du discours. Le roi d'Angle- 
terre, avant l'époque de son divorce avec sa première 
femme, Catherine d'Aragon , fille de Ferdinand le Catho- 
lique et tante de Charles-Quint, avait une renommée de 
beau et bon prince dans la chrétienté. On ne peut oublier 
que ce même roi, qui plus tard devait occasionner de si 
vives colères au Vatican, avait été, dès les premières 
années de son avènement , proclamé défenseur de la sainte 
Église romaine par le grand Léon X. Ce fut vers 1532 
et 1533 seulement que la nature farouche et les passions 
redoutables qui le dominèrent ensuite commencèrent à se 
manifester assez pour faire prévoir combien il ne serait 
pas honune à reculer devant aucun excès pour arriver aux 

plus violentes satisfiactions. Aussi ne faut-il point s'étonner 

8 



114 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

de l'excellente opinion de l'ambassadeur, disant sans hési- 
tation aucune : 

u Dans ce Henri VIII Dieu a uni la beauté du corps à celle 
de l'âme au point d'en étonner tout le monde... Sa physionomie 
est des plus belles; il a la tête césarienne {ha la testa cesarîna) 
et des plus calmes; contrairement aux usages anglais, il porte 
toute la barbe. Comment ne pas être surpris à voir la singulière 
beauté de son corps, accompagnée d'une dextérité parfaite à tous 
exercices? C'est un beau cavalier et qui se dirige à merveille ; il sait 
jouter, il sait manier la lance ; il tire l'épée et l'arc comme les 
premiers parmi ceux du métier; au jeu de paume enfin son 
adresse est célèbre. Si dans sa jeunesse la nature s'est plu à le 
doter de talents aussi particuliers, il faut dire aussi qu'il ne se 
montra point froid au soin de les conserver et de les accroître ; et 
il lui a toujours semblé que chez un prince de sa sorte, c'eût 
été chose monstrueuse que de ne pas mettre un juste équilibre 
entre les vertus corporelles et les vertus intellectuelles et morales. 
Aussi dans sa jeunesse fit-il d'excellentes humanités, se livrant à 
l'étude des belles-lettres, de la philosophie et des livres saints. 
Outre la langue latine et celle de son pays , il apprit l'espagnole, 
la française et l'italienne. Il est affable, gracieux, plein de cour- 
toisie, libéra], surtout pour les esprits éclairés, pour les vir- 
tuoses, tous gens auxquels il ne cesse de complaire. Cependant 
malgré son intelligence et la sûreté de son jugement , il se laissa 
tellement déborder pendant un temps par les soins amoureux, 
que dans cette oisiveté il abandonna l'administration de l'État 
aux mains de ses plus fidèles serviteurs, jusqu'à l'époque environ 
de la disgrâce de Wolsey, cardinal d'York; mais alors il prit un 
goût tel au gouvernement et au maniement des affaires, que de 
libéral et généreux il devint avare. Autrefois il n'y avait aucun 
de ses serviteurs qui ne prit congé de Sa Majesté sans être comblé 
de dons; aujourd'hui chacun se retire peu satisfait. Il se montre 
religieux, entend pour l'ordinaire deux messes basses et une 
grande les jours de fête; il fait beaucoup de bien, soulageant les 
pauvres, les orphelins, les petites filles et les infirmes; la somme 
annuelle de ses aumônes s'élève à dix mille ducats, et il parait 
aimé de tous. Il est dans la quarantième année de son âge et 
dans la vingt-deuxième de son règne. » 



HENRI YIII EN 1531. 115 

Mais, maigre ce portrait si flatteur et si peu ressemblant au 
Henri YIII que le vulgaire connaît (en ayant le tort d'oublier 
que ce roi, tout répudiateur de femmes qu'il fut ^, n'a pas 
moins été un politique digne de tenir un juste milieu entre 
Louis XI et Richelieu pour l'énergie de ses mesures à l'en- 
droit des plus puissants nobles, perturbateurs du royaume), 
malgré ce portrait si flatteur, dis-je, l'ambassadeur, vers 
la fin de sa relazîone, n'a pas manqué à la sagacité qui 
le distingue ordinairement, en prévoyant le jour encore 
obscur, mais déjà proche, où Henri YIII se révélerait, 
sans réserve, le répudiateur de Catherine d'Aragon et 
l'ennemi déclaré des successeurs de saint Pierre. 

tt II me reste, dit-il, à discourir sur les rapports des princes 
étrangers avec Sa Majesté et à signaler ce qui, selon mon opi- 
nion, résultera sans doute du divorce que veut le roi depuis 
quelque temps. Commençant donc par notre Saint-Père, je dirai 
que Sa Béatitude est en fort mince considération auprès du roi, 
s'étant refosée jusqu'à présent à Tautoriser au divorce. Ce divorce, 
j'en ai la conviction, sera du plus grand préjudice à l'Église de 
Rome, dont le roi manifeste déjà franchement vouloir s'écarter, 
et retirer pour le bénéfice de sa couronne les revenus dé l'Église 
dans le royaume : mesure qui enrichirait le roi de plus de six 
millions à l'année. » 

L'ambassadeur auteur de cette relazione s'est surtout 
attaché à instruire les sénateurs des mœurs privées, des 
institutions secondaires, des habitudes, des ressources 
générales des divers comtés de l'Angleterre. J'y trouve 
aussi l'énumération des produits du sol , les qualités même 

t II eat six femmes : Catherine d* Aragon, qu'il répudia après vingt ans 
de mariage et dont il eut Marie Tudor ; Anna Boleyn , dame de cour, qu*il 
fit décapiter pour cause d'adultère : il eut d'elle Elisabeth ; Jeanne Sey* 
monr, mère d'Edouard VI, morte douze jours après l'accouchement ; Anne 
de Clèves , qu'il répudia peu de mois après son mariage ; Catherine Howard, 
nièce de Morfolk, décapitée, et Catherine Parr« 

8. 



116 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

de la terre , la mention des troupeaux sans nombre dans 
des prairies et des pâturages admirables : 

i( Aussi ces peuples possèdent-ils les laines les plus précieuses , 
dont ils font les étoffes de toutes sortes et de la plus grande 
finesse... 

» Mais , ajoute-t-il , si Dieu parfait et magnanime s*est montré 
prodigue de tant de bienfaits à leur égard , il ne leur a du moins 
accordé nt Folivier ni la vigne. Ils ont l'orge fcrmentée et la 
cervoise; ce sont là les boissons du pays, et ils les appellent 
bière, aie ou godale, selon la bonté ou la force des ingrédients. 
Pour faire ces boissons, ils prennent des pommes sauvages, les 
mêlent dans Teau à des racines et autres choses diverses, puis 
les font bouillir au point d'en obtenir une liqueur d'une telle 
force, qu'elle enivre l'homme qui en boit trop comme avec le 
vin le plus capiteux * . » 

Quelques lignes consacrées a Tesprit d*étude qui animait 
les Anglais sont d'un grand cloge pour ce peuple; et il 
n'est point d'homme de ce pays qui, les lisant, n'ait 
le droit de se sentir fier d'appartenir à une nation qui a 
donné lieu à de telles observations, d'autant plus glorieuses 
qu'elles sont plus anciennes. A quel plus grand éloge de 
son pays peut prétendre un peuple qui entend un ambas- 
sadeur très-désintéressé dire à ses concitoyens : 

u Je trouve que ce très- heureux royaume d'Angleterre n'a 
jamais manqué de bonnes et sages institutions. II est vrai de dire 
que pour la prospérité des bonnes études, ces princes si heureu- 
sement doués ont créé deux écoles principales, l'une à Cambridge, 
l'autre à Oxford, où trois mille étudiants reçoivent les leçons 
constantes des plus excellents maîtres , en toutes sciences et sans 
aucuns frais, jusqu'à ce qu'ils aient mérité le titre de docteur. 
De là sont descendus tant d'hommes honorables et éclairés. . . etc. » 

A un genre plus élevé dans ses considérations appartient 
la relazione de Daniele Barbaro : elle était déjà célèbre 

1 Relaxioni, ÀWèri, série i^, t. III, p. 12. 



RELATION DE DANIELE BARBARO. 117 

dans les dernières années du seizième siècle, ëpoque où le 
Tesoro polùico la publia ; mais alors les lecteurs de ce re- 
cueil ne la connurent point dans son intégrité, par suite 
de la transformation qu'elle avait subie dans les mains ou 
malhabiles ou peu soigfneuses de ses éditeurs. Au dix-hui- 
tième siècle, l'illustre critique Marco Foscarini lui décerna 
des éloges particuliers dans sa Leiteratura veneziana ' . Élu 
en 1 548 , Daniele Barbaro était arrivé à Londres lors de 
l'avènement au trône d'Edouard YI, prince trop jeune 
pour jouer encore un autre rôle que celui d'un élégant 
cavalier, bien fait de sa personne et tout à fait en dehors 
des préoccupations politiques des ambassadeurs. Le Véni- 
tien, homme d'un esprit rompu aux sciences gouverne- 
mentales, ayant donc peu à s'occuper du prince, avait 
tourné ses habitudes d'observation et étendu ses vues très- 
larges sur le caractère des institutions du pays. Le début 
même de son discours annonce que cet orateur sait unir 
l'expérience d'un politique au raisonnement d'un philo- 
sophe : 

tt II est certain, dit-il, que quiconque gouverne un État doit 
particulièrement avoir l'œil sur les trois choses capables d'assurer 
le bonheur aux peuples , but que doit se proposer tout bon gou- 
vernement. De ces trois choses, si une vient à manquer ou est 
mal ordonnée, il est impossible que ce ne soit pas au plus grand 
détriment du peuple. La première est la religion, qui fait être 
bien avec Dieu, dispensateur de tous biens; la seconde est la 
justice, qui retient les peuples unis et les maintient dans le 
respect des supérieurs; la troisième est la force armée (miiizia) 
qui garantit au dedans et au dehors contre les fraudes et la vio- 
lence des ennemis. Je rendrai compte de chacune à Votre Séré- 
nité, selon que je les ai trouvées et ainsi qu'elles ont été insti- 
tuées dès l'origine dans le royaume d'An(;letcrrc. Aussi, pour 

' m Ma per copia di fatti ragguardevoli e rivestiti dl preziose circostanze , 
niiioa è che Tada innanzi alla relazione lasciataci dal famoso Daniel Bar- 
baio intomo ail' Inghilterra... • P. 465. Edit. de Padoue, 1752. 



120 DE LA DIPLOMATIE >^NITIENNE. 

apaiser tout tunuihe et toute sédition; ils sont utiles et sûrs, 
comme choses qui sont l'œuvre de l'avis et du consentement de 
tous, et parce qu'ils font du pouvoir royal et absolu un pouvoir 
lég^itime et ré{julier, devant lequel tout homme est libre *. » 

Mais si de telles institutions ont prospéré d'une façon 
si brillante depuis la date reculée où parlait Barbaro, je 
vois aussi, d'après l'une de ses remarques, que telles 
autres ne sont pas plus avancées. L'observation suivante 
doit être d'autant plus piquante pour le gouvernement 
de la Grande-Breta^e, qu'elle n'est point d'hier, mais 
de 1551, et qu'elle est aussi juste que fondée. Ayant parlé 
de l'armée de terre : 

u Telle est, dit-il, la discipline militaire des Anglais, à laquelle 
il importe, pour être complètement ordonnée, que les soldats 
soient exercés ainsi qu'il convient, hien avmit qu'on en ait besoin : 
— si avanti il bisogno, fossero i soldaii escrcitati corne si con- 
viene , — et comme le sont ceux de la mer, qui sans cesse tien- 
nent les côtes à l'abri de toutes incursions flamandes, bretonnes 
ou écossaises... » 

Cette période de l'histoire de la Grande-Bretagne, s'ou- 
vrant avec l'avènement d'Edouard YI et finissant à la 
mort de la reine Marie, sa sœur du premier lit, est fertile 
en relations d'ambassadeurs vénitiens. Nous avons en effet 
les trois , fort complètes , qui ont été prononcées succes- 
sivement sur ces deux règnes. Daniele Barbaro, parti 
en 1551, fut remplacé par Giacomo Soranzo, auquel 
succéda, en 1554, Giovanni Michieli : 

a Par ordre de Votre Sérénité et de Vos Illustrissimes Seigneuries, 
dit Soranzo, j'ai été envoyé comme ambassadeur auprès du Séré* 
nissime roi Edouard VI d'Angleterre; et, après sa mort, j'ai été 
confirmé dans cette charge auprès de la Sérénissime reine Marie. .. 

^ ite/as., Daniele Barbaro, t. VIII de la collection et t. II de la série ÎJ^y 
p. S38. 



PORTRAIT DE MARIE TUDOR EN 1554. 121 

Dans ce discours, je dirai les qualités de la Sérénissime reine, 
avec quelles difficultés elle est parvenue au trône, et en même 
temps je parlerai de ses parents les plus proches. J'exposerai 
ensuite sa puissance, les forces de terre et de mer, les revenus et 
les dépenses; je présenterai son mode de gouvernement dans les 
choses de la religion et dans .celles de TÉtat; enfin, après avoir 
touché à quelques points de ses rapports de voisinage ou com- 
merciaux avec les princes étrangers, je résilierai mes fonctions, 
selon le bon plaisir de Vos Seigneuries, et mettrai fin à mon 
discours ' . » 

Tel est le programme de l'ambassadeur Soranzo; il le 
remplit avec honneur. Cependant, sans doute en raison 
du talent éprouvé de son prédécesseur Barbaro et de celui 
peut-être plus grand encore de son successeur Michieli, 
sa relazione paraît inférieure, si on la compare à ses voi- 
sines. A mou sens , elle a une qualité des plus estimables , 
je veux dire une clarté et une précision qu'on ne saurait 
trop louer. Les deux passages qui m'ont semblé faire le 
plus sûr appel à la curiosité sont consacrés , l'un au por- 
trait de la Reine*, l'autre à celui des Anglais grands sei- 
gneurs à cette époque : 

« La Sérénissime reine Marie, dite reine d'Angleterre et d'Ir- 
lande et protectrice de la foi, naquit le 18 juillet Tan 1515 de 
rincamation : elle accomplit ainsi, hier, ses trente-neuf ans et 
six mois. Elle est d'une taille plutôt petite que grande, d'une 

t Soranzo fit une résidence de trente-quatre mois en Angleterre. J'ai pris 
copie des plus remarquables de ses dépèches pour ma Collection : elles 
forment le premier portefeuille de dépêches originales venues d'Angleterre 
ec coDserrées aux ArchiTcs. 

^ Marie Tudor. Sa proclamation eut lieu le 19 juillet 1553 et son entrée 
à Londres le 3 août, avec mille chevaux. L'ambassadeur vénitien alla au- 
devant d'elle à dix milles de Londras , avec une pompeuse escorte de cent 
cinquante cavaliers. Soranzo n'est pas sans donner d'intéressants détails 
sur la tentative faite par le duc de Northumberland de maintenir la cou- 
ronne sur la tète de Jeanne Grcy, fille ainée du duc de Suffolk, déclarée 
héritière du trône par Edouard VI. Voyez Relaz. Àlb., t. VIII du Recueil, 
p. 37, 38. 



122 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

carnation blanche, mêlée de rouçe, et trè9-mai(j^re; elle a les yeux 
gros et (jrls, les cheveux roux et la fig^ure ronde, avec le nez 
peut-être un peu bas et largue : en somme, si par suite de son 
âge elle ne commençait un peu à marcher vers son déclin, on 
pourrait plutôt la dire belle que laide. Elle n'est point d'une 
forte complexion , et d'autant moins que, depuis quelque temps^ 
elle soufFre de douleurs de tête et a de (p::ands maux de cœur : 
aussi se voit-elle contrainte à beaucoup de soins et à de fréquentes 
saignées. Sa sobriété est extrême, et son ordinaire est de ne 
jamais manger avant une ou deux heures de l'après-midi, malgié 
l'habitude qu'elle a de se lever avec le jour. Ses prières dites et 
la messe entendue, elle s'occupe d'affaires jusqu'à minuit, vou- 
lant donner audience non-seulement à tous ceux de son conseil et 
converser avec eux de la conduite des afEsiires, mais encore à qui- 
conque la lui demande... Elle est douée de beaucoup d'intelli- 
gence et est plus que passablement instruite dans les lettres 
latines et particulièrement dans les saintes Écritures; outre sa 
langue naturelle, elle parle la langue française et l'espagnole; 
elle comprend parfaitement Titalienne, mais ne la parle pas... 
Dans les principes de la religion catholique, elle est tellement 
ferme, que bien que le roi son frère ainsi que le Conseil loi 
eussent défendu de célébrer la messe selon le rite romain, elle 
la faisait néanmoins dire en secret, et jamais elle n'a voulu 
admettre une autre forme de religion. Elle agissait en cela avec 
une telle ferveur, que plus d'une fois elle ne craignit pas de dire 
que pour Qiaintenir sa foi elle eût au besoin accepté le martyre, 
ne mettant ailleurs qu'en Dieu ses espérances. Aussi souvent 
s'écrie-t-elle : u In te. Domine, confido^ non confwidar in œter» 
n num : si Deus est pro nobis, quis contra nos? n Sa Majesté se 
délecte beaucoup à jouer du luth et de l'épinette, elle y lénssit 
à merveille; et avant même d'être reine, elle a enseigné cet art 
à beaucoup de ses demoiselles. Mais par-dessus tout, il lui plaît 
de se vêtir superbement et de se parer avec pompe. Ses costumes 
sont de deux sortes : l'un se compose d'un habillement un peu 
à la mode des hommes, mais très-serré à la taille, avec un vête- 
ment de dessous à queue fort longue ; l'autre consiste dans une 
robe à taille et à manches larges, à revers, selon la mode française. 
Elle a coutume de le porter dans les grandes solennités, couverte 
de broderies d'or et d'argent de beaucoup de valeur. Elle est 



LES ANGLAIS D'APRÈS LE VÉNITIEN. 123 

aussi fort recherchée dans les bijoux dont elle recouvre son 
chaperon et dans ceux qu'elle porte au cou, et qui retombent en 
£içon de g;amiture à ses vêtements. Bien que ses ancêtres lui en 
aient laissé une quantité, n'étaient les difficultés d'argent dans 
lesquelles elle se trouve, elle en achèterait, sans doute, beaucoup 
encore. » 

L'ambassadeur décrit ensuite le pays même d'Angle- 
terre , ses richesses, son industrie, Londres sa capitale, 
les comtés, les charges honorifiques, puis il dépeint ainsi 
les Anglais eux-mêmes : 

tt Les Anglais, dit-il, sont d'une belle stature et d'une carna- 
tion blanche et rouge avec les yeux gris. Ils s'habillent, chacun 
selon sa condition, à peu près comme partout; le costume des 
hommes tient beaucoup du costume italien , et celui des femmes 
sait particulièrement la mode des Françaises. Les nobles sont 
par nature d'une grande courtoisie, surtout envers les étrangers. 
Cest le contraire dans le peuple, qui est plein d'orgueil et se 
montre très-hostile à tout ce qui n'est pas Anglais, persuadé quMl 
est que les avantages que tirent les marchands en dehors de son 
lie sont autant de pertes pour lui... Les nobles, sauf ceux qui 
ont des charges à la cour, ont l'usage de ne point élire résidence 
dans les villes, mais d'habiter leurs châteaux, où ils font fort 
grande figure, en raison de l'abondance de leur table et de la 
quantité de leurs gens. Ils surpassent en cela toutes les nations, 
et pour prendre un exemple entre autres, je citerai le comte de 
Pembroke, dont les gens, au nombre de plus de mille, sont tous 
vêtus à sa livrée. Dans leurs campagnes, ils se livrent aux 
chattoi ée toute sorte et à tout ce qui peut leur être de quelque 
agrément; bref, ils s'y arrangent de manière à faire croire qu'ils 
n'ont d'autre but que celui de vivre allègrement... Les Anglais 
ne se plaisent pas beaucoup au métier des armes , n'ayant aucun 
moyen de s'y exercer, sauf en temps de guerre; la guerre finie, 
ils oublient manœuvres et discipline. Il faut cependant dire que 
dans tous les combats ils montrent un grand courage et dans les 
dangers beaucoup de présence d'esprit, mais il faut qniU soient 
(accompagnés et un grand nombre de vivres; et on reconnaît à 
cela qu'ils ne peuvent résister longtemps à kl^fiitiguc. » 



124 DE LA DIPLOMATIE VÉÎSITIENNE. 

Pendant la guerre de Grimée, à peu près chaque jour, 
les journaux de Londres et de Paris ne nous ont-ils pas 
énoncé sur les armées anglaises des impressions sembla- 
bles à celles de l'ambassadeur Soranzo? 

Pour son livre Des événements d'Angleterre, depuis la 
mort d'Edouard VI jusqu'à l'arrivée de don Philippe d'Es^ 
pagne dans ce royaume, l'auteur, Giulio Rovilio Rosso, qui 
le publia à Ferrare en 1560, se servit, ainsi que lui-même 
l'a déclaré, de la relation très-étendue de Giovanni Michieli, 
successeur de Giacomo Soranzo à Londres auprès de la 
reine Marie. La réputation diplomatique de Michieli, à 
l'époque où il revint d'Angleterre, s'était déjà répandue 
parmi les Cours de premier rang, et pendant les vingt années 
qui suivirent, elle lui valut les missions les plus délicates 
et les plus difficiles. Mes recherches dans les archives de 
Venise me l'ont fait rencontrer jusqu'à trois fois diffé- 
rentes ambassadeur en France. Le seizième siècle a vu 
peu de diplomates plus actifs et plus expérimentés. Sa 
î^elazione, prononcée en 1557, est peut-être , avec celle de 
Pietro Priuli, revenu en 1607 d'auprès de Henri IV, la 
plus étendue et la mieux remplie que l'on connaisse. Celle 
qui m'occupe ici a cela de particulier qu'en fait de rensei- 
gnements précieux elle renferme dans la seconde partie, 
réservée aux personnages de la cour, une analyse ouvragée 
de main de maître sur la personne et le caractère , incer- 
tain encore pour beaucoup, du mari de la reine, du 
prince époux, qui alors était le fils de l'empereur Charles, 
ce Don Philippe, depuis Philippe II, monarque à la poli- 
' tique sombre, semeur de haines si formidables et tellement 
invétérées, qu'aujourd'hui encore l'historien le plus aus- 
tère et le meilleur maître de soi-même, au nom seul de ce 
prince , n'éloigne pas sans peine de son esprit une irrita- 
tion contraire à la sûreté de ses jugements. 



MARIE TUDOR DANS SA 43- ANNÉE. 125 

Michieli a divisé en trois parties, aussi complètes que 
distinctes, Tétendue de son rapport : je ne m'arrêterai qu'à 
la seconde , comme étant la plus curieuse et la plus impor- 
tante. Trois portraits , ceux de Marie à quarante-trois ans , 
d'Elisabeth a ying^-deux, et de Philippe d'Espa^pne à 
trente, séduisent pleinement l'attention, non-seulement 
par cette élégance heureuse dans la diction, mais encore 
par cette extrême habileté, appliquée à l'analyse des 
sentiments et de l'âme des princes, par cette perspica- 
cité mise à les prévoir qui semblent avoir été, en tous 
moments de sa carrière diplomatique , les qualités essen- 
tielles de Michieli. Je citerai plusieurs fragments de ces 
portraits , en suivant l'ordre où ils sont placés. 

L'ambassadeur expose d'abord les vicissitudes et les 
difficultés qui ont précédé et entouré l'avènement au trône 
de Marie Tudor; la contrainte au divorce après vingt ans 
d'union et la déchéance de sa mère ; l'infamie de son père 
la déshéritant, et, pour comble de honte, la proclamant 
bâtarde ; l'ambition de Northumberland lui opposant , à la 
mort d'Edouard VI , l'infortunée Jeanne Grey ; puis après 
l'avoir ainsi suivie, pendant tant de troubles et d'agita- 
tions , la montrant enfin sur le trône , il change de ton , 
de style et de manière, voulant ainsi la représenter au 
physique. Déjà nous avons vu cette reine, il y a trois ans, 
sous Soranzo; la voici maintenant, trois ans après, sous 
Michieli , dans sa quarante-troisième année : 

u La reine Marie est une femme de petite stature, qui, bien 
que petite, n^a cependant aucun défaut dans sa personne, non 
plus que dans aucun de ses membres. Maigre et délicate, elle 
ne ressemble en rien à son père, qui était grand et gros, non 
plus qu'à sa mère^ qui, sans être grande, était pourtant assez 
grosse et bien prise de face, ainsi que le montrent Pair et les 
traits qu'elle a dans ses portraits. Au temps de sa jeunesse, on 
tenait la reine pour plus que passablement belle, — più che 



126 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE 

mediocremenie bella; — maintenant quelques rides , fruit plutôt 
des tourments que des années, qui la font croire un peu plus 
vieille qu'elle n'est, lui donnent une apparence sévère. Elle a 
les re(j;ards si vifs, qu'ils inspirent non-seulement le respect, 
mais même la crainte à celui sur lequel elle les porte, et cela, 
malgré la myopie de sa vue; car elle ne peut lire ni discerner 
un objet sans approcher le livre ou la chose de ses yeux. Elle a 
la voix forte et presque aussi haute que celle d'un homme, au 
point que lorsqu'elle parle, on l'entend toujours d'un peu loin. 
Mais d'autant qu'aujourd'hui on peut lui enlever avec justice 
quelques avantages physiques, du moins peut -on dire, sans 
adulation, qu'elle en a acquis beaucoup d'intellectuels : outre 
le bonheur, en effet, et la facilité d'esprit qu'elle met à tout 
comprendre..., elle est d'une instruction très-étendue et supé- 
rieure à celle de son sexe. Sur les cinq lan(jues qu'elle comprend, 
elle en parle quatre. Elle entend parfaitement l'italienne, mais 
elle n'ose la parler, bien qu'elle s'exprime en latin de manière à 
remplir tout le monde d'étonnement par les réponses qu'elle 
donne et les propositions qu'elle soutient. Elle s'entend fort bien 
aux travaux des femmes, tels qu'ouvrages à l'aiguille et brode- 
ries de tout genre; très-habile aussi à la musique, particulière- 
ment au jeu du luth et du clavecin, et dans une telle perfection , 
que lorsqu'elle en jouait — maintenant elle en joue beaucoup 
moins — elle étonnait les meilleurs maîtres par la dextérité de 
ses mains et par la manière de son jeu. » 

Michieli aborde ensuite la délicate question des qualités 
morales : commençant par les mauvaises , il montre Marie 
Tudor « souvent emportée et dédaigneuse comme beau- 
coup de femmes , plus mesquine et plus resserrée aussi que 
large et libérale, comme il conviendrait à une reine. » 
Mais, en revanche, sous quelques autres points de vue, il 
la dit sans égale; dans Tadversité, jamais faible; en face 
du danger, jamais pusillanime. Rappelant les paroles de 
son premier ministre, le fameux cardinal Polo, il met très- 
haut l'énergie de sa foi , assurant que pour ce qui est du 
triomphe de ses croyances elle était d'une complexion à 



MARIE TUDOR AU MORAL. 127 

ne point reculer devant les ri{jueurs du martyre. Mais, en 
realité, fenune peu heureuse, pensive, mélancolique et 
agitée tout ensemble. Michieli explique très-curieusement 
les intimes douleurs physiques et morales de cette femme, 
qui, après tout, fut une reine de plus à ajouter sur la Uste 
déjà si nombreuse des êtres a la vaine recherche de cet 
absolu, composé de bonheur et de joie réels. Expliquant 
le degré de confiance qu'elle a dans son premier ministre 
le cardinal Polo, pour le soin et le gouvernement du 
royaume, il dit : 

u Elle pourrait donc vivre Pesprit en repos et tranquille sur 
toutes choses , si elle n^ avait point à redouter les préoccupations 
publiques et les douleurs intimes qui la jettent souvent dans les 
mélancolies les plus grandes, et cela d'autant plus qu'elle a beau- 
coup à souffrir d'un engorgement de l'organe utérin qui entraine 
après lui la suppression du flux mensuel, accident auquel elle 
est souvent sujette depuis de longues années et auquel il ne 
suffit point de remédier en en facilitant l'écoulement, mais qui 
nécessite encore des saignées fréquentes, tantôt à un pied, tantôt 
à un autre. De là cette pâleur et cet épuisement continuels. Un 
de ses plus vifs chagrins est de voir les vains résultats de son 
mariage et par conséquent le péril où seront de nouveau le réta- 
blissement de la religion catholique et l'obéissance au saint-siége 
qu^elle avait relevés avec tant de zèle et d'ardeur... » 

Mais le portrait de cette reine maladive, femme un jour 
emportée, un autre jour abattue, atteint à dès réalités 
plus sombres encore, lorsque l'ambassadeur, mentionnant 
les factions pohtiques du royaume, représente la souve- 
raine en proie aux tortures morales que lui cause la con- 
science de la haine qu'elle a inspirée à ses peuples par la 
dure persévérance de ses persécutions religieuses : 

u Elle s'afHige encore des soulèvements, des conjurations et des 
embûches que chaque jour elle voit se former et se tendre contre 
elle, au dedans et au dehors du royaume. Bien que jusqu'à pré- 



1 



128 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

sent il n'en soit point résulté de gprand malheur pour elle, néan- 
moins, comme en de telles vicissitudes il faut infliger des châti- 
ments, avec la faute et le soupçon pour g^iides, tantôt à l'un, 
tantôt à l'autre, et qu'il faut sévir dans la propriété et dans 
l'existence, elle n'ignore pas que de semblables nécessités ne 
font qu'accroître et la haine et rindi(piation, car elle sait que 
de toute part les causes qui ont détenniné les conjurés à agir 
étant des causes de religion ou ayant pour but celui de chasser 
les étrangers qui, en leur qualité d'Espagnols, sont honnis de 
tous, non-seulement elles sont excusées, mais que même elles 
sont tacitement approuvées. » 

Là ne s'arrête pas dans la bouche de l'ambassadeur 
cette anatomie des chagrins de la reine. Je ne puis citer 
toutes les pages qu'il y consacre; il révèle encore à ses 
auditeurs étonnés deux autres tourments d'âme provenant 
de sources plus intimes, telles que l'absence du roi Phi- 
lippe , son mari , dont cUe est amoureuse , et la présence 
de la princesse Elisabeth, sa sœur d'un autre Ut, fille de 
la seconde femme de Henri, souvenir trop vivant de la 
favorite pour laquelle fut exigé le divorce de la vertueuse 
Catherine d'Aragon. 

Ainsi amené, le nom d'Elisabeth (plus tard grande et 
puissante reine) sert de transition à l'orateur pour peindre 
sa personne; et le sénat vénitien dut prêter à ce passage 
du discours de l'ambassadeur une attention d'autant plus 
grande que, pour la première fois, le portrait de cette 
princesse lui était présenté : 

«Elle naquit, dit -il, en 1533, au mois de septembre; elle 
vient donc d'atteindre à ses vingt-trois ans. Cette jeune fille est 
tenue pour être non moins belle d'esprit que de corps, bien que 
réellement on la puisse dire plus gracieuse que jolie, quant à la 
figure. Elle est grande et bien faite, d'une fort belle peau, bien 
qu'olivâtre; elle a de beaux yeux, mais pardessus tout une belle 
main; et, pour le dire en passant, elle fiiit profession de l'avoir 
belle. Elle est d'un esprit et d'une pénétration surprenants, et 



Signature DELISABETH 1\eine DUNGLETERftE 
D'après une lellr* Hul.ujjraphe à la HfiiiB Hùre CATHERINE IIK hlKlUCIS 
[ Sans <\Hlr. ] 



Vosj^/frc'Hifkrc'C lionc' 





Signature de MARIE TUDOR Reine D'ANGLETERRE 
Dàprèi iinr ifttlre aiiLnjiiapliP à 1 Rmiiertur CHARI.KS VUIHT,( Re HitkmmiL, Aoul 1557.) 






finei ûfa C'aiiaeC Jf M.flV/lUTde CÛÀ'CffiT. 



PORTRAIT DE LA PRINCESSE ELISABETH. IW 

e]Ie en a bien su donner des preuves par la direction qu'elle a prise 
alors qu'elle était en butte aux soupçons et aux dangers dans 
lesquels elle s'est trouvée. Elle surpasse encore la reine dans la 
connaissance des langues; outre la langue latine, en efFet, elle 
sait passablement la langue grecque; elle parle aussi l'italienne, 
— ce que ne fait pas la reine; — et cette langue lui plaît telle- 
ment , qu'avec les Italiens elle met son amour-propre à n'en 
pas vouloir parler d'autre. Elle est hautaine et altière; et bien 
qu'elle se sache née d'une favorite, cependant elle ne s'estime 
pas moins que ne le fait la reine et ne se tient pas pour moins 
l^itime. Elle allègue en sa faveur que sa mère ne voulait pas 
se donner au roi, sinon par voie de mariage, avec l'autorité 
de l'Église et l'assistance du primat du royaume, que si elle 
a été trompée, elle a du moins agi comme sujette de bonne foi, 
que par cela même rien ne pouvait avoir porté* préjudice ni au 
mariage de sa mère ni à sa naissance, puisqu'elle était née sous 
la sauvegaixie de cette même bonne foi ; qu'en admettant même 
qu'elle fût bâtarde, elle se sentait fière et glorieuse de son père, 
auquel on dit qu'elle ressemble davantage, et que pour cela elle 
lui fut chère et fut élevée par lui comme le fut la reine; que, 
par le testament, le roi la bénéficia d'une part égale à la reine, 
l'une et l'autre ayant eu ce droit à trente mille écus de dota- 
tion annuelle; qu'enfin, et comme raison dominant toutes les 
autres, elle était désignée comme devant succéder au trône dans 
le cas où la reine n'aurait pas d'héritier. » 

D'Elisabeth, rambassadeur passe au roi Philippe, prince 

époux de la reine. Il le montre l'image vivante et le vrai 

portrait de l'Empereur son père : la même carnation , la 

même physionomie, les mêmes traits, avec cette bouche et 

ces lèvres pendantes , dont l'une , beaucoup plus forte que 

Tautre , est restée le signe caractéristique de sa maison ; 

un peu plus petit de taille que l'Empereur, mais du reste 

bien fait de sa personne, ainsi qu'on l'a pu voir tant de 

fois dans les tournois, en armes ou sans armes, à pied ou 

à cheval. Michieli s'étend longuement sur ses habitudes; 

mais au moment où il se dispose à le peindre au moral et 

9 



130 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

h fouiller son âme ; il estime qu'il ne l'a point encore assez 
vu à l'œuvre y et que ce prince n'a pas encore été assez 
son propre maître pour qu'on puisse foimer sur lui un 
jugement bien profond. 

La justesse des réflexions avec laquelle il explique son 
hésitation à peindre ce prince est des plus remarquables , 
et je tiens à reproduire ses propres paroles, car, à combien 
d'hommes, dans l'histoire, ne pourrait-on pas les appliquer? 
Philippe est à peine entré dans la période active de l'art de 
gouverner ; cette science politique. . . , la possède-t-il instinc- 
tivement et naturellement, ou se révélera-t-elle selon les 
circonstances?... Le hasard des temps et l'imprévu des 
événements qui d'une heure à l'autre peuvent surgir dans 
le monde, ne sufBsent-ils pas pour changer les disposi- 
tions naturelles et les qualités instinctives d'un prince?... 

- o Et vraiment , dit-il , pour ne pas chercher de preuves ailleurs 
que chez les siens, l'Empereur son père ne s'est-il pas manifesté 
difficilement? Chacun, ou au moins le plus grand nombre de ses 
sujets, ne l'avait-il pas tenu pour un esprit stupide et pour un 
cœur engourdi; et ne peut-on pas dire que ce fiit d'un trait et 
soudainement qu'il se réveilla et se montra aussi vif, aussi entre- 
prenant, aussi intrépide que le sait mieux que moi encore Votre 
Sérénité? Il arrive souvent que certaines natures tardives et 
lentes et certains esprits calmes et pour ainsi dire paresseux , se 
trouvant tout à coup stimulés, se ressentent capables d'une 
vigueur inconnue, et se révèlent sous un jour contraire à celui 
de la veille, surtout si l'occasion leur ménage quelque événe- 
ment prospère, dans lequel ils prennent courage, et qui les 
rend ardents , impatients et terribles. » 

Nous verrons, par l'examen du livre de l'honorable 
M. Gachard (Relations sur Charles-Quint et Philippe II), 
comment, selon l'opinion d'un autre ambassadeur de 
Venise qui connut beaucoup le roi et fit une étude pro- 
fonde de ses sentiments et de ses actions , comment, di&je, 



RELATIONS SUR LES ÉTATS ITALIENS. 131 

le roi s'était montré et révélé en 1559, quatre ans après 
l'énoncé des paroles de Michieli ' . 

J'arrête ici l'examen analytique des relazioni sur l'An- 
gleterre , appartenant à la première série du recueil dû 
aux efibrts de M. Albèri. Il est regrettable que la cour 
d'Elisabeth n'ait point eu d'ambassadeur de Venise conune 
la cour de Marie Tudor en avait eu : plus grand est le 
mérite des souverains , plus importants sont les écrits qui 
les concernent. Mais déjà l'homme expérimenté aux choses 
de l'histoire a pu reconnaître, par ces quelques fragments, 
combien la connaissance et la familiarité de ces documents 
sont nécessaires à ceux qui traitent de la personne et des 
actes des princes. Pour en bien écrire , il faut les avoir vus 
et observés ; et nulle part nous ne les trouverons plus res- 
semblants au physique et au moral que dans de semblables 
écrits. 

« 

CHAPITRE DEUXIÈME. 

Bditioiii sur les coan et États d'Italie, Rome exceptée. — Marco Foscari 
et Antonio Suriao, ambassadeurs à Florence, 1529-1530. — Le Secré- 
taire et Résident Tincenzo Fedeli. »- Sa relation sur la Toscane au temps 
de Gosme I^ de Médtcîs. — Portrait de Gosme au physique et au moral. 

— Son goût pour les arts. — Ses habitudes. — L*emploi de son temps. 

— Lorenzo Prinli, ambassadeur à François de Médicis, fils de Gosme. 

--> Détaib singuliers sur les occupations de ce prince. — Son goût pour 

'ilchimie. — Hieronimo Lippomano, ambassadeur à Pfaples pendant le 

*^oor de Don Juan d'Autriche, 1575. — Portrait en pied de Don Juan. 

"*« Le duché de Milan en 1520 sous la domination française. -— Relation 

<H» secrétaire Gianjacopo Caroldo. — Jean-Jacques Trivulce. — Monsei- 

C^enr de Lautrec. — Les compagnies des gens d*armes et les villes 

9^*elles occupent. — Milan et Guelfes et Gibelins. — Énumération des 

'^iauoni connues sur les Etats italiens par ordre de lieu et de date. 

lie cadre de la seconde série de la coUection florentine 
^^>E^)rasse les États d'Italie; cette série comprend cinq 

Gette relazione de Giovanni Michieli mériterait d'être traduite et d'être 
*^Miée tout spécialement. Je la recommande entre toutes. 

9. 



132 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

volumes, dont deux résenés exclusivement ix Rome et 
aux souverains pontifes. C'est un vaste ensemble ^ un ta- 
bleau plein de mouvement; je vois le grand-duché de Flo- 
rence, le duché de Savoie, l'Etat de Milan, le duché 
d'Urbin, le duché de Mantoue, la vice-royauté de Naples, 
le duché de Ferrare, la république de Gènes, le pays de 
Sicile. 

Un sentiment de curiosité particulière s'attache à cette 
série, je veux dire celui de voir l'Italie jugée politiquement 
dans la personne de ses princes et selon la nature de ses 
divisions par des Italiens qui eux-mêmes formaient un 
État exclusivement séparé des autres par les formes de 
gouvernement et d'administration. J'ai hâte de le dire, je 
n'ai reconnu ni l'expression de la haine ni celle de l'amer* 
tume dans ces jugements formés par des Italiens sur d'au- 
tres Italiens. L'occasion de tels discours dans les grandes 
assemblées offrait cependant une occasion bien fevorable 
pour exposer des haines politiques et les commenter à 
loisir! En ces cérémonies éloquentes, n'étaient- ce pas 
des Vénitiens, des Italiens de Venise, qui présentaient à 
Venise elle-même leurs jugements et leurs impressions sur 
les gouvernements de Ferrare , de Florence , de Mantoue 
ou de Savoie, Italiens comme eux? Que les hommes qui 
aiment à se. rendre compte des choses par eux-mêmes 
lisent avec l'attention qu'elles méritent les relazioni sur 
la Toscane et sur la Savoie, ils admireront au contraire 
l'habileté avec laquelle le Vénitien savait non-seulement 
redire, mais apprécier les bonnes institutions qu'il avait 
trouvées florissantes. Ce que Florence avait de bien et de 
louable, l'ambassadeur de Venise savait le dire à Vem'se, 
et ainsi des autres; mais il savait dire aussi les abus, car 
en tout et partout, la balance de ses observations était 
égale. Assurément on rencontre à telle page ou à telle 



RELATIONS SUR LES ÉTATS ITALIENS. 133 

autre un trait piquant , une allusion qui n*est pas tou- 
jours galante, souvent même une observation dure, mais 
qu*est-ce à dire? Et d*ailleurs, quelle distance n*y a-t-il 
pas entre ces libertés d'élocution et les formules outra- 
geantes et amères dont on a trop souvent cherché des 
preuves de peu de valeur? 

Les deux volumes qui dans cette série sont faits pour 
mériter l'attention la plus élevée, sont incontestablement 
ceux qui sont consacrés aux relazioni de la cour de Rome. 
De Favis des honmies qui dans l'histoire font autorité par 
la sagesse de leurs appréciations et par la hauteur de leur 
savoir, il n'est sorti d'aucune plume des contemporains 
de la papauté pendant le seizième siècle des pages plus 
capables de nous représenter avec une semblable exacti- 
tude les figures papales des successeurs de saint Pierre et 
celles de tous les princes de l'Eglise , au nombre desquels , 
sW y eut peu de saints, il y eut du moins beaucoup de 
beaux esprits fort politiques : aussi ai-je cru devoir consa- 
crer aux relations de Rome un chapitre spécial. Là encore 
et surtout les amateurs des portraits retracés magistra- 
lement les reconnaîtront pour avoir été faits ad vivum, 
selon l'expression consacrée chez les anciens maîtres gra- 
veurs. Toutefois, sans entrer dans des détails qui, si nous 
devions suivre chaque ambassadeur ou résident aux cours 
d'Urbin, de Florence ou de Mantoue, et autres cours ita- 
liennes, nous entraîneraient au delà des limites que nous 
nous sonmies imposées , il importe cependant qu'avant de 
monter au Vatican et d'y regarder le saint-père avec les 
yeux du Vénitien, nous signalions les textes qui, parmi 
ces relazioni des pays d'Italie, peuvent être considérés 
comme les sources les plus sûres et les plus intéressantes à 
connaître. 

Dans mon choix, je mets l'État de Florence et celui 



J34 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

d'Urbin avant les autres, tous les deux ayant donné lieu 
à l'envoi d'ambassadeurs ou de résidents d'un mérite et 
d'une considération exceptionnels. 

L'État dont Florence était la brillante et séduisante 
capitale compte cinq relations; Marco Foscari et Antonio 
Suriano le décrivent pendant cette mouvante période qui 
suivit le troisième départ et précéda le troisième retour de 
la maison de Médicis ; c'était le temps des factions plus 
nombreuses encore qu'au temps où le moine Savonarole 
enflanmiait les esprits par cette brûlante éloquence qui le 
rapprochait des anciens prophètes. Le but diplomatique 
de Marco Foscari avait été de soutenir à Florence la li^e 
italienne qui s'était formée contre l'empereur Charles. 
Arrivé en 1527, il assista aux premiers troubles, vit la 
fiiite des Médicis et assista aux assemblées populaires. Il 
décrit les divisions intestines, les ressources, les métiers 
et les mœurs politiques de ce peuple fameux dans les 
menées italiennes. Sur cette époque éphémère de la répu- 
blique florentine , le recueil des relazioni nous fournit des 
textes qui ont ce rare avantage de se bien coordonner et 
de se suivre de manière à ne pas laisser suspendus ou 
interrompus des récits importants. A Marco Foscari, si 
vigilant et si actif dans les affaires qui surgirent, succéda 
Antonio Suriano; il partit en 1529, laissant pour succes- 
seur Gapello, de qui nous avons sinon la relation, du 
moins les dépêches ' . La relazione de Foscari est recom- 
mandable par le tableau de l'agitation de Florence dans 
ces grands instants qui sont des mutations dans la vie 
des peuples; on y sent l'homme mêlé aux événements, 
l'acteur, l'observateur, l'esprit expérimenté. Suriano est 

1 Letterc alla repubblica di Yenezia del cav. Carlo Gapello, ambascîatore 
di qiiella presse la repubblica fiorentina, 1529-1530, che fo Tanno dell* 
assedio di Firense. BaccoUa Àlberi, série S«, t. l'S p. 99 à 319. 



RELATIONS SUR LA TOSCANE. 136 

moins politique et moins lettré, mais il énumère comme 
un statisticien , et par lui vous avez sous les yeux l'admi* 
nistration avec toutes ses branches ; aussi est-ce dans son 
rapport que les finances de Tépoque sont le mieux expo- 
sées. Gapello est un chroniqueur; il écrit au jour le jour 
les faits et les choses; sa dernière lettre , en date du 
13 août 1530, précéda de peu la crise républicaine, le 
5 juillet de l'année suivante ayant été le jour où Alexandre 
de Médicis, prince odieux s'il en fiit, revit s'ouvrir les 
portes de Florence et celles du palais où sa famille avait 
établi son pouvoir. Nous n'avons pas de relazione spéciale 
à ce règne mauvais, mais une des plus intéressantes sur 
la Florence du temps de Gosme I*', tardive il est vrai, 
puisqu'elle est de 1561 et que ce Gosme avait été élevé à la 
puissance en 1537, est la relazione du secrétaire Yincenzo 
Fedeli. 

Fedeli n'était pas un ambassadeur, il n'était qu'un rési- 
dent, par conséquent de l'ordre des secrétaires et non des 
patriciens; mais cette classe de citoyens de Venise, qui 
avait aussi accès aux affaires, compta des esprits et des 
caractères où la capacité, le sentiment du devoir, la qua- 
lité pratique se rencontraient souvent. Fedeli fut envoyé à 
Florence à l'occasion de la cession de Sienne au gouver- 
nement de Gosme I*' par le traité de Gateau-Gambrésis , 
conclu entre l'Espagne et la France en 1559. 

Gosme « fut la tige de cette seconde famille des Médicis 
dont le gouvernement, tantôt médiocre, tantôt détestable, 
pesa sur la Toscane pendant deux siècles ' ». Il se rap- 
prochait le plus, par ses goûts et ses instincts, de ce 
grand Gosme auquel l'histoire a donné le grand titre de 
PiUer pairiœ; l'assassinat de son prédécesseur par son con- 

1 Getare^Balbo. Trad. Amisaes, p. 33, t. II. 



'f 



136 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

fident LorenzinOy dont l'action est si connue, le mit sor 
le trône d'une manière et dans des circonstances inatten- 
dues. Éloigné du pouvoir, peu en faveur auprès du duc 
Alexandre, son parent, ne fréquentant pas la cour, mais 
se tenant sans cesse dans sa villa, livré aux divertine- 
ments de la chasse à l'oiseau ou de la pèche , ne pensant 
à nulle grandeur, demeurant sous la tutelle de sa mère, 
Marie , fille de Jacopo Salviati , nièce de Léon X et veuve 
du grand condottiere Jean de Médicis des Bandes noires; 
il fut, pur un soubresaut de la fortune, appelé au prin- 
cipat : « Et si Alexandre, son prédécesseur, dit Feddi, 
fut fait duc par la guerre et par la force, tout au contraire 
Gosme fut fait prince par inspiration, pacifiquement et 
tranquillement, et comme David, qui du milieu de ses 
trot^>eaux, par la volonté de Dieu, fut appelé à régner, 
ainsi Gosme, du milieu des campagnes où il chassait à 
l'oisean et péchait, fut appelé au trône, et aujourd'hui on 
dit à Florence que ce jeune homme assurément chassait 
alors des aigles et des gerfauts, et qu'il péchait des ba- 
leines et des monstres marins, puisque maintenant on voit 
qu'il a en son pouvoir des oiseaux si grands et des poi»* 
sons si gros ' . » 

Gosime a eu le mérite d'avoir dispersé les (actions ; son 
long règne et son immuable force de volonté lui facilitèrent 
cette œuvre âpre et dure. Il gouvernait avec rigueur mais 
avec justice. « Il veut la paix et l'union parmi les citoyens, 
dit le Vénitien; on ne voit plus d'agitations à Florence. 
Il ne veut pas qu'il soit question de haines, d'injures, 
d'hostilités et de vengeances, non plus qu'il y ait des 
guelfes et des gibelins et des partis acharnés , » comme 
au temps de la République, où on avait à entendre les 

^ Allusion populaire à sa puissance si bien établie par cette récente 
acquisition de l'Etat de Sienne. 



PORTRAIT DE COSME I-'. 137 

panciaticiy les cancellieri, les piagnoni, les arrabbiati^ les 
palleschi, les bîgi et les adirati^ , Gosme était homme 
d'État, organisateur, sachant administrer, apte à tout. 
Regardons son portrait par le résident vénitien, dont la 
sagacité lui a consacré plus d'une page : 

« Ce prince est à la fleur de Page , il a quarante-deux ans , il 
est d'une complexion très-robuste (moUo gagliarda). A le voir, il 
parait fort gracieux , mais lorsqu'il le veut , il se rend terrible ; 
aux travaux et aux exercices il est infatigable, et se divertit surtout 
aux choses qui exigent l'agilité, la force et l'adresse, tellement, 
que pour enlever les poids, pour manoeuvrer les armes, pour 
triompher aux tournois, pour jouer à la paume, pour sa dexté- 
rité à la chasse, il n'a point de vainqueur, et dans le cours de 
ces divertissements où il se plaU tant, à la pêche, à la nage, il 
se dépouille de toute autorité et de toutes les marques de sa 
dignité, plaisantant avec sa suite et son entourage très-familiè- 
rement, et il veut que tous les siens prennent aussi cette assu- 
rance sans lui réserver le moindre égard.... Mais en dehors de 
ces exercices et de ces divertissements, il ne reconnaît personne, 
non plus que s'il ne l'avait jamais vu ou connu, et il n'en est 
pas un qui oserait lui faire le moindre signe de familiarité, et 
il retrouve aussitôt sa sévérité ordinaire *.... 

n Ce prince possède un esprit très-vivace, très-prompt et fort 
approprié à toutes choses* Il est doué d'une mémoire des jAus 
profondes, car (bien qu'il ait des rapports sur les revenus, les 
dépenses, les munitions et les compagnies) il se rappelle de 
tout et raisonne de ses intérêts intimement et proi&ptement avec 
ses ministres.... 11 commit tout le monde et appelle chacun par 
son nom, et s'il voit une figure nouvelle, il veut savoir qui elle 
est, et il ne l'oublie plus.... 

t Tous ces noms sin^piliers désignalent les factions trop variées, îm partis 
trop nombreux qui agitaient Florence depuis longtemps. Voyez la relazione 
li précise d* Antonio Suriano, à son retour de Florence en 1529; Suriano 
les définit toutes. Raccolta Àlberi, série 2^, t. V, p. 412. 

^ Le Vénitien ajoute à ce propos un proverbe qu'on disait à Florence et 
<|m, en raison du jeu de mots qu'il renferme, n'est pas traduisible : « Tal- 
mente che è^tto un proverbio neila cittA, cAe i7 duca si disduca e s*induca 
(piando vuolf e perché se fa privato e principe a sua posta. 



138 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

» Dans les choses du gouvernement, il a un jugement solide, 
et ne change jamais; dans les affaires d'État, il est résolu; dans 
celles de la guerre, plein de hon conseil et de valeur; dans les 
entreprises qu'il a conçues lui-même, il s'est fait connaître pour 
osé et courageux; si ce prince eût été soldat par nature comme 
Tétait Jean de Médicis, son père, ce grand et fameux capitaine, 
il en serait résulté les plus grandes choses; mais il a tant réussi 
et tant obtenu avec la paix , qu'il ne pense qu'à la maintenir. 

n Ce prince aime et estime les hommes d'art et d'habileté 
(t virtuosi) dans toutes les professions, et se plait à toutes les 
branches des études; il aime la sculpture et la peinture, et dans 
l'une et l'autre il fait continuellement travailler des artistes 
excellents.... 11 recherche les bijoux, les statues, les médailles, 
anciennes, et il a un si grand nombre de ces objets d'antiquité, 
que c'est à vous surprendre : de toutes ces choses, il en fait le 
plus grand cas, dépense beaucoup pour elles, et il en laissera 
un souvenir impérissable. Il fait écrire en langue toscane et 
latine l'histoire de son temps, et ordonne aussi que les com- 
mentaires de sa vie soient écrits dans l'une et l'autre langue 
par des hommes supérieurs; de manière que par la peinture, 
par la sculpture, par la gravure et par les écrits, qui sont si 
durables, il laissera de lui, mort, une gloire éternelle, après 
avoir eu, vivant, le bonheur et la fortune. Le Seigneur Dieu le 
voudra sans doute conduire au terme de son existence avec la 
même somme de bonheur, puisque ce prince a, comme on le 
dit, la même étoile qu'Octave-Auguste et que Charles-Quint, 
Empereur*. 

' n De même que Cosme de Médicis est grand dans le mode de 
gouverner et de conduire l'État, ainsi l'était-il dans celui de mani- 
fester sa grandeur en toutes choses; mais depuis quelque temps 
il s'est transformé , et fait preuve de vivre plus retiré. Dans son 
intérieur, il ne vit vraiment pas en prince, avec ces marques 
exquises de grandeur dont usent d'autres princes, mais il vit 
comme un père de famille tout-puissant, il mange en compa- 
gnie de sa femme et de ses fils; sa table est modestement servie, 
ie» enfants n'ont ni table ni dépenses à part, comme cela a lieu 
dans les autres cours; ainsi, dans l'aller et le promener, soit par 

t Singulière preuve du crédit qu'avaient alors les croyances astrolqpqiies. 



ROLE PERSONNEL DE GOSME !•'. 139 

la ville, soit à la campagne, où va le duc vont aussi la femme 
et les fils et toute la maison, avec une garde toujours aux côtés 
composée d'une compagnie d'Allemands, d'une de chevau-légers 
et de cent arquebusiers, et lui, il se tient toujours armé, avec 
ses gantelets, sa cotte de mailles, son épée et son poignard, au 
milieu de la nombreuse cour qui le suit; et où va sa personne 
vont ses capitaines pensionnés et stipendiés , qui ne sont jamais 
moins de six cents, et qui, à un seul son de trompe, se mettent 
en mouvement, et tout est disposé et prévu avec tant de com- 
modité, que les mules et les chariots, qui sont sans nombre, 
sont instantanément prêts à suivre n 

Fedeli n'oublie aucun des traits qui contribuent à animer 
la statue du Médicis ; il nous montre ce prince dans toutes 
ses créations, dans ses institutions, dans ses goûts, jusque 
dans cette officine où il demandait aux herbes rares et 
aux simples leurs secrets, comme aux alambics leur se- 
cours pour tromper la nature en inventant des métaux. Il 
nous dit aussi l'emploi d'une journée de Gosme P^ cet 
homme qui positivement s'était composé un rôle de sou- 
verain tout à fait personnel, ainsi que le doit faire tout 
prince qui veut être, par ses actes plutôt que par son droit, 
le soleil de son peuple , et ne connaît d'autre vouloir que 
le sien 9 ayant conscience de sa force. Gosme, issu des 
principes de Machiavel, savait le besoin d'un tel rôle, 
fait pour étonner les masses, toujours si faciles à se 
laisser séduire par les dehors habiles d'un prestige qui, 
s'il est artificiel, n'en est pas moins puissant. Ne voyez- 
vous point un rôle dans le jeu de cet homme, qui, familier 
et privé dans ses plaisirs, ne connaît plus urne vivante 
dans ses travaux et ses études, n'a plus de sourires « pro- 
cède par coups d'étonnement, marche le poignard au 
flanc y les mailles à la poitrine , étudie la chimie et l'alchi- 
mie, se montre constamment prince, homme et philo- 
sophe tour à tour? 



140 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

a Le matin, on dit qu'après rcxpédition des affaires crimi- 
nelles, le secrétaire des choses d'État se présente; le duc ouvre 
lui-même les lettres, il les lit le premier et écrit beaucoup de sa 
propre main , surtout au roi Philippe et au pape. Ses communi- 
cations ou lettres secrètes sont tenues dans une cassette couverte 
en velours vert; lui seul en a la clef, et toujours elle le suit 
dans ses déplacements. Après avoir expédié ses aflaircs, il donne 
audience aux ambassadeurs, aux nonces et autres personnes 
importantes.... Il mangue tard, fort sobrement, se repose un peu, 
et expédie ensuite les suppliques de çrAce et de justice, et s'il 
lui arrive de rencontrer certaines matières douteuses pour les- 
quelles il lui semble bon d'avoir le conseil des hommes de 
valeur et de science qui lui sont dévoués, il ne les fait pas 
appeler, mais il envoie sous pli cacheté à qui bon lui semble la 
question sur laquelle il veut des avis; ceux-ci lui répondent sous 
pli cacheté aussi, et les résolutions sont ensuite à sa volonté. 
Aussi ne dit-on jamais : u le Conseil a résolu, mais te Duc a 
délibéré que telle chose.... n 

Dans la relazione de ce secrétaire intelligent et fort 
habile négociateur, comme le prouvent ses dépêches et 
divers autres écrits , deux passages m'ont frappé qui , réu- 
nis, forment un contraste assez émouvant : l'un met bien 
haut la prédestination de la maison de Médicis; l'autre, 
tout en n'ôtant rien à la puissance de Gosme, montre que 
par ses procédés cette puissance toute personnelle n'avait 
d'autre base que le vouloir incertain de la fortune, et 
Fedeli, en fils d'un Etat qui, tout aristocratique qu'il 
fût, n'avait pas moins la forme d'une république, Fedeli 
représente curieusement cette chance de l'instabilité du 
Médicis. Je citerai donc ces deux passages frappants par 
leur contraste : 

u Et maintenant , s'écrie-t-il après cette période où il a consi- 
déré l'état de prospérité dans lequel Florence est revenue depuis 
le commencement de ce long règne, que dire de plus, qu'ajou- 
terai-je à ces grandes choses, sinon que cette maison des Médicis 



APPRÉCIATION DU CARACTÈRE DE COSME ï». 141 

a été une maison prédestinée (una casa fatale)*! Et le g^rand 
Cosme Pancien, homme de tant de valeur et de pouvoir, ce 
simple citoyen qui obtint la première charge civile dans TËtat 
et 6t de si grandes choses autant par ses richesses que par sa 
prudence et son talent, ne semblait- il pas, ce sage vieillard 
{questo sapulo vecclùo)^ avoir prévu que de sa famille devraient 
surgir tant de cardinaux, de papes, de ducs, de princes et de 
reines, lorsque avec tant de munificence il se fatiguait à élever 
des palais et à préparer des résidences royales au prince absolu 
<{ui à la longue devait être Tissu de sa race, ne plus gouverner 
comme un citoyen mais comme un roi, et devenir ce que 
maintenant nous le voyons, c'est-à-dire Cosme, duc de Florence 
et de Sienne. » 

Mais si Fedeli a commenté la vie et les actes de Cosme 
«rabord par Téloge pour la paix qu'il a rétablie , popr les 
factions dont il a apaisé les rumeurs, que dit-il après avoir 
exposé ses fautes? 

u Mais il s'est trop promptement révélé, et chacun verra 

de plus en plus à l'avenir comment au fond des choses la seule 
crainte qu'il a pour lui-même se cache et se dissimule. Ne voit-il 
pas et ne sait-il pas clairement que si sa bonne fortune tournait 
un seul instant, il ne serait plus ce prince si sage, si prudent et 
habile, comme il s'est annoncé, mais qu'il deviendrait comme 
aucun des autres? Bien qu'en effet il soit homme doué de toutes 
les qualités et de tous les talents, il n'est pas moins, en fin de 
compte, tout bonnement un homme : l'engouement des peuples 
et les applaudissements, compagnons et serviteurs des succès, 
voilà ce qui des hommes fait des dieux. Aussi voit-on avec quelle 
industrie, avec quelle peine, avec quelle patience le duc de Flo- 
rence procède pour se conserver sa puissance, et comme toutes % 
les choses sentent la contrainte , et sont tellement exposées à des 
dangers manifestes , que c'est seulement par la rigueur et par la 
terreur, par l'épouvante, qu'il se tient sur pied; qu'au moindre 
petit trouble toutes les choses changeraient de forme, et non- 
seulement les peuples, mais les pierres se remueraient, et ses 
plus chers et &es plus intimes courtisans lui manqueraient. 

n Ces choses, ainsi que tant d'autres que j'ai dites, j'ai voulu 



144 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

blables à de vrais, que telles fois les joailliers eux-mêmes s'y 
trompent; il m*a montré ainsi un petit vase d'émeraude qu'il a 
réussi vraiment très-bien. Par^lessus tout, il a le plus grand 
plaisir à travailler les alambics, composant des filtres, des eaux 
et des sublimés propres à la (juérîson de beaucoup d'infirmités; 
entre autres, il a une buile d'une vertu supérieure, qui, en 
rétendant sur le pouls, le cœur, l'estomac, la gorge, protège 
contre tout poison, guérit les empestés, préserve les gens sains 
et empêche toute fièvre maligne. Il m'a dit luinnême l'avoir 
expérimentée contre le poison sur des personnes condamnées 
à mort judiciairement, leur faisant prendre du poison d'abord 
et les guérissant ensuite radicalement. Il a tenu à me donner 
une petite fiole de cette buile singulière. 

» Il prépare aussi des feux d'artifice.... Il a découvert le 
moyen de multiplier le salpêtre : étant données, comme il le 
dit, quatre-vingt-dix livres de sel et dix de salpêtre, et les 
accommodant par des moyens qui lui sont propres, il les con- 
vertit en salpêtre pur. Ainsi , de neuf cents livres de sel et de 
cent de salpêtre, il en obtient mille de ce dernier produit. 

n II n'est pas médiocre connaisseur en peinture, en sculpture, 
en camées travaillés, en médailles, en tout genre d'antiquités. 
Il leur sacrifie presque tout son temps, et il a un endroit appelé 
le Casino, où, en guise de petit arsenal, il tient dans diverses 
cbambres différents maîtres ouvriers, et c'est là qu'il conserve 
ses alambics et ses artifices. Il y va le matin, y demeure jusqu'à 
l'heure du dîner, et après dîner y retourne jusqu'au soir : alors 
seulement on le voit un peu à la ville.... » 

La dernière relazione de Florence est en date de 1589; 
elle est de Francesco Gontarini, ambassadeur élu pour 
féliciter le grand-duc Ferdinand de son mariage avec 
Christine de Lorraine. Les renseignements les plus intéres- 
sants qu'on est à même de trouver dans ces pages roulent, 
à mon sens, sur l'état des rapports échangés entre la Tos- 
cane et les cours étrangères. 

Telles des relazioni qui nous sont parvenues complètes 
sur tant d'États italiens au seizième siècle, ainsi la relation 



Fag SIMILE DUNE LIGNE AUTOTiRAPHE DE COSME I DE MEDICIS 



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Signature de DON JUAN D'Autriche 



D'après une lellre autufraphe à la DUCHKSSK de LORAIHK (Di* l'abbaye de Tilleinoiil) 



4* Mars 157 8. 




t4 7>V^«W ^^^'^^^^^-<»-^^ >^|V^v^^ 




rfrès iïa Cadtne/ dé' M f£'l//U&T de 6'MT//Ay. 



Y. t«f 



RELATION SUR DON JUAN A NAPLES. 145 

de Savoie en 1561, de Ferrare en 1575, d'Urbin en 1547, 
n*ofirent pas seulement le tableau contemporain du pays 
et du gourernement que l'ambassadeur a observé, mais 
encore une histoire rapide de son passe, et parfaite d'ail- 
leurs pour remettre en mémoire l'orig^ine et les vicissitudes 
de ces pays, chez lesquels, pour la plupart, les luttes du 
moyen âge, avec l'Empereur d'un côté, le Pape de l'autre, 
avaient produit de si amers bouleversements et de si fou- 
gueuses tempêtes. Au dix-septième siècle , plusieurs de ces 
relations sur les États italiens avaient ac^is une renom- 
mée assez grande pour que Wicquefort pût mentionner 
justement certaines d'entre elles, en les honorant des mêmes 
éloges que pour les écrits fameux du chevalier Temple sur 
les Pavs-Bas : 

a La relation, dit-il, que Lazare Mocenigo a faite de la 
cour du duc d'Urbin , et celle que Hierôme Lippomano a 
iaite de la cour du duc de Savoie , sont très-belles et fort 
particulières, aussi bien que celle que le chevalier Gornaro 
a faite de la cour de Rome telle qu'elle était du temps 
d'Alexandre VIL II serait à souhaiter que tous les ambas- 
sadeurs suivissent l'exemple de ceux de Venise , parce que 
ce serait un des meilleurs services qu'ils pourraient rendre 
à leurs princes aussi bien qu'à leurs successeurs. Les 
remarques que le chevalier Temple a faites des Provinces- 
Unies, etc.. » 

Aux relazioni distinguées et signalées par Wicquefort, 
j'ajouterai celle de Federigo Badoer en 1547 sur le duché 
d'Urbin , au temps de ce duc Guidubaldo II qui fut aussi 
grand prince dans la paix que grand capitaine dans la 
guerre; celle de Hieronimo Lippomano, envoyé spéciale- 
ment à Naples, à Don Juan d'Autriche, en 1575, dans les 
circonstances si difficiles qui avaient suivi la bataille de 

Lépante, où les Vénitiens avaient rivalisé d'héroïsme, et 

10 



146 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Don Juan d^habileté. « Lorsque tout autre monument de 
ce genre manquerait absolument, cette relazione suffirait 
pour déterminer la force du savoir politique de la Répu- 
blique de Venise. La victoire de Lépante avait été rem- 
portée par la ligue chrétienne à cette date fameuse du 
7 octobre 1571 contre la puissance déplorable du Turc. 
Les Vénitiens» poussés tant par des raisons de nécessité 
conunerciale que par le peu d'union qui régnait entre les 
princes chrétiens pour opérer un nouvel efiPort plus efficace 
contre les Turcs, se décidèrent à signer la paix avec la 
Porte. Mais si ce fait les assurait contre la partie où le 
danger était le plus flagrant y il n'excitait pas moins contre 
eux l'animosité des anciens confédérés. Ce fut pour adoucir 
et pressentir l'esprit des diverses cours irritées que furent 
dépéchés en ambassade les plus experts politiques de cette 
très-expérimentée République. A Don Juan d'Autriche fut 
envoyé Jérôme Lippomano. La relation que nous lui 
devons est à la fois une preuve merveilleuse et de l'instinct 
politique de l'ambassadeur et de l'habileté suprême du 
gouvernement qui l'avait envoyé. Vous n'y trouverez pas 
seulement des raisonnements sur l'objet de cette mis- 
sion y mais encore un tableau fidèle de l'administration du 
royaume à cette époque où l'Espagnol y gouvernait et 
dominait. J'ai consacré à ce précieux texte une attention 
scrupuleuse, le nom de Lippomano m'étant connu par les 
curieuses dépêches et les nombreux écrits diplomatiques 
que j'ai lus de lui dans les cartons relatifs à la France, aux 
archives de Venise. Don Juan d'Autriche, dans l'histoire 
espagnole, est une figure qu'il faut Regarder. Il était 
généreux, bouillant, chevaleresque, plein des beaux 
instincts d'une grande nature. Que l'Espagne ne fùt-elle 
dans ses mains, au lieu d'avoir été à celles du légitime mais 
détestable Philippe II ! Pourrais-je faire un meilleur emploi 



DON JUAN D'AUTRICHE EN 1575. 147 

des textes du Vénitien envoyé a Don Juan que de repro- 
duire les pages consacrées à la personne et aux qualités 
d'un prince qui par son air chevaleresque, par le bril- 
lant de ses talents , par son remarquable naturel , console 
un peu de l'aspect vraiment sombre qu'offrait le trône 
d*Espagne, sur lequel était ce Philippe II et auprès duquel 
avait été ce fils plus odieux encore, ce Don Carlos, fou 
royal que le côté dramatique seul de sa mort a rendu 
digne d'un intérêt involontaire. 

« 

a Je viens enfin, dit Tambassadeur, au seigneur Don Juan 
d'Autriche, principal objet de mon ambassade et de ma rela- 
tion. Son Altesse, comme le sait Votre Sérénité, est âgée de 
trente ans, bien qu'elle cherche à se faire plus jeune, par cette 
raison — je l'ai entendu dire — qu'elle trouve honteux qu'étant 
fils de Charles -Quint Empereur, et ayant déjà trente ans, elle 
n'ait point, encore acquis quelque État ou royaume. Don Juan 
est de stature médiocre, bien formé, du plus bel aspect et d'une 
grâce admirable. Il a peu de barbe, les moustaches grandes, et 
il est blond. Il porte les cheveux longs et renversés en arrière; 
cela lui donne fort bel air ; il s'habille somptueusement et avec 
nne élégance extrême.... Il est agile et dispos autant qu'on peut 
l'être, réussissant d'une façon nonpareille à monter à cheval 
et à jouter; le jeu des armes, les tournois, le trouvent infati- 
gable; il passe jusqu'à cinq et six heures à la paume, n'épargne 
rien pour agir en tout comme les autres, s'échaufifant et s'achar- 
nant, car il ne peut souffrir de perdre, si petit que soit le jeu, 
et il lui parait qu'en cela aussi il y a un point d'honneur. Don 
Juan est né de madame Plombes (Blomberg), dame noble de 
Flandre, qui vit à Anvers, mariée à quelqu'un par Charles- 
Qnint avec deux mille ducats de revenu. Son Altesse ne regarde 
point comme honteux d'être fils naturel , on le comprend clai- 
rement à ses paroles; et j'ai entendu raconter qu'une fois en 
Espagne , en étant venu à quelque querelle à la paume avec le 
prince Charles, mort depuis, et le prince lui ayant dit de ne 
point se vouloir débattre avec lui, parce que lui Don Juan 
n^était point son égal. Son Altesse lui répondit qu'il était né 
d'une mère des plus honorables et d'un père plus grand que le 

10. 



148 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

sien; à quoi (la chose ayant été rapportée par le prince au Roi) 
Sa Majesté répondit que Don Juan avait dit le vrai , sa mère étant 
très-noble et son père Empereur.... 

n Don Juan est sage et très-prudent , éloquent , courtois et fort 
adroit dans les affaires, sachant dissimuler à merveille et user 
de courtoisie et de bonnes g^râces avec des personnes de tout 
genre.... Il s'entend très-bien aux forteresses et aux artilleries, 
et parle rarement d'autre chose que de victoires et d'entreprises, 
si bien qu'un certain Gionne, son confident, parlant librement 
à Son Altesse y saisit l'occasion de lui dire tout en riant : u Sei- 
gneur, votre père s'enorgueillit de Fentreprise de Tunis, mais 
je doute que Votre Altesse ne se fasse insolente par la victoire de 
Lépante. » On le dit fort enclin aux femmes; cela peut être 
vrai , étant jeune comme il est ; néanmoins il n'a point fait de 
scandale qui ait donné lieu à quelque rumeur ou à des mécon- 
tentements dans la noblesse de Naples, parce qu'il ne cherche 
le plaisir qu'avec ces femmes qui regardent comme une faveur 
de s'abandonner aux princes ; d'ailleurs , il ne dépense pas à cela 
le temps qu'il doit à autre chose. 

» Le matin, il est levé de bonne heure, entend la messe, 
donne audience à ceux de l'armée et de la cour, et se retire 
avec deux secrétaires pour l'ouverture et la lecture des lettres; 
il répond, il parcourt les rapports et il conseille. Cela fini, il 
retourne s'entretenir avec les seigneurs espagnols et napolitains 
qui le sont venus honorer. S'il n'a point à tenir conseil d'État 
jusqu'à l'heure du diner, il donne satisfaction à chacun, écou- 
tant qui a besoin d'être écouté môme de tiouveau , et cela ni 
trop en public ni tout à fait à part , mais en présence d'hommes 
de qualité et de condition. Après diner, s'il ne tient pas conseil 
de guerre, il se livre aux études dont j'ai parlé. Tout cela n'a 
point lieu chaque jour régulièrement, car bien des fois il reste 
jusqu'au soir dans son cabinet, écrivant de sa propre main. 
Outre la langue espagnole, il a fort bien parlé avec moi la 
langue française; il comprend le flamand et l'allemand, et par- 
lerait aussi l'italien, mais il n'a pas assez d'assurance sur ce 
point; du reste, en tout il veut être tenu comme Espagnol. 

)i Le conseil , pendant le séjour de don Juan à Naples , est de 
six personnes, le vice-roi : don Garcia, Antonio Doria, le duc 
de Sessa, le marquis de Santa-Groce et don Juan de Cardonc. 



DON JUAN D'AUTRICHE EN 1575. 140 

Il a pour la dépense de -sa maison quarante mille ducats, et 
chaque deux ou trois ans il reçoit une subvention de quatre- 
vin(04 ou cent mille ducats à la ibis; mais c'est une petite 
somme pour le seigneur Don Juan, dont l'humeur est si libé- 
rale, et qui a pour principe qu'encaisser l'or c'est une industrie, 
le répandre, une vertu. S'il avait plus, il donnerait plus aussi 
aux soldats et capitaines ; toute son ambition est d'être tenu par 
tout le monde pour le plus (p'and (pierrier qu'on ait connu 
depuis longtemps, aussi se procure-t-il par cette voie, d'ailleurs 
très-bonne, de montrer qu'il sait bien que la hauteur d'tin g^rand 
renom aide plus à la perpétuité de la mémoire d'un homme que 
les millions d*or à l'insatiabilité de l'avare; et un jour il dit 
publiquement que s'il était certain qu'il y eût au monde un 
homme plus ambitieux d'honneur et de g^loire que lui, déses- 
péré, il se jetterait par une fenêtre. Cette honorable ambition 
le fait, au lEbnd, se plaindre sin^lièrement de la lenteur et de 
l'hésitation de l'Espagne ; Son Altesse ne voit pas seulement en 
elles un malheur pour les États du Roi Catholique, mais un 
obstacle ou un ralentissement à sa gloire. Par cette gloire, Don 
Juan espère bien avoir un jour un État à gouverner, pour ne 
pas dire qu'il estime déjà l'avoir mérité, soit par ses succès à 
Grenade contre les Mores, soit par la bataille contre les Turcs, 
soit par sa conquête de Tunis. Mais il est aisé de comprendre 
qu'il ne se contenterait pas de peu. Il aurait eu grand désir 
d'aller en Flandre; mais ayant reconnu que le Roi y prêtait peu 
l'oreille, étant de mère flamande et son nom étant célèbre aux 
Pays-Bas, il n'y a plus pensé'. Il a cru, au temps de notre 
ligve, qu'après l'entreprise contre le Turc, Votre Sérénité lui 
donnerait quelque État dans le Levant (on me l'a dit); mais 
après la rupture de cette même ligue, il n'y a plus songé. Le 
Roi Catholique lui promit de le faire roi de Tunis après la con- 
quête qu'il en avait fkite; mais cette ville étant revenue aux 
mains des infidèles, il a dû perdre tout espoir. Il s'est tourné 
un peu vers les afXaires de Gênes, laissant grandement soup- 
çonner de vouloir entrer armé, aidé et favorisé par Don Gio- 

1 NéaniDOÎDft il fut envoyé en f lanilre Tannée suivante avec le titre de 
gouverneur générai : son gouvernement dura peu, il mourut en 1578, eD 
octobre, trois ans après Tépoque où Tambassadeur vénitien Tavait vu à 
Maples. 



150 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

vanni Andréa Doria; mais — que Dieu en soit béni pour le 
repos de Tltalie, — il a tenu à (aire cesser de telles rumeurs, non 
toutefois avant que les troubles des citoyens aient donné lieu i 
penser fort mal de l'issue de semblables projets. Tout le monde 
assurait, comme je Tai dit, que Son Altesse avait ainsi ferme- 
ment tourné ses ambitions à l'État de Gênes, qu'il n'avait 
d'autre pensée que d'y entrer, que déjà il avait chargé de l'ar- 
mée de mer Don Giovanni de Cardona, général en Sicile, et de 
l'armée de terre le gouverneur de Milan. Mais réellement, pour 
ma part, lorsque, par commission de Votre Sérénité, j'exhortai 
Son Altesse à la paix et à la voie de la bonne entente, elle me 
répondit, qu'elle désirait promptement la fin de cette afiaire, 
pour pouvoir avoir libres au printemps les forces du Roi Catho- 
lique et celles sous la dépendance de Sa Majesté même, c'est* 
à-dire les galères de Doria et des autres Genevois, trente en 
tout, pour être prises à faire voile contre le Turc, et que là 
était son ambition , interprétée diversement ; et priant aussi de 
le bien signifier à Votre Sérénité, il ajouta : « Ambassadeur, il 
ne faut pas que MM. les Vénitiens croient à tout ce qu'on lenr 
écrit, bien des avis pouvant être intéressés. Quant à mol, je 
n'aime point plus un parti qu'un autre, et pourvu qu'ils soient 
d'accord entre eux, je serai e vecciuo e nuovo, vieux et jeune ^^ 
ou tout ce qu'ils voudront. Mais s'ils prétendent user de strata- 
gème avec le Roi mon seigneur, cela, je ne le supporterai jamais. 
Et je vous dis à nouveau que mon intention n'est pas de me 
rendre maître de Gênes, mais je ferai en sorte que les Genevois 
s'accordent entre eux et que les parties de l'Italie qui sont au 
Roi soient tranquilles , afin que l'année prochaine l'armée que 
je tiens sous mes ordres ne soit pas détournée, n 

L'ambassadeur rapporte ensuite à ses auditeurs la ma- 
nière dont il a traité la question de la lutte avec le Turc et 
de la paix à laquelle s'est vue obligée la République Sérë- 
nissime; c'est une belle négociation, lucidement exposée 
et tout à l'honneur et de Don Juan et de l'ambassadeur. 



1 RaceoUa Aiheri, série S«, t. II. Jtetai. di Napoii Msenatore Girolamù 
Lippomano, l'anno 1575, p. 268 à 311 • 



L'ÉTAT DE MILAN EN 1520. 151 

Les relazioni de Savoie sont nombreuses, mais seule- 
ment pour la seconde partie du siède, a dater de 1561; 
celles de Milan y sont aussi abondamment représentées, 
et eUes l'eussent été plus encore si des recherches aus» 
minutieuses pour les États secondaires de l'Italie que pour 
les États du Pape avaient été faites dans les Diarii de Marin 
Sanuto et ses contemporains. Dans le chapitre suivant, 
qui comprend uniquement les relations de la cour de 
Rome, le lecteur reconnaîtra avec moi quels trésors sont 
les livres manuscrits de ce Marin Sanuto lorsqu'on y veut 
trouver d'intéressantes notices et des faits intimes atte- 
nant à cette période mouvante qui vit nos rois Louis XII 
et François I*' au delà des monts. J'ai £Biit moi-même ces 
recherches dans les manuscrits de Sanuto, pour retrouver 
les traces de ces rapports et de ces dépêches sur un 
moment où l'histoire de quelques États italiens est aussi 
l'histoire de France; je n'ai pas été sans bonheur dans mes 
explorations, et je donne les preuves de ces résultats aux 
chapitres de la diplomatie vénitienne à notre cour, en 
France même ou auprès de nos rois, partout où ils allaient. 
Pour revenir aux relazioni de Milan dignes d'être signalées 
à l'intérêt des lecteurs français, j'indique avant et sur 
toutes la relazione du secrétaire Caroldo , revenu du Mila- 
nais à Venise en 1520. La raison de l'attrait qui ressort 
pour nous de ce document, c'est qu'à cette date de 1520, 
nous occupions le Milanais et venions de faire campagne 
contre l'Empereur, qui avait pris Vérone et qui devait la 
rendre. A Milan gouvernait alors de Lautrec, bon capi- 
taine de nos guerres ; c'était au lendemain de Marignan et 
à la veille de Pavie, ce grand triomphe et cette grande 
défiûte! Nous étions alors les grands alliés des Vénitiens. 
Nos compagnies et les leurs faisaient cause conunune, 
entre TAdda et l'Adige, contre les Impériaux. L'envoyé 



152 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

de Venise comme provéditeur général aux choses de la 
guerre avait été le sénateur Andréa Gritti ; il avait eu pour 
secrétaire Gianjacopo Garoldo, qui, dans la suite, fut 
chargé personnellement de représenter la République au- 
près de M. de Lautrec, gouverneur du Milanais. Caroldo 
était homme d'expérience ; il avait beaucoup vu les choses 
de nos expéditions et de nos entreprises en Italie. Il n*a 
pas été admis, à son retour, à lire sa relazione. On n'a pu 
savoir les motifs qui avaient donné lieu à cet ordre sévère, 
et dans ce document important, où nous puisons les détails 
suivants et qui est adressé, sous forme de relazione fort 
bien fait^, à un personnage demeuré anonyme qu'il appelle 
« Magnifico mio padrone » et qui devait être quelque séna- 
teur illustre , il se montre noblement contristé de n'avoir 
pas été admis à remplir en présence du sénat le beau et 
dernier office d'une légation, la relazione. Dans le petit 
paragraphe qu'il réserve à ses actes personnels, on com- 
prend qu'il dut beaucoup voir et beaucoup entendre. 

« Je suis parti comme secrétaire, dit -il, des quatre très- 
illustres ambassadeurs envoyés à Milan au Roi Très-Chrétien, et 
j'ai séjourné pendant le même temps que Leurs Magnificences 
auprès de Sa Majesté. Le Roi alla ensuite à Bologne pour s'abou- 
cher avec le Saint-Père. L'illustre Gritti^ l'un des quatre en- 
voyés, s' étant décidé à suivre Sa Majesté par la route de terre, 
et les trois autres à aller le retrouver à Bologne par la voie 
d'eau (c'est-à-dire par les canaux jusqu'aux limites navigables), 
je suivis Sa Magnificence. Revenus à Milan et Sa Majesté partie 
pour la France, les trois rentrèrent à Venise et Gritti demeura 
auprès de monseigneur de Bourbon. Sa Majesté décida que 
M. de Lautrec allât avec ses gens d'armes recouvrer Brescia et 
Vérone, et l'illustre Seigneurie élut capitaine général de nos 
gens le seigneur Teodoro Trivulzîo, avec l'illustre Gritti pour 
provéditeur au camp. Je dus rester auprès de lui en qualité de 
secrétaire.... De Lodi (après la prise de Brescia et de Vérone, 
après la cauipagne enfin), l'illustre Gritti alla à Bergame, puis 



_j 



JEAN-JACQUES TRIVULCE. 153 

revint à Venise, et moi je fus alors envoyé à Milan auprès de 
M. de Lautrec. Je demeurai quarante mois en chargée.... n 

C'est à cette période de sa relation que je rencontre un 
passage singulier, preuve bien manifeste de l'intérêt spé- 
cial de cet écrit pour les choses du royaume. Il y a trois 
siècles, de même qu'il y a trois ans, en 1520 conune en 
1859, la France couvrait de ses régiments magnanimes le 
beau duché du Milanais. Rapprochements singuliers de 
l'histoire! Allusions émouvantes dans les plus simples 
faits ! Alors aussi nous avions campé à Yillafranca, modeste 
nom qui fera tant parler l'histoire et en des façons si con- 
traires les unes aux autres! Je trouve donc ce nom dans 
ces simples lignes du secrétaire Garoldo, relatant le sou- 
venir de son expédition aux alentours de Vérone : 

tt Nous allâmes loger à Villafranca, dit ce Vénitien; mais 
quand je dis nous y je veux dire les Français, et les nôtres à un 
mille de là, où nous nous réparâmes et nous tînmes jusqu'en 
janvier, jusqu'au jour où fiit conclue la première ligue entre le 
Roi de France et le Roi Catholique, par le moyen de M. de 
Boissy, grand maître de France, et M. de Ghièvres. Sa Majesté 
Catholique s'employa en effet auprès de l'Empereur son aïeul, 
lequel ordonna ainsi la restitution de Vérone. » 

c J'ai résidé , dit plus loin Caroldo , à Milan , auprès 
de trois lieutenants du Roi, monseigneur de Lautrec, 
le seigneur Giangiacomo Trivulzio et monseigneur de 
Téiigny — » 

Gomme le second de ces capitaines est passé de vie à 
trépas, « per essere passato da questa vita » , le secrétaire 
tient à lui donner le premier rang dans son rapport : 

a Le seigneur Jean -Jacques Trivulce jouissait de la plus 
grande autorité dans la Lomhardie, grandement aimé de son 
parti et aussi redouté de tous. La famille Trivulce est très-noble, 
comme le démontrent ses sépultures à Saint-François; j'ai vu 



154 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

la scène d'absolution donnée par le pape Benoit XII à de nobles 
Milanais frappés d'interdiction; parmi etix se trouvaient les 
Trivulce. Ils disent être venus de Bourgog^ne, d'une terre ap- 
pelée Triulz, ayant les mêmes armes. » 

Cette entrée en matière sur ce fameux capitaine de 
guerre , au service de nos rois , est suivie d'une éloquente 
et minutieuse biographie où, après avoir conduit le 
grand condottiere jusqu'à l'époque de sa mort, à Chartres, 
il rappelle ses qualités brillantes, peu ordinaires aux 
hommes qui, tels que Trivulce, ont passé leur vie dans 
les camps. 

a II se délectait aux belles-lettres, savait causer avec une 
gaieté infinie, parlait très-bien et disait beaucoup en peu de 
mots. Son discours était toujours semé de quelque autorité prise 
à l'histoire ou à la poésie, et quelque belle et grave sentence 
ornait son style; son aptitude à expédier les afiaires était &cile, 
et jamais il n'était oisif; il accueillait chacun avec grftce et avec 
une grande dignité; bien que toujours il fiït pensif, néanmoins 
il laissait sa gaieté s'épanouir-. Dans l'art militaire, son expé- 
rience était profonde, ainsi qu'on put bien le voir au camp de 
Bologne, lorsque, sans que besoin fût de tirer son épée, il 
rompit le camp de l'armée pontificale, au temps du pape 
Jules II. » 

Après Trivulce apparaît de Lautrec dans le récit de 
Caroldo. Le secrétaire remonte pareillement aux nobles 
origines de la maison de Lautrec, qui était «elle de 
Foix, laquelle provenait de celle d'Aragon et avait de 
si belles aUiances par ses femmes, Germaine de Foix, 
Anne de Bretagne, et la reine de Hongrie, madame 
de Candales. 

« Monseigneur de Lautrec tient une belle cour de vingt-cinq 
gentilshommes, auxquels il fait une pension personnelle, en 
outre de celle qu^ils perçoivent comme hommes d'armes de sa 
compagnie; il emploie six ou huit personnes pour son gouver> 



MONSEIGNEUR DE LAUTREG. 155 

nement, a dix pagres à sa livrée et tient des écuries superbes'; il 
s*habiile avec la plus (grande pompe et observe son rang^, plutôt 
trop que pas assez; j'entends par là qu'il fait même plus que 
ne frisaient les ducs de Milan. Élevé à la cour de Navarre, il 
se montre plutôt de coutumes espag^noles que françaises. 11 a 
trente-sept ans, est beau de visage, malgré une blessure à la 
fiice, petit de sa personne, mais très-robuste et bien portant, 
sauf un catarrhe qui le fait cracher sans cesse.... -Très-géné- 
reux, il a &it augmenter les pensions et donner des emplois à 
beaucoup de Français; mais sa trop grande hauteur le fait mal 
venir d'eux , et plus encore des Italiens , de qui il montre tenir 
peu de compte. Il affecte de ne vouloir épouser aucun parti, 
pas plus le guelfe que le gibelin , aussi est-il mal vu des deux. 
Il e^ plein de colère et d'impatience, cependant il se modère 
tons les jours et s'entend mieux à gouverner. 11 aime beau- 
coup l'illustrissime Seigneurie de Venise, qu'il estime lui avoir 
grande obligation pour la reddition qu'il lui a faite de Brescia 
et de Vérone; il met très-haut le pouvoir et la sagesse de notre 
gouvernement. Enfin monseigneur de Lautrec a deux qualités 
peu ordinaires aux Français : il n'est pas soupçonneux et croit 
difficilement au mal, surtout lorsqu'il est bien édifié sur la 
condition d'un État ou sur la qualité d'une personne.... n 

Les détails de roccupation française, ceux des revenus 
et des dépenses ne sont pas négligés par le secrétaire. 

a Le Roi Très-Chrétien tire de la ville et du duché de Milan 
de 350 à 400,000 ducats qu'il dépense largement : le lieutenant 
général a pour sa part 12,000 ducats à l'année, le vice-chance- 
lier ou le président, 4,000; les douze sénateurs, 400 chacun; 
puis il y a les gouverneurs de châteaux , le capitaine de justice , 
les percepteurs ordinaires et extraordinaires, et tant de forte- 
resses, ainsi celles de Crémone, Novare, Trezzo, Lecco. 11 faut 
donner aux Suisses et aux Grisons 60,000 ducats de solde, soit 
secrète, soit connue, et tant de pensions à des Italiens et à des 
Français soldés à Milan : dépense extraordinaire, puisque le 
revenu de Milan ne suffit pas à payer les gens d'armes, et sou- 
vent j'ai vu venir de France des trésoriers avec de l'argent à 
leur destination. 



156 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIEN]\E. 

n Le roi de France a pour le moment en Italie mille lances, 
dont les logfements sont ainsi qu'il suit. J'avertis toutefois que 
les compagnies ont dix hommes en moins sur cent, c'esl-À-dire 
que celles qui étaient de cent lances sont de quatre-vingt-dix, 
celles de cinquante sont de quarante-cinq. Monseigneur de Lau- 
trec seul a sa compagnie complète : 

A Alexandrie réside la compagnie de Mgr de Lautrec. 100 lances. 

A Tortone celle de M. de Vandome. . • 45 * 

A Pavie celle de Brion ••• 45 * 

A Lodi celle de Bonaville (BonncTille?) 45 ■ 

A Crémone celles de MM. de Lescun et Montmorency. 90 * 

A Plaisance celles de M. de Saint-Paul et les Ecossais. 90 • 

A Parme celles de MM. de Pontremy et Louis d'Ars. . 90 * 

A Novare celle du grand bâtard de Savoie 90 ■ 

Une des pages singulières du rapport de Garoldo est 
encore celle qu'il réserve au duché même de Milan et aux 
familles originaires qui représentent les divisions toujours 
désastreuses des partis. 

u Milan est une grande ville et la plus populeuse de l'Italie.... 
On y voit beaucoup de pauvres qui y mangent du pain d£ mis' 
tura^ mais il y a aussi grande quantité de gentilshommes qui 
ont jusqu'à huit et dix mille ducats de revenu ; ils font grande 
dépense en serviteurs, en chevaux, en vêtements, en foçon de 
vivre et aussi en aumônes, de telle sorte qu'au commencement 
de chaque année ils sont amenés à entamer les revenus de 
l'autre. Il y a là un nombre d'artisans plus grand que dans 
toute autre ville de chrétiens; ils font des ouvrages de tout 
genre et qui vont dans le monde entier, ainsi des armures, des 
harnachements.... Aussi cette ville voudrait-elle toujours qu'il 
y eût guerre, pour pouvoir écouler ses produits. Il y a de nom- 
breux négociants qui font des afifaires avec Venise, la Pouille, 
Lyon, l'Espagne, l'Allemagne. On fabrique beaucoup d'étoffes 
de soie et de fort bons velours * . » 

^ Milan £sibriquatt aussi beaucoup de draps et de berette, coiffure du temps. 
Chaque fbii*e de Lyon en receyait une grande quantité. La plus grande 
quantité des laines se tirait de Perpignan; il en venait un peu d* Angleterre. 



L'ÉTAT DE MILAN EN 1520. 157 

Lorsque Caroldo en vient à citer les grandes familles du 
duché, il semblerait, à l'entendre, qu'il vécût et parlât au 
temps où le poète suBlime qui a chanté les luttes ardentes de 
l'Italie du treizième siècle cherchait asile loin de Florence, 
dans les cours des seigneurs Scaligeri à Vérone, ou Polenta 
à Ravenne. Caroldo, en effet, ne parle que de Guelfes et 
de Gibelins, et au point de vous en remplir d'effroi, tant 
il en parle! A Milan alors, au temps même de Lautrec, 
deux familles tenaient la tête des partisans : les Visconti 
étaient Gibelins et avaient avec eux les Pusterla, Maino, 
Crivelli, Galera, Borromeo, Dal Conte, Barba vara, Lam- 
pugnano, Da Melzo, Dugnano, Da Marliano, Ferreri, 
Yilmeria, Stampa, Corio, Bosso e Caimo. Les Trivulze 
étaient Guelfes (on dirait aujourd'hui italianissimes) y et 
leur faction avait pour chef et seigneur Teodoro Trivulzio, 
personnage en grand crédit auprès des Milanais, auprès 
de monseigneur de Lautrec et du Roi Très-Chrétien , qui 
l'avait connu à Marignan et faisait cas de lui comme d'un 
grand homme de guerre. De très-anciennes et de fort 
nobles familles de la faction guelfe suivaient sa bannière : 
les CastigUone, les Casalbirago, les Arcimbaido, les Da Ro, 
Reina, Cotta, Dalla Somaglia, Da Belgiojoso, Da Tolen- 
tino, Simonetta... De la ville, Caroldo passe aux provinces 
et aux États voisins ; c'est une leçon de géographie guelfe 
et gibeUne. 

tt Pavie est Gibeline, tout impériale. A Lodi, les deux tiers 
sont Guelfes... Plaisance est toute Guelfe... Crémone est dans 
les mêmes conditions que Milan... Tortone est Guelfe... Le duc 
de Savoie est Guelfe et maintient la faction guelfe, et tout le 
Piémont est Guelfe... » 

En somme , cette série du Recueil Albèri s'adresse parti- 
culièrement à ceux qui ont porté leur esprit et leurs études 
sur les anciens États de l'Italie militante, artiste et lettrée 



158 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

du siècle que la ligue de Cambrai a ouvert et que le traité 
de Yervins a fermé : deux faits imposants dans la politique 
générale de l'Europe agitée ' . 



^ Voici la liste des Belazioni connues sur les cours italiennes 9 Rome 
exceptée, selon qu'elles sont réparties par ordre de lieu et de dates, avec 
les noms de leurs auteurs, dans les divers volumes de la deuxième série de 
la Raccotia Alùèri : 



MILAN. 

1520. — Caroldo Gianjacopo. 
1533. — Basadonna Giovanni. 
1533. — Novelli Giannantonio. 

1565. — Anonime, 
1587. — Attonime. 

1587. — Anselmi Bonifazio. 

FLORESfCB. 

1527. — Foscari Marco. 

1529. — Suriano Antonio. 

1530. — Cappello Carlo. 
1561. — Fedeli Vincenzo. 

1566. — Priuli Lorenzo. 
1576. — Gussoni Andréa. 
1589. — Gontarini Francesco. 

FERRARE. 

1575. — Manolesso Emiliano. 

SAVOIE. 

1561. — Boldû Andréa. 
1564. — Gavalli Sigismondo. 
1566. — Correr Giovanni. 
1570. — Morosini Francesco. 
1573. — Lippomano Girolamo. 



1574. — Molino Francesco. 
1578. — Zane Matteo. 
1581. — Barbaro Francesco. 
1583. — MoUno Gostantino. 
1589. — Vendramin Francesco. 
1595. — Cavalli Marino. 
1601. — Gontarini Simone. 

LUCQUES. 

Anonime. 

GÊNES. 

Deux Relazioni anonymes. 

MARTOUB. 

1540. — Kavagero Bemardo. 
1588. — Gontarini Francesco. 

URBIR. 

1547. — > Badoer Federico. 
1570. — Mocenigo Lazaro. 

1575. — Zane Mat^. 

NAPLES. 

1575. — Lippomano Girolamo. 
1580. — Lando Al vise. 

SICILE. 

1574. — Ragazzoni Placido. 



LES PAPES D'APRÈS LES VÉNITIENS. 158 



CHAPITRE TROISIÈME. 

La Goue db Rome et les Pontifes, d'après les ambassadeurs Ténitiens. — 
Utilité et curiosité des Mémoires ou Diarii de Marin Sanuto, historio- 
graphe de la République de Venise. — Anciennes relaxioni retrouvées. 

— Caractères et distinctions des ambassadeurs élus pour la Cour de 
Rome. — Rome sous Alexandre VI (Roderigo Boi^gia). — Saisissant 
récit du meurtre du troisième mari de Lucrezia Borgia , par Don Michèle, 
bravo de César Boi^gia. — Esquisse au physique et au moral d'Alexan- 
dre VI. — Ambassades à Jules II. — Caractère énergique de ce pontife 
soldat. — LÉON X. — L'ambassadeur apporte au Pape la nouvelle 
de la victoire de Marignan. — Conversation surprenante entre Sa Sain- 
teté et l'ambassadeur. — Ambitions personnelles de Léon X. — Traits 
caractéristiques. — Emploi de son temps. — Ses goûts et ses instincts. 

— Adrien VI. — Borna e.tt locanda. — Portrait du pontife. — Les 
quatre ambassadeurs extraordinaires de Venise. — Attrait tout spécial 
de leur relasione. — Clément VII. — Paul III et le concile. — Mature 
emportée et véhémente du saint-père. — Sa mort, suite d'un accès de 
rolère. — Paul IV et relazione de Bemardo Navagero sur lui. — Paul IV 
grand inquisiteur. — Dureté de son caractère et implacabilité de son 
humeur. — Portrait en pied. — Sa politique inclinait à la France par 
haine contre l'Espagne. — Pie IV. — Peinture de Rome sous l'impul- 
âon austère de ce pape et de son neveu Borromée. — Pie V feit pendant 
à Paul IV au chapitre de l'inquisition. — Ardeur et violence de son 
ambition au temporel, — Son portrait. — Grégoire XIII. — Sixte-Quint. 

— Son élection. — Portrait en pied. — Ses qualités. — Sa passion 
pour les affaires. — Son intérêt pour la grandeur, l'embellissement et la 
restauration de Rome. — Clément VIII. — Importante ambassade rem- 
plie par le Vénitien Leonardo Donato. — Notes, impressions et souve- 
nirs de l'ambassadeur pour écrire sa relazione, juger la personne du 
Pape et connaître son entourage. — Ce document, fruit de mes recher- 
ches dans l'archive Doua délie Rose, est demeuré inédit. — Par la forme 
et le style, il rappelle les textes intimes appelés carnets. 

Les relations sur Rome et les papes, pendant le seizième 
siècle, forment les deux volumes les mieux remplis et les 
plus complets de la collection de Florence. Ainsi que ces ' 
quartiers de certaines grandes cités qu'en raison de leur 
ensemble et de leur caractère à part on considère comme 
formant une ville dans la ville , on peut de même regarder 



160 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

ces deux volumes réservés à Rome comme composant un 
recueil dans le recueil. Leur publication a été entourée 
des soins les plus choisis; elle a eu les faveurs d*une foule 
de notes et d'éclaircissements exceptionnels : des som- 
maires que n'ont pas les textes de la première série con- 
courent à la facilité des recherches en indiquant les détails ; 
une biogpraphie spéciale de l'ambassadeur, auteur de la 
relazione, précède chaque discours. Pleine de faits sur la 
vie politique de ces Vénitiens si occupés, si actifs, si 
ardents au service de leur patrie , ces biographies convien- 
nent d'autant mieux au lecteur qu'il lui importe de bien 
connaître celui dont il lit les impressions personnelles sur 
d'aussi grands sujets, et il est regrettable que les mêmes 
procédés de publication n'aient pas été appliqués à toutes 
les séries. Le mérite et la bonté de ces soins tout spé- 
ciaux appartiennent à M. Tommaso Car ' pour le pre- 
mier volume , et au chevalier Emmanuele Gicogna pour le 
second '. Les relazioni annotées par ces deux savants et 
consacrées aux pontifes de ce grand seizième siècle sont 

^ M. Tommaso Gar est un énidit de premier ordre, un professeur émé- 
rite , un clierclieur heureux et fécond y bien connu de ceux qui ont lu ou 
consulté Tencyclopédie de la curiosité historique en Italie, je veux dire 
YAi'chivio storico. M. Eugenio Albèri, en «'adressant à M. Tommaso Gar 
pour lui donner le soin de commenter les relazioni sur les papes, a fait 
preuve du meilleur tact : cet appliqué letterato sait les conclaves et il con- 
naît le livre d'or des princes de l'Église comme si, depuis Grégoire VII, 
le Vatican n'avait point eu d'autre notaire apostolique que lui. 

' M. le chevalier Cicogna est le savant par excellence, le savant italien 
doué de ce parfum de modestie qui donne tant de charme à la science. Il 
me rappelle ces grands prêtres des recherches laborieuses dont Muratori 
fut le pontife. Étranger aux bruits qui ne sont point ceux de la science eu 
Italie, il vit à Venise et pour Venise. Son œuvre si belle des Inscrviioni 
Veneziane, en sept volumes in-folio, est un monument, et il s'est acquis 
par elle une place d'élite dans le cœur de sa patrie. Ce vieillard , d'un si 
doux et affable accueil , n'a cessé de me donner le secours efficace de ses 
conseils, et comme sa bienveillance n'avait pas de limites, je voudrais 
qu'il me donnât lieu de lui témoigner que ma gratitude est à la hauteur de 
sa bienveillance. 



MÉMOIRES DE MARIN SÀÎSTTO. 161 

comme une longue galerie dans le palais de Tliistoire , et 
pour l'œuvre de laquelle les peintres ont travaillé sans 
pusillanimes complaisances comme sans déplorable parti 
pris. 

Les ambassadeurs vénitiens ont abondé h Rome dès le 
neuvième siècle, mais, comme pour les autres séries, les 
traces de leurs rapports et de leurs dépêches ne précèdent 
pas les premières années du seizième. Des manuscrits par- 
ticuliers, riches en souvenirs, ont pennîs de trouver les 
années qui ferment et ouvrent un siècle par Tavénement 
du Borgia , sinon bien remplies , du moins mieux pourvues 
de renseignements diplomatiques. Il existe a Venise, au 
nombre des trésors de la bibliothèque de Saint-Marc, cin- 
quante-huit volumes in-folio , manuscrits désignés sous le 
titre modeste de Diarii di Marin Sanuto ' . Commençant 
avec 1496, finissant à 1533, ils rendent compte jour par 
jour de ce qui advenait à Venise soit en politique , en nou- 
velles diverses, en mesures administratives ou munici- 
pales, en discours de tribune dans les conseils, soit en 
sommaires de dépêches arrivées de tous les coins du 
monde au sénat. Le collecteur de ces faits quotidiens, 
le soigneux annotateur des choses de son pays en ces 
temps déjà lointains , rendit ainsi un des services les plus 
signalés au monde historique. Non -seulement sa dignité 
de sénateur le mettait à même de beaucoup apprendre, 
mais l'accès des papiers d'État lui avait été reconnu 
comme privilège dû <i son caractère d'historiographe : aussi 
telles dépèches ou telles relazioni qu'il n'avait entendues 
que sommairement au sénat, pouvait-il les lire peu de 

' Diarii, Cette expression de diario, diarii, se retrouve fréquemment 
dans les catalogues des manuscrits italiens du seizième et du dix<-8eptième 
siècle. Le moindre homme d'État avait son diario , sortes de mémoires au 
jour Ut jour, 

il 



162 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

jours après dans la chancellerie, et se former un canevas 
écrit pour la plus grande sûreté des faits qu'il consignait 
ensuite dans ses mémoires. Les Diarii di Marin Sanuto, 
écrits au jour le jour avec une persévérance aussi tou- 
chante qu'admirable pendant l'espace de près de quarante 
années , sont aujourd'hui la mine vénitienne la plus abon- 
dante et la plus féconde en événements détaillés et précis, 
en textes oubliés, en faits curieux sur cette période si mou- 
vante et si agitée comprise entre 1496 et 1533. A la mort 
de ce patricien y le Conseil des Dix fit transporter dans ses 
propres archives les papiers où la vie publique et privée 
de Venise avait été aussi fidèlement reproduite : ils y res- 
tèrent enfouis et sans doute oubliés jusqu'au dix-huitième 
siècle, époque où le Conseil d'alors prit la sage mesure de 
les faire copier en les enrichissant de tables analytiques. 
C'est l'exemplaire manuscrit de cette copie, en cinquante- 
huit volumes in-folio , que possède aujourd'hui la biblio- 
thèque de Saint -Marc. Depuis une vingtaine d'années, le 
nom de Marin Sanuto conquiert chaque jour un peu de la 
gloire qui lui est si justement due : déjà il a donné lieu à 
de nobles actes de touchante reconnaissance. Mon hono- 
rable et loyal ami , un guide sûr et un compagnon aimable 
dans mes recherches, M. Rawdon Brown, qui tant de fois 
a témoigné à Venise par ses études et ses travaux la sym- 
pathie qui déborde en son cœur pour le passé de ce peuple 
qui fut si sage, M. Rawdon Brown, entre tous les savants 
de notre temps, a consacré trois volumes d'études et 
d'extraits de la plus grande curiosité sur Marin Sanuto, 
sous le titre de ' Ragguagli suUa vita e suite opère di Marin 

1 L*ouyrage de M. R. Brown porte le titre suivant : ■ Ragguagli sulla 
vita e sulie opère di Marin Sanuto detio iljuniore, Veneto patri&io e cro- 
nista pregevolissimo de secoli ly, xyi , intitolati dall* amicizia di uno stra- 
niero al nobile Jacopo Vincenzo Foscarini , opéra divisa in 3 parti. Venexia, 
délia tipografia Alvisopoli, 1837. 



MÉMOIRES DE MARIN SAISUTO. IG3 

Sanuio, Son livre a ouvert le chemin aux chercheurs; 
beaucoup l'ont reconnu, exploré et suivi, mais la mine 
est inépuisable : c'est Venise et tout ce qui avait rapport à 
Venise pendant les quarante plus fécondes années de sa 
politique et de ses vicissitudes ! Sans Marin Sanuto , sans 
les persévérances attentives de cet amoureux de sa patrie , 
— car à chaque page et à la manière naïve dont il raconte 
ou dont il mentionne toutes choses, on reconnaît au vif 
quel amant de Venise était ce Vénitien , — que de faits , 
que de textes se seraient égarés dans l'infini du néant! 
<Jue de relazioni qui ont été dispersées sur ses pages, 
quelle grande et large place y ont la France et Rome! 
Aussi pour une moisson sur la ville papale d'une impor- 
tance si grande pour son livre, M. Tommaso Car, comme 
M. Rawdon Brown , a-t-il renlué les feuilles vénérables de 
ces antiques mémoires. — Les traces des relazioni perdues 
et dispersées, il les a retrouvées, et c'est ainsi que de 1 500 
à 1526 il a pu doter le précieux recueil florentin de huit 
relazioni dont l'ensemble permet d'aborder le seizième 
siècle de Rome par le portrait frappant de ce pontife 
étrange qui, pape, fiit Alexandre VI, et qui, homme, fut 
Borgia. 

Francesco Gapello est le premier de cette compagnie 
brillante de nombreux diplomates qui , pendant cette 
longue période de 1500 à 1600, ont représenté avec une 
pompe et un faste des plus grandioses la République Séré- 
nissime auprès du saint*siége. Entre ce Gapello , ambassa- 
deur en l'année 1500, sous le pontificat d'Alexandre VI, 
et Giovanni Dolfin, ambassadeur en l'année 1600, sous le 
pontificat de Clément VIII , Rome a pu voir dans ses murs 
l'entrée solennelle de soixante-treize ambassadeurs véni- 
tiens, dont quarante -neuf ordinaires et vingt -quatre 

extraordinaires. Déjà, je l'ai fait observer, les envoyés de 

11. 



mi DE LA DIPLOMATIE VÉMTIE^'^E. 

Venise à Rome étaient choisis parmi les hommes d*Rtat les 
plus consommés, rompus à toutes les affaires politiques, 
vieillis dans les rouag^es de la diplomatie, mais encore 
assez fermes pour tenir glorieusement tète aux prétentions 
souvent outrées et au ton souvent plein de violence de 
quelques pontifes. Pendant le seizième siècle, sauf pen- 
dant le temps des colères , des emportements et des fou- 
dres du plus militaire des papes, je veux dire de Jules II, 
les choses de la politique entre Venise et Rome marchè- 
rent encore avec assez de bonheur; mais au dix-septième 
siècle rhorizon se rembrunit singulièrement pour les deux 
États; aussi est-ce l'époque des froissements continuels, 
des interdits, des petites et des grandes chicanes d'Église 
comme des hostilités de cabinet. Tout ce qui rend une 
position difficile et irritante entre deux chefs de famille 
puissants Tun et l'autre, se manifesta presque incessam- 
ment autour du trône de saint Pierre pour la bannière de 
Saint-Marc. En présence de tant de difficultés morales et 
devant une situation aussi tendue, qu'auraient fait des 
diplomates ordinaires et inhabiles? 

Le système de conduite et la manière de voir les choses 
ou d'en rendre compte étaient aussi tout à fait différents à 
Rome. Faible eût été le procédé, bon en France et en 
Espagne, qui consistait généralement à connaître et à dire 
les intentions et les pensées du roi , de la reine , de la reine 
mère , et de deux ou trois secrétaires généraux ou favoris 
d'une influence plus ou moins grave sur les décisions et 
les résolutions souveraines. Quelles autres attentions devait 
avoir, de quels autres engins devait se munir le négocia- 
teur vénitien auprès des pontifes ! Et les cardinaux , tous 
les cardinaux à connaître , à comprendre , à définir, à 
dévoiler! Saisir le côté corruptible des uns, étudier le 
mode de conduite à tenir et d'insinuation à avoir auprès 



LES AMBASSADEURS VÉNITIENS A ROME. 165 

des autres ' ! Et pour les cardinaux papabili, c'est-à-dire 
ceux qui étaient susceptibles d'arriver plus tard à la dignité 
souveraine, besoin n'était-il pas, et besoin capital, de 
savoir les distinguer, les pressentir et se les concilier,- avec 
le déploiement de toutes les ressources d'un génie diplo- 
matique des plus accomplis? Le Pape, au quinzième et au 
seizième siècle , et jusqu'à la moitié du dix-septième , était 
en réalité le souverain duquel les intérêts publics et privés 
du gouvernement de Venise avaient le plus à redouter les 
volontés et les mécontentements. Rarement le souverain 
pontife, comme prince spirituel, conune potentat du monde 
catholique, eut beaucoup à se louer des procédés restrictifs 
de la politique vénitienne à son endroit. Ainsi l'éloigne- 
ment constant du clergé dans les affaires publiques était 
une des lois fondamentales de la République. Bien mieux, 
lorsqu'on devait traiter dans le sénat les affaires de Rome, 
un décret voulait qu'avant de mettre la question à l'ordre 
du jour des discussions, tous les sénateurs connus pour 
être partisans avoués (les nec plus iiltramontains d'aujour- 
d'hui), ou même ceux que des liens de famille attachaient 
à teb cardinaux ou qui avaient des intérêts privés à Rome, 
quittassent l'enceinte du sénat et n'assistassent en aucune 
manière aux discussions. Le registre où ces séances étaient 
consignées portait dans la chancellerie secrète le titre de 
Roma espulsis. Assurément, de telles mesures ne purent 
jamais être prises par le saint-siége pour des galanteries à 

1 Voyez dans les relazioni di Roma les passages désignés par qualità phy^ 
siche e morali dei cardinali, II y a un petit jugement sur chacun très-concis, 
mais bien suffisant. Parle-t-il du fameux cardinal de Pavie, intime de 
Jules II , le voici peint en deux mots : • E il cardinal Castel di Bio (c'était 
son nom), cke pare il più intimo, « gran firancese e nemico nostro; c par- 
lando col Papa dira ona cosa, e il Papa la considéra e fa fbndamento, ■ etc.... 
Le cardinal Castel di Rio, qui parait être le plus intime, est tout entier au 
parti français, il est notre ennemi.... Parlant avec le Pape, s*il vient à 
dire une diose, le pape la considère, il en fait cas.... n 



166 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

son adresse, et on peut aisément imaginer combien la 
mauvaise humeur des pontifes saisissait le moindre prë* 
texte de se manifester. Les ambassadeurs vénitiens avaient 
donc, entre tous les autres représentants des puissances à 
Rome, la position la plus difficile; ils devaient, à force de 
souplesse, d'habileté et d'ingéniosité respectueuses, tem- 
pérer les susceptibilités papales , toujours si grandes et si 
promptes; leurs ménagements et leurs façons d'être de« 
vaient varier à l'infini , car ils devaient en savoir user sans 
pour cela se montrer ni serviles ni arrogants. Que de fois 
la bonhomie la plus admirable et la mieux jouée leur a été 
utile ! Dans leurs relazioni mêmes du seizième siècle j'en 
ai retrouvé des exemples surprenants , tant par les moyens 
d'adresse déployés que par les résultats obtenus. Il n'y a 
donc pas lieu de s'étonner si les plus beaux et les plus 
remarquables monuments écrits de la diplomatie Ténir- 
tienne sont ceux qui ont reçu leurs inspirations des aJRPaires 
romaines et des intrigues redoutables qui entouraient le 
saint-siége. Jamais plus d'éloquence, plus de mouvement, 
plus de force de raisonnement , soutenus dans un ton de 
respect et de dignité les plus grands, que dans telle 
dépêche d'un Gritti et d'un Badoer sous un Paul III et un 
Sixte-Quint, ou d'un Mocenigo et d'un Gontarini sous un 
Paul y et un Urbain VIII. Jamais aussi relazioni plus étu- 
diées , plus réfléchies et mieux nourries que celles qu'il fiit 
donné au sénat d'entendre prononcer par ses ambassa- 
deurs au retour de leurs missions à Rome ! Le Pape était 
de tous les maîtres du monde celui qu'il importait k Venise 
de mieux connaître; il était donc nécessaire de confier le 
soin de son portrait et de sa ressemblance à ceux qui 
étaient alors les plus capables de reproduire ses traits et 
de sonder ses intentions : aussi que d'hommes et que de 
choses furent mis en leur vrai jour dans ces relations réser- 



UN DRAME CHEZ LES BORGIA. 167 

Tées à l'instruction d'un gouvernement dont la curiosité 
politique n'avait pas de repos! Quels détails non-seule- 
ment sur la personne pontificale du souverain au spirituel 
et au temporel , mais encore sur sa ville , sur sa Rome et 
sur ses pompes ! Quels tableaux dans ces écrits des Vénitiens 
il serait facile d'enlever à la confusion des accessoires, 
et de faire briller isolément du clairvoyant éclat des cou- 
leurs qui sont en eux si habilement ménagées et réparties! 
Ne le pouvant ici dans toute l'extension nécessaire , mon- 
trons-en au moins quelques-uns, sans trop nous éloigner 
des limites qui nous sont assignées. 

Ce n'est pas un tableau de la Rome mythologique et 
renaissante de Léon X qui ouvre la série de ces souvenirs 
précieux des diplomates vénitiens, dans le recueil que 
doit à M. Tommaso Gar la collection de Florence : plus 
sombre en est l'aspect ; moins aimable, en effet ^ et moins 
séduisante pour l'imagination est l'histoire des quelques 
années pendant lesquelles Alexandre VI (un Borgia) porta, 
pour l'avilir, là tiare de tant de saints et courageux pon- 
tifes. Francesco Capello prononça sa relazione en 1500; 
Marin Sanuto ne nous en a conservé qu'un sommaire, et 
cependant un fragment de son récit, se rapportant au 
meurtre dû troisième mari de Lucrezia Borgia (fille du 
pape) par son beau-frère , par ce fils et cet homme si cri- 
minels, par ce trop fameux César Borgia, représente bien, 
avec l'énergique sobriété du récit, les étranges drames 
dont Rome (la Rome catholique!) était devenue le théâtre 
sous la domination tragique de cette famille! Je tiens à 
rapporter ici ce passage dans sa saisissante simplicité. 
Sanuto , disposant pour ses Mémoires le résumé de la rela- 
lione qu'il a entendue, s'exprime ainsi : 

tt II existe entre le Roi de Naples et le Pape la plus grande 
inimitié.... L'ambassadeur alors raconta le fait du prince de 



168 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE 

Salerne, duc de Bisceçlia, neveu du roi Frédéric*, et il dit 
comment ce prince fut frappé, à trois heures de la nuit, dans 
le palais, par le duc de Valentinois, son beau -frère, et le 
prince courut vers le Pape, s'écriant : Je suis blessé! et il lui 
dit par qui; et Madonna Lucrezia, fille du Pape et femme du 
prince, se trouvant alors dans la cliambre^de son père, tomba 
évanouie. 

n Mais alors ledit duc de Bisceg^lia (qui se tenait tout près du 
palais de Saint-Pierre, dans la demeure du cardinal de Santa 
Maria in Portico), tout en proie aux soupçons, avait envoyé 
chercher des médecins à Naples, et pendant trente-trois heures 
il resta malade. Le cardinal de Capoue reçut sa confession, et 
sa femme ainsi que sa sœur, femme du prince de Squillace, autre 
fils du Pape, se tenaient auprès de lui et préparaient elles- 
mêmes sa nourriture, tant le prince redoutait qu'un poison vio- 
lent ne lui fut secrètement administré par le duc de Valentinois* 
Et le Pape le faisait (jarder à vue par seize de ses ^ens, tant il 
crai(][nait que le duc son fils ne le tuât. Et quand le Pape le 
visitait, le duc ne pouvait y aller avec lui. Une fois cependant 
le duc dit : Ce qui ne s'est pas fait à diner se fera à souper. Et 
Tambassadeur en ayant une fois parlé avec le Pape, le Pape lui 
répondit : Le duc affirme ne t avoir pas blessé, mais il ajouté 
que, s'il Ceut blessé, le prince teût mérité^ etc. 

n Un jour enfin, c'était le 17 août, le duc entra dans la 
chambre et trouva le prince déjà levé, et il fit sortir sa soeur 
et Madonna Lucrezia, sa femme, et il appela Don Michèle, qui 
étrangla le jeune seig^neur, et la nuit suivante on Tensevelit. 

n Événement bien déplorable : tout Rome en fut ému; mais, 
par peur, on n'osait en parler bien haut, et le duc se prit à 
dire qu'il avait fait tuer le prince parce qu'il craig^nait d'être 
tué par lui, et qu'il en ordonnerait le procès...; Toutefois, 
jamais ce procès ne fut fait; il en fut de même de celui que 
devaient expédier les Florentins contre Paolo Vitelli, qui par- 
lèrent de lui faire le procès après lui avoir taillé la tête ^. » 

^ Don Alphonse d'Aragon, duc de fiisceglia, neveu de Frédéric, roi de 
?(aples, troisième mari de Lucrezia fiorgia. Celui qui l'étrangla, Doi» 
Michèle ou Michelctto, était le fidèle instrument de presque toutes les 
scélératesses de César Borgia. 

3 Relazione di Paolo Capello, 28 septemb. 1500, p. 9. 



Signature du PAPE ALEXANDRE VI ( HODERIGO BORGIA.) 



M<ry^ 



ocïibcv ppccK/ittimu 




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Signature de CESAR BORGIA Duc de VALENTINOIS 
lV;!pres uiu' WW.vv sigm'îf Ainsi a PIKKRK dk MEDICIS. ^ Rome 6 Décembre.) 

sans anirp date. 



pe/îc cilSvintvo iê 






/i'r^s du €iz6fn€/ ^^ Jf. /'A'^Z/llFT de CÛA^CjYSS. 



?.iat. 



ROME ET LE PAPE ALEXANDRE VL 169 

Ne croirait-on pas voir dans ces lignes un de ces som- 
bres scenarii tout taillés dans le terrible par la chaude 
imagination de Shakspeare encore tout ëmue du sujet de 
Richard III ou de tout autre drame à l'endroit d'un tyran? 
Voici une autre page prise à ces mêmes textes , où je trouve 
cette rapide mais poignante peinture de Rome sous César 
Borgia : 

u Une autre fois le duc tua, aux côtés mêmes du Pape, Messer 
Pierrotto, si bien que le sang sauta à la face du pontife, de 
qui Messer Pierrotto était le fiavori. Il tua aussi son frère, le 
duc de Candie, et, tué, il le fit jeter dans le Tibre... et chaque 
jour, dans Rome, il se trouve que la nuit on a tué quatre ou cinq 
seigneurs, évêques, prélats ou autres. C'est à ce point, que Rome 
entière tremble à cause de ce même duc : chacun craignant pour 
sa vie. Madonna Lucrezia, fille du Pape, était d* abord dans les 
bonnes grâces du pontife; c'est une femme sage et libérale; 
mais aujourd'hui le Pape ne l'aime plus autant, et il l'a envoyée 
à Kepi et lui a donné Sermonetta, qui lui a coûté quatre-vingt 
mille ducats; malgré cela, le duc lui a enlevé cette possession, 
disant : Elle est femme y elle ne pourra la garder^, » 

La figure de ce pape espagnol, belle doublure d'un 
Tibère, n'est qu'estompée dans le même sommaire de la 
relation du Vénitien , mais les traits en sont assez marqués 
pour ne pas l'oublier : 

tt Le Pape a soixante-dix ans, mais il rajeunit tous les jours; 
ses soucis et ses inquiétudes n'ont d'autre durée qu une nuit ; 

1 Qa'il me soit permis , à cette seule fin , de prendre date, d'annoncer ici 
que parmi les résultats que j*ai obtenus en dehors de mes recherches dans 
les papiers d*£tat de Venise , les plus intéressants et les plus complets sont 
ceux qui ont rapport à la personne même de Madonna Lucrezia Boi^a et à 
Thistoire politique et intime de la séduisante Cour de Ferrare. Au nombre 
des portefeuilles de ma collection, il en est trois ayant pour titre : Recueil de 
documents inédits recueillis en plusieurs villes et pays d'Italie sur la per^ 
sonne f la famille et le temps de Lucrezia Borgia, fille du pape Alexandre 
et duchesse de Ferrare, Ils sont les apprêts de tout un livre. 



170 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

il est d^une nature peu sérieuse et n'a de pensées que pour ses 
intérêts; son ambition absolue est de foire grands ses enfants; 
d'autres soins , il n'en a pas. Ne daltro ha cura, n 

Tel était l'homme dont le récent autew* d'un beau livre 
écrit à Rome même a dit « qu'il jeta , en ce temps de vive 
lumière qui commençait à éclairer l'humanité , l'ombre la 
plus terrible et la plus sombre sur l'histoire de la papauté 
et de l'Italie * . » 

Cinq ambassades ordinaires et trois extraordinaires ont 
représenté Venise auprès de Jules II , successeur de Pie III, 
ce pape éphémère qui sépare Alexandre de Jules. On sait 
la véhémente nature de ce Jules de la Rovère : ce n'était 
pas un prêtre, c'était un soldat, un homme bâti dans le 
moule d'un Bayard ou d'un Jean-Jacques Trivulzio. « Le 
pasteur, au lieu de paître les agneaux du Christ, jette le 
bâton et tire l'épée; il ne dépouilla pas sa robe d'égUse, et 
cependant il apparut dans une majesté toute guerrière. » 
Les Vénitiens l'ont admirablement compris; longtemps il 
ne fiit pas leur ami et ils eurent à se ressentir de ses 
emportements; néanmoins ils l'ont toujours montré à 
froid, le dépeignant en peu de mots, mais d'une façon 
bien frappante. L'un, Gapello, dit de lui : 

u C'est un pape très-prudent, et nul ne saurait exercer de 
pression sur lui, et il ne prend conseil que de bien peu de 
monde, peut-être même n'en prend-il de personne. » 

L'autre, Domenico Trevisan, dit ailleurs : 

tt Ce pape est avisé et sagace; c'est un vieux routier {è gran 
pradcone)y âgé de soixante-cinq ans; il a une ancienne maladie 
et la goutte, cependant il a bonne mine et fetigue énormément. 
Nul n'a de pouvoir sur lui; il prête l'oreille à tous, mais ne 



^ GregoroTios. Les Tombeaux des papes, Trad. Sabatier. Mickel Lévy. 
Paris. 



PORTRAIT DE JULES IL 171 

fait que ce que bon lui semble; il se montre réservé sur sa 
bouche et sur autre chose, car il a la volonté de vivre avec la 
plus grande modération. » 

A côté de ces procédés de peintre flamand réaliste 
(pour parler le langage du jour), le même ambassadeur, 
par un trait d'éloquence et par une phrase puissante, jette 
au sénat Fidée et la mesure des ambitions ardentes de 
ce grand pape, vrai fondateur, comme Ta dit Thistorien 
Ranke, de l'État de l'Église. 

a Ce pape , dit l'ambassadeur, veut être le maître et seigneur 
du jeu du monde. (// Papa tmol essere il signor e maestro del 
giuoco del mondo. n 

N'est-ce point là l'épigraphe qu'il faudrait à ce beau 
début du livre de Gregorovius sur le tombeau de Jules II? 
• Lorsque Michel-Ange venait de finir à Bologne le moule 
de la statue de bronze de Jules II , ce pape lui demanda si 
cette main levée d'un mouvement violent signifiait béné- 
diction ou anathème. L'artiste avisé lui répondit sur-le- 
champ : Elle apprendra aux Bolonais à être raisonnables. 
Puis il demanda au Pape s'il devait lui mettre un livre 
dans la main gauche. « Non , répondit Jules II , donne-moi 
une épée, car je ne suis pas un théologien. » Son verbe, 
son geste, sa diction rapide, ferme, quoique toujours 
assez majestueuse , sentent le guerrier tout rempli de pas- 
sions ambitieuses. 

' Cl Quand je parlai au pontife de ces concessions , dit le Véni- 
tien dans sa relation de 1510 : u Nous vous donnerons ce que 
vous voulez, me répondit-il, aux conditions cependant que vos 
seigneurs jureront dans mes mains de ne point faire d entreprises 
contre FÉglise. » 

n Lorsqu'il nous vit le 25 mars : Dites à la Seigneurie qu'elle 
se tienne bien avec les pontifes.... n 

Ses opinions sur les autres princes de la chrétienté 



172 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

révèlent le pontife audacieux qui s'estimait au-dessus des 
autres hommes j non pas seulement par la hauteur de sa 
tiare, mais encore par le tempérament de son épée. Il 
faisait fi de presque tous les empereurs ses rivaux , et il 
tenait Maximiiien Empereur pour infantem nudum, un 

enfant nu Il faut suivre le siècle jusqu'à Paul III 

(Farnèse) pour retrouver un pontife de cette véhémence, 
et il faut le poursuivre jusqu'à Sixte- Quint pour recon- 
naître une àme aussi vaillauunent jalouse de la puissance 
temporelle de l'Église, et cependant point encore assez 
pour qu'il fût dit de lui : « // est le seigneur et maure du 
jeu du monde. » 

L'ambassadeur signale ici la reconstruction de la basi- 
lique de Saint-Pierre, grand fait d'art à cette époque, 
sous l'inspiration de Bramante et par ordre de Jules : « Il 
entreprend à nouveau l'église de Saint-Pierre , chose très- 
belle, pour l'œuvre de laquelle il a institué une sorte de 
croisade. Un seul frère de l'ordre de Saint-François lui 
rapporta en une fois vingt-sept mille ducats, résultat d'une 
collecte qu'il avait faite de par le monde. Ainsi, pour cet 
objet. Sa Sainteté touche autant d'argent qu'elle veut. On 
y travaille, mais l'achèvement n'en sera point rapide. Et 
elle a destiné à cette construction une partie des revenus 
de Sainte-Marie de Lorette ^ . » 

Nous voici au temps et au pontificat de Léon X , et dans 
la relazione de Marin Giorgi, je rencontre une de ces 
scènes curieuses assez heureusement et habilement dis- 
posées pour que , si naïve et simple que soit la forme des 
rôles répartis entre de hauts et puissants personnages, il 
n'y en ait point qui ne soit caractéristique et original. 
Jusqu'à présent j'ai peu cité encore de fragments de ce 

' Sommario delta relazione di Borna di DomeDÎco Trevisano. i aprile 
1510. Tome VIII de U collection, p. 30 à 38. 



SlCHlTURI DU CARDINAL DK SaIRT PlERRB AUX Ll£1IS. PLUS TARD JULES 11 PAPE 

D'après une lettre en date du 25 Juillet ll'SB. 




"7^ \\m.-cj^f*^ft^'*^ 



k 

Vrru 



SiQRATUKE DD CARDINAL JEAN de IEDICIS plus tard LEON X PAPE 
D'après une lettre auto|[raphe k PIERRE de MEDIGIS:( De Rome 15 Avril USS. ) 





• ^jA'Tf/Vj 



W ( d/2/i df^rr^trU^ 



Tirm ^tu Caèinet 4/e Af.FJTC/rilFT 4/ê CÛMCJfFS. 



p. iri 



ENTRETIEN DE LÉON X AVEC L'AMBASSADEUR. 173 

genre, m'ëtant peut-être attaché trop exclusivement aux 
textes des portraits. Il s'agit encore d*une de ces relazioni 
qui, sans les précieuses attentions de Marin Sanuto, le 
collecteur infatigable, seraient irréparablement perdues. 
C'est une scène d'un haut intérêt que la suivante : 
c'est un récit piquant, très-vif et très-animé, et que je 
reconunande singulièrement aux peintres d'histoire autant 
qu'aux historiens eux-mêmes. Dans ce double tableau 
de petit ménage et de petit manège politique sur ce grand 
horizon où paraissent le Roi de France, les Suisses, le 
Pape, le contraste est singulier par la simplicité du récit 
et par la grandeur du fait. Au premier abord, n'est-ce 
point simplement un tableau d'intérieur au Vatican? Mais 
qui imaginerait, d'après le procédé flamand de la descrip- 
tion, que la nouvelle dont il s*agit, et qui est ainsi portée 
et donnée au pontife ravi ù son sommeil et contraint de 
s'habiller, aux instances de l'ambassadeur de Venise, est 
la nouvelle de la fameuse victoire de Marignan, ce glo- 
rieux fait d'armes de l'infanterie française dans l'histoire 
de nos guerres : 

« L'ambassadeur se propose de présenter en trois périodes le 
récit de sa mission. La première se rapporte au temps où le Roi 
Très-Chrétien parla de venir en Italie pour recouvrer son duché 
de Milan, et qu'il envoya demander au Pape s'il voulait être 
avec lui et s'il voyait sa venue le cœur content. 

n Notre ambassadeur avait pour instructions de persuader le 
Pape à être avec le Roi Très-Chrétien et avec nous, et pour y 
obéir, il se donna beaucoup de mal, mais sans résultat. 

n Une telle venue ne plaisait point au Pape , et par le moyen 
de l'évéque de Tricarico ' , son envoyé , il lui fit donner la 
réponse, à savoir : qu'il serait bon d'arracher le royaume de 

^ Lonis Canossa , évéqiie de Tricarico , puis de Bayeux. Pour des éclair- 
cissements et des preuves irréfragables sur les vastes ambitions du pape 
Léon, voyez les documents insérés par M. Gar dans l*Appendiz de VAr^ 
chivio storieo^ t. I®', p. 293 et suiv. 



174 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Naples aux Espagnols pour le donner au Magnifique Julien de 
Médicis, son frère, duc de Nemours (lequel mourut depuis et 
était homme de bien). 

» Le Pape se remuait beaucoup dans ce but, car il ne se con- 
tentait pas d'un duché pour son frère; il voulait un royaume, 
et particulièrement celui de Naples. Le Roi Très-Chrétien lui 
aurait bien donné la principauté de Trente et antres terres, 
mais le Pape n'en voulait pas, et ces circonstances amenèrent 
des envoyés du Roi au Saint-Père, Mgr de Solier et Mgr de 
Boissy, etc. Le Pape leur disait : Quand le Roi voudra faire cet 
accord', je serai avec Sa Majesté; et puis il s'en tint là. Le Roi 
Très-Chrétien ayant en quelque sorte la promesse que le Pape, 
s'il ne se déclarait pas son allié, ne lui serait du moins pas 
hostile, résolut d'arriver tout-puissant, et il vint en effet. 

n Le Pape aussitôt fit alliance avec l'Empereur, avec le Roi 
Catholique, avec le Roi d'Angleterre et les Suisses, et se déclara 
ainsi ouvertement opposé, tandis que d'abord il avait paru vou- 
loir être avec les Français et avec nous. Et il envoya comme 
ambassadeur aux Suisses Pévêque de Yeruli pour les soulever, 
et à l'Empereur, Marco Egidio, de l'ordre des Eremitani. 

}> Ce dernier partit avec cinq frères, tous vêtus de noir, sous 
prétexte d'exciter l'Empereur à former une expédition contre 
les infidèles. Mais lorsque l'Empereur les vit dans ce costume 
funèbre : Mon père, dit-il à Marco Egidio, pourquoi êtes-vous 
venu? Vous avez mai fait. Je crois vraiment, à vous voir, que 
vous êtes venu pour faire mes obsèques; quant à entreprendre 
une guerre contre les infidèles, il importe d'abord de réformer 
f Eglise, et nous songerons après à une expédition de ce genre. 
Et ce fut ainsi qu'il le licencia. 

» Le Pape s'allia néanmoins à nos ennemis..., et lorsqu'il dut 
y avoir un engagement avec les Suisses , la plus grande anxiété 
le dévorait; il espérait bien que la victoire serait de leur côté, 
et notre ambassadeur lui disait : Saitit-Père, le Roi Très-Chré- 
tien est là en personne avec f armée la plus belliqueuse et la 
mieux ordonnée; les Suisses sont à pieà et mai armés; je doute 
quils soient vainqueurs, A quoi le Pape répondait : Mais les 
Suisses ne sont-ils pas de vaillants soldats? — Saint-Père, répli- 
quait l'ambassadeur, ne vaudrait-il pas mieux qu* ils fussent contre 
les infidèles? 



ENTRETIEN DE LÉON X AVEC L'AMBASSADEUR. 175 

n Et en effet, vîng^-deux mille succombèrent dans cette ba- 
taille, ainsi que l'écrivit le Roi au cardinal San-Severino. Mais 
tout d'abord la nouvelle était venue à Rome que ces mêmes 
Suisses avaient remporté la victoire; aussitôt feux et réjouis- 
sances furent ordonnés par le cardinal Bibiena ^ et exécutés par 
les Suisses de la garde du Pape et par tous ceux qui nous étaient 
hostiles. Mais survint ensuite l'avis de la défaite; on ne voulut 
pas y croire; les Espagnols faisaient les fenfarons, et le Pape 
hésitait et vacillait entre les deux partis. 

n Arrivèrent les lettres de la Seigneurie. Aussitôt l'ambassa- 
deur, magnifiquement habillé, se rendit chez le Saint-Père, qui 
était encore au lit; il n'avait cependant pas, selon l'usage, prié 
toute sa suite de l'accompagner. Mais qui le voyait passer si 
pompeusement paré à travers les rues de Rome disait : La nou- 
velle est vraie; et quelques-uns de nos prélats et de nos clients 
Tinrent se joindre à lui. Parvenu à la chambre du Pape, il 
trouva Serrapica, le camérier, qui lui dit que le Saint-Père 
dormait encore : ÉveiUez4e; l'autre s'y refusait. Faites ce que 
je vous dis, répliqua l'ambassadeur. 

» Étant donc éveillée, mais à peine entièrement habillée. 
Sa Sainteté sortit de sa chambre, et l'ambassadeur lui montra 
la lettre de la Seigneurie, et l'ayant vue, elle commença à 
croire..., mais surtout lorsqu'elle vit aussi les lettres de Messer 
Marco Dandolo et de Piero Pasqualigo , nos ambassadeurs auprès 
du Roi, et celles du secrétaire Andréa Rosso, que Sa Sainteté 
connaissait. 

n Aussitôt que le pontife avait quitté sa chambre, l'ambassa- 
deur lui avait dit : Père saint ^ Votre Sainteté me donna hier 
une mauvaise nouvelle qui était fausse, moi je lui en donne 
aujourcThui une bonne qui est vraie : les Suisses sont défaits. 
Alors le Pape, ayant lu les lettres, dit : Que sera-tM donc de 
nous et que serort-U de vous? (Quid ergo erit de nobis et quid 
de vobis?) — De nous il ne sera que bien, puisque nous sommes 
avec le Roi Très-Chrétien , répliqua l'envoyé, et Votre Sainteté 
ri aura aucun mal à souffrir. Et là- dessus l'ambassadeur se 
retira pour se diriger ensuite chez le cardinal Santa-Maria in 
Portico et lui donner la nouvelle. Le cardinal y crut aussitôt, 

i Le fameux Bernardo Doyizii da Bibiena. 



176 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

disant : La Seigneurie n'écrit pas de mensonges. Puis vint le 
cardinal Corner, puis Grimani *, qui était à Sainte-Marie du 
Peuple , occupé à prier Dieu pour les morts. 

» Revenu à son palais, Tambassadeur se mit à table avec 
beaucoup de prélats, et ou fit quelques réjouissances; uu ton- 
neau de vin fut ouvert, et on en donna quelques verres à qui 
voulait boire pour le repos de Tâme des morts; mais il n\ eut 
ni plus de fanfares ni plus de feux de joie. Et lorsque, le jour 
diaprés , le Pape , ayant su cela , dit à l'ambassadeur : Vous avez 
donc fait fête? — Père saint, répondit-il, c'est dans le palais 
de Votre Sainteté qu'il y eut fête [autre jour , mais non pas chez 
moi, A quoi le Pape répliqua : Ce ne fut pas moi qui fis fête y 
mais le cardinal Santa Maria in Portico qui a agi sans me 
prévenir. 

n L'ambassadeur enfin raconta comme quoi les Suisses de la 
£^rde du pontife avaient menacé de le tuer, et que pendant 
deux jours il se tint sans aller au palais, et qu'Andréa dei 
Francheschi, son secrétaire, dut faire de même; et le Pape lui 
dit encore : Seigneur ambassadeur (Domine orator), nous ver- 
rons ce que fera le Roi Très-Chrétien; nous nous mettrons dans 
ses mains, lui demandant miséricorde. — Père saint, Votre 
Sainteté non plus que le saint-siége n'aura pas le moindre mal : 
le Roi Très- Chrétien n'est-il pas fils de t Eglise? n 

Léon X avait alors quarante-deux ans. 

u C'est un homme de bien, dit l'ambassadeur, et d'une 
grande libéralité et d'une nature heureuse, mais il ne voudrait 
pas se donner grand' peine. » 

L*ainbition le tourmentait cependant, il voulait avant 
tout rétablissement de sa famille , mais il eut des années 
grosses d'amertumes, ayant vu peu a peu la mort lui 
enlever ceux sur la tête de qui il avait porté des espérances 
toutes royales. L'ambassadeur rappelle, sans la qualifier, 
sa volonté de dépouiller le légitime duc d'Urbin de son 
duché, pour le donner à son propre neveu Lorenzo de 

t Cardinaux yéni tiens en séjour à Rome. 



LÉON X AU TEMPOREL. 177 

Médicis. La scène est touchante de la part de Julien , frère 
du Pape, à son Ht de mort; mais voyez à quel pontife 
temporel nous avons affaire, et demandez-vous si vraiment 
c'est bien le Sauveur des hommes et la sublime et douce 
Victime des péchés du monde qu'il représente : 

« Le Magnifique Julien, qui mourut, était vraiment un dig;ne 
homme, et deux jours avant son trépas il fit appeler le Pape et 
le supplia de ne point vouloir faire de mal au duc d'Urbin ni le 
priver de son duché, puisqu'il avait reçu de sa maison tant de 
marques de bienveillance lorsqu'il avait dû fuir de Florence. 
Julien suppliait le Pape de lui faire cette grâce, et Sa Sainteté 
répondait seulement : « Julien, pense à guérir, » et jamais le 
pontife ne voulut donner «ette promesse au moribond; il ajouta : 
tt Ce n'est point le temps de parler de ces choses. » Et s'il agissait 
ainsi, c'est que, d'un autre côté, Lorenzîno (son autre frère) ne 
cessait de l'exciter à dépouiller le duc de ses États. » 

C'est à ce propos que l'ambassadeur raconte que lorsque 
Léon fiit fait pape, il disait à Julien : 

tt Profitons de la papauté, puisque Dieu nous l'a donnée. 
{Godiamoci il papato^ poîchè Dio ci tha dato). n 

Je crois que là était vraiment sa mission , jouir de la 
papauté dans toutes les aises de l'intelligence et toutes les 
satisfactions du goût : il n'était point politique ; à mon sens 
il était plutôt encore Athénien que catholique : Athènes 
d'abord, Jérusalem ensuite. 

u II est savant, dit M^rco Minîo, qui le vît en 1517, et ami 
des savants; pas mauvais religieux, mais voulant vivre et se 
tenir dans les distractions et les divertissements, particulière- 
ment ceux de la chasse. U va souvent à la Magnana , son palais, 
à cinq milles de Rome, lieu des plus délectables. » 

Il faut lire aussi la relazione de Luigi Gradenigo qui 

était revenu de Rome en 1523, sous Adrien YI, mais qui 

avait négocié et traité pendant dix-huit mois avec le 

12 



178 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

pape Léon. Je trouve çà et là dans s^ pages de piquants 
détails. 

u M. de Lautrec et M. de Lescu avaient dît qu'ils voulaient 
que Toreille du Pape fût le plus grand morceau qui restât de sa 
personne. Pour de tels propos et telles autres causes, le Pape 
avait conçu grande haine contre les Français. » 

Voici ce que je rencontre sur l'emploi de son temps : 

u Le Pape dormait très-tard, et quand il s'éveillait, le pre- 
mier qui avait accès dans sa chambre était Giovan Matteo, secré- 
taire du cardinal de Médicis, auquel il expédiait les af&ires 
importantes; puis entrait le Datario pour questions de bénéfices; 
venaient ensuite les camériers, et il allait à la messe, donnait 
audience, passait à table, puis jouait volontiers à la prime. 
Il faisait jeûne trois fois la semaine, et mangeait une fois le 
jour, à vingt et une heure; le mercredi et le samedi,, il man- 
geait cose quadragesùnali; le vendredi, on ne lui servait que 
des légumes, des fruits et des pâtes, et rien autre chose; il 
disait souvent après avoir bu : u Un grand verre fait bien ré- 
pondre, donnez-m'en un autre. » Son revenu temporel était 
de trois cent mille ducats à Tannée, le spirituel de cent mille, 
et par des arrangements, cent mille et plus. Il était d'une fort 
belle taille, avait la tête fort grosse, mais la plus belle main; 
son geste habituel était de tenir continuelleinent la main sur 
son nez; c'était un causeur admirable : il promettait énormé- 
ment, mais ne tenait guère, n 

Son goût pour les arts, son. infini sentiment du beau, 
s'étendaient à tout. Il avait un culte pour la musique. 
Marin Giorgi l'avait connu en 1517, je lui prends ce trait 
charmant : 

u Le Pape est amant des belles-lettres, savant en humanités 
et en droit canon, et paiwlessus tout excellentissime musicien, 
et quand il chante avec quelqu'un, il lui fait donner cent ducats 
et plus*, n 

1 Eelatione de Marin Gioi^^, p. 56. 



UN CONCLAVE. 179 

A ce pape, courtisan le plus accompli des charmes et 
des grâces du monde d* Apollon, à cet inspiré du bon 
goût, à ce pontife admirateur du beau dans la plus suave 
et la plus majestueuse acception du mot, à cet Italien et à 
ce Médicis succéda au trône pontifical l'homme austère, 
le moine silencieux , Tanti-ApoUon qui régna sous le nom 
d'Adrien VI. De race germanique, il s'appelait Florent 
et était d'Utrecht. Le Vatican charmant et séduisant de 
Léon X et de Raphaël revêtit la bure conune celui qui y 
présidait, mais ce ne fut que pour un an, tant brève fut 
la durée de ce pontificat austère. 

L'élection d'Adrien fut une surprise. Gomme cardinal, 
on le connaissait à peine. Il vivait en Espagne. Le Vénitien 
raconte rapidement les singulières péripéties du conclave 
qui éleva à la tiare ce pontife inattendu et imprévu. Je ne 
passerai point sous silence ce récit curieux , révélateur de 
circonstances aussi profanes que singulières dans cette 
occasion solennelle qui élève sur le trône de la catholicité 
le serviteur des serviteurs de Dieu. 

u Le 27 décembre , jour de Saint-Jean , le conclave fut formé. 
On y lut la bulle du pape Jules qui interdit la création du 
pape par simonie, et on fit prêter aux cardinaux le serment de 
Pobserver. Ce même jour, sur le tard, arrivèrent le cardinal 
Grimani et le cardinal Cibo, et ils prirent place au conclave. 
Tous les cardinaux entrèrent en communication, et ils négo- 
ciaient pour le pontificat sans aucun égard. Les cardinaux réu- 
nis étaient au nombre de trente-huit, dont quinze fevorables au 
cardinal de Médicis et vingt-trois contraires, et sur ces vingt- 
trois, dix-huit voulaient être pape. Le scrutin relevé, le car- 
dinal Grimani ayant reconnu par le résultat des voix qu'il était 
maltraité, sortit du conclave. Farnèse avait vingt-deux voix, et 
les cardinaux Egidio et Colonna ne lui voulurent pas donner 
les leurs; s'ils les avaient données, il était pape. Ce même Far- 
nèse avait promis au Médicis de le maintenir et de le faire plus 
grand que jamais. Alors fiit proposé le cardinal Adrien, qui 

12. 



180 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

était en Espagne, et le Gajetan fit un discours à sa louang^e, 
parlant de sa vie comme ne pouvant être meilleure, si bien 
qu'il les émut tous et qu'ils l'élurent pape. Mais une fois élu, 
les cardinaux tombèrent dans la stupéfaction {rimasero mord) 
pour avoir ainsi élevé à la tiare un homme qu'ils n'avaient 
jamais vu. Et au sortir du conclave de grandes clameurs s'élevè- 
rent contre eux : u Pourquoi n'avez^vous point élu l'un de vous? » 
Et le cardinal de Mantoue répondait : u Vous dites vrai. » Aussi 
écrivit-on sur les maisons : Rome est à louer [Roma est locanda)^ 
car tous croyaient que le Pape tiendrait le siégfe pontifical en 
Espagne*. » 

Et il en fut ainsi pendant neuf mois ; ce fut le temps 
que mit le nouveau pape à venir d'Espagne à Rome. 
C'était du reste un saint homme : jamais élection si mal 
conmiencée n'avait mieux fini. De plus saint et de plus 
raisonnable pontife, et de moins ambitieux, je n'en vois 
point qu'il soit possible de lui comparer pendant tout le 
siècle. Le portrait qu'a donné de lui au sénat le Vénitien 
Luigi Gradenigo dit beaucoup en peu de mots : 

u Ce pape Adrien, dit-il (car il n'a point voulu changer son 
nom), mène une vie exemplaire et pleine de piété. Il dit chaque 
jour ses prières canoniques, il se lève la nuit pour réciter ma- 
tines, puis retourne au lit pour reposer; il se relève à l'au- 
rore et dit sa messe, puis vient aux audiences. U dine et soupe 
sobrement; on assure que pour son repas il ne dépense pas 
même un ducat. Il est homme de bonne et sainte vie, a soixante 
ans et est lent dans ses entreprises. Il procède avec de grandes 
circonspections ; il voit d'un bon œil notre Seigneurie, et montre 
de lui vouloir être ami. C^est un homme versé dans les saintes 
Écritures, parlant peu et il est d'humeur solitaire', n 

A ce pontificat se rattache une relazione sinon des plus 
importantes au point de vue politique , du moins des plus 
intéressantes pour les mœurs, les coutumes, les aspects 

t Retat. Luigi Gradenigo, p. 74. 
. 2 /(/., p. 75. 



AMBASSADE D'OBÉDIENCE A ADRIEN YI. 181 

de Rome à cette époque : je veux parler de la relazione 
des ambassadeurs vénitiens qui allèrent donner l'obé- 
dience au nouveau pontife. Gela se pratiquait à chaque 
élection nouvelle. La cérémonie de l'obédience, c'est-à- 
dire de l'hommage rendu au Saint-Père par la Sérénissime 
République de Venise, était toujours chose de grande 
pompe. Quatre ambassadeurs des plus célèbres et des plus 
dignes de la République étaient élus : leur entrée à Rome , 
le cérémonial de leurs audiences au Vatican, étaient de 
grands spectacles. Dans cette occasion du pontificat 
d'Adrien, Marco Dandolo, Antonio Giustiniano, Luigi 
Mocenigo et Pietro Pesaro , furent les élus du sénat : leur 
relazione mériterait bien l'honneur d'une publication spé- 
ciale, et donnerait lieu aux annotations les plus intéres- 
santes de la part des archéologues et des érudits. Ce n'est 
pas le Pape seulement qu'ils montrent dans sa personne et 
ses qualités au sénat réuni pour entendre leurs impres- 
sions; c'est Rome, c'est la ville avec les vestiges des temps 
où on sacrifiait non pas à Dieu mais aux dieux, c'est la 
ville avec les ruines antiques des Césars et les embellisse- 
ments contemporains du pape artiste Léon; ce sont les 
fêtes, les fortunes, les splendeurs de tels cardinaux somp- 
tueux dont l'opulence contraste singulièrement* avec la 
simplicité du pontife. Voici des chasses avec les meutes et 
les mules du cardinal Corner ', voici les repas somptueux, 
les grandes hospitalités de ces seigneurs richissimes princes 
de l'Église; voici l'audience secrète, la digne figure du 
Pape, sa conversation. C'est une lecture attachante : ils 
disent éloquemment leurs impressions de voyage, ils 
parlent aux sénateurs , on les croirait en famille ; les voilà 
parlant du Cotisée, du Forum,. des objets d'art récemment 

' « Il quale è in grandlssima estîmazione a Roma e molto amato.... 
Tiene ana bellissima corle; fa ud bel trattamento.... ■ ' 



182 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

retrouvés et qui depuis ont acquis une renommée d'in-> 
comparable perfection : ils ne sauraient oublier l'Apollon, 
le Laocoon , la Vénus et les autres chefs-d'œuvre de Tart 
athénien. Ils vont au Belvédère, c'est là que le Pape leur 
donne l'audience de congé; rien ne leur échappe, ils 
redisent la beauté du site, la grandeur de l'aspect; ils 
sont éminemment artistes dans leur récit, et bien qu'ils 
aient été saluer et révérer le moins artiste des pontifes, 
ils s'expriment et parlent comme s'ils avaient été à même 
de respirer ce parfum d'art qui ressortait d'une conversa- 
tion privée avec le Médicis Léon X * . 

Clément VII, qui vint après, rappelle de durs souvenirs : 
le pape prisonnier et la ville saccagée. Pontificat très^ 
affairé : il valait mieux n'être que pape au spirituel comme 
cet Adrien, que pape au temporel comme ce Clément. Le 
temporel lui coûta cher : ce pontificat ne fut en vérité 
qu'une longue amertume; il dura près de huit ans. La 
politique du monde, les grandes passions des grands 
princes ont secoué et agité Clément VII comme peu de 
papes l'avaient été auparavant ou le furent depuis. Il y a 
de longs rapports sur lui et ses affaires : il eut à faire de 
grandes étapes sur le chemin périlleux de la politique où 
combattaient deux vaillantes tètes, François P', Charles- 
Quint. Pour de telles gens, il eût fallu un Jules II, un 
pape lutteur et sanguin , énergique et actif : celui-ci était 
irrésolu. « Tout son plaisir était de parler avec des ingé- 
nieurs et de traiter des matières de courants d'eau. » 
L'ambassadeur en conclut spirituellement qu'il est timide 
dans ses opérations et d'une nature très-froide. 

Voici l'homme à quarante-huit ans : 

« Prudent et sage, mais long à se décider, de là tant de 
1 De la page 77 à la page 120, t. VII de la Collection. 







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CLÉMENT VII. — PAUL III. 183 

préoœupatîons diverses. Il discourt bien, il voit tout; mais il 
n'a point d'initiative. En matière d'État, personne ne peut rien 
sur lui ; il les écoute tous , puis n'en &it qu'à son sens : il est 
juste et il est en Dieu. Il n'a point cet esprit de libéralité parti- 
culier à Léon X, bien que fiaiîsant beaucoup d'aumônes; il est 
d'une grande continence. Il vit économiquement; il ne veut ni 
boufibns ni musiciens, et n'est point chasseur. Depuis qu'il est 
pontife, on ne l'a vu sortir de Rome que deux fois pour aller 
à la Magfnana, villa de Léon X. n 

A ce dernier égard il n'en fut pas toujours ainsi , témoin 
le congrès de Bologne en 1529 et l'entrevue de Marseille 
en 1533. Cinq relazioni sont connues sur son pontificat, 
dont une admirable , et toute de controverse politique due 
à la haute intelligence du doge Niccolô da Ponte, coiver- 
nant la paix de Bologne ' . Les trois autres se rapportent 
aux années 1530, 1531 et 1533 : à cette dernière se rat- 
tachent l'examen et l'appréciation de toutes les circon- 
stances qui ont conduit le Pape à l'entrevue de Marseille 
et au consentement du mariage de Catherine de Médicis 
avec le second fils du roi de France : c'est une page per- 
suasive et qui est toute de notre histoire*. 

Paul III succéda à Clément VII , — un Famèse à un 
Médicis. Le contraste est singulier. Dans le second, l'irré- 
solution, la firoideur, l'abattement; dans le premier, la 
véhémence, l'emportement, la volonté rapide. Avez- vous 
vu le portrait que le mâle pinceau du Titien a fait de la 
figure de ce Famèse? Qui l'a vue ne la peut oublier. Son 
pontificat fut long, ayant duré quinze années; un grand 
fait s'y rattache, le concile. C'était un grand point. 

1 Maneggio tieUa peux di Bologna tra Clémente VII , Carlo Y, la Re* 
pnbblica di Yenezîa e Francesco Sforza. Scrittura originale del doge Niccol6 
da Ponte. De la page 141 à la page 247. Ce mémoire est de toute impor- 
tance, c*est une des belles écritures politiques du seizième siècle. 

> ileAis. Antonio Soriano (1535), p. 306. T. VII. 



184 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Glëment VU n'avait voulu de concile à aucun prix, il le 
redoutait pour lui-même, mais il l'évita par ses procédés 
habituels, Ja temporisation, l'hésitation. Paul III le vou- 
lut aussitôt. A peine eut-il coifFé la tiare , que ce mot sortit 
de sa bouche : Le concile ! D'aucuns disaient que de sa 
part cet empressement n'était qu'une feinte ; d'autres , que 
son instinct pénétrant lui ayant fait redouter une impul- 
sion souveraine étrangère, principalement ceUe de l'Em- 
pereur, il l'avait voulu devancer, libre à lui ensuite de 
déterminer et le lieu et l'époque. Le Vénitien s'étend avec 
une rare habileté sur les motifs qui avaient empêché 
Clément VII de vouloir le concile, et il expose avec l'esprit 
de la plus fine analyse les raisons déterminantes de l'ini- 
tiative de Paul III. Ce ne sont point là des écrits vulgaires, 
mais des pages qui, à mon sens, sont autant de leçons et 
d'enseignements à qui entre par inclination et se maintient 
par le talent plutôt que par la faveur ou le caprice dans 
la carrière diplomatique ' . 

Marco Foscari, ambassadeur en 1526 auprès de 
Clément VII , augurait bien des grandeurs futures du car- 
dinal Farnèse, lorsque, au sujet de Clément, il disait au 
commencement de sa relation : 

u Le Pape ne parle et ne s'entretient de choses d^État avec 
aucun cardinal, si ce n'est quelquefois avec le révérendissime 
Farnèse, lequel est assurément le premier cardinal qui soit, et 
on estime que le Saint-Père venant à mourir, Farnèse serait 
pape. » 

U le fut, en effet, huit ans plus tard; et, sous le nom 
de Paul III, prit la triple couronne. Physionomie d'une 
bien grande et bien profonde originalité, nature emportée, 
mais colère plutôt que bouillante.... 

1 Itelaz. Antonio Suriano, de la page 313 à la page 3Si. T. VII. 



EMPORTEMENT DE PAUL III. 185 

a II est bien vrai, Sérénissime Prince, que la nature de Sa 
Sainteté est toute pleine de colère, et son âge avancé (il a 
soixante-huit ans), loin de la rendre plus calme, semble l'avoir 
accrue au niveau de son autorité et de son pouvoir. Ce pape est 
Romain de naissance, d'un esprit des plus osés; il se promet 
beaucoup, pèse et considère les injures qui lui sont faites, et a 
Tardent désir de faire grands tous ses neveux.... n 

Sous ce point, en effet, il le céda peu à l'ambition per- 
sonnelle de Lëon X pour sa famille. Les relations véni- 
tiennes d'Antonio Surian et de Matteo Dandolo, l'une 
en 1535, l'autre en 1551, le représentent au commence- 
ment et à la fin de son règne : l'une rapporte une scène de 
discussion violente, et l'autre une scène d'aménité cour- 
toise des plus frappantes; j'y renvoie le lecteur curieux de 
voir quel homme il y avait en ce pape, dont le nom de 
iamiUe a joué un si grand rôle dans l'histoire de l'Italie , 
de l'Çspagne et des Pays-Bas. Gomme tout ce qui a trait 
aux sentiments que volontiers j'appellerai démesurés, la 
scène de la mort de Paul III, exposée par le Vénitien, est 
saisissante et magnifique. Ici encore nous sommes dans 
des données qui semblent bâties à plaisir pour le regard 
de Shakspeare. La peinture aussi ne pourrait-elle s'em- 
parer de ce dernier épisode de la vie de Paul III , où , dans 
ses jardins de Monte-Gavallo , sous le poids de ses quatre- 
vingt-trois ans, après quinze années d'un glorieux ponti- 
ficat , le souverain pontife tomba comme frappé de la fou- 
dre?... Et il en fut ainsi : je ne parle pas de la foudre du 
ciel, mais de la foudre de sa propre colère. Ayant compris 
que Parme reviendrait tôt ou tard à l'Empereur, le Saint- 
Père, qui en avait investi son neveu Ottavio, résolut de 
faire rentrer le duché dans le domaine de l'Église, en 
donnant en échange au duc son neveu le duché de Game- 
rino. Mais le révérendissime Famèse, cardinal-neveu, ne 



186 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

voulait pas voir sa maison privée de la possession de 
Parme, et furtivement, à Finsu du pape son oncle et 
patron , il fit partir le duc Ottavio pour arracher la ville 
aux mains de Camille Orsino , qui en était gouverneur et 
qui la gardait au nom de Sa Sainteté, N'ayant pas réussi 
et trouvant partout le dédain pour une telle entreprise , il 
conunença de s'entendre avec l'Empereur par le moyen de 
Don Ferrante. Mais ici où a lieu le dénoùment, je laisse 
parler le Vénitien : 

u Le Saint-Père s'étant aperçu du manège du révérendissime 
Famèse, m'en fit part le jour des Morts, avec l'expression de la 
plus vive amertume. Et le jour d'après , au matin , dans les plus 
mauvaises dispositions, il s'en alla à sa villa de Monte-Gavallo 
pour y chercher un peu de distraction. Là, à propos des choses 
de Parme, Sa Sainteté se prit d^une telle colère contre le révé- 
rendissime Farnèse, qu'il lui arracha des mains son bonnet de 
cardinal et le foula aux pieds. On estime ^généralement que si 
Sa Sainteté eût survécu, elle eût privé le cardinal de toute sa 
bonne grâce et de toutes ses faveurs. Mais un si grand outrage 
de la part des siens, joint à sa grande vieillesse, fiit un dernier 
coup pour le pontife, qui tomba atterré et tarda peu à mourir; 
et on en reconnut bien la cause lorsque, ayant ouvert son corps, 
on trouva dans le cœur trois gouttes de sang congelé qu'on a 
attribuées au grand mouvement de sa colère. » 

Jules III , successeur de Paul III , et Marcel II , succes- 
seur éphémère de Jules III, furent insignifiants. A part 
quelques anecdotes d'une certaine curiosité, il y a peu à 
rappeler d'eux. C'est donc Paul IV (CarafFa)*, après 
Paul III (Famèse), que, en suivant l'ordre du temps, je 
trouve le plus digne d'arrêter l'attention , bien qu'il soit 
fait pour Tefirayer. La véhémence, mais une véhémence 

1 Élu pape la veille de 1* Ascension en i5«(5, dans «a soixante-diz-nea- 
vième année. Le conclaye fut des plus orageux. Ce pontife était de la 
maison CarafTa^ maison napolitaine, mais originaire de Pise, se disant 
commune à la maison Garacciola. 



PAUL IV D'APRÈS NAVAGERO. 187 

que beaucoup d'esprit et de talent faisait quelquefois ou- 
blier, a caractérisé le premier ; le fanatisme et ses ardeurs 
dévorantes ont été le mobile du second. Paul IV et Pie V 
(qui devait sinon succéder à Paul IV, du moins le suivre 
de près) ont été les papes moteurs de l'inquisition romaine. 
Sombre gloire, renommée terrible! Ils n'ont pas été les 
doux pères des chrétiens, ils n'en ont été que les farouches 
tyrans. Les Vénitiens avaient beaucoup connu Paul IV 
chez eux , où une longue période de sa vie s'était écoulée ' ; 
aussi peut-on dire qu'ils mirent un intérêt particulier à le 
voir gouvernant ce vaste monde de la chrétienté. Parmi 
les ambassadeurs qu'ils lui ont envoyés , Bernard Navagero 
fut un des plus recommandables par son esprit et par sa 
prudence. Sa relation est au nombre des plus belles ; jus- 
qu'à présent le recueil des relazioni sur Rome ne nous en 
a point donné de plus complète et de mieux écrite ; nulle 
part encore je n'ai trouvé un portrait de pape plus achevé 
et mieux posé. Par ce passage, que j'emprunte à Navagero, 
voyez comment son intelligence et sa pénétration de diplo- 
mate ont su se diriger auprès de ce pontife , dont on a dit 
que « l'âme pénétrait de l'ardente flamme de sa volonté 
les choses aussi bien que les hommes ! » 

u Une grande prudence, dit-il, beaucoup de dextérité, sont 
nécessaires auprès de Sa Sainteté.... Je me suis efforcé de me 
&ire à cette nature; aussi jamais n'ai-je abordé le pontife avec 
un esprit de négociation résolu à l'avance, mais bien plutôt aî-je 
agi selon les dispositions que je lui reconnaissais ; je me prêtais 
ainsi aux circonstances. Que cela m'ait ou non réussi , c'est à Vos 
Excellentes Seigneuries qu'il appartient d'en juger. » 

Puis, voulant montrer dans ce pontife le juge impla- 
cable et impassible , l'inquisiteur formidable qui place sa 

t II arrira à Venise en 1527, après le sac de Rome, et y résida jiis- 
qa*en 1539. 



188 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

confiance et voit sa force dans cette légende des Écritures : 
Super aspidem et basiliscum ambulabîs, Navagero mentionne 
ce trait de pouvoir sur soi-même, qu'assurément j'admi- 
rerais sans réserve si je n'en trouvais l'inspiration dans les 
sentiments d'un fanatisme d'autant plus terrible qu'il était 
plus raisonné. Parlant donc de l'emploi des jours par ce 
pontife y l'ambassadeur dit : 

« Des trob jours qui sont réservés aux consistoires, le lundi, 
le mercredi et le vendredi , et des deux consacrés à la si^ature , 
qui sont le mardi et le samedi , Sa Sainteté les négflig^e souvent ; 
mais le jour qu'elle a destiné elle-même à l'inquisition , le jeudi , 
nul événement ne pourrait Tempêcher de s'y consacrer. Je me 
rappelle que tout le monde courait aux armes dans Rome lorsque 
vint la nouvelle de la prise d'Agnani , et que chacun était dans 
l'épouvante de perdre la vie et ses biens, et c'était un jeudi, jour 
de l'inquisition; le pontife seul demeura impassible, traitant et 
parlant des choses de cet office comme si les ennemis n'avaient 
pas été aux portes de Rome, et comme si les bruits de la guerre 
n'eussent pas agité la ville, n 

Triste grandeur d'âme, à mon sens, et singulièrement 
manifestée! De qui est-il question? D'un pape, d'un pon- 
tife du souverain et doux Maître , ou d'un juge au criminel 
qui ne peut connaître que deux choses : le crime et le 
châtiment ! 

Avant de dire les quaUtés physiques et intellectuelles 
du pontife, groupées, du reste, avec un savoir-faire qui 
révèle non-seulement un orateur, mais encore un artiste , 
l'ambassadeur donne ce détail : 

« Sa Sainteté naquit en 1477, la veille de Saint*Pierre, et 
comme elle me le dit elle-même un jour que je causais fiaimiliè- 
rement avec elle, le nom de Jean-Pierre lui fut donné, par 
allusion au jour de sa naissance, qui eut lieu entre les fêtes de 
Saint-Jean et de Saint-Pierre; et le duc de Palliano me dit aussi 



PORTRAIT EN PIED DE PAUL IV. 189 

on jonrque la sîg^ora Yittoria, mère du pontife, disait publi- 
quement, quelques jours avant ses couches, qu'elle avait le pape 
dans le corps. 

Quant au portrait en pied du Saint-Père , le voici d'après 
l'ambassadeur : 

« L'année 1555 , la veille de l'Ascension , dans la soixante-dix- 
neuvième année de son âge, il fut élu souverain pontife contre 
l'intention de tous les cardinaux qui redoutaient son caractère et 
à nul desquels jamais il n>avait voulu complaire. Sa nature est 
bilieuse et sèche; il est d'une solennité et d'une grandeur incroya- 
bles dans toutes ses actions, il semble vraiment né pour domi- 
ner : e veramente par nato a signoreggiare, 11 est d'une santé 
vigoureuse et robuste, et lorsqu'il marche, c'est à peine s'il 
touche la terre; son aspect est tout nerfs; dans ses yeux et dans 
tous les mouvements de son corps, il montre une vigueur qui 
surpasse son âge. Deux indispositions le tourmentent quelquefois, 
le flux et le catarrhe; mais le flux lui venant à de certaines 
distances, on peut le regarder comme un inconvénient salutaire; 
et il a coutume de remédier à son catarrhe en mangeant du fro- 
mage de Parmesan. Les qualités intellectuelles du Saint- Père 
répondent k sa complexion physique, car certes elles sont sur- 
prenantes. Il est versé dans toutes les littératures; il parle italien, 
latin , grec et espagnol , et tellement bien , qu'on le dirait né au 
sein d'Athènes ou au milieu de l'Espagne; et ceux qui compren- 
nent ces différentes langues affirment qu'on ne saurait les parler 
mieux. Sa mémoire est si fervente , qu'elle s'étend à tout ce qu'il 
a lu sur toutes choses. Il a dans la tête toute l'Écriture sainte 
ainsi que les interprètes, mais particulièrement saint Thomas. 
Je n'ai jamais entendu plus d'éloquence, et souvent il s'exprime 
si bien que, louant ce qu'autrefois il a blâmé ou blâmant ce 
qu'il a loué, on reconnaît son admirable talent et sa connais- 
sance de toutes choses. Cette belle éloquence et cette aptitude à 
tout connaître, beaucoup de Vos Excellences ont été à même de 
les apprécier pendant les années que le Saint-Père a passées à 
Venise, et ceux d'entre vous qui n'ont pas été à même de les 
constater ont pu en retrouver de fréquents témoignages dans 
mes lettres. Sa vie, par ce qu'on en sait et ce qu'on en voit, est 
pure de toute tache, et toujours elle a été la même. Il est véhé- 



190 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

ment et bouillant dans les négociations ; il ne souffre pas la con- 
tradiction et conserve du ressentiment contre qui a l'audace de 
s'opposer à lui, parce que, en outre de la dig^nité du pontificat 
dont il est revêtu et qu'il dit être assez grande pour mettre à ses 
pieds les rois et les empereurs, il se $ait encore noblement né, 
doué de notions étendues , et si fier d'une existence à laquelle , 
depuis tant d'années, il n'y a rien à reprendre, qu'il estime 
assez peu les cardinaux et tous autres pour ne pas se soucier 
de leurs conseils; aussi chacun juge-t-il que ce qu'il y a de mieux 
à faire, c'est de céder à la parole de Sa Sainteté. Ainsi que je 
l'ai dit, il est véhément et bouillant dans toutes ses actions; 
mais pour ce qui est de l'inquisition, cette véhémence est indi- 
cible : d'où il résulte que la plus g^rande injure lui faire est de 
lui recommander des hommes susceptibles d'être soumis à l'in- 
quisition ; et son esprit a une triste opinion des prindes qui lui 
font de telles recommandations. Bien des fois je me suis étonné 
qu'un pontife qui manifeste une telle ardeur à vouloir punir un 
fauteur d'hérésie , ne paraisse pas plus se préoccuper de villes et 
de provinces entières qui sont bouleversées , et à l'état desquelles 
il pourrait remédier avec les bienfaits de la paix et du repos. » 

L'anabassadeur continue le portrait de ce célèbre pape 
par le récit de son mode de vivre ; et cette seconde partie 
de ses observations sur la personne et la vie privée du 
pontife est loin de le céder en intérêt à la première. Le 
reste de la relazione est tout à la politique : l'ambassa- 
deur expose les causes et les phases de la guerre de 
Paul ly avec le Roi d'Espagne, les dépenses du Saint- 
Siège , les conditions de la paix et les rapports avec les 
autres princes de la chrétienté. Sa politique était pour la 
France, ce fut et c'est chose rare dans les annales de la 
papauté; mais s'il était français, c'était plutôt par raison 
de communauté d'ennemi. 

u Naturellement , dit l'ambassadeur, le Pape abhorrait le nom 
seul de l'Empereur et de la nation espagnole , parce que, en outre 
qu'il se disait bon Italien et qu'il ressentait un infini déplaisir à 
voir que ceux « qui avaient l'habitude de n'être que des cochers 



LA POLITIQUE DE PAUL IV EST POUR LA FRANCE. 191 

n OU des valets d'écurie en Italie prétendaient maintenant com- 
n mander », de nombreux outrages de la part de cette maison 
ont encore aigri son humeur : aussi se montrait-il tout incliné 
aux choses de France, voyant dans cette seule voie le moyen 
d'abaisser la grandeur de la maison d'Autriche. Le hasard des 
temps (toccasione dei tempi) hSx donc que les Français lui -sont 
chers ou qu'au moins il laisse croire qu'ils le lui sont. Je ne crois 
pas, du reste, qu'il aura jamais de la haine pour le Roi de 
France, non pas seulement parce qu'il n'est pas de l'intérêt des 
pontifes de se mettre mal avec cette couronne, mais parce que 
les services particuliers que ce pape a reçus du Roi , en hommes 
et en argent, font qu'il y aura toujours égard : ne peut-on 
d'ailleurs pas dire que le Roi , par complaisance pour le Pape , a 
jeté tout son royaume dans les mains de la fortune et de 
l'aventure? » 

Paul ly mourut en 1559, et dans Rome,' son dernier 
soupir fut le signal du tumulte et de la vengeance. De- 
puis 1555, en effet, date de l'avènement du Garaffa à la 
pourpre , la ville , sous la terrible pression où l'avait tenue 
ce dur vieillard, n'avait pas respiré. EUe employa mal la 
liberté qu^elle en eut; mais que faire avec un peuple qui a 
tous les instincts d'un enfant sans avoir plus de puissance? 
Ce peuple , dans ses fureurs démonstratives , fit beaucoup 
de gestes, cria bien haut, arracha les armes et les em- 
blèmes des Garaffa partout où il les vit, dispersa les cen- 
dres du pape inquisiteur, mutila sa statue et* incendia le 
tribunal où Paul IV, dans une sorte de majesté redou- 
table, avait dit à la torture, au supplice et à la malé- 
diction : « Vous êtes les armes saintes de la sainte 
Église '. » 

' Voyex pour tous ces détails l'importante relazione de Tambassadeur 
Laigi Mocenigo, 1560. Sur le pontificat de Pie IV il y a quatre de ces 
documents à consulter : Belazioni de Luigi Mocenîgo, 1560; — de Giro- 
lamo Soranzo, 1563; — de Giacomo Soranzo, 1565; — de Paolo 
Tiepolo, 1569. 



192 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Son successeur fut Pie IV, et, ainsi que cela s'est ren- 
contre souvent sur le trône de saint Pierre , ce pontife fut 
absolument Topposé de son prédécesseur : mais, bien qu*il 
prit plutôt plaisir aux choses du monde qu'à celles du ciel, 
Rome n'en eut pas moins, autant que sous les papes les 
plus austères, les apparences de la tristesse, de la solitude 
et de l'ascétisme, en raison de l'exemple admirable de 
sagesse et de réserve que donna le cardinal ministre et 
neveu du pontife, saint Charles Borromée? Le Vénitien 
Giacomo Soranzo fait une curieuse peinture de la Rome 
de ce temps : 

« On vit fort petitement à la cour, dit-il , en partie par pau- 
vreté , en partie par suite du bon exemple que donne le cardinal 
Borromeo, car pour ce qui est des choses extérieures, tel prince, 
tel peuple. Le cardinal, dans les mains de qui sont toutes les 
aflBeiires, menant une vie aussi reli{jieuse et aussi retirée que je 
Pai dit et ne se montrant bienfaisant et libéral que pour ceux 
qui lui ressemblent, il n'y a point de cardinal ou de courtisan 
qui puisse espérer aucune grâce s'il ne vit, en réalité ou au 
moins en apparence, selon l'exemple que donne le ministre. De 
là vient la privation de tous plaisirs , du moins en public : on 
ne voit plus de cardinaux masqués , ou à cheval , ou en voiture^ 
se promenant dans Rome avec les dames (ainsi que c'était la 
coutume il n'y a pas encore si lon(jtemps); aujoiud'hui , c'est à 
g^rand'peine si on en voit en voiture, même seuls. Partout ont 
cessé les festins, les jeux, les chasses et tout le faste apparent, 
d'autant plus qu'aucuns la'iques de qualité , tels que parenta ou 
subordonnés des papes , ne vivent plus à la cour, ainsi que cela 
se faisait. Les prêtres vont tous en habit; ainsi d'un seul regard 
jeté sur la foule, on reconnaît quelle réforme il y a dans la vie 
à Rome. De toutes manières, les artisans et les marchands se 
peuvent tous regarder comme déclarés en faillite, car il ne court 
plus le moindre argent. Et comme presque toutes les charges et 
les offices sont remis entre les mains de Milanais avides et rien 
moins que libéraux, il résulte que bien peu de monde se dit 
satisfait de ce pontificat et de son gouvernement » 



PORTRAIT DE PIE V. 193 

' Pie V ' vînt ensuite , et Rome vit encore des jours 
sombres. Paul IV, le fanatique, a trouvé presque son égal 
dans Pie Y, sinon pour la brillante intelligence dont il était 
doué et pour la puissante érudition qvi*il avait acquise , du 
moins pour Tardeur fébrile qu'il mit au redoutable exer- 
cice de l'inquisition. Paul IV avait été k la fois un inqui- 
siteur et presque un homme d'Etat; Pie Y fut uniquement 
un grand inquisiteur. « Il n'a aucune expérience des choses 
d'État, dit de lui Soriano, pour ne les avoir jamais prati- 
quées. ...» Aussi , comme tous les papes qui n'ont pas eu 
les capacités temporelles.de leur dignité, avait-il des pré- 
tentions outrées pour sa puissance spirituelle.... 

a I] voudrait qu'au spirituel comme au temporel, dit Paolo 
Tiepolo, ambassadeur auprès du pontife en 1509, les princes 
tirassent de lui toutes choses; il m'a dit plusieurs fois qu'il croyait 
fermement à l'étendue de son autorité sur tous les États et de 
pouvoir commander en toutes choses comme maître absolu. » 

u Sa Sainteté, dit un autre, est d'un aspect grave, d'une sta- 
ture au-dessous de l'ordinaire, maigre, mais nerveuse et robuste. 
Ses yeux sont petits , mais sa vue est pénétrante ; elle a le nez 
aquilin, signe d'un esprit fier et apte à gouverner; son teint est 
vif, et sa chevelure blanche inspire la vénération. Elle marche 
admirablement, ne redoute pas l'air, mange peu et boit très- 
peu' Sa Sainteté est d'une nature colérique et soudaine, et 

le feu lui monte tout d'un trait au visage au moindre mécon- 
tentement : elle est cependant fiaicile aux audiences et écoute 
tout le monde; elle parle peu et lentement, et hésite souvent à 
trouver le mot propre et significatif comme elle le voudrait. Ce 
pape est d'une vie exemplaire et de mœurs irréprochables , et son 
zèle religieux est des plus grands; il voudrait trouver tout cela 
chez les autres; aussi réprime-t-il les ecclésiastiques avec des 

^ Élu le 7 janvier 1566. Voyez le carleuz parallèle entre Pie IV et 
Pie V, prononcé par Tambassadeur Paolo Tiepolo dans sa relaùone 
(iS mars 1569). 

2 L'ambassadeur ajoute : • Patisce alcune volte dell' orina e vi rimedia 
COD ttsar spesso la cassia e a certi tempi il latte d*aaina.... » 

13 



194 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

réformes et des bulles, et les laïques avec des décrets et dé^ 
avertissements * . . . . 

Grégoire XIII*, qui succéda à Pie V, ne fut qu*uii 
juriste de Bologne, saint homme, mais peu aimable et 
nullement sociable. Giovanni Corraro disait en 1581 : 

u Ce pontificat parait aussi bien long à la cour, en raison de 
la nature si peu séduisante de Sa Sainteté, qui, à l'endroit des 
demandes qu'on lui adresse, est toujours plutôt inclinée au non 
qu'au oui; ce qui faisait dire au cardinal de Trente : Nous avons 
un pape négatif, habemus papam negativum. Gela vient de ce 
que Sa Sainteté étant docteur en lois, elle voit et porte toutes 
choses ad punctum juris; aussi ses refus sont-ils d'autant plus 
désagréables, qu'ils sont faits avec la plus grande sécheresse et 
sans la moindre consolation de paroles courtoises... 

n Ce pape n'a aucune inclination aux afi&ires, aussi n'a-t-il aucun 
plaisir à les traiter et à les examiner, et il abandonne les soucis 
qu'elles donnent et les travaux qu'elles exigent à qui est chaigé 
d'en avoir soin. Il parait être si ami de la paix et du repos, que 
même pour de graves motifs il ne ferait rupture avec qui que 
ce soit... Il répartit le gouvernement des choses ainsi : celles 
de l'Ëglise sont aux mains de deux cardinaux ses neveux, celles 
du temporel et des rapports de la cour avec les princes sont au 
cardinal de Gôme. » 

Son pontificat fut long, mais malheureux. Saint homme, 
mais sans initiative, capable de sévérité, mais non d'ac- 
tion, Grégoire XIII vit Rome et ses États en proie aux 
chefs de bandes qui ont laissé, dans l'histoire de Rome, 
sous son règne , des marques si énergiques de leurs mau- 
vais instincts. Léopold Ranke, dans son Histoire de ta 
papauté, s*étend longuement sur les désordres de Rome à 
cette époque , et personne n'a mieux révélé la faiblesse du 
pontife ni dépeint le malheur de ses derniers jours que 

1 RitraUo di Pio V, de Micbele Soriano. 

3 Élu le 13 mai i57S. Ugo Boncompagno, originaire de Bologne, éuic 
cardinal de Saint-SixCc. 



SIXTE-QUIMT. 195 

dans les deux lignes consacrées à exhumer le dernier sou- 
pir du malheureux souverain : « Le vieux pape, faible et 
dégoûté de la vie, leva les yeux au ciel et s'écria : Tu 
t'éveilleras, Seigneur, et tu auras pitié de Sion! » Exaucée 
fut la prière du vieux et saint pontife; car le Seigneur 
donna la marque de son réveil et de sa pitié pour Sion en 
voulant que Ténergie même et la grandeur succédassent a 
la faiblesse et à la mélancolie : et il en fut ainsi par Tavé- 
nement de Sixte-Quint à la tiare. 

Peu de pontifes, pendant une aussi courte durée de 
règne, ont rempli comme Sixte Y le monde et l'histoire 
de leur nom. Sixte eut les qualités les plus contraires à 
son origine. De la plus petite et la plus obscure naissance, 
il fut grand homme et grand pontife. Sans marques 
d'ambition pendant sa carrière, il porta la pourpre sans 
intrigue : mais, pontife, il eut tous les grands vouloirs 
de la puissance qui a conscience de sa valeur. Son ponti- 
ficat dura cinq ans : pendant la seconde moitié , il lui fut 
donné de participer aux violents orages de la poUtique 
européenne, qui éclatèrent alors de tant de manières 
diverses. Ce fut le temps où le Roi d'Espagne, tourmenté 
par les menées de la Reine d'Angleterre , décida , pour la 
défense de ses États , d'entreprendre cette lutte si sérieuse 
où, pour ainsi dire, en peu d'heures, il perdit la plus flo- 
rissante et la plus imposante armée navale qui jusqu'alors 
ait jamais été formée par un des puissants de ce monde : ce 
fut le temps où le Roi de France fut chassé de Paris par ses 
sujets, où le duc de Savoie osa lui surprendre le marquisat 
de Saluces, auquel le Roi tenait si particulièrement, où ce 
même Roi , pour sauvegarder sa vie , son honneur et celui 
de son royaume , crut devoir consentir à la mort du duc 
et du cardinal de Guise , source de tant de troubles dans 
ce royaume malheureux; le temps enfin où la mort 

13. 



I 

é 



196 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

d'Etienne, roi de Pologne, entraîna la discorde et la 
guerre entre le Boi de Suède et l'archiduc , guerre et dis- 
corde qui ne furent apaisées qu'à grand'peine par l'auto- 
rité du Pontife. Ajoutez les hérésies triomphantes.... Avec 
la plus vive ardeur, avec la passion la plus violente, Sixte- 
Quint fut mêlé à ces vicissitudes. Non-seulement pour les 
affaires mêmes de Rome, si troublées sous Grégoire XIII, 
mais pour celles du monde , un pontife à idées hautes et 
magnifiques, inébranlable dans ses résolutions, homme 
d'action , fait pour la puissance sans la tyrannie , de nature 
robuste, était devenu nécessaire à l'Eglise.... Tel fut 
Sixte-Quint. 

c< Aussi , dit le Vénitien , après avoir montré tout ce qu'il y 
eut d'imprévu dans l'élection de Sixte , qu'un instant on regarda 
comme faite à point par l'Esprit-Saint, il semble que la domi- 
nante Majesté du ciel ait parliciilièremcnt élu ce pontife pour 
remédier à l'oppression des peuples dépendants du Saint-Siège, 
que des brigands, des bandits de grand chemin et des sicaires 
tyrannisaient et imposaient au grand jour depuis de longues 
années ; et lui , avec une sui*prenante célérité , remédia à ce vaste 
désordre, poursuivant, chassant de l'État les scélérats, les ban- 
dits et les criminels. Ainsi le Pontife rappela la justice de son 
long exil , cette justice qui , pour tant de motifs, paraissait n'avoir 
plus aucun abri dans ces contrées, n 

Voici quel était cet homme qui non-seulement a refait 
glorieux le trône des pontifes par les effets d'une brillante 
énergie, mais a mis la ville même, sa Rome, en de nou- 
velles splendeurs par les monuments dont il la dota. 

Il existe deux relations d'ambassadeurs vénitiens sur le 
temps de ce pontificat; l'une est en date de 1586, une 
année après l'avènement de Sixte; l'autre est en date de 
1589, une année avant sa mort. De l'une et l'autre, les 
portraits, les opinions, les volontés, les actes politiques 
du Pape ressortent avec autant d'éclat que de vigueur. 



PORTRAIT DE SIXTE-QLINT. 197 

Il Le Pape est né de parents des plus humbles, jardiniers dans 
un vîlla^^e appelé Grotte a mare sotto Ferma y dans la Marche; 
il ne dédai^e point de rappeler lui-même son origine, se faisant 
un honneur qu*on sache que son seul mérite Ta conduit à la 
toute-puissance. Contre la volonté de son père, il entra, dès 
Tftge de neuf ans, chez les frères mineurs de Montalto, et vécut 
en pauvre moine durant de longues années... On parle encore 
des auspices heureux qui au(pirèrent de sa future grandeur, 
parmi lesquels une vision qu'eut son père avant la naissance de 
ce fils et qu'il raconta à plusieurs. Moi-même je Tai entendu 
rapporter par une personne digne de foi , qui me la communiqua 
dans son propre pays bien avant l'avènement du moine au pon- 
tificat. Les chases se passèrent ainsi : une nuit, son père eut une 
révélation qui l'assura que le premier fils que sa femme mettrait 
au monde serait pape. S'étant donc concerté avec sa femme, il 
la rendit grosse, — tingravido^ — et un fils vint auquel il 
donna le nom de Felice, par allusion à la grande prospérité dont 
il était l'espoir pour son humble maison et pour lui-même. Le 
père ayant fait part de cet événement à quelques gens du pays, 
OD disait du petit en le montrant et en se moquant : Voyez donc 
ce petit bonhomme qui sera pape; voilà celui qui sera' le maître 
du monde, chi sarà padrone del mondo; mais lui, tout tranqnll- 
ment, répondait avec une grande simplicité qu'il en serait ainsi... 

M Le pape Sixte a les vues les plus grandes ; mais il fait pro- 
fession de ne vouloir rien résoudre ni entreprendre avant d'avoir 
les forces nécessaires, proclamant hautement qu'il lui répugne- 
rait d'engager et de compromettre quelqu'un pour l'abandonner 
ensuite; mais, qu'au contraire, il voudrait être le premier à 
prendre l'initiative et mettre au service commun tous les trésors 
de l'Église et sa vie même. C'est un pontife qui n'engagerait pas 
légèrement des querelles avec les princes; pour les éviter, au 
contraire, il a supprimé la congrégation de la juridiction ecclé- 
siastique, ainsi que je l'ai écrit en son temps; il estime pouvoir, 
par cette voie, terminer les affaires avec une bien plus grande 
facilité , ou soutenir avec bien moins d'indignité celles qui seront 
traitées en secret par lui seul. Avec tous il veut être en bonne 
intelligence, donnant les satisfactions possibles, bien que dans 
les cas graves il ne veuille point abandonner sa dignité; tenant 
ponr certain que, de cette manière, il sera plus aimé, plus 



198 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

respecté, plus craint et plus obéi. Dans ses pourparlers, il sait 
être plein d'humanité et de douceur, si bien qu'il ne laisse jamab 
quelqu'un le quitter sans être content au moins de ses paroles... 
Il est vrai de dire que, dans les demandes qu'on lui adresse, il 
ne faut pas faire acte d'importunité; il ne veut pas non plus 
qu'un homme s'imag[ine avoir extorqué une grâce au moyen de 
la force du raisonnement, mais seulement qu'il reconnaisse la 
tenir de sa bienveillance. Bien souvent il se délecte à faire une 
grâce à qui ne l'a point recherchée; il importe même de savoir 
user de prudence et de réserve à lui adresser des demandes; 
pour cette raison seule, ses plus chers en ont eu de repoussées : 
car le Pontife fait profession de se souvenir de tous et de prouver 
sa reconnaissance à qui l'a servi. Il est prompt à s'attendrir jus- 
qu'aux larmes, bien que des plus décidés et des plus sévères 
dans l'exécution de la justice. En somme, avec tous il est des 
plus courtois, pourvu qu'on ne touche point au trésor public, 
auquel il veille admirablement et qu'il s'efforce d'augmenter 
pour la conservation de la grandeur pontificale et pour tous les 
accidents qui pourraient surgir; prêtant pour cela l'oreille à 
beaucoup de propositions qui lui sont faites, tant par des sécu- 
liers que par des ecclésiastiques, pour enrichir le trésor... n 

L'ambassadeur rappelle ensuite son esprit de haute 
charité et ses idées grandioses sur rembellissement de 
Rome , ses projets de constructions et de fondations aussi 
utiles que magnifiques ; puis , faisant un retour sur tout ce 
qu'il vient de dire, l'habile diplomate indique aux séna- 
teurs qui l'écoutent ce qu'il faut faire comme ce qu'il faut 
éviter, pour s'attacher l'intérêt et l'affection du Pontife; 
ce passage révèle surtout le caractère de Sixte. 

a Rassemblant donc, dit-il, quelques-unes des qualités princi- 
pales du Pape, nous pouvons dire que tantôt il est doux, tantôt 
terrible; un jour facile, un autre jour difficile, tantôt resserré 
et parcimonieux, tantôt très-libéral et magnifique; mais en tout 
il n'agit qu'avec prudence avec les particuliers et avec les princes, 
selon les circonstances de temps, de lieu, de personnes. D'où 
l'on peut conclure que si, d'un côté, c'est chose facile de s'ac- 



PORTRAIT DE SIXTE-QUINT. 199 

quérir l'amitié du Pontife, d'un autre côté il ne faut jamais 
manquer aux soins et à l'attention de se la conserver. Celui en 
efiet qui ne procède pas par la voie du plus profond respect et 
de la modestie, celui qui ne manifeste pas l'estimer en toutes 
choses, ainsi qu'il convient à la dig^nité d'un pontife romain; 
celui qui ne fait pas profession de tenir g^nd compte de ses 
bonnes grâces et de ses faveurs, bien facilement s'aliène son 
esprit... 

n Le Pontife sait et fait profession de tant savoir, qu'il n'est 
pas facile à accepter les conseils des autres; il lui semble, en 
efiet, ne pas pouvoir se tromper, vu la sagacité de son esprit, la 
longue pratique qu'il a des affaires et la profondeur de sa science. 
Avec les princes de cette qualité^ si on les loue, on est exposé 
à passer pour flatteur, ou pour dédaigneux si on n'approuve pas 
leurs actions; aussi est-il nécessaire de tenir un juste milieu dans 
les affaires et dans les discours , ne penchant pas plus d'une part 
que d'une autre. . . 

n Sans les continuelles préoccupations , et surtout sans la colère 
qui l'agitent souvent, on pourrait espérer qu'il devrait vivre de 
plus longues années que le pape Grégoire, son prédécesseur; 
mais il apporte aux affaires une telle passion, s'y dévouant ou 
s^affligeant, et la colère est chez lui si bouillante, que quelque- 
fois, en de certains accès, les mains lui tremblent : il faut dire 
cependant qu'elle lui passe très-vite. Gomme sa vie est des plus 
régulières, on pense généralement qu'il vivra longtemps, bien 
qu'il affirme lui-même ne pas avoir de longues années à par- 
courir. » 

Sixte-Quint s*oiiYrait volontiers aux Vénitiens : il aimait 
leur ville, pour y avoir longtemps résidé comme simple 
moine. J'ai vu surtout, par les dépêches de ces mêmes am- 
bassadeurs dont j'étudie les relaziom, par quels paternels 
entretiens il les initiait à ses désirs comme à ses tourments. 
Il leur a beaucoup accordé : rarement la République Séré- 
nissime a plus sincèrement et religieusement révéré un 
pontife : un jour vint, à propos de la France, en raison 
de la sagace et intelligente confiance qu'eut Venise pour 



AUTRE PORTRAIT DE SIXTE-QUINT. 201 

à dire que si Elisabeth devenait catholique, elle deviendrait 
aussi sa fille de prédilection, n 

Giovanni Gritti s'étend sur Tadministration des finances 
par le Pontife même et sur sa conduite dans les affaires. 
Je ne crois pas que jamais Rome ait vu un pape plus 
homme d'État et plus administrateur. Que n'a-t-il fait 
pour Rome! Voyageant dans cette ville aux souvenirs 
grandioses et aux impressions profondes, n'avez-vous pas 
vu son nom et ses armes consacrer les grands et nobles 
ouvrages du pontife? 

Le portrait qu'a laissé Giovanni Gritti, second ambas- 
sadeur de Venise à Sa Sainteté, complète bien par 
quelques traits celui que nous a donné son prédécesseur 
Priuli. 

u Le pape Sixte a maintenant soixante-sept ans; il a la peau 
brune, est d'une stature médiocre, sa barbe est châtain, et sa 
taille (ainsi qu'on l'affirme) est toute couverte de poil. Il a le 
regard sûr, et discerne si bien sans lunettes, qu'à peine entré au 
consistoire, d'un seul coup d'œil jeté rapidement, il sait distin- 
guer qui s'y trouve et observer qui y manque. Sa nature est des 
plus robustes, et il en accroît la vigueur en s'abstenant de toutes 
irrégularités ou d'aliments peu sains; il est d'un naturel em- 
porté et sanguin, aussi arrive-t-il souvent, par des mouvements 
soudains, à toutes les hauteurs de l'indignation : mais il est vrai 
de dire qu'il s'apaise et s'adoucit aisément. Sa mémoire est des 
plus faciles, à ce point qu*il ne lit ou n'entend aucune chose 
qu'il ne la retienne fort aisément. » 

Tel était l'homme qui a rendu au Saint-Siège la grande 
tournure politique dont il lui restait si peu de traces, et 
qui, par les magnificences extérieures qu'il a restituées 
à Rome, en a refait une seconde fois la ville éternelle. 
« L'heureux Félix, puissant, admiré et redouté comme 
pape et monarque, mourut le 27 août 1590, à l'âge de 
soixante-neuf ans. On pourrait presque l'appeler le der- 



202 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

nier pape. » Il y a dans ces paroles de M. Gregorovius un 
grand et solennel éloge. 

Je vois deux relazioni d'ambassadeurs vénitiens — Tune 
de 1595, l'autre de 1598 — sur le pontificat au temps de 
Clément YIII. La première est due à la plume habile et à 
l'esprit philosophique de Paolo Paruta, dont le nom est 
célèbre dans l'histoire des lettres italiennes : on peut dire 
que, pour la belle forme du style et pour le noble tour 
des pensées, Paolo Paruta est de cette école remarquable 
inaugurée par Pietro Bembo. Ainsi que Bembo, Paruta 
fut un des historiographes de la République Sérénissime. 
La relazione de cet ambassadeur émérite est plus qu'un 
rapport, elle est un ouvrage, pensé et écrit avec un soin 
particulier, et les considérations sur la vraie puissance du 
Saint-Siège , au noble et légitime point de vue de l'autorité 
morale , sont des plus élevées et mériteront toujours d'être 
lues et méditées tant par les écrivains philosophes que par 
les historiens. Pour ce qui concerne la France dans ce bel 
écrit sur la papauté en général et sur le rôle politique et 
personnel du pontife Clément, qu'il me suffise de dire que 
ce diplomate de Venise à Rome, Paolo Paruta, fut un 
de ceux dont l'influence fut la plus directe et la mieux 
signalée sur l'esprit et la volonté du Pape dans l'acte de 
l'absolution de Henri IV et dans le fait de la reprise des 
rapports diplomatiques entre la France et Rome. 

Giovanni Dolfin est le dernier qui ait parlé de la cour 
romaine sous Clément VIII; je renvoie à ses pages de 
même qu'à celles de Paruta : Dolfin termine son œuvre 
par une série de petits portraits qu'on pourrait appeler la 
galerie du Sacré Collège à cette époque • il prend à part 
chacun des cardinaux et analyse sa personne, ses opinions 
et son influence, de telle sorte que, pour le très-célèbre 
pontificat suivant , celui de Borghèse (Paul V), lorsqu'on 



L'AMBASSADE DE LEONARDO DONATO. 203 

a lu la relation de Dolfin et qu'on s*est attaché à cette divi- 
sion de son travail , on ne peut pas ne pas bien connaître 
tout le personnel politique et actif de la cour romaine , 
toujours si remplie d'ambitions et d'instincts différents ' . 
Mais outre ces deux ambassades des Vénitiens à Clé- 
ment YIII il en fiit une autre, la première, dont il est 
nécessaire de faire mention , celle communément appelée 
d*obédîence pour honorer le souverain pontife nouvelle- 
ment élu. J'attache d'autant plus de prix à la remémo- 
rer, que c'est par la citation de quelques notes des plus 
curieuses qui s'y rattachent que je fermerai ce long cha- 
pitre sur les pontifes visités par les Vénitiens pendant 
le seizième siècle. On n'a point retrouvé la relazione de 
cette solennelle ambassade de 1592, qui avait à sa tète 
un homme d'État des plus méritants, plus tard doge 
dans des circonstances célèbres par rapport à Rome, je 
veux dire Leonardo Dona. Les archives de cette famille, 
illustre à tant de titres dans les annales de la République 
Sérénissime, sont pleines de registres et de recueils impor- 
tants par les impressions, les mémoires, les notes de chaque 
jour qui s'y trouvent consignés. Je me suis adressé au des- 
cendant actuel de cette brillante lignée des Dona dalle 

^ Le Sacré Collège comptait alors onze cardinaux étrangers à Tltalie : 
quatre Français , parmi lesquels Joyeuse , trois Espagnols , deux Allemands 
et ^eux Bolonais. L'Espagne avait alors, dans le collège, plus d^aflidés, 
plus de clients que jamais. Au reste, pour ne point négliger le côté de 
précision dans l'indication des renseignements, je joins ici les noms des 
cardinaux cités et décrits par l'ambassadeur : Gesualdo, Aragona, Como, 
Alessandrino, Santa Severina, Rusticucci, Simoncello, Joyeuse, Radzivill, 
Deçà, Fiorenza, Salyiati, Verona, Terranova, Gaetano, Pinello, Ascoli, 
Gallo, Sauli, Pallotta, Camerino, Montelbaro, Sfondrato, Giustiniano, 
Cusaoo, Monte, Paravicino, Austria, Mattei, Borromco, Acquaviva, 
Pepoli, Piatti, Sasso, Tarogi, Prinli, Sayello, Bandino, S. Clémente, 
Bof^ghese, Arila, Bianchetti, Baronius, Arrigone, Mantica, Albert d'Au- 
triche, Sforza, Montalto, Colonna, Battori, Famese, Aldobrandino, San 
Giorgio, Cesis, Peretti. 



204 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Rose, et j'ai dû à sa bienveillance <]e pouvoir, par des 
copies précieuses , enrichir mes cartons de documents d'un 
genre tout exceptionneL Les papiers relatifs aux ambas- 
sades de ce même Leonardo Dona sont abondants et 
variés. Telles choses, tels renseignements qu'on cherche- 
rait vainement dans les dépêches et dans les relaxioni de 
cet homme d*État, sont épars dans la longue série de 
feuilles volantes réunies plus tard en groupes qu'on ne 
saurait pouvoir mieux comparer, tant par le fond que par 
la forme , à ces précieux petits manuscrits connus sous la 
désignation intime de carnets de Mazarîn, J'ai donc vu par 
les carnets de Leonardo Dona comment un ambassadeur 
de sa qualité travaillait et se rappelait; j'ai pu observer 
par quels soins imimédiats , par quels moyens de précision 
pour la sûreté des jugements à porter et pour la garantie 
des impressions éprouvées dans un ordre de choses d'une 
poUtique aussi importante, un ambassadeur formait ce que 
je pourrais appeler le canevas de la relazione qu'il devrait 
faire à son gouvernement lors de son retour. Je tiens les 
lignes suivantes non-seulement pour inédites , mais encore 
pour inconnues. Les citer et les publier dans ce Uvre con- 
sacré aux relazioni des Vénitiens, ce n'est point faire acte 
de digression , elles s'y rattachent comme la matière pre- 
mière se rattache à la main-d'œuvre; elles offrent d'ail- 
leurs cet attrait particulier à des impressions spontanément 
consignées; elles sont l'expression soudaine des regards 
pénétrants de l'ambassadeur, et j'estime que c'est pour 
mon livre une bonne fortune que d'avoir à les produire 
comme document entièrement inédit. Ces notes méritent 
une attention minutieuse; elles donnent le secret du pro- 
cédé de ces portraits si ressemJblants que les Vénitiens 
faisaient des princes. Ces deux mots jetés rapidement sur 
une feuille de carnet, ces phrases commencées puis non 



LES CARNETS DE LEONARDO DONATO. 205 

finies, néanmoins significatives ; ces formules tantôt latines, 
tantôt italiennes, g^randioses parfois comme telle de ces 
inscriptions de l'ancienne grande Rome; ces épithètes, 
profondes jusque dans leur familiarité, ne sont-elles point 
toutes comme les couleurs habilement ménagées et pré- 
parées sur la palette par un grand maître? Assurément, 
pour la curiosité et la rareté de la chose, je préfère encore 
avoir retrouvé ces notes éparses plutôt que la relazione 
elle-même. 

L'ambassade dont Leonardo Dona faisait partie n'était 
pas seulement envoyée a Rome pour acte d'obédience et 
d'hommage; elle y allait aussi pour mener à fin une affaire 
délicate qui, en plus d'une circonstance, avait failli sinon 
rompre, au moins aigrir les rapports entre le Pape et 
Venise : c'était la question dite des fuorusciiï, des exilés, 
grands personnages couvent compromis dans la politique ; 
en un mot, c'était une sorte de question d'extradition 
qu'il fallait résoudre. Les ambassadeurs, au nombre de 
quatre, Zaccharia Gontarini, Marino Grimani, Federico 
Sanuto, Leonardo Donato, eurent donc autre chose que 
des compliments à faire à Sa Sainteté, récemment pro- 
mue à la plus haute dignité parmi les hommes de la 
catholicité; ils eurent à négocier, à traiter, à discuter; 
ils virent le Pape au temporel, ils virent, ils connu- 
rent, ils jugèrent Rome comme de hauts esprits et de 
puissantes intelligences pouvaient et devaient la juger. 
Leonardo Donato ainsi que Marino Grimani étaient les 
deux plus élevés en charge; ils étaient procurateurs de 
Saint-^Marc. Le plus expérimenté et le plus capable dans 
le manège politique, c'était Leonardo Donato. Je ne doute 
pas qu'à l'avance il eut été choisi et désigné par ses magni- 
fiques collègues comme devant, en leur nom, écrire et 
prononcer, à leur retour, la relazione de l'ambassade, 



206 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

cette dette au sénat. Observateur, politique, négociateur, 
voici le résultat de plusieurs de ses souvenirs, c'est Tim- 
pression spontanée de ses sentiments sur le souverain , sur 
les ministres, sur les hommes, sur les choses, auprès de 
cette cour de Rome qui toujours pesa tant dans la balance 
des destins du monde : 

SOUVENIRS DE LA COUR DE ROME 

PENDANT LE TEMPS DE MON AMBASSADE AU PAPE CLÉMENT VIII 

1592 ». 

u Le pape Clément, très-«oupçonneux, s*en rapporte à lui- 
même, ne communique chose aucune à aucun des cardinaux. 

^ Ce document étant inédit, même en Italie, je crois deyoir le publier 
ici dans le texte original tel que je Tai copié à Tarchive Donà dalle Rose : 

Mentor ie délia Corte di Romafatti in tempo délia mia ambasceria 

al Papa Clémente Ottavo, 1598. 

« Papa Clémente è sospettosissimo e non communica con alcuno dei 
cardinali cosa alcuna — et si è dimandato, non risponde. Dicono alcuni 
che nel trattar seco , pare che sia sempre armato. 

■ É assai più intelligente di quello che altri credono. Et rimane di far 
alcuna cosa perche la sua intell igcnza fa conoscere che non puo. Mon è 
meno de spirito corragiosissimo come sono stati.... 

> Dicono altri non esser cavallo che corre, ma cortaldo. 

m In consistorio nel suo primo ra^ionamento disse alli cardinali : ■ Hahe" 
bitis me in pastorem, et principem « , laquai parola di principe non fii bene 
udita, perche hora non comunica con essi, fa credere che sua intentione 
fosse in effetto di governar abfolutissimamente, 

» Li nipoti incontrano volentieri li negocii e 8*afïaticano. Il Papa mostra 
d^haverii chari. Stima più Cinthio. % 

> Papa in tutte le mattine si fa dar Scritture per instruirsi e per mos- 
trarsi instrutto nelli congregazioni. 

» Ambasciatorc de Spagna manda a far offitio con qualunque ministre 
del Papa e procura guadagnar tutti. 

» Discorso che Nayarra habbia conferiti le rendite de alcone abbadie a 



LES CARNETS DE LEONÀRDO DONATO. 207 

Interrogé, il ne répond (p.ière. Il en est qui disent que lorsqu'on 
traite avec lui, on le croirait toujours armé, 

» Il est beaucoup plus intelligent que ne le croient certains. 
Si quelquefois il hésite à iaXte telle chose, c'est que son intelli- 
gence lui fait connaître qu'il n'en a pas le pouvoir. Il n'en est 
pas moins d'un esprit plein de courage et de volonté. 

» Certains disent qu'il n'est pas un cheval de course, mais un 
timonier. 

» Au consistoire, lors de son premier raggionamento , il dit 
aux cardinaux : u Habebitis me in pastorem et principem (vous 

foldad. Lo tengono per aCeista perche bnrla li ministri délia reli^one 
calTÎnista. 

» Papa disse a noi haver desiderato altre volte piutosto di essere gentil- 
hnoino venetîano che cardinale , parlando délia inclinatione che ha sempre 
portato alla Repoblica. 

» Disse haver scrltto in Spagna suo desiderio che li valuti d*Italia si 
riducessero a una lega , accioche per tuUo corressero ugualmente. 

» Papa esortato a tener conto délie cose di Franza rispose esse neces- 
sario metter in hilancia quel che sia più dannoso o perder la divotione del 
Re di Spagna overe capitare nell* odio di Franza... et che egli troya che 
prepondera il rispetto de Spagna , perche oltri che non ci è altri che lui che 
oggidi, se si tuoI pane bisogna passar per le sue mani, et vino parimente, 
onde...* 

» Diego servi tor intimo più de tutti gli altri del Papa è accorto et inten- 
dente assai et prende occasioni de far molti servitii. Dorme in caméra et 
alcune Tolte sta 5 et 6 hore continue seco, dice seco Toffitio, dorme doppo 
pranso soprà una sedia in caméra, mentre che il Papa riposa. — Ha fin- 
ora havuto 3,000 scudi d*entrata del Papa. Ha con permissione de Papa 
accettato da ministri de Spagna alcuni guamimenti de damaschi. 

• Papa subito levato si getta inanti un crucifisso et ora et piagne assai. 
— Dice poi il mattutino et spesso nella. consideratione de alcuni verseti de 
psalmi piagne, etc.... Nella celehratione délia messa alcune volte quasi 
sempre piagne et si ri tira poi et purga li occhi quasi nascondidosi. 

9 Con l'acerba trattatione et negotio dei fuorusciti , il Papa e venuto in 
GOgnicione délia Republica e si corne bisogna trattar seco.... > 



a06 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

aurez en moi un pasteur et un prince, un maître). » Mais ce 
mot de principe, de maître, ne fut pas bien entendu, car, ne 
]es prenant point pour confidents ou conseillers, il laisse croire 
que son intention est en efFet de gouverner absolutissimamente. 

n Les neveux du Pontife se mettent volontiers aux affaires et 
prennent quelque peine. Le Pape témoigne de les aimer. Gin* 
thio est celui de qui il fait le plus de cas. 

n Le Pape tous les matins se fait apporter les Écritures pour 
sMnstruire et pour se montrer instruit dans les congrégations. 

n L'ambassadeur J'Espagne envoie faire office auprès de chaque 
employé personnel du Pape, et procure de les gagner tous. 

n Aujourd'hui, on a dit que le Roi de France Navarre a. 
donné les revenus de quelques abbayes ù des officiers de son 
armée. On le tient ici pour athée, parce qu'il se moque môme 
des ministres de la religion calviniste. 

». Le Pape nous dit avoir souhaité autrefois d'être plutôt gen- 
tilhomme vénitien que cardinal, exprimant ainsi l'inclination 
qu'il a toujours eue pour la République. 

n II nous dit aujourd'hui avoir écrit en Espagne le désir qu'il 
avait de réduire à un même module toutes les monnaies ita- 
liennes, afin qu'elles puissent avoir un cours égal et uniforme. 

n Le Pape, exhorté par nous à tenir compte des choses de 
France, répondit qu'il était dans la nécessité de mettre en ba- 
lance ce qu'il y avait de plus périlleux dans ceci : ou perdre 
le dévouement du Roi d'Espagne ou s'attirer la haine de la 
France.... que selon les égards pour l'Espagne doivent l'em- 
porter, par cette raison que non-seulement il n'y a guère de 
grande puissance (protectrice du Saint-Siège) que celle de l'Es- 
pagne, mais que si encore on veut du pain, il faut passer par 
ses mains, et du vin aussi, que donc... 



F 



LES CARNETS DE LEONÀRDO DONATO. 209 

n Dîégo, sen-îteur, intime plus qu^auciin de ceux qui entou- 
rent le Pape, est accessible et tout à fait intell i(jent, il saisit les 
occasions de rendre des aerfices. Il dort dans la chambre, et 
quelquefois se tient cinq à six heures continues avec le Pontife. 
II dit TofBce avec lui, il dort après diner sur une chaise dans 
la chambre, pendant que le Pape repose. Jusqu'à présent, il a 
eu trois mille écus de revenu. Du consentement du Pape, il a 
reçu des ministres d'Espagne quelques belles et considérables 
tentures de damas. 

n Le Pape, aussitôt levé, se jette aux pieds du crucifix, et il 
prie et pleui*e. Il dit ensuite matines, et souvent, dans la médi- 
tation qu'il fait de certains versets des psaumes, on le surprend 
pleurant. Il pleure aussi certaines fois pendant la célébration 
de la messe, et il s'essuie ensuite les yeux, qui sont comme 
obscurcis. 

» Par l'acerbe afBnire des fuorisciti (exilés), le Pape est arrivé 
à connaître la République et de quelle manière il faut traiter 
avec elle.... n 

Un autre feuillet du carnet de l'ambassadeur est plus 
curieux encore h l'égard du Pontife. Ce sont toujours des 
notes plus rapides, mais d'une remarquable signification. 
Est-ce au sortir même d'une audience difficile avec le Pon- 
tife dans le cours de laquelle Sa Sainteté a essayé de tous 
les ressorts de la dissimulation, que l'ambassadeur écrit 
ces deux mots isolément, sur une page où ils font l'effet 
d'une inscription romaine qu'un lettré du temps des Césars 
aurait ironiquement placée au socle du buste de quelque 
grand et imposant perfide : 

SIMULATOR MAXIMUS. 

Comment traduire ces deux mots, qui sont tout un dis- 
cours? Le même jour, l'ambassadeur écrit et formule ce 
jugement sur son carnet ; 

14 



aïO DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

1592. 31 juin à Rome. 

u Mais dans ses opinions, le Pape est très-obstiné et inflexible, 
et tel il était déjà y dit-on, du temps qu'il remplissait les fonctions 
d'auditeur de rote, au point que de lui-même il a dit quelquefois 
qu'il était un animal très-obstiné. On assure qu'il tient cela de 
8on père, qui lui aussi était d'une ténacité sing[u1ière dans ses 
propos et emporté dans ses paroles. On le tient pour Espagnol '. 

n Ambitieux par caractère. 

» Il désire l'équilibre du monde. Il n'aime pas la (pierre. 

» Des pontifes n'ont pas voulu la (juerre sans avoir leurs fins 
personnelles, de donner par exemple des possessions , des États 
à leurs neveux.... Ici, on ne reconnaît point un tel but. « Ils 
ne me connaissent pas. Ils me tiennent pour un homme de 
peu, ceux qui pensent ainsi de moi, » s'écria-t-il un jour. 

1592. 31 giugno in Roma. 

^ Ma nelle sue opinion! è ostinaUMÎmtf et inflexîbiJe, e Cale si dice ancbe 
che era essendo auditore di rota, in tanto chc egli ha alruna volta detto di 
se stesso — che è una bestia ostinatissima. Diccsi che taie qualità si viene 
dal padre, che era anche lui ostinatissimo nelli suoi concetci e nelle parole 
furioso. E tenuto per Spagnuolo. 

Ambitioso di rectitudine . 

Simulator inaxiinus. 

Desidera contrapeso al mondo. Non ama la guerra. 



PontiHci non hanno yoluto guerra senzo fini pnvati di dar stati a nepoti 
— qui pare che non ci sia tal mira. 

Non mi conoscono. Mi hanno per da poco quelli che cosi credono di me. 

Non 8*ottiene coa il farli il cavallier adosso. Più tosto con mostrar di 
temerlo. 



Non è uomo di voglie. Non libérale, non prodi^. 



LES CARNETS DE LEONARDO DONATO. 211 

» Rien ne s'obtient à lui faire le flatteur et le complaisant 
{farii il cavattier adosso), 

n Bien plutôt en lui montrant de le craindre. 

n 11 n'est point homme de désirs et de fantaisies. Ni libéral 
ni prodi^^e. n 

Enfin , et comme pour être encadrée plus tard dans le 
tableau des jugements qu'il portera au sénat, au jour de 
sa relazîone, l'ambassadeur jette au hasard d'une page 
cette remarquable pensée, qui, pour la Rome papale, 
aurait dû être et devrait toujours être la vérité : 

« Rome anciennement par la (pierre se fît grande. Aujour- 
d'hui par la paix seulement Rome peut demeurer dans sa 
grandeur *. n 

Tels étaient les Carnets de Leonardo Donato , l'envoyé 
de Venise au pape Clément Ylll; ils sont une variante 
nouvelle dans l'ensemble des textes que nous recher- 
chons *. 

Beaucoup d'ambassadeurs ont pris leurs notes comme 

^ Roma antiquamente con la {[iierra si fece grande. Hora con la pace 
aolamente rimanc nella sua {;randezza. 

S Le même auteur de ces notes toutes particulières, le même profond obsep- 
▼ateur rerit plus tard encore le pape Clément VIII dans des circonstances 
politiques des plus graves, alors que le Pape se rendit h Ferrare pour prendre 
possession du duché, plut6t par le fait, au nom de Tambition que de la justice. 
Il fallut tonte la feiblesse du duc César d*Este, qui ré^rnait alors, il f:illut les 
embarras où la France était, pour que le Saint-Siège pût agir si librement 
avec cette maison ducale, toujours soutenue jusqu'alors par la politique de 
la France contre Tambition et la convoitise de Rome. Nous n'avons pas la 
relazîone de la seconde ambassade dont Leonardo Donato lit partie , mais 
noot avons les dépèches. 

' Cette ambassade extraordinaire était glorieusement composée : IVlite des 
esprits politiques du gouvernement vénitien était en cfTet représentée par 
G. Soranzo, G. Foscarini, Leonardo Donato et Paolo Paruta. Les dépêches 
sont en date de juin 1598. 

14. 



212 



DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 



Donato, et il convient d'attacher une grande estime à 
la découverte d'écrits de cette nature, révélateurs des 
sentiments éprouvés et des impressions conçues par des 
hommes éminents qui, diplomates, montraient une habi- 
leté singulière, auprès de la cour la plus difficile et la plus 
délicate, dans l'accomplissement des devoirs fondamen- 
taux de tout ambassadeur, devoirs que le langage de la 
politique italienne a si bien définis par ces termes : l'in/en- 
dere et Yavisare, le negoziare et le riferire *. 



^ Liste des ambassadeurs de la République de 
de Rome dont les Relazioni sont 



1500. — Paolo Capello. 
1510. — Paolo Capello. 
1310. — Doinenico Trevisano. 
1517. — M^rino Giorgi. 
1520. — Marco Minio. 
1523. — Luigi Gradenigo. 
1523. — Marco Dandolo. 

— — Antonio Giustinianî. 

— — Luigi Mocenigo. 

— — Pietro Pesaro. 
1526. — Marco Foscari. 
1532. — Marco Foscari. 

1530. — Gasparo Contarini. 

1531. — Antonio Suriano. 
1535. — Antonio Suriano. 



1551. 
1558. 
1560. 
1560. 
1563. 
1565. 
1569. 
1576. 
1578. 
1581. 
1586. 
1589. 
1595. 
1598. 



Venise auprès de la Cour 
connues : 

- Mattco Dandolo. 

- Bernardo Nava^^ero. 

- Melchiorre Michiel. 

- Luigi Mocenigo. 

- Girolamo Soranzo. 

- Giacoroo Soranzo. 

- Paolo Tiepolo. 

- Paolo Tiepolo. 

- Antonio Tiepolo. 

- Giovanni Corraro. 

- Lorcnzo Priuli. 

- Giovanni Gritti. 

- Paolo Panita. 

- Giovanni Dolfin. 



RELATIONS SUR LES ÉTATS OTTOMANS. 213 



CHAPITRE QUATRIÈME. 

Relations sar les Etats ottomans. — Le baïlo Tenitien. — Travail excellent 
du chevalier Vincenzo Lazari snr les ambassades des Vénitiens à la 
Porte Ottomane. — Variété des détails dans les relations sur les pays 
orientaux. — Citations sommaires des particularités contenues dans quel- 
ques relations sur la Porte Ottomane. — Relation de Bernard Navageroy 
ambassadeur en 1553, et de Gostantino Garaoni, ambassadeur en 1673. 
— Sultan Bajazet II, d'après Andréa Gritti. — Sultan SÉlim I"". — 
Sultan Soliman I^^. — Sous son règne, dix-huit ambassades de la Répu- 
blique de Venise. — Portraits. — Marco Minio, deux fois ambassadeur. 
Protocole entre le Grand Seigneur et la République. — La sultane favorite 
Rossane ou Roxelane. — Son autorité. — Occasion singulière qui lui 
valut la faveur. — Mustafa, fils de Soliman. — Le drame de sa fin. — 
Trait caractéristique de la fierté du fils de Soliman , d'après Pietro Bra- 
gadin , baïlo en 1526. — Décadence de la puissance ottomane signalée 
dès 1573 par Marc-Antonio Barbaro. — Noms des ambassadeurs de 
Venise , ordinaires et extraordinaires , dont on a retrouvé des relationi 
nxr les Etats ottomans. 



Les relations sur la Porte Ottomane forment une série 
qui trouve son importance dans la nature même des rap- 
ports existant entre Venise et le Levant pendant le sei- 
zième siècle. Souvent ennemies, toujours rivales, la puis- 
sance de Venise et celle du Turc avaient des intérêts trop 
communs pour ne pas être souvent divisées. De tout temps, 
du moins depuis son installation à Gonstantinople ', l'em- 

^ Les traces de documents originaux concernant les Turcs proprement 
dits et leurs attaques contre l'empire grec remontent au quatorzième siècle 
dans les archives de Venise. Il faut lire une dépêche en dialecte vénitien 
du 16 mars 1355, de Matteo Venier : ■ Qnesto imperio (parlant de l'em- 
pire grec et de sa décadence insigne) è a mala condizione, e quanto al vero, 
è a grande estremitade, si per causa dei Turchi che i da molestia grande 
e da ttttte parti, si etiamdio per lo segnior et rezimento che i a... la uni- 
versitade vorria la signoria dei Latini : a dir lo vero i o» po star co&i per 
cosa dei mundo, ma i xe tanto cativi et ostinadi de malicia , che de lor no 
se po creder altro che qnello che se ve. » Voyez Storia documentata, 
Romanin, t. IV, p. t3t. 

Les textes appartenant au quinzième siècle et précédant graduellement 



214 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

pire du Sultan fut Yennemi-né de la République Sérénis- 
sime. Sur mer, ce fut cette République qui, par l'active 
surveillance et la valeur alors incomparable de ses flottes, 
arrêta et fatigua la fougue souvent dangereuse et trop sou- 
vent victorieuse de ces peuples nouveaux venus et établis 
à l'un des flancs de l'Europe. Il était donc naturel que le 
siège diplomatique auprès de cette cour fût un des plus' 
difficiles à occuper : le nombre des nationaux, l'activité 
commerciale, le voisinage des frontières, une multitude 
de ces petits événements inévitables entre deux pays limi- 
trophes dont le mode de gouvernement de l'un est le con- 
traire absolu de l'autre, le but simultané enfin de certaines 
conquêtes, tout était fait pour que l'envoyé de Venise à 
Gonstantinople eût des instructions et des façons de traiter 
différentes de celles des envoyés aux autres cours. Il fal- 
lait donc manifester une prudence singulière, et le mode 
d'agir selon les convenances spéciales de la cour turque 
ne pouvait appartenir qu'à ceux qui avaient déjà acquis, 
soit par les voyages , soit par l'étude , une bonne et expé- 

le fait immense de Toccupation de Gonstantinople par le Turc, sont répartis 
dans les Registri Sécréta senato, t. X, XI, XV*, XVII, XV III, XIX, et 
les Commemoriali XII, XIII, XIV. hes curieux doivent aussi consulter 
Tintéressante publication de M. Henri Cornet, « Giornale deU* assedio di 
Costantinopoli n ^ faite d'après l'autographe de Pïicolô Barbara, qui est à la 
bibliothèque de Saint-Marc. Ce Barbaro avait été le témoin oculaire des 
faits qu'il a décrits. 

Après la conquête de Gonstantinople, il y eut des envois réciproques d'am- 
bassadeurs. Bartol. Marcello fut élu pour traiter de la paix. Aeg, Sécréta , 
t. XIX. Ce traité, publié imparfaitement par Marin, t. VII, p. 283, est 
reproduit entièrement par Romanin. Af^endices du t. IV, Storià docu~ 
mentata^ p. 528. 

Pour tous les faits qui ont agité ensuite la politique des Sultans et celle 
du gouvernement de Venise jusqu'à l'avénement de Bajazet II, il faut con- 
tinuer à répartir Ifls recherches entre les Registri Sécréta et les Commemty 
riali. La prise de Négrepont par les Turcs est fort détaillée. Sur les forces 
imposantes du Turc (forces maritimes), il importe de lire une intéres- 
sante lettre de Girolamo Longo , révélée par les Annali di Malipiero dani 
VArchivio storico italiano. 



LE BAÏLO VÉNITIEN A GONSTANTINOPLE. 215 

rimentale notion des mœurs politiques, commerciales et 
privées de ce pays singulier. 

Une désignation spéciale était même appropriée à ren- 
voyé ordinaire de la République au Grand Seigneur; on 
rappelait le baïlo, bajutus, vocable dont la signification 
primitive de pédagogue et tuteur arriva à celle de protec- 
teur des personnes et des biens des nationaux en pays 
étranger ^ Mais en dehors des baïU, qui étaient de véri- 
tables ambassadeurs ordinaires, il y avait souvent des am- 
bassadeurs extraordinaires dont l'envoi était occasionné 
par des événements tels qu'un traité de paix, une succes- 
sion au trône, la circoncision du jeune prince, une vic- 
toire signalée. Aux uns et aux autres incombait nécessai- 
rement le devoir de la relazione, à leur retour à Venise. 
De 1507 à 1598, Venise fut représentée auprès des Sultans 
par trente-trois baïlî, et de 1502 à 1595, elle eut vingt- 
sept fois l'occasion de procéder à l'élection d'ambassades 
extraordinaires. De ces séries de missions il nous est resté 
trente et une relations, qui, jointes à quelques documents 
particuliers à la Perse, forment la matière des trois volumes 
consacrés aux choses et aux souverains de la Porte Otto- 
mane pendant le seizième siècle. Connaissant déjà com* 
ment les Vénitiens savaient voir et redire , il est naturel 
d'estimer ces séries d'enseignemeats comme un des pré- 
cieux trésors que puissent ouvrir les observateurs des 
choses de l'Orient, et en particulier les historiens de cet 
empire étrange, qui, après avoir pendant un instant in- 
quiété l'Europe, n'a fait que déchoir, et a reculé mora- 
lement jusqu'aux limites extrêmes de l'avilissement, en 
vertu de cette loi profonde qui veut que la fougue et la 

^ Voyez la troisième série du Recueil Albert; le Yolume III, dû aux soins 
et aux recherches du chevalier Vincenzo Lazari. Voyez surtout le chapitre : 
Cenni intomo aile legazioni venele alla Porta Ottomana, 



216 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

violence sans autres appuis qu'elles-mêmes dans le gou- 
vernement des hommes , ne puissent entraîner avec elles 
cette condition sans laquelle il n*y a point de perfection- 
nement possible, je veux dire la durée. 

M. Yincenzo Lazari a Fait pour le troisième volume de 
la série ottomane des relazioni ce que M. Tommaso Gar 
avait fait pour le premier de la série romaine. Son intelli- 
gente érudition a donné des éclaircissements presque indis- 
pensables; elle a recueilli dans les inépuisables Diarii de 
Marin Sanuto les débris de relations oubliées , en sorte 
que réellement on ne peut signaler que de faibles inter- 
ruptions dans la filière de ces textes sur les six Sultans qui, 
depuis Bajazet'II jusqu'à Mahomet III, ont occupé le trône 
de Constantinople entre 1480 et 1603. La notice dont 
M. Lazari a fait précéder le volume qui lui a été confié est 
pleine de faits curieux et mentionne tout un ordre de 
choses intéressantes relatives aux légations vénitiennes à 
la Porte Ottomane. Le mode d'élection, l'usage de la corn- 
missione, la forme et le luxe des Lettere Credenziali pour 
le Sultan et le grand vizir, le détail de ces quantités de 
cadeaux ' distribués aux plus grands et aux plus petits dans 
la foule vénale de cette cour insatiable, la solde ordinaire 
de l'ambassadeur, les honneurs qui présidaient à son 
départ de Venise sur les vaisseaux de la Seigneurie, sa 
route pour Constantinople, le cérémonial et la pompe 
tout ottomans de son entrée et de son audience, son insial- 

^ « Les présents que les ambassadeurs emportaient ainsi avec eux à 
Constantinople consistaient (généralement en étoffes et tissus d*or et de 
sole, en velours, en pièces de drap pourpre, en aident travaillé, en vau- 
tours et oiseaux de chasse , en petits chiens alora de mode , en sucreries de 
tout genre, en cires de luxe, en jeux et en toutes sortes de minuterie, 
menues galanteries. » Voyez Lazari, Cenni intorno aile leyaxioni, p. xv. 
— J'ai dans Tun des portefeuilles de ma collection plusieurs listes de ces 
cadeaux, avec des notes sur le prix qu*ik coûtaient et l'indication des noms 
des personnages auxquels ils étaient destinés. 



MATIERES D'UNE RELATION SUR L'EMPIRE TURC. 217 

lation, sa maison , tels sont les détails que le savant numis- 
mate, M. Lazari, a réunis et groupés fort heureusement, de 
manière à mettre le lecteur au fait de ce monde oriental, 
toujours exceptionnel et bizarre; que vous le cherchiez 
soit dans ses coutumes politiques, soit dans ses coi^tumes 
sociales. 

La variété est le caractère distinctif des relazioni sur la 
cour ottomane; ce n*est plus ce procédé régulier, ce moule 
invariable dans lequel sont faites les relazioni sur les autres . 
pays. Les usages y ont une grande part; la description des 
contrées, le tableau de quelques villes, du Caire, d'Alep 
entre autres, souvent de Constantinople, donnent un mou- 
vement au récit qui repose en quelque sorte d'une trop 
fréquente uniformité. L'un décrit les palais du Grand Sei- 
gneur, l'autre parle de ce qu'il a appris sur la qualité de ses 
favorites; ailleurs ce sont des considérations sur le com- 
merce des Francs, ici toutes les ressources de l'Orient, là et 
partout des portraits non-seulement des Sultans, mais des 
grands vizirs, des pachas et des beys, avec la faveur des- 
quels il était nécessaire de compter. Je ne puis ni ne veux 
m'étendre sur les textes consacrés à ce monde oriental 
dans la mesure que j'ai donnée aux récits particuliers à la 
cour dé Rome : l'intérêt d'ailleurs est plus restreint et 
l'étude est plus spéciale. Mais il me semble que j'aurai 
satisfait au devoir de ma mission d'éclaireur en signalant, 
par la citation de quelques sommaires d'abord et par la 
traduction de quelques portraits ensuite, le caractère véri- 
table des relazioni sur l'empire du Croissant; une telle 
énumération étant bien faite pour donner une juste idée 
de la moisson d'enseignements dont pourra s'enrichir un 
curieux sur ces lointains pays. Je prends, entre toutes, 
deux de ces relations; l'une au temps de la pleine puis- 
sance de Soliman , l'autre au lendemain de la bataille de 



218 



DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 



Lépante, alors que les rapports diplomatiques allaient se 
renouer entre Venise et Sélim II. 



Relation de Bernard Navagero, 
1553. 

Étendue et limites de Tempire. 

Bevenus et dépenses. 

Administration et forces. 

Des sérails et des palais du Grand 
Seigneur. 

Des janissaires. 

Une armée turque en campagne. 

Des forces navales. 

Qualités physiques et morales de 
Soliman. 

Ses femmes favorites. 

Ses fils. 

Du fils Mustafa particulièrement. 

La Sultane et son rôle. 

De Tesprit de Soliman à Tégard des 
princes. 

Des pachas - vizirs , et particulière- 
ment de Rustan. 

Des audiences d|i Sultan et du grand 
vizir. 

Nouveaux détails sur Rustaii. 

Du commerce des Francs à Gonstan- 
tinople. 

Des drogmans. 



Relation de Costanxino Garxoni, 
1573. 

Motifs de Tambassade. 
Description du voyage. 
Difficultés survenues pour Taudience 

de réception. 
Récit de Taudience solennelle. 
Le corsaire Michiali. 
Le carême. — La Pâque des Turcs. 
Difficultés pour la conclusion de la 

paix. 
Description de Ginstantinople. 
Le sérail. 

Usages et coutumes. 
Le sultan Sélim. 
D*Ach met-Pacha, son favori. 
Dtt grand vizir Mehemet. 
De Piali- Pacha. 
De Tal-Pacha. 
De Mustafa-Pacha. 
Armées de terre. — Armées de mer. 
Recettes et dépenses. 
Description générale de l'empire. 
Audience publique du Sultan et du 

grand vizir. 
Considérations générales sur les forces 

et la stabilité de Tempire. 



Si nous avons vu les portraits des Pontifes traités de 
main de maître par un Matteo Dandolo , un Gapello ou un 
Navagero, nous en trouverons d'une qualité semblable 
pour les Sultans d'après un Andréa Gritti, un Alvise Moce- 
nigo ou un Giovanni Moro. Les figures ' si caractéristiques, 

^ Il faut beaucoup regretter Tabsence des dépèches et des rapports sur 
Mahomet II, ce grand guerrier de l'Orient qui fit l'étonnement de son 
siècle. Ce fut lui qui demanda à la République de Venise de lui choisir un 
peintre habile pour faire son portrait. La République lui envoya Gentile 
Bellini , le peintre le plus célèbre à cette époque. Une anecdote horrible se 



SULTAN BAJAZET IL 219 

fières encore , altérées de puissance , d'un Bajazet II , d*un 
Sélim V ou d'un Soliman, se prêtaient bien au style éner- 
gique, concis et rapide des Vénitiens de la première moitié 
du seizième siècle. Je rapporterai ici quelques traits de 
ces fibres impériales, dont le souvenir grandiose sera 
toujours émouvant dans l'histoire du Turc au temps où il 
était capable de quelque chose. 

Andréa Gritti parle-t-il de Bajazet II en 1503? telles 
sont ses paroles : 

tt En 1481, Bajazet fiit salué empereur, et depuis qu'il est à 
cette hauteur jusqu'à présent qu'il est âgé de soîxant^inq ans, 
vingt-deux années se sont écoulées. Il est de stature plutôt grande 
que moyenne; il a le teint olivâtre^ avec des regards qui révè- 
lent un esprit assiégé de soucis et de préoccupations; il est 

rattache au Sultan et au peintre pendant le séjour de ce dernier à Gonstan- 
tinople. J*ai chvrclié partout dans les Diarii et les Cronachc de Tépoque 
une trace quelconque de cette sauYa|[e action. Je dois dire que je n'ai rien 
trooTe. Le comte Léon de Laborde raconte ainsi le fait dans son curieux 
ouvrage de la Renaissance des arts s « Mohammed , le chef des Ottomans 
et le représentant du Prophète, voulait qu'on lui amenât le meilleur peintre 
de la République, afin d'avoir le portrait fidèle de sa personne, de sa 
famille et de sa cour. La République prit ce désir très au sérieux , car elle 
choisit entre les deux fils de Jacob Bellini, non pas sans doute le plus 
grand artiste, mais le talent le plus consciencieux, le plus fidèle, le peintre 
enfin le plus capable de rendre au Sultan le Sultan lui-même. On sait com- 
ment Gentlle Bellini s'acquitta de sa mission ; je ne prendrai dans sa bio- 
graphie qu'une anecdote. Il peignait la décollation de saint Jean-Baptiste à 
Constantinople , en 1480, sous les yeux du Sultan. Mohammed admirait, 
mais il remarque que le peintre a imprimé aux chairs du cou le laisseivaller 
de Kl mort; il conteste l'exactitude de ce détail. Le peintre ne se rend pas 
i ses raisons et maintient qu'il a bien observé et fidèlement rendu. Le 
farouche Sultan s'impatiente ; il se croit artiste aussi en ce genre ; il tire son 
grand sabre. Vous croyez que c'en est fait de Gentlle Bellini, rassurez-vous : 
on amène un esclave, Mohammed lui coupe proprement la tète, et prouve 
au peintre de la République qu'il n'a pas remarque cette vive et subite 
contraction qu'éprouvent les chairs au passage de l'instrument tranchant. • 
(La Henaissance des arts à la cour de France, Études sur le seizième siècle, 
par le comte de Laborde, membre de l'Institut ; 1. 1<^^, p. 63. Paris, librairie 
de Potier, 1850.) Cet ouvrage est devenu rarissime, n'ayant été tiré qu'à 
cent trente-quatre exemplaires. 



222 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIEiNNE. 

ministres turcs sur les forces des États voisins, sur la qua- 
lité des rapports entre le Roi de France et l'Empereur, sur 
la distance de Venise à Rome , sur les forces du Pape , on 
se croirait à une scène plaisante; et cependant ce procédé 
de naïveté peint à merveille et les intentions et les ambi- 
tions ' . Minio assista en effet aux premières impressions 
qui agitèrent Soliman au reçu de la puissance. Il y avait 
peu de temps qu'il avait pris Belgrade, place redoutable, 
et cette victoire l'avait mis dans l'espérance de pouvoir 
mener à fin toute grande entreprise. Soliman avait alors 
vingt-neuf ans. 

ce II est d'un naturel emporté, et autant que j'ai pu voir lorsque 
je suis allé lui baiser les mains, il est brun de couleur et a le 
teint pâle, les yeux enfoncés; il porte un tolopcm qui lui vient 
jusqu'aux yeux et qui lui donne un air sombre... *. » 

Bragadin, qui le connut trois ans plus tard, le dépeint : 

u Agé de trente-deux ans, pâle, blême, le nez aquilin, maigre, 
le cou allongé, d'une complexion faible, bien que la main forte, 
il passe pour n'avoir point d'égal au tir de l'arc. D'un naturel 
facile aux voluptés, libéral, superbe, un jour emporté, un jour 
tout humble. Sa mère vit dans Je sérail, femme très-belle, de 
quarante-huit ans, à laquelle il porte le plus grand res|)ect; il 
a quatre fils jusqu'à présent; le premier est Mustafa, âgé de 
neuf ans, d'une mère monténégrine; elle se tient au sérail avec 
son fils, et c'est maintenant tout son plaisir, le Sultan ne dor- 
mant plus avec elle {e il signor non s'impaccia pià con lei); 
trois autres fils sont de cette autre femme de nation russe, 
jeune, pas très-belle, mais des plus gracieuses et petite {me- 
nuetta); c'est à elle qu'il donne tout son amour', et il lui a Suit 
faire des vêtements ornés de joyaux pour une somme de plus 
de cent mille ducats *. n 

^ Voir Beiaz, Marco Minio. 1522, C. IX de la collection, p. 75, 76, 77. 
^ Dans le texte la tonrnare tonte vénitienne de ce langage est char- 
mante : « Alla quale vuol tutto il suo heu. n 

3 Voir Relaz, Pietro Bragadin, 1526, p. 101, 102. 



l 



SULTAN SOLIMAN LE GRAND. 223 

Marco Minio revit le Grand Seigneur en 1527; il était 
allë lui adresser les compliments de la République Sérénis- 
sîme sur ses victoires en Hongrie ' . Je trouve ces quelques 
lignes rapportées entre autres par Marin Sanuto, qui avait 
entendu Minio faire sa relation : 

M II nous dit être allé en la présence du Grand Seigneur pour 
lai remettre sa commissione , l'avoir trouvé asjsis sur un feuteuil 
d'or.... Le Grand Seigneur ne répondit rien, car on a établi 
cette étiquette qu'aucun ambassadeur ne parle pas plus que le 
souverain; on lui baise seulement la main, et puis les pachas 
vous expédient. Il dit : u Ce Grand Seigneur est un homme 
juste, n II l'a traité de sage (chiamato Jtlosofo) ^ il sait bien sa 

t Un document fort original sur les formules épistolaires du Sultan k 
Tadresse de la République de Venise trouve ici sa place, puisqu'il est per- 
sonnel à l'ambassadeur Marco Minio : je veux parler de la réponse de Sultan 
Soiiman aux lettres de créance que lui avait présentées Marco Minio au 
nom du Doge André Gritti. Ce protocole singulier, que je traduis aussi 
fidèlement que possible, me semble bien prouver que la modestie était 
pour peu de chose dans Técrin des vertus du Grand Seigneur. 

• SoUman-Scbab , fils de Sélim, Empereur, victorieux toujours. Par la 
bienveillance divine et par la grâce de Mahomet le Prophète et la faveur 
de ses quatre Amis et le reste de ses Compagnons, etc.. Moi, Empereur des 
Empereurs et Roi couronné, entre tous les hommes qui sont à la surface de 
la terre. Ombre de Dieu ayant pouvoir sur les deux Terres fermes. Empe- 
reur de la mer Blanche et de la mer Noire et de la Romanie et de TAna- 
Colie et du pays de Grèce et de la Caramanie et de Dulcadîr et du Diarbekir 
et du Dimaizam et de Damas et d'Alep et du Caire et de la Sacro-sainte 
Jérusalem et de la Sublime Mecque et de la Vénérée Médine et de Zide et 
de Gemen et de tant d'autres pays, Sultan Soliman-Schah , Empereur, fils 
de Sultan Sélim-Schah, Empereur : 

a Toi, André, qui es doge de Venise, tu m*as envoyé ton serviteur Marco 
Minio, l'ambassadeur auprès de ma noble Porte , qui est le siège de la feli* 
cité, comme Test eu effet l'Orient, et est reconnue telle par Dieu même, 
pour échanger tes compliments avec Ma Majesté au sujet de la victoire» 
selon la perfection des intentions sincères et de la fidèle bienveillance que 
tu ressens pour Mon Heureuse Majesté : Cet ambassadeur est venu, et s'étant 
présenté, il a satisfait à toutes les convenances de son ambassade, et ayant 
résidé auprès de Ma Majesté , avec ma bonne pern^ission il se retire : et ce, 
pour que tu en aies connaissance. 

■ Écrite le 16 de la lune Sciaban , de la fuite du Prophète 933 , donnée 
en la ville de Constantinople. i» 



224 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

loi. L^ambassadeur dit encore que notre nation est aussi bien 
vue que possible, que même pendant les nuits les nôtres vont 
par Constantinople exécutant des sérénades, chose qui ne s^était 
jamais vue (cosa insoUla). n 

La seconde favorite de Sultan Soliman , créature si 
longtemps aimée, joua un rôle exceptionnel plus encore au 
sérail qu'au harem : elle inspirait le Sultan par des conseils ; 
plus tard elle fut l'élément dramatique, l'instigatrice de la 
mort violente du premier-né Mustafa, (ils d'un autre lit. 
Son influence fut assez reconnue pour que chaque ambas- 
sadeur lui ait consacré quelques pages. Elle était Busse 
d'origine, et elle prit dans la faveur de Sultan Soliman la 
place de celle qui, Circassienne selon les uns, Monténé- 
grine selon les autres, fut mère de Mustafa. 

L'occasion qui lui donna la faveur, selon l'ambassadeur 
Bernardo Navagero, mérite d'être rapportée. C'est une 
scène de harem : la jalousie et la violence y sont les grands 
accessoires habituels à des tableaux de ce genre : 

« Ce grand Sultan, dit Navagero, a eu deux femmes très- 
aimées, une Circassienne, mère de Mustafa, le premier- né; 
Taulre, que, malgré les institutions de ses ancêtres, il a é{>ou$ée 
et tient pour femme. Elle est si chérie de Sa Majesté, que jamais 
dans la Maison Ottomane il n^y eut femme avec une autorité si 
grande. On la dit agréable, modeste, et connaissant d'une ma- 
nière profonde le caractère du Grand Seigneur. J'ai entendu 
raconter ainsi les circonstances qui lui valurent toute la bonne 
grâce de Sa Majesté. La Circassienne, de son naturel altière et 
magnifique, avait appris que cette Russe avait charmé le Grand 
Seigneur: elle en fut irritée, l'accabla de paroles injurieuses, et 
des paroles en venant aux faits, lui égratigna la figure et lui 
arracha les cheveux : u Traîtresse, chair vendue, veux-tu donc 
lutter avec moi? » Il arriva que de là à peu de jours le Grand 
Seigneur envoya chercher cette Russe pour prendre plaisir d'elle; 
mais elle ne laissa point fiiir cette occasion, et vivement elle 
dit au chef eunuque qui était venu l'appeler, qu'elle n'était 



LA SULTANE ROSSELANE. « 225 

point digne d^aller en la présence du Grand Seigneur; car étant 
chair vendue, ayant la figure déchirée, les cheveux arrachés, 
elle savait que ce serait porter offense à la grandeur d*un si 
puissant personnage que de se présenter en cet état. Rapportées 
à Sa Hautesse, ces paroles Ini donnèrent un désir d'autant plus 
grand de la faire venir, et de nouveau Sa Hautesse ordonna qu'elle 
vint. Sultan Soliman voulut savoir la cause de son refus et la 
raison de sa réponse à l'eunuque. Cette femme lui raconta ce qui 
lui était arrivé avec la mère de Mustafa, le tout avec des larmes 
dans ses paroles, et découvrant sa figure déchirée et sa tête en 
désordre.... Et le Grand Seigneur irrité envoya chercher la Circas- 
sienne et lui demanda si ce qu'avait dit la Russe était la vérité. 
A quoi elle répondit que c'était la vérité, et qu'elle lui avait 
fait moins qu'elle ne méritait, car pour avoir été une fois au 
service de Sa Hautesse, elle croyait que toutes les femmes lui 
dussent céder et la reconnaître pour maîtresse. Ces paroles, loin 
de calmer le Grand Seigneur, l'irritèrent davantage; il ne voulut 
plus de la Circassienne, et il s'adonna tout à l'amour de l'autre « 
avec laquelle il a eu quatre fils , dont un est mort ; il en a eu 
aussi une fille, aujourd'hui la femme de Rustem-Pacha*. » 

Tout le drame intime de ce règne , qui fut si brillant et 
si éclatant à Textérieur, est réparti entre ces quatre ou 
cinq personnages, Soliman, les deux favorites, Mustafa, 
fils de la première, et les deux ministres Ibrahim d'abord 
et Bustem ensuite. Mustafa, héritier présomptif, périt vic- 
time de l'intrigue de la sultane cassecchi (favorite) et du 
favori Rustem; il fut étranglé, lui et son fils, d'après 
l'ordre obtenu de Soliman son père, et cela à Éregli, dans 
la Caramanie, en 1552. Les janissaires le chérissaient; 

t Belatione de Bernard P(ava{rero, t. III de la collection, p. 77, 99, et 
celle de Domenico Trevisan, p. 17i. Voyez aussi spécialement sur cet épi- 
sode U Helazione anonima de 1553, consacrée au récit de la (guerre du 
Turc avec le Perse, même tome, p. 207. Descrizione délia tragica fine di 
Mtuiajti. Tout le séjour de Sultan Soliman à Alep y est décrit. Les détails 
sur la conduite militaire des Turcs à cette époque fameuse de leurs . con- 
quêtes, y abondent. 

15 



226 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

peut-être avaient-ils menacé de le porter trop tôt à l'empire 
(car les janissaires rappelaient les prétoriens). Mustafa 
était plein de véhémence et avait jusqu'au fond de Tûme 
le sentiment de sa race; il avait à la fois les qualités de 
Sultan Sélim et celles de Sultan Soliman, c'est-à-dire la 
plus convenable étoffe de politique pour gouverner le Turc. 
Les ambassadeurs sont entrés dans de longs détails sur 
l'événement de la mort violente de Mustafa et sur le rôle 
mystérieux de Rustem ; je renvoie à leurs écrits ' , d'où on 
peut tirer tout le drame. Ils l'avaient tous annoncé comme 
devant être un fort grand prince, et son caractère se 
révéla de si bonne heure , que Pietro Bragadin , ambassa- 
deur auprès de Soliman lorsque Mustafa n'avait que neuf 
ans, rapporte alors de lui un trait particulier qui montre 
à merveille tout ce qu'il y avait de hauteur et combien 
était vif le sentiment de la race dans cette ame vigoureuse. 
Tel est ce court récit : 

u Et le fils de Sultan Soliman, Mustafa, est d^un fort grand 
esprit (ingegno); il sera homme de guerre; il est très-aimé des 
janissaires, et il n^est prouesse qu'il ne fasse. L'ambassadeur dit 
qu'un jour le Sultan et Ibrahim étant réunis pour dîner, Mustafa, 
son fils, vint dans la chambre; le père se leva pour lui faire 
bon accueil, et le fit asseoir à table. On apporta trois cuillers 
en bois, selon l'usage; le Grand Seigneur en prit une et la donna 
à Ibrahim , et ils commencèrent à manger. Voyant que son fils 
paraissait contenu et maussade, il prit la cuiller, lui disant : 
tt Pacha Mustafa, mangez; n et il la lui présenta; mais lui la 
prit, la rompit et la jeta au loin. Ibrahim dit alors : a Seigneur 

^ Bustem-Pacha a donne aux divers ambassadeurs véniliens qui Ponc 
approché, Toccasion de réussir admirablement la peinture physique et 
morale de ces premiers ministres, dont le type est tout particulier à l'em- 
pire des Sultans : il n'est pas de rèf^ne qui n*ait à voir de remarquables et 
singuliers exemplaires : le plus généralement dans la personne des grande 
viiirs. Vovcz entre autres les curieux détails sur l'autorité de Hustem, dans la 
relaxione d'Ant. Barbarigo. 1558, t. IX de la collection, p. 154, 155, 156. 



PACHA MUSTAFA, FILS DE SOLIMAN. 227 

Mustafa, tu as fait cela parce que le sei^n^neur m'a donné la 
cuiller avant toi ; ne sais-tu pas que je suis l'esclave du sei(jneur, 
qui est ton maître aussi? n A quoi l'enfant réj)ondit : a II s'a(jit 
bien d'esclave! Tu mangues chaque jour dans la maison de mon 
père, et tu reçois la cuiller avant moi. n Sultan Soliman prit 
bien la chose , fit donner au pacha Mustafa une autre cuiller, 
et pacha Mustafa mangea*.... n 

Ainsi racontaient les Vénitiens : ils ne redoutaient point 
l'accès d'un récit familier dans un discours qui s'adressait 
cependant à une assemblée solennelle. Voyaient-ils dans 
cette forme intime un moyen de mieux définir et de mieux 
représenter leurs personnages? Ce qui est certain, c'est 
que le choix de tels traits ne peut être que louable. Pour 
le moral , la portée d'un fait semblable ne répond-elle pas 
à la portée du regard pour le physique? Ils ont eu recours 
souvent à ces procédés démonstratifs , et c'est par eux sur- 
tout qu'ils sont originaux et que toujours à cause d'eux on 
les consultera, non sans plaisir, sur les temps qu'ils auront 
décrits et sur les princes qu'ils auront connus. 

C'est à la mort même de Sultan Soliman que les ambas- . 
sadeurs signalent peu à peu les marques, je ne dirai pas 
de la décadence ,' car cela suppose un apogée de civilisa- 
tion que les Turcs n'ont jamais atteint, mais la diminution 
du prestige! En pouvait-il être autrement, leurs conquêtes 
n'ayant pour conséquences que les plus lamentables ac- 
tions? Dès 1573, entendez ce tableau misérable de la Tur- 
quie intérieure par Marc-Antonio Barbaro , qui venait de 
la traverser : 

u Et si le temps, dans cette assemblée | m'accordait de pou- 
voir vous dire .ce que pendant deux cents milles de pays j'ai 
vu , si je pouvais narrer le malheureux état dans lequel sont la 

t Sommario della relazione di Pietro Bragadin letU in Pra^^adi a 9 di 
gingno 1526, t. IX de la collection, p. 102. 

15. 



228 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Thrace, la Servie, la Macédoine, la Grèce, royaumes où s'éle- 
vaient jadis ces nobles villes qu'illustraient les arts, les sciences 
et les vertus civiques; s'il m'était donné de décrire la triste 
condition de tant de provinces ainsi réduites à cet avilisse- 
ment par nos fautes et les leurs et par les ambitions des princes 
chrétiens, je m'assure que mon discours vous arracherait des 
larmes — » 

Et l'amère pensée qui s'empare de l'esprit à la lecture de 
ces lignes , n'est-ce pas celle qui vous dit que s'il en était 
ainsi au temps où parlait l'ambassadeur, en 1573, tout le 
.progrès qu'il y a eu depuis sous cette puissance énervante et 
énervée ne fîit autre que le progrès du mal... progrès dou- 
loureusement dépeint par ce lamentable proverbe qui déjà 
courait alors parmi tant de peuples misérables de cet 
empire , que « partout où le cheval de l'Ottoman a mis le 
pied , l'herbe et les fleurs ne croissent plus ' ! » 

Aux relazioni sur l'empire même des Sultans viennent 
se joindre des documents vénitiens de toute nature sur 
l'Orient, parmi lesquelis les journaux de voyages occupent 
une place abondante. C'est une source féconde surtout en 
ce qui touche les provinces de la Turquie d'Europe et les 
grandes îles de la Méditerranée. La collection de Florence 
en contient un spécimen important dans la reproduction 
du voyage de Jacopo Soranzo ', ambassadeur extraordi- 
naire en 1582. Les moindres lieux sont cités, les mœurs 
décrites, les usages observés. J'en connais un grand nombre 
demeurés inédits. On pleut du reste dire que les archives de 
l'Orient sont à Venise. Le curieux et l'historien, en par* 
courant les salles 4e5 archives de l'ancienne République, 
ne verront pas sans admiration ces longues et importantes 

' Voir aussi là Helazione anonima, 1579, tome III de la cïoUectioii, 
page 468. 

. 3 Tome VI de la collection, de la page S09 à la page 255, II* de 
la série III«. 



VARIÉTÉ DES DOCUMENTS SUR L'ORIENT. 229 

séries de recueils manuscrits où, depuis les temps très- 
anciens jusqu'aux plus modernes , sont renfermées tant de 
notes précieuses appartenant au multiple domaine du com- 
merce, de la politique, de l'industrie et de la science '. 

' Ainsi que je Tai fait à Tendroit des Etats d'Italie, je rapporte ici, pour 
le plus grand avantage des hommes d*étude, la liste des ambassadeurs yéni- 
tietis dont les relazioni sur les États Ottomans sont parvenues jusqu'à nous 
soit en simples sommaires, soit dans le texte original. 



AMBASSADEURS ORDISIAinES. 

1522. — Tommaso Contarini. 
1526. — Pietro Bragadin. 
1553. — Bemardo Navagero. 
1555. — Domenico Trevisan. 

1557. — Antonio Erizzo. 

1558. — Antonio Barbarigo. 
1560. — Mari no Cavalli. 
1565. — Daniele Barbarigo. 
1573. — Marc. Ant. Barbaro, 
1576. — Antonio Tiepolo. 
1583. — Paolo Contarini. 
1585. — Gianft*. Morosini. 
1590. — Giovanni Moro. 
1504. — Matteo Zane. 



AMBASSADEURS EXTRAORDINAIRES. 

1503. — Andréa Gritti. 
1514. — Antonio Giustinian. 

1518. — Alvise Mocenigo. 

1519. — Bartolom. Contarini. 
1522. — Marco Minio. 
1524. — Pietro Zen. 

1527. — Marco Minio. 

1528. — Tommaso Contarini. 
1530. — Tom. Mocenigo. 
1562. — Andréa Dandolo. 
1573. — Andréa Badoer. 
1576. — Jacopo Soranzo. 
1582. — Jacopo Soranzo. 
1591. — Lorenzo Bemardo. 



KESIDBRTS. 



1534. — Daniel de Ludovici. 
1571. — Jacopo Ragazzoni. 



230 DE LA DIPLOMATIE VENITIENNE. 



CHAPITRE CINQUIÈME. 

Relations des Vénitiens sur Charles-Quirt et Pbilippe H. — Études et 
travaux spéciaux sur ces deux princes. — MM. Mignet, en France, et 
Gachard, en Belgique, ont eu recours aux écrits des Vénitiens. — Hom- 
mage particulier rendu à Thonorable M. Gachard. — Indication des 
relazioni des Vénitiens qui ont traité de Charles-Quint et de Philippe II. 

— Portrait de Châhlks-Quixt en 1532. — Le même en 1555. — Portrait 
physique de Philippe II au début de son règne. — On ne le définit bien 
que vers 1503. — Sa conduite avec le Pape. — Puilippe II est remar^ 
quablenient jugé par l'ambassadeur Suriano. — Portrait en pied formé 
d'après les observations de différents ambassadeurs. — Les goûts du Roi, 
ses habitudes, son mode de vivre. — La reine Elisabeth dk Valois, sa 

• seconde femme, d'après Giovanni Soranzo. — Les portraits de Dos Carlos, 
prince royal. — Étendue des possessions de Philippe II. — Son mode 
d^agir avee ses ministres. — Le Roi tend à l'abaissement des grands. — 
Deux partis et deux chefs dans le conseil. — Le Duc d'Albb et Dox Rct 
GoMEZ de Silva. — Portrait du Duc d'Alre. — Qualités de la relazione 
de l'ambassadeur Paolo Tiepolo en 1563. — Détails variés de diverses 
relazioni sur la cour d'Espagne. — Humeur laborieuse du roi Philippe. 

— Les dépêches annotées de sa main. — Une dépêche originale d'An- 
tonio Perez avec les commentaires autographes de Philippe II. — Uo 
fac-similé, — Nouveaux traits du caractère du Roi. — Comment Phi- 
lippe II est avec la France sous Henri IV et avec Rome sous Clément VIII. 

— L'l!«FANTE Isabelle est sa fille de prédilection. — Elle a les secrets 
du Roi. — Le Roi, sa fille et les dépêches a l'Escurial. — Portraits de 
I'Infante. — Derniers temps de Philippe II. — Derniers jugements, 
entre auti'cs celui de l'ambassadeur Francesco Soranzo, d'après la reU" 
xione d'Espagne prononcée en 1602 et publiée dans une nouvelle série 
italienne due aux soins de MM. Barozzi et Guglielmo Berchet. — Détaib 
précis sur ses dernières heures , d'après la relation espagnole donnée par 
M. Gachard dans les Bulletins de l'Académie royale de Belgique, 

Me voici amené auprès de cette grande maison d'Es- 
pagne, dont les deux chefs qui Font occupée pendant toute 
l'étendue d'un siècle ont imprimé un mouvement si per- 
sonnel à la politique de leur temps par des moyens et des 
qualités si contraires. Si depuis vingt-cinq ou trente années, 
les esprits les plus éminents dans les sciences historiques 
ont poursuivi avec les signes d'une persévérance remar- 



CFURLES-OUINT ET PHILIPPE II. 231 

quable l'étude des personnes et des actes de Charles-Quint 
et de Philippe II , cela n'a point de quoi surprendre. Phy- 
sionomies d'une originalité puissante, l'une par son activité 
vaillante, l'autre par sa mélancolie profonde, un guerrier 
et un négociateur dans l'une, un moine politiqueur et astu* 
cieux dans l'autre, toutes les deux sont bien faites sinon 
pour séduire, au moins pour mériter l'attention la plus 
grave. En quelque pays de l'Europe savante que je porte 
mes regards, je ne m'étonne donc pas de rencontrer des 
hommes émérites qui , capables d'érudition et de style, se 
sont appliqués à montrer ces deux figures si essentielle- 
ment historiques sous un jour particulier dans leur longue 
existence. En France, M. Mignet; en Angleterre, M. Stir- 
ling; aux États-Unis, M. Prescott; en Allemagne, M. Ranke; 
en Belgique, M. Gachard , ont travaillé, chacun dans une 
manière qui lui est propre , au monument d'histoire que 
définit suffisamment cette double royale enseigne : Charles- 
Quint, PhiUppe II. Nombreuses et variées sont les sources 
originales, et si l'Escurial et Simancas ont beaucoup fourni 
pour le détail, de quel secours n'ont pas été pour l'en- 
semble les dits et écrits des ambassadeurs et observateurs 
vénitiens! Il n'y a point à contester la valeur et le prix de 
telles ressources, ne prendrai-je pour preuve que le livre 
spécial formé par M. Gachard : Relations des ambassadeurs 
vénitiens sur Charles "Quint ei Philippe IL Je dois tout 
hommage à M. Gachard, mon devancier dans de telles 
études : préposé à la direction générale des archives de 
Belgique, chargé de missions scientifiques importantes, 
écrivain assidu, infatigable à la recherche de la vérité 
dans l'histoire ', il est un des hommes de ce temps qui ont 
le plus avantageusement contribué , par .la persévérance 

' Voyez aax Appendices la note que nous avons consacrée à M. Gachard, 
à ses travaux historiques et à la commission royale d*histoire en Belgique. 



232 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

dans les recherches et par les fruits abondants de son éni-, 
dition , à entretenir et grandir en Belgique et aux Pays-Bas 
le goût du genre d'études qu'il cultive et où il s'est fait 
honneur par des publications telles que la Correspondance 
de Guillaume le Taciturne, la Correspondance de Philippe II 
sur les Pays-Bas, la Retraite de Charles-Quint au monastère 
de Yuste, La persistance de cet historien à connaître et à 
faire connaître Charles-Quint et Philippe II jusque dans 
leurs plus intimes replis, s'explique d'elle-même lorsqu'on 
se rappelle combien ces hommes ont pesé sur les destins 
des Pays-Bas à l'histoire desquels s'est attaché M. Gachard 
et par esprit de nationalité et par raison de position. Tant 
de phases de la vie de ces deux souverains ont marqué et 
déterminé le mouvement et les vicissitudes de ces grandes 
provinces si énergiquement libérales ! Il est aisé de com- 
prendre combien l'heureux chercheur et l'érudit écrivain 
a dû se complaire dans la lecture des rapports de ces nom- 
breux diplomates vénitiens qui avaient approché l'Empe- 
reur Charles et le Roi Philippe tant en Allemagne et en 
Italie pour l'un, qu'en Angleterre et en Espagne pour 
l'autre : il a trouvé dans leurs souvenirs écrits ces impres- 
sions immédiates, si bien à même de révéler et la physio- 
nomie et les pensées de ces personnages avec qui ils avaient 
eu de fréquentes audiences et d'importants pourparlers. 
M. Gachard est donc le premier à qui soit venue cette idée 
tout ingénieuse de recourir uniquement aux relaziomyéni- 
tiennes pour en faire ressortir avec avantage et avec succès 
deux portraits historiques : c'est un procédé qu'on ne 
peut trop louer, lorsqu'on voit ce qu'il peut produire : 
dans la suite de ce travail, je l'ai appliqué ii d'autres 
grandes figures ,. et le lecteur sera juge du degré de curio- 
sité où j'ai pu atteindre. 

Indiquons d'abord avec M. Gachard les textes qui dans 



RELATIONS CONNUES SUR CIIARLES-QUINT. 233 

]a collection de Florence sont exclusivement personnels à 
Charles-Quint. « Les relations des Vénitiens sur Charles- 
Quint, publiées par M. Albèri dans la collection de Flo- 
rence, nous représentent ce monarque à des époques 
notables de son règne; en 1525, alors que François V 
était son prisonnier à Madrid; en 1532, après qu'il avait 
pacifié l'Italie, reçu à Bologne des mains de Clément YII 
'la double couronne des rois lombards et des empereurs 
d'Occident, et fait élire roi des Romains Ferdinand son 
frère; en 1546, après la conquête de la Gueldre et ses 
deux expéditions en France, où il avait porté la terreur de 
ses armes jusque dans Paris; en 1551, lorsque son auto- 
rité en Allemagne semblait pour longtemps affermie par 
les victoires qu'il avait remportées sur les protestants et la 
dissolution de la ligue de Smalkalde dont les principaux chefs 
étaient en son pouvoir. La collection de Florence renferme 
quelques autres relations qui peuvent être consultées avec 
fruit par les historiens sur la personne, le caractère, la 
politique, la puissance de Charles-Quint. Tels sont : le dis- 
cours de la négociation de la paix de Bologne en 1529, 
entre Clément VII, Charles-Quint, la République de Venise 
et François Sforza, écrit par Nicolas da Ponte; la relation 
de Rome, de Gaspard Contarini, faite le 9 mars 1530; la 
relation de Nicolas Tiepolo, de son ambassade au congrès 
de Nice, où fut conclue une trêve entre Charles V et 
François T', à l'intervention du pape Paul III ; la relation 
enfin de Laurent Contarini, présentée au sénat en 1548, 
sur Ferdinand, roi des Romains, près duquel il avait 
résidé les deux années précédentes. » Pour retrouver 
l'Empereur cité et représenté individuellement dans ce 
genre de documents, il faut passer de la relazione en date 
de 1551 à celle en date de 1555, peut-être l'une des plus 
complètes de toute la série, due à Federico Badoaro, dont 



2M DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

le retour s'effectua à Venise en 1557. Ce ministre, dont 
la relazione est demeurée célèbre (l'importance de ce do- 
cument l'a fuit désigner sous la rubrique de la Capùana 
dans les collections de Madrid), fut le dernier des Véni- 
tiens qui vit l'Empereur avant son abdication. Sa relazione 
a cela de particulier, qu'elle s'étend sur l'Espagne et les 
Pays-Bas sous Charles-Quint d'abord et sous Philippe II 
ensuite; elle ferme donc un règne et ouvre l'autre par 
l'énoncé d'impressions également personnelles. 

Les textes recueillis aujourd'hui sur Philippe II sont 
plus nombreux encore : à l'époque où M. Gachard a pubUë 
son livre de relations sur l'Empereur et le Roi ' , la série 

1 J*empninte aux Bulletins de V Académie royale de Belgique les titres 
soit de mémoires, soit de communications sur Charles-Quint, Philippe II 
et leurs ministres , que Thistoire doit aux soins de M. Gachard : 

Note sur les commentaires de Charles -Quint, t. XII des Bulletins^ 
année 1845. 

Sur le séjour de Charles-Quint au monastère de Yuste, ibid. 

Deux lettres autographes de Philippe 11 ù l'empereur Maximilien II sur 
les matières religieuses , ibid. 

Le cardinal de Granvelle quitta-t-il spontanément les Pays-Bas en 1564, 
ou sa retraite fut^^lle TefTet des ordres de Philippe II? ibid. 

Particularités inédites sur les derniers moments de Philippe II, t. XV, 
année 1848. 

Sur la chute du cardinal de Granvelle en 1564, ibid, t. XVI, ann. 1849. 

Notice sur le Conseil des troubles, institué par le duc d'Albe, ibid. 

Deux lettres inédites sur les derniers moments de Charles-Quint, t. XXI, 
année 1854. 

Sur les commentaires de Charles-Quint , ibid. 

Quant aux publications spéciales de M. Gachard, j'indique : 

Correspondance de Charles-Quint et d* Adrien VI, publiée pour la pre- 
mière fois. 1859. In-8". 

Actes des états généraux des Pays-Bas (1576-1585), t. I"'. 

Retraiti' et mort </..* C^iarles^Quint au monastère de Yuste. Lettres iné- 
dites, publiées d'après les originaux conservés dans les Archives royales 
de Simancas, 2 vol. in-8°. 

Relation des troubles de Gand sous CharleS'Quint, par un anonyme, 
suivie de trois cent trente documents inédits sur cet événement ; 1846. 

Correspondance de Guillaume le Taciturne , prince d* Orange, publiée 
pour la première fois, suivie de pièces inédites sur l'assassinat de ce prince 



RELATIONS CONNUES SUR PHILIPPE IL 235 

qu'il faisait connaître sur Philippe II laissait peu à désirer 
pour la première moitié du règne, « les dates de 1557, 
1559, 1567, 1572, Ï577 correspondant assez exactement 
aux diverses phases de ce période de temps ; mais une 
grande lacune était alors à constater et laissait forcément 
incomplète cette ingénieuse étude. Les relations, en effet, 
entre 1577 et 1593 étaient demeurées inédites; M. Albèri 
est donc bien méritant pour avoir comblé ce grand vide 
par la récente et importante publication du tome treizième 
delà collection (le cinquième de la première série). Con- 
sacré entièrement à l'Espagne sous Philippe II , il contient 
treize relations entre 1563 et 1598; sur les treize, quatre 
seulement ont été connues de M. Gachard. Ce volume est 
donc le fruit d'un bon et beau travail et très-louable, à 
l'œuvre duquel ce m'est un bonheur de voir attaché le 
nom de ce jeune savant dont je connais les vertus labo- 
rieuses et dont j'ai déjà dit les mérites, M. Vincenzo Lazari ; 
c'est à lui que revient l'honneur de ces précieuses décou- 
vertes, avant-courrières d'autres non moins précieuses, et 
parmi elles une relazione des plus brillantes de ce grand 
diplomate Leonardo Donato, à la date de 1573, demeurée 
jusqu'à présent inédite et enfouie dans la masse des recueils 
politiques manuscrits de l'archive Dona dalle Rose. 

Du nombre des pages consacrées à l'Empereur et citées 
par M. Gachard, je crois ne pouvoir extraire un passage 
plus propre à en prouver l'intérêt que le suivant. S'il n'est 
point un portrait en pied, n'est-il pas du moins un mé- 

et sur les récompenses accordées par Philippe II à la famille de Balihazar 
Gérard; 5 vol. in-8<>. 

Correspondance de Philippe lî sur les affaires des Pays-Bas, publiée 
d'après les originaux conservés dans les Archives royales de Simancas; 
4 vol. in-V> (1558-1576). 

J'ajoute que M. Gachard a annoncé depuis deux ans un livre dont le 
sujet est d'un intérêt éminent : Don Carlos et Philippe JL 



236 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

daillon des mieux venus? Reportez- vous à l'année 1532, 
à l'époque de ce grand congrès de Bologne, arbitre des 
destins de l'Italie (car il s'est agi totljours de destins pour 
ce pays tant convoité). Voici l'Empereur puissant tel que 
Contarini le vit à Bologne : 

u L'Empereur, au 2i février dernier, a accompli sa trentième 
année. S'il n'est pas d'une très-forte complexion, sa santé est 
bonne. Il a le corps parfaitement proportionné : une seule chose 
lui gâte la figure; c'est le menton. U est prudent, réservé, et 
s^occupe avec la plus grande sollicitude de ses afi&îres, à ce 
point qu'il écrit actuellement de sa main à l'Impératrice en 
Espagne, et à son frère en' Allemagne, des lettres très-longuts. 
Le Pape m'a dit qu'en négociant avec lui. Sa Majesté avait un 
mémorial où étaient notées de sa main toutes les choses dont 
elle avait à traiter, afin de n'en oublier aucune. 

n L'Empereur n'est très-adonné à aucun plaisir. Il va quelque- 
fois à la chasse, surtout au sanglier : mais à Bologne, il est 
rarement sorti de son palais, et seulement pour assister à la 
messe en quelque église. Il est religieux plus que jamais. Il 
parle et discourt beaucoup plus qu'il ne le faisait en Espagne. 
U m'est arrivé de négocier avec lui pendant deux heures de 
suite, ce qu'en Espagne il ne faisait pas. Il n'est plus aussi 
absolu dans ses opinions que sa nature le portait à l'être. Un 
jour qu'il causait Êimilièrement avec moi, il me dit qu'il était 
naturellement entêté. Je voulus l'excuser en lui répKquant : 
u Sire, être ferme dans une opinion qui est bonne, c'est de la 
n constance, non de l'obstination. » Il reprit aussitôt : « Mais 
>) quelquefois je le suis dans les mauvaises, n D'où il résulte, 
selon moi , que par sa prudence et sa bonne volonté il a triom- 
phé de ses défauts naturels. Quant à ses intentions, elles me 
paraissent être excellentes, et tendre surtout à la conservation de 
la paix. » 

Mais à cette époque du discours de Gasparo Contarini, 
l'Empereur Charles était dans la plénitude de sa carrière 
si brillante : il se sentait et se savait bien l'Empereur, le 
juge réel des affaires d'une partie de l'furope ; sa parole 



PORTRAITS DE CHARLES-QUINT. ^ 237 

est ferme, bien claire, frappée à ce cachet de bon sens pra- 
tique qui veut toujours que ses interlocuteurs aillent droit 
au but, comme lorsqu'un jour, ouvrant l'audience à l'am- 
bassadeur de Venise pour une négociation difficile, il l'in- 
terpelle ainsi : 

u Monsieur Fambassadcur, si la Sci(;neurie est désireuse de la 
paix, £iites deux choses : premièrement, ce que vous avez à 
faire, faites-le vite; secondement, ne cherchez pas à procurer 
tant d'avantage à la Sei(;neurie qu'en tout vous soyez en désac- 
cord avec nous; remplissez votre devoir envers votre patrie; 
mais donnez-nous aussi Heu de reconnaître qu'après elle vous 
avez toujours aimé l'Empereur. » 

C'est par de telles nuances si bien saisies que les Véni- 
tiens vous montraient l'homme. Vous l'avez vu jeune, le 
voici vieillard, en 1556, au retour des lon^pies guerres^ 
tout à Dieu; c'est encore un Vénitien qui nous le montre, 
c'est Federico Badoer : 

u Sa taille est moyenne et son extérieur grave. Il a le front 
large, les yeux bleus et d'une expression énergique, le nez 
aquilin et un peu de travers, la mâchoire inférieure longue et 
large, ce qui l'empêche de joindre les dents et fait qu'on n'en- 
tend pas bien la fin de ses paroles. Ses dents de devant sont peu 
nombreuses et cariées; son teint est beau, sa barbe est courte, 
^hérissée et blanch^. Sa complcxîon est flegmatique. Il souffre 
presque continuellement des hémorroïdes, et souvent, aux pieds 
et au cou, de la goutte qui lui a entièrement roidi les mains — 
Actuellement il se fait chaque jour lire la Bible, il se confesse 
et communie quatre fois par an Avant son départ pour l'Es- 
pagne, il avait la fréquente habitude de tenir un crucifix dans 
la main; j'ai entendu raconter, pour chose véritable et comme 
un grand témoignage de son zèle religieux, que quand il était 
â Ingolstadt, dans le voisinage de l'armée protestante, on le vit 
à minuit, dans son pavillon, agenouillé devant un crucifix et 
les mains jointes.... Pendant le carême qui précéda son départ, 
il prit un soin extraordinaire de s'enquérir de ceux qui à la 



238 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENiVE. 

• 

cour man{];caicnt de la viande, et il fit dire au nonce du Pape 
qu'il ne devait pas se montrer facile à accorder la permission* 
de faire usagée des aliments prohibés aux courtisans ou è quel- 
ques autres personnes que ce fut, à moins qu'il n'y eût péril 
de mort, n 

Une chose me frappe après ce portrait, c*est combien 
dans la vieillesse de Charles-Quint on retrouve la jeunesse 
même de Philippe II! Philippe II, en effet, fut-il jamais 
jeune? Le premier,- comme tous les hommes faits pour les 
grandes choses , n*avait pas toujours été le même ; il avait 
eu ses saisons avec les signes qui les caractérisent ; le second 
n'eut qu'une saison : elle dura toute sa vie. Une unifor- 
mité implacable préside au mobile de ses actions comme 
au mouvement de ses pensées. Philippe II semble être né 
vieillard : il attriste et assombrit ; sa grandeur et sa puis- 
sance étonnent, mais ne plaisent point. Cet habillement 
noir, tout élégant qu'il soit et qu'il semble avoir préféré à 
tout autre, est l'emblème du moral du Roi : pour lui Thabit 
fait bien le moine. Ce dernier prince est peut-être de tous 
les souverains avec lesquels les ambassadeurs de Venise 
ont négocié, celui qu'ils ont le plus consécutivement et le 
plus perse véramment dépeint. Depuis Giovanni Michieli 
jusqu'à Agostino Nani, entre 1556 et 1598, quinze ou seize 
ambassadeurs sont revenus dire au sénat de Venise la corn- 
plexion physique et morale du roi Philippe : c'est une 
longue et étrange monographie d'un personnage presque 
fatal. — Les peuples du Nord, dans l'ingénuité de la haine 
qu*il leur avait inspirée, l'appelaient le démon du midi,, — 
et cette sombre désignation me semble faite pour imprimer 
une ardeur plus grande à la recherche du portrait véritable 
de cet homme qui , par sa politique méditative, inflexible 
et ombrageuse , par la violence et la cruauté de son mode 
religieux, par la déâance uniforme de son naturel, est 



PHILIPPE H AU DÉBUT DE SON RÈGNE. 239 

une de ces figures qui auront l'éternel privilège d'exciter 
sinon l'admiration, du moins la surprise de l'histoire. 
Reproduire simultanément les nombreux exemplaires des 
portraits de Philippe n'est pas mon but; mais en former 
un seul avec les traits variés de tous, chercher dans l'un 
ce qui n'est pas dans l'autre, grouper tous les détails qui 
sont du ressort de sa personne, me paraît offrir un sur et 
authentique moyen d'arriver à une ressemblance peu com- 
mune et bien entière. Tel est donc le Philippe II d'après 
tous les Vénitiens qui l'ont approché et suivi pendant une 
carrière infatigablement politique et laborieuse de près de 
quarante années. 

Physiquement, le voici aux premières années même de 
son règne : 

tt Petit de taille, avec les membres grêles, ayant le front 
large et beau, les yeux bleus et grands, ]es sourcils épais et peu 
séparés Fun de l'autre, le nez bien proportionné, la bouche 
grande et la lèvre inférieure grosse, ce qui lui messied un peu. 
Il porte la barbe courte et pointue. Il est blanc de peau et a la 
chevelure blonde, ce qui le fait ressembler à un Flamand; mais 
son air est altier, parce qu'il a les manières espagnoles. » 

Moralement, il n'est pas encore entré dans cette allure 
sévère, haute et grave que peu d'années après nous trou- 
verons immuable en lui jusqu'au terme de sa vie : cepen- 
dant il est déjà plein de cette inclination au labeur et à la 
réflexion qui le distinguent de tous les souverains de son 
temps. Le voici donc à cette époque trop mémorable pour 
la France, où l'arme heureuse de ses généraux nous fit 
cette grande déroute de Saint-Quentin pour l'honneur de 
laquelle le roi Philippe vota l'Escurial à saint Laurent, 
patron de cette dure journée : 

« Philippe, dit Badoer, est capable de traiter de grandes 
affaires ; mais il ne possède pas toute cette activité qu'exigeraient 



210 DE LA. DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

les mesures à prendre pour la réformation de taut de cités et 
de royaumes : néanmoins il travaille beaucoup, et trop même 
quelquefois, eu égard à la faiblesse de sa complexion. 11 lit les 
mémoires et discours qu'on lui remet aussi bien que les sup- 
pliques qu'il reçoit lui-même de tout le monde. Il est très-attentif 
à tout ce qu'on lui dit, mais ordinairement il ne re^jarde pas la 
personne qui lui parle et il tient les yeux baissés, ou, s'il les 
love, c*cst pour les promener çà et là. Il répond brièvement et 
avec promptitude, sur chaque point, sans prendre toutefois de 
résolution par lui-même. Lorsqu'il s'entretient avec des hommes 
de mérite, on désirerait qu'au lieu de leur parler de {][énéralités, 
il les interrog^eât sur certaines choses spéciales. » 

Extrémemeiit religieux, il faut cependant reconnaître 
qu'il n'a jamais fait au Pape l'honneur de confondre sa 
puissance temporelle et sa puissance spirituelle; ses idées 
^)olitiques ont constamment séparé Tune de l'autre, et il 
n'était pas arrivé ù penser ainsi sans avoir hésité et réfléchi 
comme en toutes ses actions. Je rappelle à ce propos ce 
passage, qui se rapporte au temps où il fit la guerre au 
pape Paul IV. L'ambassadeur Michieli apprécia remarqua- 
blement alors sa conduite et il la définit ainsi : 

u A l'éganl de la religion, point que l'on considère dans un 
prince avant tout autre, on ne saurait, d'après les signes exté- 
rieurs, porter de lui que le meilleur jugement, car il est assidu 
et attentif aux messes, aux vêpres, aux sermons, ainsi qu'un 
religieux, beaucoup plus même que, selon l'avis de bien des 
personnes, il ne conviendrait à son état et à son âge. Ses^senti- 
ments intimes correspondent à ces démonstrations, suivant le 
rapport non-seulement des théologiens, ses prédicateurs, hommes, 
certes, de considération, mais encore d'autres personnes qui 
chaque jour l'approchent : tous rendent hommage aux pieuses 
intentions qui le dirigent dans les choses de la conscience; si, 
présentement, la guerre qu'il fait au Pape semble avoir beau- 
coup modifié l'opinion qu'on s'était formée de lui h cet égaixl , 
Votre Sérénité doit savoir qu'il ne s'y est pas décidé de son chef 
ni sans avoir pris conseil , pour apaiser ses scrupules, de tout ce 



r 



Signature de L Empereur CHARLES- QUINT 
D*aprës une lettre autotfraphe au Roi très Chrétien ( De Grenade le 7 Juin.) 




\ 



SiONATURE OU DUC D*ALBE 
D'après une lettre autographe à DON IDIAQUEZ .( D'Aranjuei , sans date.) 



/^-u; t^:<^?vvf ■ ^"^fM^M^M^^ 



SlONATURB DE PHILIPPE 11 . 



D'après une lettre autographe à la Reine Mère CATHERINE de HEDIC1S.( Sans date.) 




îïr^du Vaâùtel de M.^/Tir/UATiieCÛJ^Û/rrS. 



CARACTÈRE DE PHILIPPE II. 241 

qu'il y avait de théologiens et de docteurs dans l'université de 
Louvaîn et en divers autres lieux, lesquels l'assurèrent unani- 
mement qu'il ne commettait pas d'impiété et ne faisait rien de 
contraire à l'office de prince catholique, ainsi qu'il en porte le 
titre, puisqu'il agissait seulement pour la sûreté et la défense de 
ses États : u En pareil cas, disaient-ils, il est licite au fils comme 
» au vassal d'ôter les armes des mains de son père on de son 
» suzerain qu'il voit se préparer à lui faire offense. » Il y en eut 
même qui parlèrent plus librement, disant qu'il était permis 
d'ôter les armes des mains d'un prince furieux. Il lui a donc 
paru, selon ces avis, que sa conscience n'avait rien à lui repro- 
cher. C'est là ce que j'avais à dire touchant la relig^ion '• » ' 

Un détail fort particulier et bien rare dans sa vie est 
celui qui nous le montre comme se mêlant à des masca- 
rades : l'ambassadeur de ce temps est le seul qui nous ait 
montré Philippe II sous l'aspect plaisant d'un masque 
courant les rues : 

tt Un de ses plaisirs est d'aller, masqué, la nuit, alors même 
que les affaires les plus gfraves sout de nature à le préoccuper, n 

Son caractère ne fot réellement très-saisissable et très- 
marqué que vers 1563; jusqu'alors, ses conseillers avaient 
donné une direction aux affaires qui leur était plus 
personnelle qu'au Roi. Marc-Antonio Da Mula ne dissi- 
mule pas l'hésitation qu'il éprouve devant la tâche de 
former un jugement décisif sur Philippe : il estime que 
de son caractère il est difficile d'en juger avec certitude , 
et pour appuyer son dire, il a recours à cet éloquent 
argument : 

u Non-seulement, dit-il, parce que les rois ont dans le cœur 
mille antres et cavernes inaccessibles où le regard de Dieu seul 
peut pénétrer, mais encore parce que celui qui veut bien sonder 
le cœur des hommes doit observer leurs actions : par les œuvres 

t Voyes Relations des ambassadeurs vénitiens sur Charles Vet Philippe IT, 
par M. Gachard , p. ly. 

16 



242 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

il connaîtra la volonté, comme on connaît l'arbre par le fruit. 
Or ce Roi est jeune, il n'y a que quatre ans qu'il est monté sur 
le trône, et le temps peut aisément changer ses dispositions : 
les événements heureux et les adversités ont presque toujours 
amené de pareils changements dans l'esprit des princes, n 

Suriano , qui le connut mieux que Da Mula , pour avoir 
négocié plus fréquemment et plus longtemps avec lui , est 
moins hésitant , et dans un parallèle des plus habiles qu*il 
établit, selon le mode de Plutarque, entre TEmpereur 
Charles et le Roi son fils , il a fait ressortir un Philippe II 
d'autant plus frappant que, dans Thabile arrangement 
de ce portrait tout moral, Charles-Quint sert de vigoureux 
repoussoir. Suriano convient donc que tout en ressem- 
blant à son père par la figure , le langage , Taccomplisse- 
ment des devoirs religieux, le fils diffère de lui par telles 
de ces qualités qui font la grandeur des princes. II montre 
l'Empereur se plaisant aux choses de la guerre et y étant 
fort entendu , le Roi s'y entendant mal et ne «les aimant 
point; le premier s'engageant avec ardeur dans les grandes 
entreprises, le second les évitant; l'un aimant à projeter de 
grandes choses, desquelles avec le temps il venait à bout 
fort à son avantage et par son adresse ; l'autre , — et ce 
trait est des plus remarquables, — l'autre ayant moins 
en vue de travailler à sa grandeur que d'empêcher celle 
d'autrui. 

Dans ses entretiens , Philippe ne manquait pas du reste 
d'une certaine allure courtoise qui surprenait d'autant 
plus qu'on s'y attendait d'autant moins : en 1563, Paolo 
Tiepolo , qui le représente petit de taille , le visage ovale , 
les yeux d'un bleu tendant vers le blanc, les lèvres grosses, 
roux de cheveux, assure que l'ensemble n'est pas disgra- 
cieux ; mais tous s'accordent sur le flegmatique et la déli- 
catesse de sa complexion : on ne lui eût jamais présagé la 



PHILIPPE II DANS LA VIE PRIVÉE. 248 

longue carrière qu'il a parcourue. Son sommeil était long et 
profond; il évitait la compagnie , et mettait à ses actions 
ordinaires une sorte de solennité qui ne permettait jamais 
d'oublier que le Roi était le roi, auprès de qui la Reine 
même était plutôt femme que reine : fort rarement il man- 
geait avec elle, non plus qu'avec le prince et sa sœur, 
comme si personne au monde ne pouvait mériter le sublime 
honneur d'avoir place à sa table. Il était sobre ; mais ce qu'il 
mangeait était solide , s'abstenant toujours de fruits et de 
poisson^ Il aimait cependant les femmes, sinon par tenir- 
pérament, au moins par divertissement. Le goût de la soli- 
tude , la recherche particulière qu'il mettait à échapper aux 
regards même de sa cour habituelle , faisaient de lui une 
sorte de héros silencieux qui ne laissait pas que d'avoir 
un prestige extraordinaire. Parfois, contre toute attente, 
un peu avant le jour, avec cinq ou six de ses famiUers, il 
quittait la cour pour se retirer dans quelque endroit soUtaire 
et y passer le temps dans une extrême tranquillité, sans 
vouloir entendre chose qui lui pût donner à penser. Son 
costume, si particulièrement immuable quant aux formes 
et aux couleurs , lui seyait à merveille : sa figure pâle res- 
sortait comme par artifice de son élégant petit manteau ; 
il portait, du reste, sa toilette sobre dans les couleurs, et 
les agréments avec autant d'élégance que son ami Henri 
de Lorraine, le fameux M. de Guise portait la sienne bril- 
lante et chamarrée. Il n'usait pas de broderies d'or ou 
d'argent et s'habillait de soie qui ne fiit point chargée d'or- 
nements. Voici d'ailleurs un échantillon de sa toilette, un 
jour qu'il donnait audience à l'ambassadeur Antonio Tie- 
polo, en 1572 : haut-de-chausses de velours de couleur 
argentine, bas de soie, un pourpoint de satin de même 
couleur, et une veste de soie noire fort élégante ; manteau 

de damas fourré de martres, et au-dessus le colUer de la 

10. 



244 DE LA DIPLOMATIE VENITIENNE. 

Toison d'or lui ceignant les épaules ; le bonnet de velours 
noir avec une petite chaîne d'or. Il pariait fort bas, et 
pour ce , mettait sans cesse les ambassadeurs dans l'em- 
barras. « La réponse du Roi fut dite à voix si basse que 
nous, qui étions tout près, ne pûmes l'entendre, » dit un 
secrétaire vénitien. Le sieur de Fourquevaulx appuie 
aussi sur cette sin^jularité, dans une lettre à Charies IX% 

« , m'a respondu Sa Majesté si bas, que je n'en ay 

sçu entendre sinon bien petites paroles... '. » Il était, 
extrême dans ses pratiques de religion. Un jour qu'il étaiti 
à Monzon pour les g^pands jours d'Arag[on et qu'il se 
rendait à cheval du lieu de son palais à celui de l'assem-- 
blée, il rencontra le saint sacrement qu'on portait à un 
malade; il descendit aussitôt, se découvrit, et la ber^ 
rette en main, il le suivit jusqu'à la porte du malade, où 
il l'attendit pour le suivre de nouveau pendant le retour. 
Il habitait volontiers Madrid , s'y plaisant a cause des palais 
tout voisins et entourés de bois qu'il y possédait, le Prado 
et Aranjuez : ces solitudes faisaient ses délices, non point 
qu'il y chassât ou qu'il y fit des tournois, choses si goûtées 
alors des autres princes, mais il y invitait quelques dames. 
De 1559 à 1568, la Reine, sa femme, fut Elisabeth de 
France, fille ainée de Catherine de Médicis, qu'il avait 
épousée en troisièmes noces , femme du plus g^rand charme 
et d'un esprit très>élevé. Il faut dire d'elle ici quelques 
mots : elle fut comme atterrée par le mode d'existence si 
peu française et si éloignée de tous ces enjouements qu'elle 
avait connus à la cour de France. Elle n'avait guère que 
vingt ans lorsque Giovanni Soranzo parla d'elle dans sa 
relazione en 1565 : 

u De sa personne, ni grosse ni grande, pas trop belle de 
^ Voyei Gacliard, même livre, cité page 170. 



LA REINE ELISABETH DE VALOIS. 245 

figure; mais tout son corps est dans de belles proportions, et il 
r^pe en elle la plus grande çràcc. Elle est douée du plus rare 
esprit, d^une infinie politesse; tous la tiennent pour saQC et 
prudente, de manière qu\'n tout elle est au-dessus de son âçe. 
Le Roi ne l'aime qu'en apparence ; elle n'a aucune autorité, pas 
même dans sa propre maison; la faculté de choisir qui bon lui 
semble pour son ser>'ice ne lui étant même pas donnée. Ceux 
qu'elle avait amenés de France furent congédiés. Elle vit très- 
retirée, et souvent des jours se passent sans qu'elle sorte de son 
appartement. Sa maison n'a point ce {j;rand air royal qu'il lui 
conviendrait d'avoir : un majordome, don Giovanni Manrique, 
diri(je sa maison; d'autres officiers de haut (p*adc, elle n'en a 
point. Toute jeune qu'elle est, elle ne voit |)oint le Roi selon 
ses désirs, car lorsqu'il laisse la cour (et c'est fréquent), ce n'est 
qu'en de rares occasions qu'il la conduit avec lui.... Mal{j;ré 
tout cela, la Reine, avec cette prudence qui est sienne, dissi- 
mulant chaque jour ses sentiments, ne manifeste pas son peu 
de joie intérieure, et elle évite toujours de parler même de ces 
choses; toujours, au contraire, elle se montre désireuse de satis- 
fiiire le Roi, et elle ne veut que ce qu'il veut*. » 

* Belazione di Spajna, Giovanni Soranzo; 1565, t. V, série I^ de la 
ooUection de Florence, p. 119. 

L'ambassadeur précédent ( Paolo Tiepolo , 1563) fait aussi un petit por- 
tfaît de cette Reine. Je traduis un ou deux passages : « La Reine a un peu 
plus de dix-sept ans, elle est*d*un vif esprit, — di vivo ingegnoy — mais 
pas trop belle ; elle n*a donné encore aucun signe de grossesse ; à dire vrai 
die est encore fort jeune, et les signes de féminilité ne lui sont apparus que 
depuis dix mois environ, ainsi que me Ta dit son médecin. Le Roi, en 
apparence, lui fait toutes sortes d^oflices d'honneur et d'amour, mais, au 
fiofid, il lui donne bien peu de satisfaction, car, outre ses fréquentes et lon- 
guet absences, même quand il est à la cour, il va tout ekprès la trouver la 
nuit à des heures extraordinaires, et si par liasard il la trouve dormant, 
comme s*il voulait prendre garde de l'éveiller, content d'avoir fait tout bon- 
nement cette démonstration, il se retire : aussi la Reine, pour ne pas être 
ainsi privée de sa compagnie, a plus d'une fois prolongé ses veilles pendant 
U plus grande partie de la nuit. Elle sait que le Roi se livre à de grands 
débordements avec les femmes, mais comme elle a ap[)ri8 la tolérance 
auprès de sa mère (Catherine de Médicis), — ma avendo imparato la toUe^ 
''anza da sua madré, — elle supporte patiemment tout sans jamais qu'il lui 
échappe une parole de ressentiment. * P. 72, t. V, série I''*'. 

Il est fort regrettable que M. le marquis Du Prat, qui a publié, il y a 



246 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Et pour mieux dépeindre rimmobilité des décisions du 
Roi à l'égard de cette jeune Reine dont la bonne gpràce, 
rhumeur si douce et les qualités élevées venaient, au 
g^rand désespoir de Catherine de Médicis, sa mère, qui en 
était instruite, échouer devant la froideur et le flegme 
intolérable de Philippe, l'ambassadeur ajoute ce feit, dont 
la portée est une véritable pièce à conviction : 

u Quand eurent lieu, Tannée passée, les assemblées d'Aragon, 
la Reine fit au Roi toutes les démarches possibles pour y aller 
en sa compagnie, et on m'assura qu'il n'était pas de jour qu'elle 
ne pleurât devant son mari pour cet objet, au point qu'il lai 
promit qu'elle viendrait, lui disant' qu'une ibis arrivé à Sara- 
gosse il la ferait partir pour le rejoindre. Dans le but même de 
donner une apparence de plus grande vérité à sa promesse, le 
Roi accorda au cardinal de Rurgos la fisivcur de s'arrêter à Madrid, 
désirant lui conférer l'honneur d'accompagner la Reine.... Mais, 
en somme , il n'en fiit rien que ce que le Roi avait décidé qu'il 
en fût, dans son for intérieur, et la Reine ne fit point ce 
voyage. Il est vrai que plus tard le Roi montra de ressentir un. 
vif chagrin lorsque la Reine avorta et qu'elle se trouva si mal 
que son état était proche de la mort.... n 

Mais à la même époque il y a une autre physionomie 
— moins douce assurément — aux côtés de Philippe IL 
Elle aussi, cette figure, nous est montrée sous son vrai jour 
et dans la dure vérité de ses traits par les Vénitiens. Elle 
touche de près au roi PhiUppe II , étant celle du premier 
de ses fils, de Don Garlos, prince royal. On peut dire que 
Philippe II ne fiit pas heureux dans sa descendance mâle : 
Don Garlos, le premier né, avait l'âme noire et agissait plutôt 
en fou méchant qu'en prince bien éduqué : sa mort précoce 

peu d*années, tout un volume sur la Vie d'Elisabeth de Valois — Tohune 
d'ailleurs plein d'intérêt — n'ait pas eu connaissance det textes des ambo- 
sadeurs vénitiens près du Roi Catholique. Les relations et les dépêches lui 
eussent permis une moisson plus abondante encore que celle qu'il a frite. 



DON CARLOS, PRINCE ROYAL, M7 

a laisse derrière elle un mystère qui n'est pas encore rëvélë ; 
Philippe , son second fils , qui lui succéda sous le nom de 
Philippe III y fut un prince d'une débilité complète à tous 
égards. Le Roi fut mieux partagé du côté de sa fille : l'in- 
fante Isabelle, douce, quoique sérieuse enfant, a pu lui 
donner quelques consolations filiales : il l'aima tendrement. 
Plus loin je parle d'elle, ainsi que des fatigues politiques 
dont elle fut accablée. En ce moment, c'est Don Carlos 
qai est en scène. Il mourut en 1568. Fut-il empoisonné 
par l'ordre de son père, qui depuis quelques jours le tenait 
prisonnier; sa mort fiit-elle violente ou naturelle? L'his- 
toire jusqu'à présent n'a pu connaître la vérité ; — ce que 
l'on peut avancer sans hésitation , c'est qu'à en juger par 
les pronostics de sa jeunesse , il était le plus triste prince de 
son temps, et il faut estimer que la mort, si cruelle qu'elle 
ait pu être pour lui , en lui enlevant l'hérédité du trône , a 
rendu un grand et signalé service au royaume. Le roman 
s*e8t emparé du double événement étrange de son empri- 
sonnement subit et de sa mort mystérieuse : à l'un et l'autre 
de ces faits il a attribué les plus émouvants motifs. En cela 
le roman n'a fait que son devoir. Mais que dit l'histoire? 
Le savant et infatigable chercheur M. Gachard sera sans 
doute, dans un temps prochain, le révélateur de cette 
énigme historique : il prépare depuis plusieurs années tout 
on livre que déjà il a promis , sous le titre de Don Carlos 
ei Philippe II, On a montré le prince royal amoureux de 
la Reine, seconde femme du Roi son père, cette gracieuse 
Elisabeth de France , sa belle-mère , dont nous avons dit 
l'existen.ce peu heureuse; on l'a présenté comme ayant 
Touhi renier les principes catholiques et adopter ceux de la 
foi protestante ; on l'a enfin accusé d'avoir projeté un départ 
clandestin pour les Flandres afin d'y briser le pouvoir espa- 
gnol, qui y était odieux. Aux regards du roi Philippe, pour 



2» DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

un seul de ces trois chefs de culpabilité... qui au monde, 
même son propre fils, aurait pu trouver g[râce? Y eut-il 
jamais en effet un prince plus jaloux de son honneur, de sa 
foi et de son Etat? Toute la mise en scène du drame dont 
la prison et la mort de Don Carlos ont été le dénomment, a 
conquis en sa faveur, dans l'imagination du vulgaire, une 
sorte d'intérêt aussi peu mérité que justifié. Ceux qui n'ont 
vu , comme Schiller, — et à cet égard ce poëte me parait 
avoir fort mal vu , — dans le prince royal Don Carlos que 
la victime d'un sentiment presque idéal, ont commis une 
grande erreur. Don Carlos avait en lui l'étoffe d'un de ces 
princes fous de la Rome des Césars , tels que CaUgula et 
Néron : c'était une âme mauvaise et méchante, cruelle, 
capable d'actions perverses, n'ayant d'autre génie que 
celui de la perversité. Si sa mort fut le résultat d'un crime, 
je le répète, ce fiit un crime heureux. Brantôme, dont la 
philosophie était si commode, n'a su alléguer pour excuse 
à toutes les étrangetés qu'on racontait du prince dans toutes 
les cours, que cette plaisante opinion : « Je croy qu'après 
que ce prince eut eu bien jeté sa gourme comme ces jeunes 
poulains et passé tous ses grands feux dès sa première jeu- 
nesse, qu'il se fut rendu un très-grand prince et homjne 
de guerre et d'Estat.... Quant à mon petit jugement, — 
ajoute ce beau courtisan de Brantôme , -^ je le jugeois un 
jour grand et luy trouvois une très-bonne façon et bonne 
grâce, encore qu'il eût son corps un peu gâté; mais cela 
paraissait peu. » Au discours de Brantôme, qui n'a rien de 
bien sérieux, il faut joindre ceux des Vénitiens et les tenir 
pour vrais lorsqu'on les voit s'accordant, quant au fond, 
avec tous les écrits dus à la plume des ambassadeurs de 
tous les pays résidant à la cour d'Espagne à cette époque. 
J'ajoute que je ne le dis point sans m'en être assuré. 
Quatre ambassadeurs vénitiens ont parlé de Don Carlos, 



CARACTÈRE ÉTRANGE DE DON CARLOS. 249 

soit dans leurs dépêches, soit dans leurs relazioni, Sigi3' 
monde de Cavalli était à Madrid lors de la mort du 
Prince, en 1568 ; les trois autres, Paolo Tiepolo en 1563, 
Giovanni Soranzo en 1565, et Antonio Tiepolo en 1567, 
ont écrit des portraits. Le moins dur est le dernier, il a 
déjà été donné par M. Gachard; les deux autres sont 
assurément encore inconnus en France , et je les traduis 
comme nouveauté dans ce chapitre , qui , étant une sorte 
de monographie de Philippe II d'après les Vénitiens, doit 
donner place à des écrits d'une source vénitienne sur des 
hommes qui , tels que Don Carlos , ont autant contribué à 
jeter le trouble et l'aigreur dans l'esprit et l'âme du Roi : 

« En naissant, dit Paolo Tiepolo, le prince Don Carlos causa la 
mort de sa mère (Marie de Portugal), l'année 1545, le 9 juillet. 
Il est fort petit de sa personne, de vilaine et ingrate apparence, 
d'une complexion malheureuse; il a souffert pendant trois ans 
continus des atteintes de la fièvre quarte, et parfois il a donné des 
marques d'aliénation mentale : infirmité d'autant plus redou- 
table qu'il parait la tenir de sa bisaïeule (Jeanne la Folle), par 
hérédité. Aussi , tant par suite de cette longue maladie que par 
celle du très-périlleux mal qu'il a éprouvé dernièrement, il est 
resté d'autant plus faible et accablé que , de sa propre nature, il 
n'a ni prospérité ni force. II a manifesté et manifeste encore 
certains procédés et certains goûts des plus singuliers. Enfant, 
non-seulement il mordit, mais il mangea même les seins à trois 
de ses nourrices, qui en faillirent mourir. Il ne parla point 
avant cinq ans révolus , et la première parole qui fut remarquée 
comme venant de lui fut non. On en fit part à l'Empereur, son 
çrand-père : c'était, en effet, un indice que le Prince ne devait pas 
demeurer muet. Cela donna l'occasion à l'empereur Charles de 
plaisanter; il dit ainsi que, pour ce que son grand-père et son 
père offraient à l'enfant, il avait bien raison et besoin de dire 
non. Devenu plus âgé, il n'a pris nul plaisir aux lettres, aux 
armes, aux chevaux ct>iux autres choses valeureuses et hono- 
rables, mais il ne se plut qu'à faire mal aux autres : à tels ou 
tels qu'il rencontrait sur son chemin et qui lui paraissaient de 



250 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

peu de qualité, il voulait fisiire donner des bastonnades; ii n*y 
a pas encore si longtemps qu'il voulait qu'on en châtrât un. Il 
n'aime qui que ce soit, à ce que l'on sache, mais il a conçu à 
Pétard de beaucoup de personnes de la cour une haine mortelle. 
Il tient à ce qu'on hii donne, mais il n'aime point à donner : 
en tous ses procédés il se montre revêche à faire du bien , mais 
il a la plus {frande inclination à nuire. Il est fixe et opiniâtre 
dans ses opinions; il a le parler difficile et lent, et s'exprime 
en termes tronqués et saccadés : à moins qu'on n'ait égard à 
son âge, qui est de dix-sept ans, on peut dire qu'il n'entend 
rien aux choses du monde. Et, bien que les Espagnols, dont 
la coutume est de porter toujours aux nues ce qui les con- 
cerne, aient exalté certaines questions qu'il a adressées indiffé- 
remment aux premiers venus, néanmoins il en est parmi eux 
— et je les crois un peu plus dans le vrai — qui ont argumenté, 
par l'impertinence dont ces questions étaient empreintes, du 
peu de discernement du prince qui les posait, n 

Que dit ailleurs Tambassadeur Giovanni Soranzo, qui 
connut Don Carlos deux ans plus tard, c'est-à-dire lorsque 
ce Prince eut atteint ses dix-neuf ans? Rien de plus heu* 
reux ni de meilleur, au contraire. J'évite les traits qui 
ressemblent par trop à ceux que nous connaissons déjà 
par le récit de Paolo Tiepolo : 

u Le Sérénissime prince Don Carlos a la face plutôt éteinte 
que pâle, — più presto consumata che pailida, — et il est d'une 
nature si colère qu'il est des plus difficiles à se laisser gouver- 
ner. Il est des plus désordonnés dans sa nourriture et d'un 
appétit en dehors de toute raison : à cet égard il se conduit si 
mal , que la plus grande partie de l'année il a la fièvre , et elle 
lui est devenue si habituelle que Son Altesse n'y fait plus atten- 
tion; car, le lendemain du jour où elle l'a quitté, il retourne à 
ses mêmes désordres. Il n'écoute personne et ne tient compte de 
rien; et, s'il m'est permis de le dire, il estime fort peu aussi le 
Roi, lequel dissimule et feint de ne pas trop s'aperce>'oir de 
ses actions. Cependant, lorsqu'il lui manifeste son ressentiment, 
aussitôt Son Altesse se précipite au lit avec une fièvre ardente, 
conséquence immédiate de la colère à laquelle il est sujet. Il a 



CARACTÈRE ÉTRANGE DE DON CARLOS. 251 

grandi, jusqu'à présent, en dehors de toute science, ne s^appli- 
quant à rien.de beau et de louable, comme le devrait faire un 
prince qui, comme lui, est appelé à succéder à un pouvoir 
étendu à tant d'États et à tant de royaumes. Il est cruel , et on 
dit des choses telles à cet égard, qu'il ne convient même pas de 
les redire en cette assemblée. Il porte une haine particulière à 
ceux qui le servent, et, n'était la crainte du Roi, il les changfe- 
rait continuellement : fort peu ont su le prendre et acquérir sa 
bonne g^râce. Il est de la plus misérable complexion, et on m'a 
donné pour très-vrai que, sur l'ordre du Roi, on lui a présenté 
de belles jeunes filles pour voir comment il se conduirait, — 
gli ê stato menato délie giovani belle per vedere corne si portava, 
— mais qu'il n'a donné aucun signe ni de volonté ni de désir : 
tant est que, pour bien des choses. Sa Majesté est fort mé» 
contente et ne sait comment se résoudre à le marier. Soyez 
assuré que c'est en particulier pour cela que le Roi son père va 
ainsi temporisant avec l'Empereur au sujet du mariage de 
sa fille. Sa Majesté lui a donné pour premier gouverneur Don 
Ruy Gomez, lequel porte bien peu volontiers le fardeau d'une 
telle charge, ayant à «traiter avec un jeune prince qui n'écoute 
aucune sorte de raisonnement. Il est capricieux de choses sin* 
gulières ; ainsi , de se faire faire des vêtements à l'infini , d'ache* 
ter des joyaux sans vouloir qu'ils soient estimés, de foire graver 
son portrait dans des rubis et des diamants; puis, a-t-il porté 
l'anneau huit jours, il ne se soucie plus de le voir.... Il mani- 
feste de prendre en dédain toutes les choses qui plaisent au Roi ; 
il ne sait trouver rien qui le divertisse; et en somme, en dis- 
courant sur ce Prince, il y aurait à dire bien des choses incon- 
venantes.... Le Roi l'a fait entrer dans le conseil d'État; il l'a 
accompagné en personne et l'a fait asseoir; mais, à peine assis , 
le Prince est sorti soudainement. Tous les ministres du Roi 
qui sont à la cour Je redoutent, car, lorsqu'ils se refusent à faire- 
ce qu'il commande, il les accable d'outrages, puis se jette au 
lit avec la fièvre ; et , comme ils savent qu^ils ne peuvent exécu* 
ter ses volontés sans la permission du Roi , ils sont fort indécis- 
et tourmentés. Ils font tout ce qu'ils peuvent pour s'abstenir de 
86 présenter à lui.... » 

Tel était rhomme à qui les destins de la naissauce 



252 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE 

réservaient la grande et illustre couronne portée par Tem- 
pereur Charles et le roi Philippe. Ce dernier portrait date 
de Tannée 1565. Trois ans plus tard, dans le mois de 
janvier 1568, informé par des révélations du genre le 
plus grave sur les projets insidieux que nourrissait Don 
Carlos, le Roi appaiiit soudainement au milieu de la 
nuit, avec quatre de ses premiers conseillers, dans la 
chambre du Prince. Ce dernier, à ce bruit inaccoutumé, 
sauta du lit et demanda à son père s'il le voulait tuer; le 
Roi répondit que non , mais le punir. ... et sans dire autre 
chose, il saisit de sa propre main l'épée et le poignard 
du Prince, et en se retirant il donna des ordres pour que 
Don Carlos ne sortit plus ; il lui désigna une garde impo- 
sante, il fit enclouer toutes les fenêtres, et il le priva 
d'armes de toutes sortes, lui faisant même refuser un 
couteau lorsqu'il mangeait. — Le lundi suivant, le Roi 
réunit tous les conseillers de ses royaumes, et séparément, 
à chacun , en brèves mais en graves paroles , il fit part 
de cet événement, disant que, pour les motifs les plus 
urgents et dans l'intérêt de ses États, il avait dû agir 
ainsi ,^ que le temps viendrait où il déclarerait ces motifi». 
Il ordoAna enfin que, conformément aux circonstances, 
les secrétaires dépêchassent la nouvelle aux provinces, se 
réservant d'en faire part aux princes de la chrétienté. 
L'ambassadeur vénitien exprime bien le mystère qui ré- 
gnait sur l'ensemble -des faits, lorsque, s'excusant de ne 
pouvoir être précis , il termine sa dépêche par ces mots : 
« La certitude de la cause de cette arrestation est des plus 
cachées {ê occuUissîhta); aussi Votre Sérénité ne s'éton- 
nera pas si je ne confirme aucune de celles que j'ai 



narrées ' 



^ Il convient de le redire ici : Je crois que la Térité sur ce drame de la 
▼te politique ne sera bien établie que par l'œuvre de M. Gacbard, si impa- 



PHILIPPE II APRES LA MORT DE DON CARLOS. 253 

Peu de mois après , en juillet , dans les mêmes pièces 
dont le roi Philippe avait fait enclouer les fenêtres , mou- 
rut, dans les plus grands désordres d'esprit et de corps, 
Don Carlos, le prince d'Espagne. Et ainsi le procès que 
son père lui fit ou lui devait faire — procès politique — 
fut oublié. On assure que Sa Majesté remercia Dieu de 
cette mort. Ce qui est sûr, c'est qu'aux heures mêmes où 
la vie de Don Carlos fut annoncée comme étant à toute 
extrémité, le père n'alla pas voir le fils. Mais si froid 
qu'ait affecté de vouloir paraître Philippe II dans des cir- 
constances aussi dramatiques et aussi émouvantes, il ne 
put dompter absolument cette force surhumaine des im- 
pressions intérieures et profondes qui sont les signes de 
notre faiblesse, si forts que nous prétendions être. Si l'on 
veut observer les symptômes du moral du roi Philippe, on 
reconnaîtra que c'est vers les années 1569 et 1570 que 
ce Prince extraordinaire se livra avec une assiduité inouïe 
jusqu'alors à ces longs travaux de cabinet , à . ces rudes 
études politiques, à ces commentaires incessants de dé- 
pêches qui lui venaient de tous pays. Cherchait-il dans 
l'étude et dans l'activité de la plume des distractions à des 
soucis accablants? Jamais royaume n'a eu un roi qui ait 
autant écrit que Philippe II. C'est encore là un des traits 
les plus originaux dans l'ensemble de la physionomie de 
cet homme. Les Vénitiens sont entrés à cet égard dans 
des détails singuliers que nous rapportons plus loin. 

La puissance si réelle de ce Roi, à quels horizons s'éten- 
dait-elle? Le Vénitien en définit ainsi l'étendue : Le tout 

tiemment attendue. J'ai copié nn curieux récit de cet éyénement dans l'un 
des recueils manuscrits de la Collection Stroizi à la Magliabecchiana , u 
Florence, sons ce titre : Vero e sincero racconto délia prigionia di Carlo 
Principe di Spagna Jigliolo di Philippo Secondo, lie di Cattiglia, successa 
nel tnese di décembre. Sua morte segui nel mese di Luglio del medesismo 
anno 1568. 



254 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

ensemble équivaut à la circonfiérence de l'Europe , et si 
ses royaumes étaient proches et unis comme ils sont éloi* 
gnés et divises , on pourrait avec leur seule aide s*assurer 
la monarchie du monde. Cet empire du Roi d'Ëspag^ne se 
divise en quatre parts, les royaumes d*Espag^ne, les États 
d'Italie , la souveraineté des Indes et les pays de Flandre. 
Imposante était cette masse de peuples doués d'instincts 
si divers , que gouvernait par la plume le vieux démon du 
Midi du fond de sa retraite de TEscurial. Espagnol uni- 
quement, il ne gouvernait que par l'Espagne et n'usait 
que d'Espagnols pour gouverner ailleurs; il les a, durant 
tout son règne, choisis hors des premiers rangs de la 
grande noblesse, à l'endroit de laquelle il entreprit en 
Espagne l'œuvre qu'avait inaugurée en France Louis XI , 
je veux dire l'abaissement ' . La manière dont il composait 
son Conseil justifie la qualité que lui conférait dans sa 
relazione l'ambassadeur Vendrarain , l'appelant le père des 
dissimulations (e padre si puo dire délie dissimulazioni). 
Remarquez depuis son avènement au trône quel soin 
étrange il met à ce que, dans ce Conseil même, ressortent 
toujours deux esprits d'un vif contraste et d'une opposi- 
tion assez avouée pour qu'elle ressemble singulièrement 
à l'hostilité. Par les forces morales ainsi mises en lutte, 

^ Giovanni Soranzo est précis à cet égard : « L'autorilà di quesci sîgnori 
è limitata.... La Maestà del Be desidera occasione d'abbassarli, conoscendo 
far la grandezza sua tanto maggiore quanto sminuisce quella dei signori del 
regno, i quali senza alcuna comparazione non sono al présente potenti di 
seguito ne di autorità come solevano essere ai tempi passati, che moite yolte 
si sollevarono dando travagli d*iniportanza ai Re; il che avenne fra gli 
•altri, alla felice memoria dell' imperator Carlo. E molti gîudicano una délie 
principali cause che il Re dimora volentieri in Spagna esser questa, per- 
ciocchè con la presenza sua tiene quei signori molto basai, si clie vanne 
sempre più perdendo della loro grandezza. » Relazione di Spagna^ 1565. 
Giovanni Soranzo. Voir la collection de Florence, série F^ t. V. Cette 
relation et la précédente , dues à Paolo Tie|K>lo (1563), n*ont pas été con- 
nues de MM. Gachard et Mignet. 



LE CONSEIL : LE DUC D'ALBE. 256 

jamais aucun ministre , si avance qu'il soit dans la faveur 
du Roi , ne pouvait arriver à ce degré suprême d'influence 
qui, avec le temps et les habitudes , envahit insensible- 
ment le pouvoir, n'en laissant que le manteau au souve- 
rain lui-même. Les ambassadeurs ont dans presque toutes 
leurs relazionî parlé de la composition du Conseil et décrit 
les qualités des conseillers. Aussi , depuis le jour où l'em- 
pereur Charles se démet de la puissance et la donne à 
Philippe, voyons-nous soigneusement représentés dans le 
cours de tant de rapports tous les hommes qui , tels que 
Ruy-Gomez, le Duc d'Albe, Granvelle, Don Juan, le Duc 
de Feria, Don Diego Spinoza, l'évêque de Cordoue, Don 
Antonio de Tolède , Don Gasparo Quiroga , Don Bernardo 
deFresneda, évéquedeCuença, Antonio Ferez, Cristovalde 
Moura, Don Idiaquez, ont été comme des points cardinaux 
dans le gouvernement de Philippe. Mais entre ces hommes, 
deux surtout ont, par l'importance de leur charge et la 
constance de leur rôle , attiré les regards , je veux dire le 
Duc d'Albe et Don Ruy Gomez de Silva. 

Les portraits du Duc d'Albe par les Vénitiens , contrai- 
rement à ceux de Don Ruy Gomez , sont en général très- 
courts, mais s'ils sont écrits d'une façon rapide, ils ne sont 
pas moins expressifs, et les traits, bien que simplement 
esquissés , ont tous ce sentiment de vérité toujours si ap- 
préciable pour l'historien. L'honorable et savant écrivain 
M. Mignet, l'auteur illustre d'Antonio Ferez et de Phi-^ 
lippe II, s'est particuUèrement servi de deux ou trois rela- 
zioni vénitiennes pour former ses jugements; il a même 
reproduit textuellement l'opinion du Vénitien sur le Duc 
d'Albe et sur les personnages du Conseil du Roi. La re/a- 
zione qu'il a le plus fréquemment citée est donnée par lui 
comme anonyme sous le titre du manuscrit qui est à la 
Bibliothèque impériale, Relazione délie cose di Spagna; il 



256 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

a été prouvé depuis que ce document est dû à l'ambas- 
sadeur Alberto Badoër, qui revint d'Espagne en 1578. 
M. Mignet est assurément un des historiens qui agît avec 
la plus grande circonspection à Tendroit des textes; en 
général, il n'accepte une preuve qu'après un examen 
sévère, aussi est-ce, à mon sens, un grand honneur pour 
les ambassadeurs vénitiens que leurs écrits aient été tenus 
dans une aussi grande qualité par cet érudit et délicat 
historien. M. Migneta foi dans les ambassadeurs vénitiens, 
il aime à les consulter, il les cite; il est peut-être jusqu'à 
présent, de tous les écrivains français, celui qui a su tirer 
le plus judicieux parti des documents que nous a laissés 
la diplomatie vénitienne. Ce sont en effet les Vénitiens 
qui ont dépeint avec le plus d'exactitude la lutte qui, au 
grand plaisir du Roi, s'était établie d'une manière si sensible 
entre les deux principaux ministre». Don Ruy Gomez et 
le Duc d'Albe; ce sont eux qui l'ont considérée et montrée 
comme un instrument utile aux instincts et aux procédés 
de la politique de Philippe. M. Mignet ne s'inspire-t-il 
pas littéralement de l'observation des Vénitiens Michèle 
Suriano et Antonio Tiepolo , lorsqu'il dit : « Pendant plus 
de vingt années, de 1558 à 1579, le Roi conserva auprès 
de lui deux partis rivaux, entre lesquels il partagea sa 
confiance et son pouvoir. En agissant ainsi, il avait pour 
but de s'éclairer de leurs opinions contradictoires, de 
recourir, selon les occasions , aux qualités diflerentes de 
leurs chefs, et d'être servi avec plus d'émulation. A la tête 
de ces deux partis furent longtemps le Duc d'Albe et Ruy 
Gomez de Silva, prince d'Éboli, dont l'un était aussi 
altier et résolu que l'autre était adroit et prudent. Dans le 
conseil d'État, où ils exerçaient la principale influence, 
ils ne voyaient et ne concluaient jamais de la même façon. 
Quiconque réussissait auprès de l'un échouait auprès de 



LE DUC D'ALBE. 257 

Tautre. Philippe II n'était pas fâché de leur rivaUté, qui 
allait jusqu'à l'inimitié; elle rassurait son caractère ombra- 
geux , tout en ajoutant bien des fois aux incertitudes de 
son esprit par la divergence des sentiments que ces deux 
principaux conseillers de sa politique manifestaient sur 
les matières soumises à leurs délibérations ' . » Entendez 
maintenant le Vénitien , d'ailleurs cité tout au long dans 
le texte original et en note par l'honorable M. Mignet : 

« Il est vrai que, bien qu'ils soient sept qui assistent au con- 
seil, à proprement parler ils ne sont que deux, parce que tous 
dépendent ou du Duc d'Àlbe ou de Ruy Gomez, lesquels sont 
entre eux d'avis toujours différents '. » 

L'infinie difficulté dans les négociations, net negptiare, k\a. cour 
d'Elspagne provient de ceci : qui veut la faveur du duc d'Àlbe 
perd celle de Ruy Gomez, et qui recherche celle de Ruy Gomez 
n*a pas celle du Duc d'Àlhe ; et celui-là qui a pu arriver à se 
gouverner avec l'un et avec l'autre, et qui ne s'est point rendu 
contraire l'un ou l'autre, peut bien assurément en rendre grâces 
à Dieu'. » 

Je ne citerai pas le portrait du duc d'Âlbe reproduit par 
M. Mignet d'après la relation d'Alberto Badoero, ce ne 
serait pas d'ailleurs une nouveauté; puis, à l'époque où 
Badoero représente le duc, cet homme immensément fier, 
type extrême d'un grandissime d'Espagne en ces temps où 
notre Brantôme écrivait son amusant livre des Rodomon- 
tades et gentilles rencontres espagnoles, était fort déchu, 
accablé d'années, et il n'avait plus d'autorité; je préfère 

* Voyez Antonio Perez et Philippe II, p. 7, 8, 9, Tappréciation du con- 
seil du Roi, le portrait du Duc d*Âlbe, celui d'Antonio Perez, cités textuel- 
lement. 

3 Antonio Tiepolo, Beiazione di Spagna, 1568. 

^ ... E puô bene rinfi^ratiar Iddio chi si govema in modo con Tnno e con 
l'aUro, che non s*acquista contrario o Tuno o Taltro. » Michèle Suriano, 
Relazione di Spagna, 1559. 

17 



258 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

donc emprunter aux pages de la relaùone si mentante de 
l'ambassadeur Paolo Tiepolo le passage consacre au Duc 
d'Albe en 1563, peu de temps avant où les Pays-Bas 
auront à connaître les duretés extrêmes de son adminis- 
tration implacable , et où , loin de faire aimer et re^ect^r 
le Roi son maître, il lui attira dans l'esprit et le cœur essen- 
tiellement libres , innés libres , des Flamands , cette haine 
violente et profonde contre les assauts de laquelle il n'est 
pas de force humaine qui puisse résister d'une façon du^ 
rable. C'est surtout dans le mode d'analyser la puissan 
et la faveur de cet homme, dont le rôle politique et 1 
faits d'armes ne sont pas moins célèbres, que j'admire 1 
pénétration et la finesse des Vénitiens : 





(I Le Duc d'Albc S trè»-âgé, plein d'acquit et d'expérience, 
passe de beaucoup tous les autres gens de qualité et de consei 
Cependant il ne peut souffrir d'être mis a l'^al des autres da 
les délibérations, et il voudrait, comme il le dit, que le Roi 
fit chef et ministre suprême dans le gouvernement, 
à toute la charge des affairés, à peu près comme fit en Fraa 
le roi Henri à l'égard du Connétable. De là viennent ces d. 
léances amères, ces façons hautaines de procéder, et ces dépa 
de la cour avec des marques de dédain, demeurant ainsi él< 
gné durant trois ou quatre mois, et se faisant prier pour reto 
uer. Cependant le Roi, qui, d'une part, voit très-bien et 
toutes ces allures, Ci qui de l'autre, par la rareté des bons 
seillers, a besoin de lui, l'estime plus qu'il ne l'aime, et s'il 



1 Je ne puis me dissimuler que tous ces portraits perdent beaacov&jp, 
dans la traduction, du caractère qu*ils ont dans l'original. Si je n*flfc'^*^aus 
craint de produire un livre beaucoup trop volumineux, j*eusse assurénm^nt) 
à Texcniple de mes illustres maîtres, MM. Mi{Tnet et Gachard, donim^ k 
texte original de l'ambassadeur au-dessous du texte de mes înterprétaCÎoiBi. 
Ici — pour en donner un exemple — le Vénitien débute ainsi : • Il ^.«act 
d'Alvn, {prave d*eta, cognizione ed esperienza.... » Plus loin, il dit : « £>i ^^ 
vengono le sue acerbe lamentazioni, le superbe manière di procéderez ^^ 
partite con sdegno dalla corte, standone lontano i tre e quattro m^^*'» ' 
facendosi pregare a ritomare. » 



♦ 



RENSEIGNEMENTS DES RELATIONS D'ESPAGNE. 259 

sert de lui, c'est plutôt par raison de nécessité que par marque 
de bon vouloir * . » 

Nous avons dit que c'est à l'époque de sa vie où il avait 
perdu et son fils, Théritier du trône, et la Reine, sa troi- 

^ M. Gachard, dans son ouvrage spécial sur Philippe II d'après les Véni" 
tiens, reproduit de nombreux détails personnels aux ministres du Roi et 
aux liommes de ce temps qui ont eu part aux affaires. Voici des indi- 
cations sommaires : Dans la relazione de Federico Badoero , en 1557 : 
Les Espagnols. — Principaux officiers de la cour. — Composition du Con- 
seil d*Etat. — Portraits des ministres : Ruy Gomez de Silva , le comte de 
Pcria, Bemardino de Mendoza, M. d*Arras, Don Antonio de Tolède, Don 
Juan Manriqoe. — Conseil de justice : Alcade de la cour. — Secrétaires 
da roi : Gonzalo Perez, Erasso, Hoyos, Sagante, Vargas, Pfintzing. — 
Portraits du Duc d*Albe : Jugement peu flatteur sur ses qualités militaires. 
— ' Portraits du Duc de Medkia-Celi. » Dans la relazione de Michèle 
Soriano en 1559, les détails sont spéciaux aux capitaines des guerres, ainsi : 
■ Armée de mer, le prince Doria et Antoine Doria. — Armée de terre : 
qaalités des troupes espagnoles, italiennes, wallonnes et allemandes. — 
Capitaines principaux de Tarmée royale : le duc de Savoie, Castaido, les 
ûQcs d*AU>e et de Sessa, le comte d*Egmont. — Capitaines secondaires 
^Udiens et espagnols : le marquis de Pescaire, Vespasien et César Gonzaga, 
HanyAntoine Colonna, César de Maples, le comte de Santa-Fiora, Ascagne 
délia Comia, D. Alvaro de Sande. — Capitaines flamands : le prince 
d Orange, les comtes d'Arembeq; et de Meghem, le marquis de Renty, 
^- de Hoogstraeten ,' D. Fernande de Lannoy. — Capitaines allemands : 
A^asanis Schwendz, Geoi^e Van Holl , le baron de Polweiler. — Puis, tou- 
)<*Qn les ministres : «Observations sur Ruy Gomez, le duc d*Albe, D. Juan 
^^^nrique, D. Antonio de Tolède, le comte de Feria, le duc de Franca- 
▼ïlla. — Division du Conseil en deux partis. — Supériorité de Granvelle 
'^tt* toQs les autres ministres. 

l'QQe des belles relaztoni sur le royaume d'Espagne, tout récemment 

y^^Qvertes , est celle de Paolo Tiepolo , 1563 : elle est excellente h tous 

'V^'ds. Les ambassadeurs qui ont parlé de Philippe II avant Paolo Tiepolo 

"^ ' avaient connu que dans les Flandres ; ils n'avaient pas visité TElspagne 

'^''^^pi^ment dite, ni vu le Roi h Madrid. M. Albèri fait donc fort judicieu- 

•*^ient cette remarque : « Délie cose di Spagna parla il Tiepolo come 

P'^oio testimonio di veduta da molti anni , essendochè ne il Badoero , ne il 

^^*^ano, ne il Da Mula avessero avuto occasione di visitare quella con- 
*»^da . 

^ *^ Hm surtout consulter le texte de Paolo Tiepolo sur les choses des 
^■^ces (revenus et dépenses), sur l'administration intérieure, sur le gou- 
,^^Cment de Philippe à l'endroit de ses immenses possessions étrangères 
'^ les Indes ; de la page 5 à la page 46, t. V, série 1<^. 

17. 



260 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

sième femme, que le roi Philippe s*ëtait plus que jamais 
livré à Tétude de la politique, et qu'il était devenu le teneur 
d'écritures imperturbable qu'il s'est montré ensuite jusqu'à 
la fin de son règne. Il est à remarquer, en effet, que c'est 
vers ce temps que le Roi ne paraît plus au Conseil : on lui 
en apporte les décisions dans sa chambre, il lit et écrit, il 
écrit et lit : l'épée mouvante et vaillante de Charles-Quint 
est devenue une plume active et positive dans la main de 
Phili])pe. Annotations, réflexions, volontés, projets, pen- 
sées politiques, le Roi écrit tout. Il ne parle plus, il écrit. 
Il veut tout voir, tout lire, tout signer. A la fois il est roi , 
préfet, chef de bureau, secrétaire, employé aux écritures. 
Voici cette aptitude pour la plune consignée nettement 
par Giovanni Soranzo. 

u Le Roi n'entre pas dans les conseils , mais il se fait apporter 
dans sa chambre les choses d'importance.... Il souscrit de sa 
main toutes les expéditions, à ce point qu'il n'est pas de chose, 
pour petite qu'elle puisse être, qui ne doive lui être soumise 
avant d'être expédiée : j'ai vu une cédule de vingt ducats seule» 
ment de marchandise souscrite de sa main : ce n'est pas seule- 
ment dans les dispositions d'argent qu'il oblige ainsi sa signature, 
mais bien encore dans des occasions vraiment minimes * ...» 

Les archives de Simancas , les archives des Pays-Bas , 
et on peut dire les archives de tous les pays soumis à la 
domination de Philippe II , conservent encore aujourd'hui 
des traces innombrables de cette humeur laborieuse et de 
cette aptitude persévérante jusqu'à l'excès. M. Mignet a 
extrait des manuscrits de la Haye, pour les reproduire 
dans les appendices de son livre, plusieurs dépêches fort 

* 

1 Belaz, G. Soranzo, p. 115. — Dans la relazione de Lorenzo Priuli, 
1576..., on lit aussi : • Perché non cessa mai di scriver o ài leggere 6no 
quando fa viaggio in cocchio. > Francesco Vendramin dit aussi en 1595 : 
« Scrive indefessamente giorno e notte.... * Id., p. 446. 



Autographe du Ministre APpE I!. 

DOCOMBICT DIPLOMATIÇUE SENES 



AU SUJET DES 



y 



Si 





h^dtf^ 




t__ 







PHILIPPE II ÉCRIT JOUR ET NUIT. 261 

curieuses, en marge desquelles sont les observations du 
Roi '. Ces intéressants documents donnent une idée du 
travail même auquel se livrait ce prince si penseur et si 
réfléchi. C'est déjà beaucoup d'avoir mis à même de con- 
naître et de lire tels de ces échantillons singuliers; nous 
avons voulu faire plus, nous avons voulu les montrer. La 
bienveillance de M. Feuillet de Couches, cet aimable et 
courtois écrivain qui est aussi un des plus heureux ama- 
teurs de ce temps, nous a confié l'une des plus précieuses 
pièces de sa collection d'autographes, et il nous a permis 
de faire exécuter un fac-similé de l'une des dépêches 
originales écrites par Antonio Ferez le ministre, et anno- 
tées et commentées par Philippe. Regardez cette dépédiè 
ainsi commentée : elle est une preuve frappante de la 
main active du poUtique de TEscurial. Voyez cette écri- 
ture fiévreuse, presque indéchiffrable à force d'être ra- 
pide! Sont-ce des chiffres ou des caractères, sont-ce des 
signes convenus ou des lettres alphabétiques? N'est-ce 
pas avec une surprise particulière que l'esprit s'arrête à 
l'examen de ce document? La dépêche ainsi annotée traite 
des affaires de la République de Gênes, et il y a eu des 
milliers de dépêches ainsi étudiées par Philippe et ainsi 
remplies de son écriture. 

Sa façon de parler d'affaires se ressentait toujours de 
l'homme de cabinet : il ne disait rien de précis, car il ai- 
mait à décider lentement après la décision déjà lente elle- 
même du Conseil : il donnait audience aux ambassadeurs 
le matin, un peu avant de sortir pour aller entendre la 
messe à la chapelle * ; comme il n'aimait point à obliger 

1 Voyez dans les Appendices da livre de M. Mignet l'appendix G : Entretien 
de Peiez ayec le nonce du Pape au sujet de Tentreprise d'Angleterre et les 
annotations du Roi si la marge de la lettre , p. 390 ; Tappendiz H : Lettre 
de Ferez, 3 ayril 1578, et les annotations du Roi, p. 402. 

' Ant. Tiepolo. (Gachard, p. 158.) 



362 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

par sa parole non plus qu'à rien refuser par lui-même, il 
trouvait commode de promettre ses réponses par la bouche 
de ses conseillers ; néanmoins il demandait sans cesse des 
mémoires sur les questions qu'on lui soumettait. 

Sur son vieil âge il revint aux bouffons; il avait plaisir 
de s'entretenir avec eux des choses de cour. Soupçonneux 
et curieux dans le méchant sens du mot, il aimait à savoir 
toutes les actions et les démarches des gens de quedité; 
c'était en cela que lui plaisaient ces bouffons, dont il fai- 
sait ainsi de petites gens de police privée, capables de tout 
savoir par l'aisance qu'ils avaient à se glisser partout ' . Il 
n'oubliait pas une injure, une faute, il gouvernait con virga 
Jerrea; je ne parle point de son grand tribunal de l'inqui- 
sition, tant l'usage qu'il en fit est aujourd'hui connu.... 
Rarement il laissait découvrir ses sentiments (t suoi affetti) , 
le flegme en tout étant son procédé; aussi disait-on en 
Espagne, sous forme de proverbe, qu'entre le rire du 
Roi et le couteau, il n'y avait nulle différence, et s'il 
avait intimement décidé le châtiment de quelqu'un, le 
rencontrant, il lui faisait le même air que lorsqu'il le tenait 
en faveur. 

Vers 1580, le caractère si personnel de ce roi entra plus 
avant dans la sombre voie d'amertume où il faisait déjà 
figure depuis si longtemps. Les a£Bftires de la Flandre, les 
inquiétudes religieuses que lui donnait la France , et plus 
tard — ce fut le comble — son entreprise immense contre 
l'Angleterre, aussi célèbre par la violence de la menace 
que par l'étendue de la défaite, aigrirent cette âme ma- 
lade. S'il regardait l'dvenir, que voyait-il, ^non un prince 
débile pour héritier, sans initiative, sans politique, sans 
fermeté d'esprit, une pâture à ministre, l'instrument de 

1 Relaz, Matteo Zane, 1584, p. 36i. 



LE ROI VOIT SON INFLUENCE DÉCROÎTRE. 263 

la volonté d'un illustre intrigant? Que fut en effet Philippe III 
aux mains du duc de Lerme? L'état de la politique générale 
affligeait donc l'esprit absolu de son père, ce dompteur des 
peuples : sa puissance morale était ébranlée même à Rome 
depuis que sur le trône des Pontifes avait apparu et grandi 
cet admirable et fougueux pape Sixte-Quint. En France, 
quel ennemi n'avait-il pas, et combien il sentait la force de 
cet ennemi, d'Henri de Navarre qui triomphait à mesure 
qu'il luttait! Tommaso Gontarini et Francesco Yendramin 
avaient bien compris l'inquiétude et les tourments intimes 
que la situation des Cours de Rome et de France avait 
jetés dans l'âme si politique du roi d'Espagne. Comment, 
lui qui , sauf sous Paul IV, n'avait qu'à faire un signe à la 
Cour romaine pour y rencontrer la servilité, lui qui met- ' 
tait une tiare sur la tête d'un cardinal de son agrément 
sans la rencontre d'un obstacle, il devait voir sous Clé- 
ment yill s'élever et grandir dans le conclave un parti 
français, la fazione francese, laquelle, à l'avenir, sera 
de force et de condition à se montrer vivement et dange- 
reusement opposée à hi fazione spagnuolal Sa politique 
à Rome fut ainsi caractérisée par Yendramin : 

u Quant aux Souverains Pontifes, Sa Majesté Catholique les 
veut en tout pour dépendants et confidents ; aussi , dans les élec- 
tions, fait-il en sorte qu'aucun des cardinaux d'ihtenftbn française 
ne puisse parvenir, c'est-à-dire aucun de ceux étrangers à sa 
dévotion ou d'une noblesse exceptionnelle. Il désire surtout 
que le Pape à élire soit de basse condition, et qu'il reconnaisse, 
si c'est possible, que c'est à lui qu'il doit et la pourpre et les 
autres grandeurs; qu'il ait en outre des parents peu fortunés , 
afin , en les enrichissant par des bénéfices et des pensions , de se 
les faire confidents et les rendre partiaux; il cherche enfin de 
tout son pouvoir à mettre les Pontifes dans la nécessité de dé- 
pendre absolument de ses volontés, de les tenir ainsi dans le 
devoir en approvisionnant leurs Ëtats avec les grains de la 
Pouille et de la Sicile, en défendant les rivages de leurs terres 



264 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

contre les incursions des Turcs et les déprédations des corsaires; 
et enfin en leur donnant à comprendre qu'il est en son pouvoir 
de convoquer un Concile et d'y exposer leurs actions.... n 

u Pour le Roi Très-Chrétien , ajoute plus loin ce même ambas- 
sadeur, Sa Majesté Catholique ne le hait pas seulement par rai- 
son d'État, puisque de sa faiblesse dépendraient la plus grande 
élévation de la couronne d'Espagne et un chemin plus facile à 
la monarchie universelle; mais l'antique rivalité de ces couron- 
nes, réciproquement ai(]^ries par tant d'injures, tant d'offenses, 
tant de luttes vieilles et récentes, est d'autant plus grande 
aujourd'hui , que le Roi Catholique se sait honni au plus haut 
point par le Roi Très-Chrétien, qui, personnellement, a reçu 
les plus acerbes offenses des princes de la maison d'Autriche. 
Regardez, en effet, à ses deux royaumes, Tun de Navarre, l'autre 
de France! Son grand-père fut dépouillé du premier par l'em- 
pereur Charles-Quint, et pour le second, le Roi Catholique a eu 
recours à tous les moyens capables de lui en fermer le chemin...'. » 

Le roi Philippe II prévit-il donc le déclin de la grande 
puissance espagnole qu'il avait tant soutenue, la plume 
dans une main et le front dans l'autre? Il n'y a point à 
en douter. Veuf de quatre femmes des premiers sangs du 
monde, puisqu'il avait épousé successivement pour les voir 
mourir Marie de Portugal , Marie d'Angleterre, Elisabeth 

^ Voyez Belazioni di Spagna, t. V, série l*"*. Collection de Florence» 
Relaz, de Francesco Vendramin, 1595, p. 466, 467, 468. Mais il faut lire 
aussi dans la re/asione précédente de Tommaso Gontarini (1503), p. 437, l'in- 
quiétude que cause aux Espa{fnols et à leur Roi le caractère trop personnel 
de Sixte-Qulnt : « Si erano non mediocremente însospettiti di Sisto V, 
yedendo cli egli, e con matrimonil nelle principali famiglic di Roma, e con 
entrate, faceva grande estraordinariamente la casa sua, c clie di tutto ciô 
ne participava ne si consigliaya col Re : erano molto intimorici per l'acca* 
mular di tanto danaro che faceya, per le forze marittime che introduceva , 
per i cayamenti di porti che ordinaya, per la fabbrica e muniziune délie 
fortezze che disegnaya, non si sapendo a che fine tendessero queste sue 
azioni, e sospettandoci dell' ingegno ardente e dell* auimo înquieto di lui, 
tanto più quanto che si era già alienato délia Icga di Fnincia, e pareva che 
inclinasse a fayor del Re di Nayarra. Onde quanto più per queste conside- 
razioni erano gli Spagnuoli gelosi délie operazioni di Sisto e mal soddisbtti 
del suo procedere, tanto più fu a loro cara e grata la sua morte. • 



L'INFANTE ISABELLE. 265 

de France et Anne d'Autriche (morte en 1580), il songea 
pendant un moment à conclure un cinquième mariage, et 
passa en revue les alliances royales qu'offrait alors l'Eu- 
rope ; mais par le fiait il demeura veuf , poursuivant dans 
ses longues veilles, à l'Escurial, l'étude et l'annotation 
des dépêches, dans la compagnie de cette enfant sacri-^ 
fiée, je veux dire l'infante Isabelle, fille d'Elisabeth de 
France, que les ambassadeurs qualifient de delizia del 
suo padre. Pour l'historien qui considère les derniers ans 
de la vie du roi Philippe, cette enfant est la seule qui 
jette une lueur un peu douce et sereine sur ce personnage 
extraordinaire : il l'avait habituée à sa vie laborieuse et 
taciturne, et quand on voit même cette gracieuse figure 
déjeune fille auprès du Roi son père, on ne voit pas l'en- 
fiint charmante émotionnant doucement le cœur du père, 
mais on voit une lectrice utile, un secrétaire docile et 
initié aux choses de la politique la plus étendue, une 
douce et délicate enfant, victimée dans son printemps, 
par la confiance trop éprouvée que le Roi laborieux, le 
maître très-dur, a mise en elle d'une façon illimitée. La 
veille du jour où le Roi mourut, il la recommanda ainsi 
au prince son frère à la veille de recevoir la couronne : 
« Prince Philippe, je vous recommande d'avoir toujours 
les plus grands égards pour l'Infante votre sœur : elle 
était la lumière de mes yeux ^ » 

m 

^ L'infante Isabelle, fille de Philippe II et de la reine Elisabeth, petite- 
fille de Catherine de Médicis. Il n*y a qu'un mot de la part de tous, les 
ambassadeurs sur cette enfant remplie de qualités incomparables. « Elle est 
▼raiment née heureuse, dit Matteo Zane lorsqu'elle n'avait encore que 
dix-huit ans, car si des enfants du Roi elle est celui que son père aime le 
plus tendrement, elle a aussi l'amour et les bonnes grâces de l'Espagne 
tout entière « • T. V, série !■'«, p. 365. 

Voici des traits plus étudiés ; je les prends à la relazione de Tommaso 
Contarini, en 1593 : 

• L'Infante est fort aimée du Roi , qui veut toujours l'avoir auprès de 



266 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Tommaso Gontarini, Francesco Vendraminy Agostîno 
Nani et Francesco Soranzo sont les derniers ambassadeurs 
qui y entre 1593 et 1598, ont approché du Roi Philippe : 
ce sont eux que nous interrogerons encore sur la physio- 
nomie et le moral du prince dont l'existence politique 
a tant pesé dans la balance des destins du monde au 
seizième siècle : 

u Depuis 1590, dit Gontarîni, Sa Majesté a passé sa soixante- 
troisième année, si dangereuse pour tous les vieillards. Elle 
peut donc espérer, vu le bon régime qu'elle suit déjà depuis 
longtemps, d'avoir encore plus d'une année à vivre. » 

Gontarini parlait alors en 1593, et Philippe ne mourut 

lui; et quelquefois il la garde ainsi trois et quatre heures, tandis qu*U 
expédie les suppliques et les demandes des particuliers, dont elle l'aide à 
faire la lecture. Elle n*a d'autres désirs que ceux de son père, qui plusieurs 
fois a songé à la marier, et cependant ne s'y est jamais résolu, parce qu'il 
ne trouvait pas que sa succession fât assez bien établie dans son fils. Cette 
même incertitude, jointe à la tendresse que le Roi a pour elle, pourrait 
faire que rien ne fût conclu relativement à son mariage tant que Sa Majesté 
vivra. Bornant ses vœux à être agréable à son père , et réprimant en elle 
toute autre affection, l'infante Isabelle mène une vie exemplaire. Une des 
grandes difficultés de son mariage , c'est la ferme résolution du Boi de ne 
consentir au démembrement d'aucune partie de ses domaines et de laisaer 
la monarchie dans son intégrité actuelle à son successeur; car l'empereur 
Rodolphe II prétendrait sans doute qu'on lui donnât en dot un Etat assez 
considérable. • Relazione di Spagna di Tommaso Gontarini, même tome, 
p. 425, et les relations citées par M. Gachard, p. 225. 

Enfin, en 1595, bien peu de temps avant la mort du Roi et avant l'époque 
où Isabelle épousera l'archiduc Albert, prince gouverneur des Pays-Bas, 
frère de l'Empereur et d'abord cardinal-infant gouverneur du royaume 
de Portugal , l'ambassadeur Francesco Vendramin lui consacre ces lignes : 

■ La Princesse, bien qu'elle soit d'une rare et suprême beauté, avance 
cependant dans les années ; elle perd ainsi le plus beau temps de sa vie. — 
Aussi, quand chaque année on célèbre son anniversaire, elle a coutume de 
dire en plaisantant, que désormais ses années sont arrivées à un tel nombre 
qu'il vaudrait mieux les oublier que les célébrer. C'est une femme douée 
des plus admirables qualités, elle vit pourtant bien retirée et comme si elle 
était religieuse cloîtrée. Elle est adorée de son père, qui bien souvent 
lui communique les plus importantes choses d'État. » Belaziome di Spa^në, 
di Francesco Vendramin, id,, ibid, p. 447. 



MULTITUDE D'ESPIONS AU SERVICE DU ROI. 267 

qu'en 1598, cinq années après. Ce (ut vers ce temps, 
1590, que le Roi devint de moins en moins visible, évi- 
tant les audiences, ne se montrant plus au peuple, comme 
il le faisait autrefois, lorsqu'il traversait le corridor qui 
conduisait de ses appartements à la chapelle; s'il continue 
avec une ténacité que rien ne peut ébranler à travailler 
trois et quatre heures pour revoir et apostiller les suppli- 
ques , s'il ne ralentit en rien son zèle pour la religion si 
exécrablement appuyé sur l'office de la. sainte iru/uisition \ 
à laquelle il donne toutes protections et faveurs, il n'en a 
pas moins les regards assidûment tournés sur les cours et 
les cabinets de l'Europe, dont il convoite les secrets avec 
cette ardeur particulière à une sénilité tyrannique : 

a Sa Majesté , en toutes ses affaires , dit Tommaso CSontarini , 
garde le plus grand secret, au point que certaines choses qu'on 
pourrait divulguer sans le moindre inconvénient restent ense- 
velies dans le silence le plus profond. D'autre part, elle ne 
désire rien tant que de découvrir les desseins et les secrets des 
autres princes; elle y emploie tous ses soins et toute son acti- 
vité : elle dépense des sommes considérables à entretenir des 
espions dans toutes les parties du monde et auprès de tous les 
princes, et souvent même ces espions ont ordre d'adresser leurs 
lettres à Sa Majesté elle-même , qui ne communique à personne 
les avis d'importance. Ceux de Flandre seulement s'ouvraient au 
duc de Parme, a6n qu'il procédât avec plus de succès dans la 
direction de cette guerre. » 

Francesco Yendramin vit l'Espagne vers 1595 : le Roi 
inclinait à sa fin, il avait atteint sa soixante -neuvième 

^ Agostîno Nani , ambassadeur, dit : « Il Re si puo dir capo deli' offizio 
deir inquSsitione , denominando esso gl* inquisitori e ministri. Adopra 
qiiesto offizio per tener in freno i suddili, e castigarli con la segretezca e 
•ererità con che si procède in esso, dove non puo farlo con rautoricà ordi- 
naria secolare, se ben suprema, del consiglio reale. L*inc{uisizione e il con- 
siglio reale si danno mano insieme e s'aiutano in serrizio del Re per rispetto 
di Stato... Jtelatione di Spagna di Agostino Nani, 1598. 



268 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

année, « âge auquel n'est arrivé aucun de ses ancêtres, 
rendant ainsi vains et mensongers tous les pronostics faits 
sur sa personne par les médecins et les astrologues. » Il 
vécut trois ans encore, pendant lesquels l'Escurial le vit 
à peine sortir. Il tissait alors dans l'ombre de grands 
œuvres de vengeance contre l'Anglais et le Turc. L'ambas- 
sadeur affirme qu'au temps où il dut quitter Sa Majesté, 
elle formait le projet de faire oublier la dispersion de 
V invincible Armada et de s'emparer de la Grèce et de la 
Morée. Mais ce ne furent que projets de vieillard. Le châ- 
timent moral de ce prince, qui s'était trompé si grandement 
dans l'exercice du pouvoir, et qui malgré ses précautions 
et ses moyens de sauvegarde et de défense ne réfléchissait 
pas assez que le cœur des sujets est la meilleure forteresse 
d'un prince, fut la perspective prochaine de la déca- 
dence d'un si grand pouvoir. L'ambassadeur Yendramin 
sut bien reconnaître qu'avec les dernières heures de 
l'existence du Roi sonnerait l'heure de la faiblesse de 
l'Espagne et de la chute de son prestige. La suite des temps 
a sanctionné la pénétration du Vénitien , qui , d'après cer- 
tains indices, pronostique le prochain état de cette puis- 
sance, énumérant ainsi les mauvais signes sur lesquels il 
appuyait son triste augure : 

a Lenteur dans les résolutions, mauvaise administration des 
deniers, mécontentement des sujets, révolte de la Flandre, 
l'Espagne pleine de séditions à cause des privilèges abolis et 
du poids écrasant des impôts, les Italiens désireux d^un autre 
prince, les flottes anglaises et françaises menaçant d'attaques 
incessantes le littoral de la Péninsule *. n 

Aussi dit-il très-nettement, ajoutant à ces malheurs 

' ^ Voyez les relations citées par M. Gachard. Résumé de celfe de Frao* 
cesco Vendramin , p. S45. 



MORT DE PHILIPPE II. 269 

ceux dont le Roi avait été accablé par les désastres de sa 
propre descendance : 

« Bien que ce Prince soit sei(jnciir de tant d'États et souve- 
rain unique d'un si grand et si puissant empire, il n'en vit pas 
moins tout en proie à des soucis et à- des mécontentements 
continuels ' . » 

« 

Le mois de septembre de l'année 1598 vit mourir Phi- 
lippe II , et le palais qu'il avait mis trente-deux ans à éle- 
ver, et où il avait pâli dans les labeurs de la plume et dans 
les inquiétudes de la dure politique dont on se demande 
s'il fut le maître ou l'esclave, fiit sa tombe*. Le 13 sep- 
tembre, les moines hiéronymites qu'il y avait établis son- 
nèrent le glas funèbre à l'église de Saint- Laurent, pa- 
tron de cette demeure aux murs de laquelle la figure de 
Philippe a imprimé un si austère prestige. Le Roi rendit 
ainsi le dernier soupir : dans ses mains il avait un rosaire, 
près de lui brûlait un cierge à Notre-Dame de Montserrat, 
ses regards étaient fixés sur le crucifix que Gharles-Quint 

' Relaz.^ Franc.Vendramin, p. 464. Sebbene qiiesto principe è signore 
e solo padrone di tanti Stati e di cosi grande e potente imperio , se ne vive 
nondimeno pieno di continui travagli e discontenti, i quali si fanno anco 
maggiori considerando W pericolo in che si Urovano i Paesi Bassi , gli infe- 
lici successi occorsi nella propria sua discendenza, l'infedeltà dei suoi 
ministri e la poca speranza che ha nel valore dei stranieri. 
• 3 Au sujet de TEscurial , je veux citer ce passage dans le texte même : 
■ £ perciô se ne sta dei continuo ritirato alla sua fabbrica dell' Escuriale, 
la (paale è sitnata nella costa d*un monte, fatta da lui con infinita spesa, 
poichè oitre aile superbe fabbriche che vi si veggono di fontane , di logge e 
di gallerie, vi si veggono anche moite antichita notabili raccolte da tutte le 
parti dei mondo, con una nobilissima libreria. Vi è inoltre il famosissimo 
tempio di San Lorenzo officiato dai monaci di San Girolamo, che hanno 
meglio di 40,000 ducati d'entrata Tanno. £ corne S. M. sente diletto incre- 
dibile di questo suo tanto delizioso luogo^ cosi prova rammarico grande, 
anzi intoUerabile, che il principe (plus tard Philippe III) non se ne diletti 
e non vi ponga cura, usando dire talora, per fargliene venir voglia, cite 
queste sono fabbriche che non si fanno in un sol giorno, poichè a finirla vi 
sono andati 32 anni di tempo, w Relazione di Spagna di Francesco Yen- 
dramino, 1595, t. Y, série 1'% vol. III de la collection, p. 465. 



270 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

son père avait tenu mourant,... et sur un petit dressoir, 
tout près du lit , la couronne royale , par ses ordres , cou-* 
vrait une tête de mort I 

Agostino Nani, l'ambassadeur vënitien, — l'un des 
derniers de ceux qui virent le Roî , — l'a peint par ces 
traits sobres mais profonds : 

li Le feu roi était religieux, juste, économe et pacifique. Mais 
la première qualité se tournait en raison ttÉtat, la seconde en 
sévérité cruelle, la troisième en avarice, la quatrième en pré- 
tention d*étre Varbitre de la chrétienté. Le cardinal de Séville 
l'ayant avisé que les confesseurs lui avaient rapporté que tous 
les pénitents étaient mécontents de Sa Majesté, elle répondit que, 
puisqu'ils avaient la lan(jiie déliée, il était bon qu'ils eussent les 
mains liées. Il savait simulare et dissimulare... il a voulu régner 
jusqu'au moment de rendre l'âme... *. n 

Enfin, nous avons encore un autre et dernier portrait, 
un autre et dernier jugement. Il semblerait, en effet, que 
l'ambassadeur vénitien, qui était arrivé à la cour d'Espagne 
peu de mois avant la mort du Roi , et qui depuis y avait 
fait un séjour de trois années sous le nouveau règne, 
aurait cru manquer à l'imposante mémoire du Roi tré- 
passé , en même temps qu'aux devoirs de ses propres fonc- 
tions , s'il n'eût pas donné une nette et juste appréciation 
de la personne royale et des qualités politiques de Phi- 
lippe II. Francesco Soranzo, cet ambassadeur, avec une 
habileté supérieure , nous a laissé des pages remarquables 
consacrées à un parallèle aussi ingénieux que solide entre 

* Il già Re era reUgioso, giusto, parco e pacifico. Ma la prima q[nalîtl si 
convertiya in ragion di Stato, la seconda in severità crudele, la tena in 
avarizia, la qaarta in Toler esser arbitro délia cristianîtà. Il cardinal di 
SiTÎglia disse alla M. S. che i confiessori li referivano tutti î penitenti esser 
mal contenti di lei, ed essa rispose clie poichè aTCvano sciolta la Itngua, 
erabene che avessero legate le mani. Sapeva simulare e dissimulare, ed era 
pieno d*afTetti, passioni ed interessi. Ha yoluto regnare sino al moraento 
di render Tanima.... 



UN DEIUVIER PORTRAIT DU ROI. 271 

le Roi dëfnnt ( Philippe II) et le Roi rég^nant (Philippe III). 
Laissant de côte les traits du second , qui appartiennent 
d'ailleurs au dix-septième siècle , je ne reproduirai que les 
traits du premier, héros de cette étude : 

tt Le Roi élait restreint et parcimonieux dans ses donations 
et ses récompenses, tardif et lent à résoudre les questions d'im- 
portance, étant de cette politique qui estime que le temps fait 
beaucoup. 

» Il a eu pour but principal détenir les grands abaissés, tant 
pour divertir leur esprit de toute intention de nouveauté^ que 
pour réprimer cette certaine fierté, cette sorte de grandeur d'âme 
qui leur est naturelle. Il s'est toujours peu fié à eux, pas plus 
d'ailleurs qu'il ne s'est fié à personne. Ne suspecta-t-il même pas 
en Flandre la grande astuce et la grande audace du Duc d'Albe, 
la vivacité et l'amabilité de Don Juan d'Autriche , les artifices et 
la valeur du Duc de Parme , et finalement , ne fiit-il pas jdoux 
même de l'influence et de la bonne grâce que l'Archiduc Albert 
avait acquises? 

n Le Roi a toujours fait tendre ses efforts à la conservation de 
la paix et du repos en Italie, et il a tenu l'œil à empêcher les 
princes de ce pays d^acquérir ni trop de force ni trop de répu- 
tation, se disant que, par te maintien dans cette grande contrée 
de l'équilibre dans lequel elle est pour le présent, y occupant 
une aussi belle et aussi noble part que celle qu'il a, il en pour» 
rait être toujours l'unique et vrai arbitre. 

n II avait en tête certaines maximes de ce genre, que, par 
exemple, dans ja guerre, il ne fallait pas risquer le résultat des 
entreprises au hasard |de batailles décisives , bien qu'il connût 
par expérience l'énorme dépense et l'engloutissement d'or qu'il 
lui fidlait pour entretenir longtemps la guerre; aussi, comme 
^'il en disait peu de cas, il lui importait peu de d'employer et de 
dissiper cet or, espérant toujours retrouver un bénéfice assuré en 
fatiguant l'ennemi, qui ne se préoccupait pas de s'abandonner 
à l'incertaine issue des batailles; aussi a-t-on vu qu'il ne s'est 
jamais résolu à terminer complètement la guerre de Flandre, 
pour n'avoir jamais voulu y appliquer les efforts de sa puissance. 

M Même en France, n'avait-il pas pour politique de tenir les 
provinces désunies, les, forces divisées, les esprits en lutte, les 



272 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

pensées en défiance, les princes en rébellion, les peuples en 
soulèvements, et, tirant ainsi les choses en longueur, de fatig;uer 
et, pour ainsi parler, de réduire à rien les forces de cette 
couronne. Qui saurait dire que s'il eût voulu faire un g^nd 
effort et introduire de plusieurs côtés des armées puissantes et 
nombreuses, les soulèvements de ce royaume n'eussent pas pris 
une autre forme? Mais le Dieu béni a voulu sauveg^arder un 
membre si précieux au corps de la chrétienté , qui tant de fois a 
été le vrai bouclier de l'É(jlise romaine, de la foi catholique et 
de la république chrétienne. 

n Dans les choses ecclésiastiques, enfin, le Roi, par une grande 
persévérance et en se formant une conscience selon l'avis de 
ses théolog^iens , qui peut-être n'osaient pas toujours contrarier 
ses inclinations personnelles, semblait avoir pris des coudées un 
peu trop libres {pareva clie avesse fatto un abito un poco Iroppo 
libero), 

» Lorsqu'il eut fait la paix de 1559, et après la mort de 
l'Empereur, il s'est retiré en Espag^ne, où il a passé tout le reste 
de sa vie, aimant de son naturel le repos, la quiétude, la paix 
plus que le mouvement, le fracas, les turbulences, les g^uerrcs, 
et bien qu'il ait ce{)endant tenté quelques entreprises, il les a 
plutôt accomplies avec l'or qu'avec le fer, plutôt avec la sagacité 
qu'avec les armes , et , comme je me souviens de l'avoir écrit à 
Votre Sérénité à l'époque où il mourut, il a plus gagné à l'ester 
tranquille avec son habileté dans les négociations et les artifices, 
que l'Empereur son père à se fatiguer par tant d'opérations mi- 
litaires, avec tant d'armées, dans tant de batailles. 11 a ajouté 
aux Etats héréditaires, plutôt en vertu de la fprtune que par 
l'œuvre des armes, le très-important royaume de Portugal , ainsi 
que les Etats d'Afrique circonvoisins , les Indes orientales, tant 
d'tles de l'Océan, et il s'est fait maître absolu de la navigation 
sur cette immense mer. Il a acquis en Afrique Penon de Valez ^ 
et il a eu sa part de gloire à la déroute de l'armée des Turcs par 
l'armée de la ligue (bataille de Lépante) : telle est la part des 
événements dans lesquels il a puisé ses plus grandes consolations. 
• n D'un autre côté, il a subi le double affiront d'une bataille 
malheureuse et de la dispersion de son armée à l'attaque des 
Gerbes, près de Tripoli. Il a vu le désastre entier de celle qu'il 
avait expédiée contre l'Angleterre. U a pei^lu la Colette, il a 



DERNIER JUGEMENT SUR PHILIPPE IL 273 

souffert le long et persévérant tourment de la rébellion de la 
Flandre, et, à la fin, il a dû se déposséder de ce très-noble État, 
son véritable et ancien patrimoine. Combien d'injures n'a-t-il 
pas dû supporter de la Reine d'Angleterre! Il a été enfin dans 
une crainte continuelle de ne pas se voir de descendance mâle. 
Telle est la part de ses afflictions. 

n 11 a été un ardent soutien de la religion. Dans les grandes 
choses, dans l'entreprise des guerres, dans les bouleversemeots 
de peuples, dans les magnificences des constructions, il n'a pas 
épargné la profusion de l'or, il a pris peu de soin de ses deniers, 
qui ont été dilapidés; au contraire, dans les petites choses, dans 
la tenue de. sa propre demeure , dans ses dons , dans les récom- 
penses, il a été plus petit et plus économe qu'il ne convenait à 
sa grandeur. Il s* est montré d'un esprit toujours indifférent en 
apparence dans les événements, dans la prospère comme dans 
l'adverse fortune. 

» Il a montré une grande animation à toutes les entreprises, 
aussi se trouva-t-il dans un même temps occupé à faire la guerre 
en Flandre, en Angleterre, en France, à aider le Duc de Savoie, 
son gendre, dans l'acquisition du marquisat de Saluées et à 
chasser les Français de l'Italie. Il a fait tout au monde pour 
inquiéter, diviser et occuper les États d'autrui. 

» Il a été possesseur de tant d'or, que, ni de notre temps ni 
aux temps passés , auc;^in prince n'en a eu autant ; malgré cela , 
à sa mort , il a laissé la couronne chargée de dettes et jetée dans 
mille engagements de tout genre. 

n De son naturel, il fut réservé en paroles, lent dans les 
résolutions et réfléchi dans les délibérations, patient, flegmati- 
que, mélancolique; jamais, dit-on, on ne l'a vu pris d'un accès 
de colère. Il a laissé comme un témoignage illustre de son grand 
esprit le royal édifice de Saint-Laurent de l'Escurial, qui est des 
plus magnifiques que l'on voie de nos jours ^ Ce palais peut bien 

< Philippe II avait employé à la création de l'Escurial 6,000,000 de 
ducats ou 66,000,000 de réaux^ y compris les embellissements extérieurs, 
les jardins, les promenades, les maisons formant des dépendances du mo- 
nastère. La première pierre de Tédifice fut posée le 23 avril 1563 et la der- 
nière le 13 septembre 1584. Juan-Bautista de Tolède et Juan de Herrera 
lurent les architectes. Voy. à la Bibliothèque impériale (Cabinet des estampes) 

18 



274 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

• 

être tel, après avoir nécessité trente-cinq ans de travaux continus 
et cng^louti dix millions d'or. Il y a bien un certain contraste 
entre l'architecture et le site; mais, considéré en lui-même, par 
sa magnificence, par les gp^nds ornements de peinture et de 
sculpture des plus excellents artistes, par une très-belle et très- 
abondante bibliothèque, eu égard à la quantité et à la qualité 
des livres, au luxe et au prix des reliures et des miniatui^', 
par le revenu enfin de quarante mille écus dont le monastère 
est doté, lequel est occupé par les frères de Saint-Jérôme (à 
peu près du même ordre que ceux de Saint-Sébastien à Venise), 
par toutes ces choses ^ enfin, on peut bien raisonnablement lui 
accorder la supériorité sur tous les édifices qui sont au monde; 
et c*est dans cette église que sont ensevelis le Roi , l'Empereur 
son père, les Reines et les fils, et que de même le seront tous 
ses descendants, n 

L'ambassadeur de Venise près la cour d'Espagne, 
lorsque mourut Philippe II, était ce Francesco Soranzo, 
à qui nous devons ce dernier jugement des Vénitiens sur 
nn roi dont la puissance les avait tant préoccupés. En 
résidence à Madrid depuis le 12 juin 1598, il ne partit 
que l'année 1602. La relation qu'il présenta alors au Sénat 
appartient donc au dix-septième siècle , mais elle contient 
d'intéressants détails sur les dernières heures du Roi , qui , 
sur soixante et onze ans , trois mois et vingt et un jours 
d'existence, avait accompli un règne de quarante-trois 

les plans et (pravures. Portefeuille sur TEscurial, plan de 1587. Petms Penret 
Antuerptanus sculpsit. Scenographia totius fabrica* S. Laurentii. 

1 Le 26 jain 1575 , tous les livres et manuscrits de la librairie du Roi 
furent transportés de Madrid à l'Escurial. On comptait d'abord quatre mille 
volumes, la plupart manuscrits, en hébreu, en grec, en espagnol, en italien, 
en portugais : le legs de la bibliothèque de don Diego Hurtado de Mendoça, 
ancien ambassadeur du Roi à Venise, augmenta beaucoup ce nombre. Le 
savant éditeur de la Bible polyglotte, Ârias Montano, fut le conservateur 
émérite de cette librairie si célèbre et fit des acquisitions admirables. Voyez 
ses lettres an Roi, 10 mai 1570, 6 juillet 1568, dans un article sur la 
Bibliothèque de VEscurial, publié par M. Gachard. (Bulletins de r Académie 
royale de Belgique.) 



DERNIERS INSTANTS DE PHILIPPE II. 275 

années ! C'est par ces détails que nous terminerons ce 
chapitre '. 

tt Le Roi est mort, dit Soranzo dans sa dépêche du 13 sep- 
tembre, ce matin à Paube (sul fare de l giorno)^ à l'Escurial, 
après avoir reçu les sacrements avec la plus grande dévotion et 
avec les marques d'une infinie piété.... n 

Puis, dans sa relation écrite quatre ans plus tard, 
remémorant les circonstances des derniers instants du 
Roi, après le récit qu'il a fait de ses actions et après avoir 
écrit le jugement trèsJéveloppé que nous avons reproduit 
sur son caractère et sur son règne : 

« On ne peut nier, dît-il , qu'il n'ait laissé de lui une grande 
mémoire au monde, pour avoir été maître de tant de forces et 
patron de tant d'États, pour s'être toujours maintenu à une 
hauteur telle parmi les autres hommes, qu'il semblait tenir 
^anssa maia l'arbitrage de la plus grande partie des actions hu- 
itaines, et pour avoir eu une mort aussi exemplaire qu'on la 
puisse imaginer. Il ne s'effraya en rien de la durée d'une infir^ 
mité des plus douloureuses; on peut même dire que, tout en 
Kcu, il montra ne concevoir nulle crainte de cet instant, qui 

Le jugement rétrospectif de rambassadeur Soranzo, ainsi que les 

^ctails sur la mort du Roi, sont tirés de la série des relazioni du dix-sep- 

^one siècle. En date de 1602, ce document n*appartient pas au Recueil 

^ll)cri,mais à celui dont MM. INicolô Barozzi et Gu|{lieImo Berchet sont 

'^ commentateurs. Os jeunes et persévérants érudits ont continué l'œuvre 

^Initreprise de M. Euyjnîo Albèri. Ce que M. Albèri a fait pour le set- 

^'^^jiAile, avec ces monuments «crits d'une aussi importante spécialité, 

^^' rV. Barozzi et G. Berchet Tont fak pour le dix- septième. Lorsqu'on 

**^ donc à citer ces sources fécondes , on désignera désormais la Collée- 

^^ de Venise pour le dix-septième siècle , comme on désigne depuis long- 

^^'"^ la Collection de Florence pour le seizième. J'ai vu entreprendre à 

V eiii^ ce beau travail , nouveau titre de gloire et d'honneur pour les vail- 

^^ et inCaitigables diplomates de l'active République. Je me réserve de 

^^^''^^rer à ce nouveau recueil l'examen et l'éloge auxquels il a déjà tant 

droits liopM que plusieurs volumes ont été publiés. Je réserve à la 

^^^ction de Venue la phis grande partie de l'introduction de mon second 

^'ttme destiné au siècle donc les reUiuoiii des ambassadeurs vénitiens, 

^^•«Xidaites et commentées par MM. Micolô Barozzi et Guglielmo Berchet, 

* '^^ l'expression et le tableau. 

4«. 



1 



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Sa JLi'té^U: «e £iîiait lire su» 
vèittU: Erritore f<ir Fartirie de la 
#1#4 laUfTTOçHioo» Mir ««rtaiiif 

%î«a^ et U-t T€rax toamés ren une fewtre d'os «■ 
l^rand aiiU'l de ré^lt«e, dans rattitiiiie> de la pii 
tJ'Hi, fm %iie da Saint-Sacrement cfxpoiê. Enfin, apfcs «voir £ùt 
â tTHi BU et à sa fille l«s plus efficaces exhortation i paar le bon 
|^#u%irmenieDt de ses sujets, poor la san^e^aide de la jnflke, 
pofir la défense de la reli^^oa et ponr qu'ils Técnasent de ma- 
oî«;re à avoir toajoars devant les yevx ce dernier OMMMnt oo« 
en% aiiMÎ, devraient arriver. Sa Majesté expira à rEsmiial. 
Kl le avait laitsé daiu son testament les ocdres les pins détaillés, 
A'i%rjit^ parmi lesquels la déli^ianre de cinq cents esclaves, k 
nuria^'^e de cinq cents filles, et Texercice de trente mille mesKs, 
avf?c d#fs leQê au monastère, ponr le repos de son âme, et la vo- 
lonté d^être enseveli sans pompe funèbre. Le Roi avait nomné 
héritier de ses Ëtats le Prince son fils, et ponr ses snccessenrs^à 
défiiut de descendance, Tlnfiinte Isabelle, et après elle rin&nte 
Catherine de Savoie^ et en dernier lieu Tlmpératrice Marie sa 
soeur, et leurs héritiers dans Tordre Intime. Il ordonna Tac- 
corn plissement du mariage de F Infante avec rAjcfaidnc Albert, 
en vertu de la donation qu'il lui fiiisait des Pays-Bas. 

n Au Prince héritier il recommanda la défi&nse de la rdigion 
catholique et la protection dn Siège apostolique; il le pria 
d'avoir soin de son palais de TElscnrial, et il nomma comme 
exécuteurs testamentaires le Prince, Tlmpératrice, Tlnfànte, 
Tarchiduc Albert, le prieur de Saint-Laurent de FEscurial, les 
présidents des Conseils, l'archevêque de Tolède, Don Cristoforo 
di Mora et Don Giovanni Idiaquez. n 



DERNIERS LNSTANïS DE PHILIPPE II. 277 

Mais en fait de relation sur la mort même du Roi et sur 
les quelques jours qui la précédèrent , je ne connais aucun 
document plus capable d'émouvoir que celui qui fut rap- 
porté de la bibliothèque de Madrid par l'honorable 
M. Gachard et publié par lui dans l'un des bulletins de 
y Académie royale de Belgique, La précision des dates, la 
minutie singulière des détails, la solennelle simplicité de 
la forme, sont les qualités essentielles de ce récit, auquel il 
sera toujours nécessaire de recourir, soit pour bien con- 
naître, soit afin de bien peindre la mort de ce grand Espa- 
gnol, dont la fin devait entraîner avec elle la grandeur et 
le prestige de l'Espagne ' . 

' Voyez Bulletins Je F Académie royale de Belgique, Particularités iné- 
dites sar les derniers momenis de Philippe II , t. XV, année 1848, partie II, 
p. 308. L*hononible M. Gachard a donné sous ce titre deux documents, 
l'un qu'il appelle Relation de Madrid, et (ju'il a extrait de la Bibliothèque 
de cette ville, vol. IX, 1535. Sans titre. Pièce aux feuilles 153-160; — 
l'autre, la Relation de Bruges y provenant des archives provinciales de 
Brages, |>ortant dans l'inventaire le n<> 10 (Franc de Bruges). M. Gachard 
fait observer que les deux relations ne se contredisent sur aucun point 
essentiel, que même elles se complètent et que toutes deux doivent avoir 
été rouvra(*e de personnes attachées à la maison du Roi; qu'enfin, sans 
infirmer en rien le récit de |ierrera , elles y ajoutent une foule de détails 
oonveaux et intéressants. 

En somme, avec les détails de l'une et de l'autre de ces relations, on 
peut former un bulletin funèbre dans la forme suivante : 

• DEHMIERS MOMEUTS DE PHILIPPE II, ROI D*E8PAGNE. 

• Le dernier jour de juin 1508, dans l'après-dinée, le Roi part de Madrid 
pour l'Escurial contre l'avis des médecins. Il avait répondu au docteur 
Mercado qui s'opposait au déplacement , qu'il valait mieux qu'on le trans- 
portât vivant, puisqu'il faudrait toujours l'y transporter mort. 

■ ^a Majesté fit le trajet en chaise à porteurs. — Le trajet, qui est de sept 
heures, occupa six jours. 

• Le 30 juin , à Caramanchel. 
» 1K juillet, Il Odon. 

• h juillet, Il Valdemorillo. 

• 5 juillet, à la Fresneda, possession des moines de l'Escurial, où le 
Prince et Tlnfonte rejoignent le Roi. 

■ 6 juillet, à l'Escurial. 



278 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

J'ai parlé seulement du Roi tout au long de ce chapitre : 
il y aurait eu plus de détails encore à rapporter sur le 
royaume et le gouvernement proprement dits. On les trou- 
vera aux sources mêmes , c'est-à-dire dans le cours des 
textes originaux reproduits par Albèri. Il ne faut pas ou- 
blier que les relazioni des Vénitiens sur la maison d'Espa- 
gne offrent ce multiple intérêt de traiter non point seule- 
ment du royaume dont Madrid était la ville principale et 
dont l'Escurial était le palais, mais encore de toutes ses 
possessions, dont, pour raison conunerciale ou pour cause 
politique, les esprits étaient alors si vivement préoccupés. 



w Expédition des affaires. — Quelques jours de repos.-— Sa Majesté veut 
aller voir Ségovie et les travaux de l'Alcazar. 

w Le 1K0, attaque de goutte : fièvre violente. — Le mal iait de tels progrès 
que le Roi veut mettre ordre à son âme. Il se confesse et communie. 

» Plusieurs abcès se forment : un trè»-grave au genou, quatre à la poi- 
trine. Tous furent ouverts. « Le Roi était dans une situation telle, que quand 
on voulait le remuer, il fallait lui placer deux serviettes au-^lessous du corps, 
et quatre hommes le soulevaient, n 

« Le 1*' septembre , le paroxysme dure cinq heures. — Sa Majesté reçoit 
Textrème-onction et Elle dit à son fils : « J*ai voulu que vous fussiez pré- 
sent, pour que vous voyiez oii aboutissent les rois et seigneurs de ce 
monde, et que vous sachiez ce que c*est que la mort. ■ 

w Ce même jour, le Roi dit à son entourage : ■ Je veux qu*on m*apporte 
le cercueil dans lequel mon corps doit être renfermé. Je veux aussi une 
tête de mort sur laquelle sera placée la couronne royale, et on la mettra 
sur cette petite table. » 

w Le Roi se fit apporter par Juan Ruiz de Velasco un petit coffre confié 
à sa garde : il fut ouvert et on en sortit une pierre d'une fort grande valeur, 
que le Roi fit remettre en sa présence à Tlnfante, lui disant : «*Isabella- 
Eugenia-Clara , ma fille, reçois ce bijou que je tiens de la Reine ta mère, 
je te le donne en signe d'adieu. « 

N Le Roi fit chei*cher aussi un papier qui était tout préparé , et le don- 
nant au Prince son fils, il lui dit : « Tu verras là comment tu dois gouverner 
ton royaume. » Il demanda aussi une discipline dont les bouts étaient 
ensanglantés, et l'ayant prise il dit : « Ce sang est de mon sang, mais ce 
n*est pas le mien, c'est celui de mon père qui s'en servait : je le déclare 
pour qu'on en connaisse le prix. » 

M Le Roi fit lire un papier par Juan Ruiz, et on entendit ces paroles : 

« Moi , Don Philippe, par la grâce de Dieu, Roi de Castille, etc... Ayant 



INTÉRÊT MULTIPLE DES RELAZIONI D'ESPAGNE. 279 

La maison d'Espagne ne possédait-elle pas les Indes, cette 
mine de richesses inouïes, les Pays-Bas, ce centre d'indus* 
trie si féconde, et le Milanais, cette contrée si fertile, dont 
Gommynes disait en 1 492 W Et de ce que contient cette 
duché, je ne veiz jamais plus belle pièce de terre, ni de 
plus grant valleur? « N'avait-elle pas envahi le royaume 
de Portugal , et avec lui ces possessions lointaines que le 
génie aventureux de ce petit royaume avait été conquérir 
aux rivages de mers inconnues jusqu'à eux ' ? Chacun des 
rapports de ces Vénitiens s'étend avec une intelligence 
souveraine sur tout ce qui concernait ces pays et ces peu- 
ples, aussi variés par les mœurs que par les instincts. 

» 

t 

gouverné ce i*oyauine |)enclant quarante ans et en ayant vécu soixante- 
treize, je rends ce royaume à Dieu, à qui il appartient, et je remets mon 
âme entre ses mains.... m Suivaient divers ordres. — ^Puis : « Votre Prince, 
devenu troisième roi de mon nom, ira à Madrid au monastère des Hiéro* 
nymites , où se fera une neuvaine ; ma fille avec ma sœur se retirera chez 
les religieuses déchaussées. Prince Philippe, outre ce que je vous ai dit 
plusieurs fois , je vous prie d*avoir les plus grands égards pour votre sœur, 
qui était la lumière de mes yeux. « 

• Le 11 septembre, le Roi sentit sa fin prochaine. 

• Il eut un autre paroxysme, reçut encore Textrème-onction , fit chei^ 
cher un crucifix gardé dans un cofTre. Son père, TEmpereur Charles-Quint, 
avait expiré tenant ce crucifix, et il voulait le tenir aussi en mourant. 

• Le 12, le Roi Philippe perdit la parole entre onze heures et minuit, 
ayant les yeux fixés sur le crucifix, une chandelle de Notre-Dame de 
Montserrat brûlant à ses côtés et son rosaire dans ses mains.... t 

• Le Roi mourut le 13 septembre 1508, à trois heures du matin. 
■ H fîit enterré le lundi 14, à neuf heures. 

« Son corps était revêtu des habillements royaux. — On le déposa dans 
on cercueil de bronze et le lendemain dans le caveau, sa perpétuelle et 
dernière demeure. ■ 

1 La relation qui renferme le plus de détails sur le Portugal est celle de 
Tambassadeur Gioan Francesco Morosini, 1581. • Il me reste maintenant, 
dit Tambassadeur, pour en avoir fini avec les choses d'Espagne, à vous 
parler du royaume de Portugal ; — puisqu*i] a été , au temps de ma léga- 
tion, soumis à l'obéissance du Roi Catholique par la force des armes, 
il convient que j'en donne à Votre Sérénité un compte particulier, bien 
q[U*avec toute la brièveté possible. » Voyez le tome V, série 2«; t. XIII 
de la collection de Florence, p. 898 à 311. 



280 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

C*est ainsi que Frédéric Badoaro, et Da Mula, et Surian, 
au retour de leur ambassade a diverses époques , décrivent 
les Pays-Bas, les productions du sol et de Findustrie, 
la population des villes, les seigneurs du pays, les forte- 
resses, Anvers et son commerce, Louvain, les gens de 
guerre; ils nous tiennent au courant des troubles, des dis- 
sensions; ils perçoivent et donnent les impressions du 
moment même, toujours si précieuses pour l'histoire, car 
c'est d'elles que viennent la vie et le mouvement. C'est 
ainsi qu'Antonio Tiepolo augmente sa relazione d'Espagne 
(1572) d'une digression qui est même un discours entier 
sur le Portugal, pendant le règne du roi Sébastien, et qu'il 
considère à ce propos le fruit des découvertes récente 
dans le nouveau monde et l'établissement des colonies. 
Par ces relations enfin, vous suivez avec un attrait tout 
spécial le cours abondant des événements qui ont rempli 
soixante années de la vie politique espagnole au seizième 
siècle '. 

^ Depuis quelques années, FEspagne au seizième siècle a considérable- 
ment occupé les hiittoriens. Les recherches dans tous les dépôts d'archives 
ont été aussi actives que fructueuses. Les écrivains belges se sont particu- 
lièrement distingués. Il faut lire VHisioire de la révolution des Pays~Bas, 
par M. Théodore Juste, et V Histoire de Flandre, par le baron Kervyn de 
Littenhovc, et toutes les publications de M. Gachard. 

En France, tout récemment, l'érudit archiviste, M. Alexandre Teulet, 
a publié cinq volumes du plus haut intérêt dans Tordre des sciences poli- 
tiques. Le cinquième volume est tout espagnol, et nous reconnaissons à 
chaque page Thumeur laborieuse de Philippe II. Il est nécessaire de 
consulter cet important ouvrage : Relations politiques de la France et de 
VEspagne avec V Ecosse au seizième siècle, papiers d'État, pièces et docu- 
ments inédits ou peu connus, publiés par Alexandre Teulet, archiviste aux 
archives de l'Empire. 5 vol. grand in-8<>. Paris, veuve Jules Renouard. 186S. 



TROISIEME PARTIE. 



LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE 

BT 

LA COUR DE FRANCE. 



LA FRANGE ET LES VALOIS d'aPRÈS LES VÉNITIENS. 

CHARLES VIII LOUIS XII FRANÇOIS I*' HENRI II. 

CATHERINE DE MÉDICIS ET LES ROIS SES FILS. 
PORTRAITS ET DETAILS. 



CHAPITRE PREMIER. 

Premières traces de négociations diplomatiques entre la France et les 
VÉJIITIE98. — Obscurité et rareté des textes. — Les registres des i'aMi.— - 
Le premier document est le traité de 883. — Les Croisades ouTrcnt Tère 
des négociations. — Le récit de Geoffroy de Vilkhardouin. — Traces des 
premières ambassades signalées à Toccasion du Concile de Lyon (11^40). 

— Ambassades k Louis IX, À Charles de Valois. — Indications authen- 
tiques des preuves d*après mes recherches dans les registres manuscrits 
dits Commemoriali et Misti del Senato, — Nouvelles ambassades signa- 
lées sous Philippe de Valois (133S). — Les faits ne sont que généraux. 

— Absence de tous détails. — Indications des preuves de rapports com- 
merciaux. — Importance des sources à consulter dites Secnta Senato. — 
Nouvelles traces d*ambassadessous les règnes suivants jusqu'à Tavénement 
de Louis XI. — Les affaires d^Italie, principalement celles du duché de 
Milan , nécessitent des rapports plus fréquents entre le Roi de France et 
la Seigneurie de Venise. — Traduction d*une dépêche singulière de Tam- 
bassadeur du Duc de Milan rapportant une conversation familière et 
politique du Roi Louis XI. — Le mouvement général des affaires sous 
Louis XI amène à rétablissement définitif des amb^S8adeurs ordinaires à 
la Cour. — Citations des preuves jusqu'à présent inédites. — Ambassa- 
deurs vénitiens ordinaires à la Cour de France, depuis l'envoi d'Antonio 
Loredan (14H2) jusqu'à l'arrivée des deux ambassadeurs extraordinaires 
au Roi Charles VIII et à la Reine Assie (1492). 



Le Royaume de France et la République de Venise 
furent étroitement alliés dès les temps du moyen âge. 
L'histoire des négociations diplomatiques entre les deux 
pays ouvre un champ très -vaste aux recherdies et aux 
investigations. La période des documents susceptibles d'un 
intérêt aussi particulier et aussi original que celui qui est 
offert par les relations et les dépêches, ne se présente que 
tardivement : néanmoins nous aurions cru manquer à l'un 
des devoirs de notre laborieuse entreprise, si nous n'avions 
tenté, en nous adressant aux sources même les plus in- 
grates , de trouver matière à former, vu la rareté et la sté- 
rilité des renseignements, sinon un tableau, — puisqu'une 
telle œuvre n'est pas possible, — du moins une ébauche 
des négociations entre la France et Venise , qui ont pré- 



284 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

cédé l'époque où la diplomotie de la République Sérénis- 
sime définitivement établie exerça une influence directe 
et régulière auprès de notre Cour, dans la personne des 
ambassadeurs élus et accrédités par le Sénat. Ce pre- 
mier chapitre nous conduira jusqu'aux temps où le Roi 
Charles VIII , ayant conquis la Bretagne et épousé ma- 
dame Anne la duchesse héritière, reçut l'ambassade solen- 
nelle des Vénitiens envoyés à Paris pour complimenter le 
Roi et la Reine de France. La relazione qu'ils ont faite de 
leur voyage et de leur séjour a été retrouvée : nous en fe- 
rons le sujet d'un chapitre spécial ; elle est le premier 
document qui, nous venant des diplomates vénitiens et 
concernant le royaume, réponde d'une manière satisfai- 
sante à toutes les qualités originales qu'on est en droit 
d'attendre de ce genre d'écrits si vantés aujourd'hui. 
Nous atteindrons ainsi progressivement, quoique patiem- 
ment , l'époque où les textes que nous recherchons se re- 
trouvent d'une façon assez régulière nonrseulement pour 
ne pas nous laisser sans renseignements généraux, mais 
même pour nous donner les instructions les plus minu- 
tieuses et les plus dignes d'attention , soit sur les hommes, 
soit sur les choses de la France, depuis le moment des 
grandes luttes de François V jusqu'à celui où le Roi 
Henri IV entrant en lice , prépare à la politique française 
les succès les plus grands dans les entreprises les plus 
osées. 

Je ne chercherai pas à signaler si bu non il y eut des 
rapports bien directs entre les deux pays aux temps mêmes 
du premier de nos rois de la troisième race, alors qu'entre 
Bourgogne et France il y avait si peu de commerce, qu'un 
abbé de Cluny, invité par Bouchard, comte de Paris, à 
conduire des religieux à Saint- Maur des Fossés, s'excuse 
d'entreprendre un si long voyage dans un pays étranger 



PREMIÈRES NÉGOCIATIONS. 283 

et inconnu * ! Assurément une relazione sur les mœurs des 
Français de cette époque et des détails sur la personne de 
leurs princes offrirait un singulier attrait; mais d'autant 
que cette recherche serait vaine, j'en abandonne la tenta- 
tive*. Les croisades — et c'est en vérité toujoqrs un peu à 
elles qu'il faut remonter pour trouver à chasser de race — 
ont conmiencé à rendre ces deux puissances moins étran- 
gères l'une à l'autre : par elles seulement je vois l'aurore 
des négociations diplomatiques entre le Roi de France et 
la République des Vénitiens. Dès la première croisade, ne 
fallut-il pas directement ou indirectement entrer en rapports 
fréquents et arriver à des conventions pour obtenir le pas- 
sage des vaisseaux et le transport même de quelques cen- 
taines de ces hommes de foi qui de l'Occident s'enrôlaient 
pour les lieux saints? Ce mouvement prit surtout une im- 

^ Voyei le préiident Hénault, Abrégé chronoL de V histoire de France y 
p. 96. Paru, 174S. 

' Sur les négociations premières touchant de près aux choses de France, 
on retrouve quelques indices dans les Cronache albinate, Cronaca BarbarOy 
Codex Carotinus, Epistola Adriani ad Carolum Matjnum, Apparaît ensuite 
le premier document authentique, le traité de 883 entre les Vénitiens et 
Charles le Gros. La date est ainsi énoncée : « Di Mantova VI. id. maji, anno 
incarnat. Domini DCCCLXXXIII, indict. I, anno vero imperii domini 
Karoli in Italia III, in Francia II. « Ce document est le plus ancien que 
contienne le célèbre Libro dei Patti aux Ardhives.de Venise. Voyez sur 
toute la série des Libri Patti le savant article publié par M. de Mas-Latrie 
dans le Journal des archives des missions scientifitfues et littéraires, VI* et 
VII* c»hier, 1851, Bapport au ministre; — et enfin la Storia documentata di 
Venezia di Romanin, t. I'% tout le chapitre m, les paragraphes intitulés : 
CEuropa e le isole veneuane; Trattato con Carlo il Grosso, sous Giovanni 
Partecipazio II , qui fut le quinzième doge. 

Pour ne rien passer sous un silence que des savants trop sévères nous 
pourraient ensuite reprocher, nous devons dire qu'à cette époque même 
éç 883, année du traité avec Charles le Gros, les Vénitiens lui envoyèrent 
à son arrivée en Italie,— c'était la seconde fois qu'il y venait, — une ambas- 
sade composée de Tévèque Lorenzo et de deux autres personnages appelés 
Vigilio et Leone. Voyez encore Muratori, Annales rerum Jtalianarum, Mais, 
je le répète, sur tous ces temps et sur ces circonstances, sauf le traité dont 
nous avons le texte , les documents sont d'une stérilité désespérante. 



286 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

portance singulière après l'élection de Godeiroi au titre 
de baron du Saint-Sépulcre'. C'était vers l'an 1099. Mais 
en ce temps il y avait encore peu d'ambassades : et d'ail- 
leurs , la première qu'il est possible d'appeler raisonnable- 
ment de ce nom, fut une ambassade des Français aux 
Vénitiens, et non des Vénitiens aux Français. Nous en 
avons les curieux détails dans l'un des monuments primi- 
tifs de notre langue , dans les Chroniques du maréchal de 
Champagne*. Geoffroy de Villehardouin, na'if chroniqueur 
de ces événements, était lui-même un des ambassadeurs 
chargés d'obtenir des secours et de signer des traités. Son 
étonnement et celui des gentilshommes ses compagnons à 
la vue de Venise , les détails du cérémonial , les impres- 
sions qu'ils ressentent de l'aménité qui leur est témoignée, 
la convocation populaire dans la basilique et l'étiquette en 
usage sont décrits au vif, et le récit que le maréchal de 
Champagne en fait , apporte beaucoup d'animation et un 
singulier charme aux épisodes sommaires et abstraits de 
l'histoire des négociations à cette époque , où , pour bien 
des nations capables, depui|s, de toutes sortes de saga- 
cités, le caractère distinctif de la diplomatie n'était autre 
qu'une entière simplicité de formes et une grande con- 
fiance en Dieu'. Malheureusement j'ignore l'existence 

1 Voyez le« Jmprese di terra santa de Andréa Morodni. 

3 Histoire de la conquête de Constantinople (1198-1207), publiée par 
Ducange en 1657, et insérée dans les collections Peticot et Michaud-PoujoulaL 

3 Voici quelques passages de ce curieux et naïf récit : 

« Les députés du comte Thibaut de Champagne furent Geoffroy de Ville- 
hardouin, mareschal de Champagne, et Miles de Brabant; ceux de Bau- 
douin, comte de Flandres, furent Gonon de Béthune et Alard Macquereau; 
et ceux du comte de Blois, Jean de Friaise et Gautier de Gandouville.... 
Ainsi ces six députés partirent, lesquels, après avoir concerté ensemble et 
jugé à propos de s'acheminer à Venise, sli cause que là, plus qu'en nul 
autre port, ils pourraient rencontrer grand nombre de vaisseaux, firent si 
grande diligence qu'ils y arrivèrent la première semaine de caresme. 

» Henry Dandole estnit alors duc de Venise , homme sage et vaillant de 



GEOFFROY DE VILLEHARDOUIN A VENISE. 9S1 

d'aucuns textes vénitiens de ce temps même capables de 
nous payer de retour, nous Français, en nous donnant 
sur le royaume de saint Louis des -détails aussi attrayants 
que ceux révélés dans les pages de Villehardouin sur la 
République des Vénitiens. La première fois que je trouve 
la trace fort obscure, du reste, d'ambassadeurs faisant la 
route de l'Italie du Nord pour mettre pied en France, c'est 
vers 1240; encore n'allèrent -ils que jusqu'à Lyon, pour 
représenter leur patrie au Concile formé par Innocent IV, 

M personne, qui les receut très-courtoisement et leur rendit tous les hon- 
neurs convenables à leur qualité; les principaux citoyens et le reste du 
peuple leur firent aussi grand accueil , et tesmoignèrent beaucoup de satis- 
fiiction de leur arrivée. ••• ' , 

9 Le jour venu , ils entrèrent dans le palais qui estoit beau et magnifique 
et trouvèrent le Duc avec le conseil en une chambre , où ils firent entendre 
le sujet de leur arrivée sur cette manière : « Sire, nous sommes venus 
devers vous, députez par les plus grands barons de France, qui ont pris le 
signe de la Croix pour venger l'injure faite à Jésus-Christ et pour conquérir 
Hiemsalem, si Dieu le veut permettre, et d'autant qu'ils sçavent qu'il 
B*y a personne au monde qui les puisse mieux aider que vous et vos sujets , 
ils vous requièrent , au nom de Dieu , que vous preniez compassion de la 
terre saincte,.., » 

Suivent alors les détails des pourpariers et des conditions , et après quoi 
le naïf chroniqueur dit : ■ La nuit suivante, ils (les députés) tinrent con- 
seil et résolurent de passer par les propositions qui leur avoient été faites* 
A cet effet, ils furent trouver le Duc dès le lendemain matin et luy dirent 
qu'ils estoient prêts de les accepter et conclure. Sur quoy le Duc leur tes- 
moigna qu'il en communiqueroit aux siens et qu'il ne manqueroit de leur 
fûre sçavoir ce qu'ils en arresteroient. 

» Le lendemain, qui fut le troisième Jour, le Duc assembla son grand 
conseil, compose de quarante hommes des plus habiles et des plus sages 
de toute la République, et fit tant par ses remonstrances , comme person- 
nage de bon sens et de grand esprit qu'il estoit , qu'il leur persuada l'entre- 
prise proposée. De là, il y en appela jusqu'à cent, puis deux cens et puia 
mil, tant que tous l'approuvèrent et y consentirent. Finalement, il en 
assembla bien dix mil en la chapelle de Saint-Marc , qui est une des plus 
belles et magnifiques qui se puisse voir, où il leur fit ouïr la messe du 
Sainct-Esprit, les exhortant à prier Dieu de les inspirer touchant la requeste 
des députez, à quoy ils se portèrent avec grand zèle et démonstration de 
bonne volcnité, etc., etc« • (^Mémoires relatifs a Chistoire de France depuis 
te treUUme siècie jwuifuau dix'^uilième , t. I^', p. 14.) 



288 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

dans le but de faire accorder les intérêts du Pontife avec ceux 
de TEmpereur Frédéric II '. Marino Morôsini, Renier Zen 
et Marino da Ganale composaient cette légation ; mais de 
commissions pour le Roi de France, ils n*en avaient 
aucune. 

Poursuivant la lignée des faits jusqu'en 1262 et 1272, 
je rencontre les noms de Marco Zusto et de Marco Querini, 
ambassadeurs : ce sont eux qu'il faut signaler comme 
ayant été les preniiers envoyés directs au Roi de France. 
Des rapports s'étaient établis entre le Roi Louis IX et 
Venise dès les premiers temps de son règne : M. Romanin, 
dans son savant ouvrage, est le premier qui ait signalé, 
d'après l'historien anglais Matteus Paris, dès 1249, l'envoi 
du comte de Bar et du seigneur de Beaujeu, comme am- 
bassadeurs du Roi aux Vénitiens. Ils venaient de l'île de 
Chypre, et ils obtinrent des subsides*. Marco Querini avait 

1 G*était le temps des grandes lattes da Sacerdoce et de l'Empire, de la 
guerre soutenue par Frédéric contre Grégoire IX. Ce Pape étant mort le 
9/L août ISM, et Célestin IV, son successeur, n*ayant régné qve dix-buit 
jours, le Saint-Siège ofFrit le rare exemple d'une vacance de près de deux 
ans. Le S6 juin, Innocent IV fut élu pontife. C'était un Génois. L'Empe- 
reur n'avait à attendre de lui que des foudres plus violentes encore que 
celles dont Iqs Grégoire VII et les Innocent III avaient si impérieusement 
disposé. Il réunit promptement un concile général à Lyon, où il se rendît 
en personne, et où comparurent près de cent quarante prélats. Comme il y 
avait à traiter d'un arrangement avec l'Empereur, les Vénitiens avaient cm 
devoir envoyer des ambassadeurs. On sait l'issue de ce concile : aucun 
accommodement ne put être accepté, l'Empereur fut de nouveau excom- 
munié et sa décbéance fut déclarée. Voyez Romanin , Sîoria docufnentaUt, 
t. II, p. 233, et la Cronaca di Caroldo. 

' A la nouvelle des cruautés commises par le Sultan d'Egypte contre 
les cbrétiens , le Roi Louis IX (saint Louis), ému de compassion , résolut 
d'entreprendre une croisade nouvelle. Il s'adressa à Venise pour l'engage- 
ment de navires, et Marco Querini l'étant allé trouver au nom du Doge, 
lui promit que venant s'embarquer à Venise , la République lui fournirait 
quinze navires, douze desquels auraient cinquante matelots pour cbacun, 
et les deux plus ''grands la Rocca/orte, Santa^Manaj cent six, le San» 
NicolOf quatre-vingt-six. Il fournirait en outre un autre navire considé- 
rable, en tout s'engageant au transport de quatre mille cbevaux et de dix 



TRACES D'AMBASSADES. — XIV* SIÈCLE. 289 

charge de s'entendre au nom du Dog[e sur les propositions 
d'aide et alliance que lui avait faites le Roi au sujet de la 
seconde croisade contre l'Éçypte : c'était la g[rande ques- 
tion d'Orient de cette ëpoque. 

La fin de cette croisade si malheureuse décida le pape 
Grégoire X h écouter les propositions du Paléologue, Em- 
pereur d'Orient : un second concile fat convoqué à Lyon, 
Venise y fat de nouveau représentée par ses ambassadeurs 
Paolo Molin, Giovanni Cornaro et Pancrazio Malipiero. 
En ] 306, autre ambassade au sujet de l'Orient encore : — 
née avec le monde, cette question n'aura de fin qu'avec lui ; 
— elle avait charge de faire tenir les réponses officielles à 
la commission envoyée le 28 juillet à Venise par Charles 
de Valois , qui , en raison des prétentions qu'il avait sur 
Gonstantinople, avait jugé prudent de mettre les Vénitiens 
de son côté ' . Andréa Zane, Jacopo Quirini et Marin Ba- 
doero composaient le personnel distingué de l'ambussade; 
ils se présentèrent à Charles le 23 mai de l'année 1307; 
mais de cette mission comme de tant d'autres, nous 
n'avons ni lettres ni relations*. Si, en effet, nous commen- 

mille personnes, etc. Voyez Romanin, et pour le texte même du contrat, 
Luoig, Codex diplomaticus, t. II, part, ii, ser. 6, p. 1962. 

^ Voyez l'historien anglais Matteus Paris et la Storia documentaia di 
Veneûa, de M. Romanin, t. II, p. 280 et 311. 

2 Voici les indications des textes originaux dans Tordre où ils sont con- 
signés dans les Meyixtri Commemoriali , aux Archives d'État à Venise, 
Tol. II, Additiones,1307. Carolus, Régis Francise filius, Valesiae, Alên<;onus, 
Andegaviae cornes, rispondet Duci, concilio, communique Venetarum 
requirentibus ah ipso Garolo juramentum super pactis fœderibusque inter 
coromunem Venetiarum et ipsum Carolum, charta xlvii, p. 2. 

Gonfiessio receptionis pecuniarum datanim Venetiis ex parte Garoli fratris 
régis Francise proamesiis, sartiis, armis, trombis ai|^enteis, cl, p. 1. 

Qttietatio lingua gallica exarata quatuor tubarumet unices tubeUe ai^enten 
consignatamm comisso gallico per nuntios venetos. 

J'ajoute que pour toute cette série de citations reproduites d'après le 
texte original latin il ne fiut pas s'étonner des tournures singulières et des 
fautes de langage. Le latin était alors aux extrêmes degrés de la décadence. 

19 



290 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

çons à entrer dans une période où les rapprochements des 
nations sont plus fréquents, nous n'en sommes malheu- 
reusement pas pour cela beaucoup plus riches en docu- 
ments spéciaux : partout l'aridité et le plus souvent l'obs- 
curité. Ce n'est que difficultueusement qu'examinant les 
règpies successifs de Philippe de Valois, de Jean, de 
Charles V, de Charles VI et de Charles VII, nous arrivons 
enfin, sous Louis XI , à voir s'ouvrir une ère plus féconde 
en textes authentiques. 

La série des livres d'Etat appelés Commemoriali et 
Registri del Senato, conservés aux archives de Venise, 
deviennent en effet plus expansifs; mais combien sont 
encore arides les renseignements qu'ils donnent! Quatre 
ambassades en France, dont une par règne, la première 
en 1332 à Philippe de Valois*, la seconde en 1376 à 

1 De ces quatre ambassades, la première, à Philippe IV de Valois, fut la 
plus solennelle et la plus importante. Elle est signalée en ces termes par 
rhistorien Romanin : « Toutefois, dans les premières amiécs du règiM 
de Philippe IV de Valois , et avant que commençassent les désastreuses 
guerres avec les Anglais, le Pape Jean XXII voulut exciter de nouveau la 
chrétienté à une expédition , non contre les Osmanlis , devenus trop voi- 
sins, mais bien à la conquête des Lieux saints. Philippe se montrait bien 
disposé, et il écrivait une lettre aux Vénitiens en date du 17 décembre 1331 
(elle est dans les Commemoriali , t. III, p. 77), les invitant à envoyer leurs 
ambassadeurs en France pour y traiter des choses présentes. • La Répu- 
blique envoyait en effet, le 11 mai 1332, Filippo Belegno, Biagio Zen et 
Marin Morosini, lesquels furent joyeusement et honorablement reçus par 
le Roi.... Voir le tome III des Commemoriali, p. 77,103, 104, 106, pour 
les détails originaux : ce dernier feuillet (106) pour de nouvelles lettres du 
Roi Philippe I V aux Vénitiens , en date de Poissy le 3 novembre , et du 
11, de Paris. Ces lettres donnèrent lieu à Télection et à Tenvoi d*une autre 
ambassade vénitienne au Pape, qui alors était à Avignon. Giovanni Gradenigo 
et Andréa Basegio furent élus, et ils se trouvèrent h Avignon avec D. Ugo 
Gueret et maître Baudet, venus au nom du Roi de France. Voyez Romanin, 
t. III, p. 112 et suivantes, mais surtout les Commemoriali ou Registres 
officiels de la République Sérénissime aux Archives d'État à Venise. J*ai 
relevé sur ces précieux registres les textes des documents de cette période, 
qui sont signalés dans ces termes : 

1329. Document non cité par Romanin. Libri commemoriali, p. 52. 



AUTRES TRACES D'AMBASSADES. — XÏV- SIÈCLE. 291 

Charles le Sage, la troisième en 1395 à Charles YI, et 
la quatrième en 1430 à Charles VU, remplissent ]a série 
des affaires diplomatiques traitées entre le royaume et la 
République, depuis l'ambassade de 1306 à Charles de 
Valois, signalée plus haut, jusqu'à celle de L461, qui 
inaugure Tavénement de Louis XI au trône. Mais, je le 
répète, un intérêt bien faible règne sur toute cette période, 
en raison de la sécheresse des notifications : ce ne sont 
que souvenirs épars sur l'éternelle question d'Orient ou 
sur des affaires commerciales plus ou moins entravées. 

Il est cependant digne de remarque que ce fut l'ambas- 
sade de 1332 à Philippe de Valois qui donna une impul- 
sion toute particuUère aux rapports entre la France et 
Venise, par un échange de correspondances plus fré- 
quent. Nous avons consulté avec une attention minu- 
tieuse tous les registres officiels des archives d'État , non- 
seulement les Commemortali, qui ne contiennent que 
des faits généraux ou des actes d'une importance peu or- 
dinaire, mais encore les doubles Registrî du Sénat, classés 
autrefois dans la chancellerie secrète vénitienne sous le 
titre de itfâa d'une part et 5ecreet d'une autre. C'est sur ces 

Frmncia, Monspesulanus. Exemplum litterarum D. Philippi régis Franco- 
mm , "pro Gaiebno Pincharello de Pienano et lo Duce de Montepesulano 
Bdelibas suis, ckafta lu, p. 2. 

1331. Francia, Hiet-usalem, VenetiUy c. Lxxvii, p. S. Exemplum litte- 
rarum D. Philippi régis Francis, Duci Yenetiarum , pro passagio in terram 
sanctam. 

1332. Exemplum scriptur» exliibitura; per très oratores yenetos mîssos 
ad Regem Franciae, in materia passagii terrae sancts cum capitulis, 
c. LXXXI, p. 1. 

Littera; Philippi régis domino Francesco Dandulo, Duci Yenetiarum, 
nÛ9%x in materia passagii, c. cm, p. S. 

Super subsidio contra Turcos ad beneplacitum D. Papse, Régis Francia; , 
magni magistro Hospitalis et Yenetorum, c. cm, p. 2; c. civ, p. 1. 

Responsio Régis Francis oratori veneto facta circà subsidium christianis, 
c. en, p, 2. 

Concilium christiaiionim contra Turcos, c. cvii, p. 1. 

19. 



292 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

registres volumineux que rhistorien des rapports commer- 
ciaux devra diriger toutes ses recherches : depuis, en effet, 
la dernière convention signée entre Philippe IV de Valois 
et les Vénitiens, on signale d'assez nombreux textes; mais 
c'est le commerce plutôt que la politique qui entretient les 
rapports entre les deux Etats; ce sont des points litigieux, 
des choses de droit maritime, ainsi que le prouve Tobjet 
des lettres échangées pendant les années 1358, 1359, avec 
le Dauphin de Viennois, fils aine du Roi; en 1362, avec 
le Roi Jean; en 1368, 1369, 1376, 1377, avec Charles V 
le Sage; en 1395, 1396, 1397, 1398, avec Charles VI'. 

1 Je relève sur mes notes , dont je garantis l'exactitude , Tindication des 
documents et le numéro des Registri qui les contiennent : 

1358. Commemoriali, registro VI. — Exemplum Utteramm Domieelli 
111"*' principis Caroli primogeniti Hegis Franconim, pro facto mer* 
catoris Narbonensis familiaris Pontificis pro damnis illatis eidem 
per trirèmes Venetorum pro flor. 6,000. 

In eadem materia, c. xxzv, p. 2. 

Litterae responsivœ Ducis Domicello D. Caroli primogeniti Régis 
Francorum Ducis Normandiae ac Delphini Viennensis in materia 
Narbonense, c. xxxvi, p. 2. 

Registri misti Senato, reg. XXVIII. — Misso ad Dom. Delphinum 
Viennensem et locum tenentem in Parisiis, c. xcyiii. 

1362. Commemoriali, reg. VII. — Exemplum litterarum D. Joannis Fran- 
corum régis super facto represaliae concessas per Regem ipsnm 
Raymundo Seraliero de Marbona contra Venetos ad Ducem Vene- 
torum, c. XYII, p. 2. 

Registri misti Senato. — Sur la même matière, registri XXXI, 
c. Lxxvi, et XXXII, c. CLVi. 

1368. Commemoriali y id. — Litterae Caroli régis (Cbarles V le Sage) 

Franciœ pro Marchis (?) sive represaliis Raymundi de Narbooa 
suspensis, c. cxxiit, p. 2. 

1369. Commemoriali, id. — Litterae libéra; concessionis Caroli rcgis 

Francise facta Duci et communi Venetiarum pro eorum subditis 
et civibus cupientium ire ad illos Galliarum cum mercatoribus , 
navibus, galeis et victualiis, c. cxxv, p. 1. 

Registri misti Senato, reg. XXXIV. — Possint scribi litterae D"® Rcgi 
Franciœ in favore Moreti Lovari et Jacobelli de la Ture, c. xvi. 

C'est dans ce registre que se trouve mentionnée TambaMade du 



INDICATION DES DOCUMENTS ORIGINAUX. 293 

Plus que jamais la perte irréparable des relazioni de ces 
ambassades isolées, si naïf que devait en être le récit, 
inspire un regret profond au chercheur et à l'historien. 
Par les détails qu'elles devaient contenir sur la France de 
ce temps , visitée ainsi par des étrangers , sur la physiono- 
mie individuelle des princes, sur le moral des peuples, 
quel charme intime et singulièrement appréciable ne leur 
trouverait- on pas au milieu de ces efforts de politique in- 
ternationale seulement épisodique ! 

Roi de France en Hongrie. Les Vénitiens facilitèrent son passage : 
Ambaxata D"* Régis Francia? euntes in Hungariam conducantur 
cum ligno Rîpia?..., c. czliv. — Ambaxatores D**^ Régis Francise 
redeuntes de Hungaria leventur, c. cliv. — Le Roi de France 
remercia à ce propos la République, et pour preuve : 

1376. Commemoriali, reg. VI H. — Copia litterarum régis Caroli Francis 

D. André» Contareno Duci Venetorum pro reditu D. Jo. Conta- 
reno , ambasciatori Venetorum , de gratia concessa Venetis , idest 
de absolutione, sex denariorum pro libra, occasione meritorum 
Domini Venetorum et bonse tractationis facUe ei^a omnes suos 
profectos in Hungariam , c. ziii , p, 2. 

La commissio ou instruction des Vénitiens à Gontarini est dans 
le reg. XXXV, Misli charta, 130. 

1377. Commemoriali, id. VII I . — Littera; suspensionis Caroli régis Francise 

pro represaliis Francis olim concessae Raymundo Seralini , 
c. xiv, p. S. 
1305. Commemoriali, reg. IX. — Copia litterarum Caroli i^egis Francorum 
(Charles VI) super relaxa tionem et restitutionem honor. nobilium 
virorum Dominonim Michaeli, Bernardi Veniero, Andrese Qui- 
rini, etc., c. xvii, p. 2. 

Kegistri misti, reg. XLIII. — Quid scriptum fuit D^» Régi Francise 
super focta relaxationis et restitutionis , etc., c. xxxvi. 

L*ambassade à Charles VI est signalée (même registre) : Am- 
baxata solempis ad Dominum Regem Francise, c. Lxxii. — 
Ambaxator iturus in Franciam possit conducere unum cochum, 
unum marescalchum, etc., c. lxxix. — Forma commissionis datse 
vin n. J. Alberto, ambaxatori ad Regem Francorum, c. lxxxvi. 

1^6. Commemoi'ialiy reç^. IX. — Copia Ictterarum Caroli régis adducem, 
c. XXVII, XXVIII, p. 2, 2. 

1397. Id. — Copia letteranim Caroli régis, c. xxxiv, p. 2. 

1398. Id. — Lettera régis, c. xlvi, p. 1. 



294 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Pendant la régence, dont les ducs de Bourgogne, d'An- 
jou et d'Orléans se partagèrent les prérogatives, non sans 
des luttes si fatales poiur les destins du royaume, régence 
nécessitée par la folie du Roi Charles YI, les rapports 
eurent une certaine fréquence, et, pour l'histoire de la 
maison de Bourgogne, il importe de consulter les sources 
vénitiennes'. Une série nouvelle de registres d'une con- 
servation et d'une intégrité admirables ouvre le quinzième 
siècle : je veux dire les Registri sécréta Senato. Commen- 
çant avec l'année 1401, ils conservent plus spécialement 
que les Registri misti la notice des faits appartenant aux 
sphères purement politiques. Ce sont eux qui nous per- 
mettent de saisir le mouvement croissant des affaires eu- 
ropéennes : pour les troubles d'Italie entre autres, nous 
avons par eux le fil conducteur qui nous révélera com- 
ment insensiblement et par quelles intrigues la maison de 
France, même au temps où Louis XI n'est encore que le 
Dauphin , prendra une part si active aux affaires de cette 
grande contrée. Le rôle secret du duc d'Orléans est déjà 
signalé dans le cours des deux ans qui précédèrent son assas- 
sinat par Jean Sans peur. L'histoire ne doit point négliger 

* Preuves : 

1402. Registri misti Senato, reg. XL VI. — Captiim (ce mot signifie il fut 
décide') mittere unum notarium ad potentes Francie pro Dom. 
Duci Burgundix, ch. civ. — Commissio circumspecti viri Petri 
de Gualfudinis (?) missi ad Domin. Ducem Burgundiae , c. cix , 
cz. — Qusedam littera scripta D"<> Régi Francia;, c. m. 

1407. Registri id,y reg. XLVII. — Quid scriptum fuit Domino Francisco 

Coiitareno, ambaxatori in Francia, c. Tiii. 

1408. Registri id,^ reg. XLVIII. — Libertis praticandi cum ambaxatore 

Ducis Burgundise, c. ci. — Scribatur oratori ad Ducem Bur- 
gundiae, c. cxvii. Et les Registri suivants, princi|>alement les 
numéros LVI-LVHI. (Archives d*Éut de Venise.) Et le reg. 1» 
des importants Sécréta Senato : Littera rrsponsiva missa Domino 
Régi Francia; et Dominis Ducibus Buqpmdie et altris Ducibus 
Frands. 



IMPULSION DE LA DIPLOMATIE SOUS LOUIS XL 296 

de tels détails. La lutte entre Venise et Milan se prononce, 
et Venise, insensiblement, sollicite les faveurs du duc non- 
seulement en appuyant ses prétentions, mais encore en 
excitant son ambition et ses vues ' . Sous Charles VII , la 
politique extérieure fiit nulle, contrainte qu'elle fîit de 
s*en tenir aux embarras de Tintérieur. N'était-ce pas 
le temps où le roi de France ne pouvait avoir d'autre 
occupation que le salut du royaume? Les anciens textes 
signalent une ambassade des Français aux Vénitiens pour 
leur demander des secours et leur alliance*. 

' L'avènement de Louis XI changea singulièrement l'as- 
pect des choses. Dès 1461, en effet, la politique se dis- 
tingue par une direction nouvelle, et les affaires de Milan 
qui s'agitaient depuis 1447, époque où l'extinction de la 
branche directe des Visconti ouvre une carrière à des am- 
bitions contraires, avaient fait surgir la question d'Italie. 

Louis XI , par la connaissance profonde qu'il avait des 
afiBûres, par l'expérience individuelle qu'il avait acquise, 
lorsque, Dauphin, il avait fîii la cour du Roi son père et 

1 Les Beyistri sécréta Senato, 1I<> et III^*, sont des plus curieux à cet 
égard et dénotent une activité diplomatique inaccoutumée. Il ne s'agit plus 
de rOrientet des Lieux saints, mais de Tltalic. Heg. II : Duos ambaxatores 
solemnes ad Regem Francis in condttionibns notatis, c. li. — Ellgantur 
duos ambaxatores pereundo in Francia e presto, c. lxyiii. — Possit expcm- 
dere ducati 300 in aliquo dono mittendo Domino Duci Aurelianensi (Duc 
d*Orléans), c. Lxxix. — Dicatur Petro de Stroningius (?) qui ad nos venit 
per partem Ducis Aurelianensis quantum Dominium nostrum bene dis- 
postum. 

2 Commissîo facta P. de Stroningius (?) reducenti ad Dom. Ducem Aure- 
lianensem super dicendis et facendis de parte nostra, c. Lxxxii, et altrœ 
ckartœ, Lxxxiv, Lxxxvi , cxv, cxxx , cxxxv, reg. III», 1406. — Scribatur 
Duci Aurelianensi, c. un. 

3 Registri sécréta Senato, reg. IX et X. — Quid responsum fuit Domino 
abbati e socio ambaxatorîbns Régis Francis ad exposta per eos^ c. xii. — 
Quid responsum fuit egregio yiro Joacbino de Odontagna (?), oratoribus 
sereniss. D**' Régis Francise requirentis legam et confederationem cum nostro 
dominio, c. clxi. — De 1425 à 1427. 






»)6 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

qu'il bénéficiait de Thospitalité du duc de Bourgog^ne, 
Louis XI, nature essentiellement politique, fut réellement 
en France le premier prince qui donna de {j^andes et ac- 
tives besognes à la diplomatie européenne. Fin, pénétrant, 
astucieux, et d'un grand entendement, connaissant les 
hommes et les caractères , le Roi Louis était de première 
force à savoir jeter la division chez les autres princes tout 
à l'intérêt de ses propres affaires, et Gommynes, qui ne 
se trompait guère, a dit « le Boy Loys a mieulx sceu 
entendre cest art de séparer' les gens que nul aultre prince 
que j*aye jamais veu ne congneu. » Il est curieux de voir 
par telles dépêches de différents ambassadeurs, sinon vé- 
nitiens mais florentins ou milanais, comment il traitait 
les choses. Les Vénitiens qui le virent à plusieurs reprises 
pendant son règne, et qui même avaient déjà échangé des 
rapports avec lui quand il était Dauphin ' , ont dû savoir le 
comprendre et le peindre merveilleusement : toutes mes 
recherches ont été vaines , je n'ai retrouvé ni dépêche ni 
relazione. Les États de Milan et de Venise, en difficulté 
dès l'avènement des Sforza, semblent avoir hautement 
pressenti la valeur politique du nouveau Roi de France. 
Les ambassadeurs qu'ils lui envoyèrent étaient munis d'in- 
structions secrètes fort opposées, et c'était h qui se con- 
cilierait l'esprit du Roi, les uns le poussant a faire paie 
figure aux autres. 

En cherchant à pénétrer, plusieurs siècles après, les 
preuves contemporaines de ces menées curieuses, on re- 
connaît quel grand pas a fait l'esprit poUtique, et dès lors 

^ Registri sécréta Senato, reg. XVII. — Quid responsum fiiit oratoribns 
îUustriMimi Delfini circa electionem suam ad gonfalonieratum sancUe 
Ecclesiae et in facds fiononiae et aliis tangentibus Romammi Pootificem, 
c. V. — Et le reg. XIX. — Oblatio Delfini descendent! in Italiam, ch. ccxi. 
— Orator in Sabaadia vadat ad Delphinum et reqnirat descensum iii lu- 
liam suosque favores , c. cczxzii. 



AMBASSADE A LOUIS XI. 297 

aussi on peut dire que la diplomatie — telle que nous la 
comprenons aujourd'hui — n'est plus un grand enfant, 
mais qu'elle est aux portes de l'âge de raison , et qu'elle est 
toute prête à grandir pour s'illustrer comme elle le fera 
dans peu avec un Georges d'Amboise, contemporain de 
Machiavel; avec un cardinal de Granvelle, contemporain 
de Charles-Quint. L'ère politique moderne, dans le grand 
sens du mot, prit donc date à l'avènement de ce roi, et 
cela au point que tout État, de si petite taille qu'il fut, par 
le fait fut assez grand pour devoir agiter, selon la nature 
de ses intrigues ou les formes de ses prétentions , ce fameux 
équiUbre qui plus tard , lorsque les grands mots se feront 
jour sous la plume des publicistes , s'appellera l'équilibre 
européen. 

Dès la nouvelle de la mort du Roi Charles VU , les Vé- 
nitiens envoyèrent donc en ambassade à Louis XI, comme 
pour lui rendre hommage, deux ambassadeurs extraordi- 
naires , Bernardo Giustiniano et Paolo Barbo : le but réel 
était d'exciter le Roi à se prononcer contre les Turcs, par 
un traité d'alliance avec l'État de Venise : en outre, il était 
nécessaire de sonder l'esprit et les intentions du Roi quant 
aux affaires de Milan. Les instructions sont rapportées dans 
les Registri commemoriali à la date du 12 octobre 1461 '. 
S'il y eut d'autres négociations ouvertes entre le Royaume 
et Venise, elles furent toujours incertaines jusqu'en 1478, 

^ Ces instructions formaient ce qu'on a toujours appelé à Venise la 
eomtnissio. Je cite le premier paragraphe du texte : Nos Pasqnalis Mari- 
pietro (Malipiero), Dei gratia Dux Venetiarum, etc. 'Committimus vobis 
nobilibus yiris Bernardo Justiniano et Paulo Barbo militi dilectis civibus 
nostris, qnod Tadatis solemnes oratores nostri ad serenissimum Dominum 
Lodovicum inclitum Francorum regem. Studiosi eritis in hac profectione 
vestra, omni cura et diligentia iter vestrum accellerare. Cupidi namque 
snmus recentibus causis, bonisque respectibus moti, ut quamprimum esse 
poMÎt presentiam ipsius serenissiroi Régis adiré valeatis jussa hsc nostra 
executuri.... 



S»8 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

année de la signature d'un traite d'une grande importance 
conclu entre Louis XI et la République Sérénissime : Milan 
et les Turcs étaient toujours aussi les objets dominants de 
ces négociations difficiles \ Louis XI, du reste, était loin 
d'être un ami sûr, et dans les deux ans qui précédèrent la 
signature du traité de 1478, il penchait fort aux intérêts 
de Milan et excitait l'ambassadeur du Sforza à conseiller à 
son duc l'envahissement des possessions vénitiennes : une 
dépêche de cet ambassadeur milanais Francesco Pietra- 
Santa, l'envoyé à Louis XI du duc Jean Galeaz, révèle 
singulièrement l'humeur et la politique et les procédés de 
notre Roi de France, si admirablement représenté par le 
célèbre Gommynes. Cette dépêche, publiée d'après le texte 
original, dans l'un des numéros du Notizenblait de l'Aca- 
démie des sciences de Vienne, est un des plus piquants récits 
qui appartiennent au règne de Louis XI ; aussi ne laisserai-je 
point passer l'occasion de ce chapitre sur les négociations 
diplomatiques entre le Roi de France et la Seigneurie de 
Venise, sans faire connaître cette curieuse et originale 
pièce demeurée jusqu'à présent inconnue aux historiens 
français. N'est-elle pas un témoignage ajouté h tant d'au- 
tres de l'estime qu'il faut attacher à tous les écrits de la 
diplomatie italienne, qui, au quinzième siècle, était sans 
rivale dans l'Europe? Le naturel de la diction , le piquant 
du récit, l'attrait des détails, le procédé pour mettre dans 
une lumière heureuse et les affaires et les hommes qui 

1 Registri sécréta SenatOy re(j. XXII. — Re.^ponsum oratori Re{|is Gallis 
super eis quae scripserat Dominio de rébus Mediolani et de liga Italica, 
ch. CLXxvi. — R<ïg. XXIII. — Responsum oratoribus eiusdein régis hor- 
tantis dominium inire cum Duce Mediolani, c. xxvi. — I^^g* XXVII. — 
Letterap credenti.ilis ad ipsum Rejrecn pro Francesco Donato inandato ut 
impetrat securitatem navium, c. zc. Pour la négociation du traité de 
1478, voir le reg. XXVIII. — Electio oratoris ad Ref>em Gallia*. — Expe- 
ditio, Commissio, Lettenc, c. i, v, vi, xi, zlix, lxyiii, et le reg. XXIX, 
c. zviii, Lv, Lviii, CXLV, et reg. XXX, c. xviii. 



UN ENTRETIEN POLITIQUE DU ROI LOUIS XL 299 

s'en mêlaient, sont les qualités vraies dont elles sont 
empreintes '. 

Le traité de 1478 entre le Roi de France et la Seigneurie 
de Venise rapprocha assez les deux pays pour que la Répu- 
blique Sérénissime sentit le besoin d'être représentée au- 

^ La dépèche de Tenvoyé milanais, dont je donne ici l'interprétation 
fidèle d'après le texte italien, renferme une phrase latine que l'ambassa- 
deor met dans la houche de Louis XI. Il me serait malaisé de la traduire 
sans lui ôter la piquante ori{;inaiité qui est en elle. Les convenances mêmes 
du langa{;e de nos jours m'interdisent particulièrement la traduction du 
second memhre de la phrase. On sait du reste que le bon roi Louis XI avait 
Tesprit trop gaulois pour ne point appeler les choses par leur nom : 

• Le samedi matin j'allai à la cour, écrit l'ambassadeur, et aussitôt que le 
Roi fut levé, bien qu'il ne fut encore qu'en robe de chambre (zuppareUo)^ il 
me fit appeler dans son appartement, et s'étant assis à une fenêtre, il me dit 
avant tontes choses qu'il s'était trouvé malade; puis s'étant informé si maître 
Pantaléon était avec moi , il le fit appeler. Sa Majesté s'exprimant alors en 
latin, dit ces propres paroles : « E{fO sum passus emoroydas, quas etiam alias 
habui, sed non fuerunt ita véhémentes, quod credo fuisse propter labores 
animi et corporis in isto itinere et in cogi tandis rationibus bellorum et etiam 
propter abstinentiam coilus quia steti tanio tempore absens ab uxore meâ. 
En sorte que ce mal m'a causé quelque chaleur de tête (^certe fumositate 
alla testa) et m*a produit des palpitations au cœur qui me donnent de 
grands tourments. • Et saisissant le bras (sporgendo il braccio) à maître 
Pantaléon, il voulut qu'il lui touchât le pouls et recommanda sli ses méde- 
cins de s'entretenir avec lui parce qu'il était vatenthomo, qu'il le connaissait 
depuis trente ans, et ainsi maître Pantaléon lui donna une consultation. 

• Tout en parlant de la sorte, Sa Majesté dut se lever pour aller à sa cha- 
pelle et entendre les messes; toutefois, devisant avec moi, la main sur mon 
bras, j'en vins au fait des Suisses (indubitablement leur fameuse victoire de 
Morat?) : « François, me dit-il, sur ce chapitre je ne voudrais rien dire à 
rimproviste, parce que je voudrais un peu réfléchir (alfjuanto pensare). 
Toutefois, il me paraîtrait que ce ne pourrait qu'être que bon de rétablir 
une ligue avec eux, parce qu'en vérité ils sont hommes de qui il faut faire 
grande estime en temps de guerre. Et chaque fois que mon frère le Duc de 
Milan voudra faire la guerre aux Vénitiens, il les aura toujours à peu de 
frais à son service, grâces à moi {per C opéra mia^ Et surtout s'il venait à 
Tesprit de mon frère de vouloir mettre à exécution une telle idée, — et ce 
que j*en dis est tout pour son avantage, — il serait bon d'engager le Duc 
d'Urbin ou tout autre capitaine, s'il en était un meilleur et plus apte : mais 
le Duc d'Urbin me paraîtrait excellent. Et il faudrait qu'il se soulevât 
comme si la chose venait de lui sous quelque bonne couleur; nous saurions 
biea d'ailleurs le diviser. Il le ferait sous prétexte de recouvrer Padoue , 



300 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

près de la cour du Roi Très-Chrétien par des ambassadeurs 
ordinaires. G*est du reste l'époque où la diplomatie véni- 
tienne s'établit régulièrement auprès de toutes les cours 
importantes : le mouvement général des affaires exigeait 
cet établissement. Jusqu'alors , sauf auprès du Saint- 
Siège, la République des Vénitiens n'avait été représentée 
qu'extraordinairement auprès des princes, c'est-à-dire 
selon le besoin des circonstances; mais, ainsi que nous 
pouvons l'assurer d'après les textes consultés , — dès 
l'année 1479, des considérations politiques émises toutes 
au Sénat amenèrent à voter des décrets et des statuts 
nouveaux; l'élection du premier ambassadeur ordinaire 
vénitien appartient à cette époque, et les dernières années 
du Roi Louis XI virent en cette qualité à la Cour l'envoyé 
Bertucci Gabriel. Les votes du Sénat pour le choix du 
second se portèrent sur Antonio Loredan, patricien de 
distinction et d'une habileté consommée. Élu en décem- 
bre 1482, son départ fut différé jusqu'au mois de juin et 
ses lettres de créance composées le 4 du même mois : il 
n'arriva en France que pour les dernières années du Roi 
Louis XI '. 

Vioence ou Vérone, fctc, et ainsi on le laisserait les acquérir pour que 
mon frère de Milan tirât à lui Brescia, Bei|[anie, Crème, et tout ce que les 
Vénitiens ont usurpé. Les Allemands seraient très-bons et fort utiles dans 
une telle guerre. » — Et moi je répondis : ■ Sire, tous ces projets et toutes 
ces intentions sont bien des preuves de la sincérité de Tamitié de Votre 
Majesté et de sa réconciliation totale avec mon très-illustre Seigneur; mais, 
franchement, il tient maintenant en grande amitié les Vénitiens. — Je 
le crois, me dit Sa Majesté, et même je pense que si le moment d*une 
telle entreprise n^est pas venu , il ne faut cependant point trop le retarder, 
car, je te certifie, François , et écris ainsi de ma part à mon frère de Milan, 
que les Vénitiens ne tiennent jamais et ne tiendront jamais ce qu'ils ont 
promis qu'autant qu'il y a tout avantage pour eux. n Et cela, le Roi me le 
dit par deux fois. 

* Preuves : 

Jteyistri sécréta Senato, reg. XXI. — Gommissio Domini Antonii Lau- 



AMBASSADES A CHARLES VIII. 301 

Un nouveau mandat lui fut adressé après la mort de ce 
roi pour raccréditer auprès de son successeur GharlesV III ' . 
Antonio Loredan ne revint h Venise qu'au mois de sep- 
tembre 1485. Aucun Vénitien n'avait fait avant lui une 
résidence aussi prolongée sur la terre de France. Il est le 
premier de ces nombreux ambassadeurs de la République 
Sérénissime qui de trois ans en trois ans se sont succédé à la 
Cour depuis 1482 jusqu'en 1797, c'est-à-dire pendant trois 
siècles accomplis. Je ne crois pas que jusqu'alors aucun 
ambassadeur ait eu l'occasion, au nom de Venise, de ma- 
nifester des qualités diplomatiques aussi constantes et aussi 
suivies. Je déplore d'autant plus la perte de ses dépêches et 
de sa relazîone, disparues par suite de l'incendie de 1576, 
avec toutes les plus anciennes correspondances originales 
antérieures à 1550; mais le texte des lettres officielles 
importantes qui lui inrent adressées existe encore dans son 
intenté, et la lecture que j'en ai faite dans les registres des 
Deliberazioni del Senato ne m'a que trop donné la mesure 
de l'intérêt qu'auraient aujourd'hui pour nous les récits de 

redani ad Refréna Franconim pro exponendo causa belli inter Dominîam et 
Dncem Ferraris et excitando Rege ad procurandum concilium, c. xzvi. — 
Les Registres sî{^alent la présence des ambassadeurs du Roi à Venise. 
Responsio facta duobus oratoribus Régis suadentibus pacem cum principibus 
Italiae, c. lviii. -^ Altéra responsio, c. lxj. — Tertia responsio, c. lxy. 
>— Donentur panni sericei oratoribus Gallis, c. lzvii. (On peut dire que 
ce devint un usage d'ofFrir ainsi aux ambassadeurs étrangers des étoffes de 
soie dont la marque de fabrique était vénitienne. Voyez le curieux ouvrage 
sur les étoffes d'or et d'argent de M. Francisque Micbel.) — Lettenc orato- 
rum Régis ad Dominium, c. lxzxii. — Commissio Antonio Boldù missi ad 
retpondendum dicti oratoribus in causa pacis. 

1 /</• ibid. — Movum mandatum oratori Lauredano post obitum régis, 
c. xciii. — Littene ad novum rcgem , c. cii. — Litterae ad oratorem Lau- 
redanum, id. — Ad concitandum Ducem Aurelianensem in statu Medio- 
lanî, c. cvi. — Ad eumdem pro concitandis Galiis contra régna Meapolis 
et statum Mediolani, c. cxxiv. — Littene ad nonnuUos principes Gallorum, 
c. cxzv. — Ad oratorem Lanredanum ad concitandum Ducem Aurelia- 
nensem, c. CXXXil. 



302 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

l'ambassadeur, soit dans des dépêches écrites au jour le 
jour, au foyer même des faits, soit dans une relazione des- 
tinée à expliquer solennellement la manière dont il avait 
exécuté les ordres d*État, comment il avait soutenu sa 
politique , quelle impression elle avait produite à la Cour, 
dans une affaire qui met en un grand jour une de ces 
sourdes menées dont le gouvernement de Venise s*est 
rendu trop souvent coupable, et dont les conséquences 
l'ont rarement bien servi. Je fais allusion, par ces paroles, 
à l'ordre écrit que reçut l'ambassadeur Loredan d'exciter 
insidieusement, dès 1484, le duc d'Orléans à se souvenir 
qu'il avait des droits sur le Milanais. Le sommaire du 
registre auquel j'emprunte ce détail désigne trois envois 
de lettres ainsi notées : « Lettres à tnesser Antoine Loredan, 
ambassadeur en France, afin qu'il pousse le duc d'Orléans 
à agir contre l'État de Milan ' ; témoignage bien grave 
d'une politique qui , en cette occasion , eut le malheur de 
n'être pas seulement astucieuse, mais imprudente. Cet 
appel, si fécond en misères pour l'Italie, fiit-il en effet 
autre chose qu'un nuage énorme, formé ainsi dès 1484, 
pour éclater dix ans plus tard avec la personne du Roi 
de France passant les monts et laissant h Fornoue des 
souvenirs qui furent aussi glorieux pour la France que 
cruels pour l'Italie. 

Au retour de Loredan*, Hieronymo Georgio, qui était 
accrédité depuis quelque temps auprès du duc de Milan, 
reçut ordre de se rendre en France*. Il revint en 1488, 

1 Voyez les indications et les preuves à la note précédente. 

3 Deiiberazioni sécréta Senato, 1484, die 27 augusti. Liceiitia repatriandi 
oratori in Francia, c. lxxxvu. 

3 Id, ibid,^ 1485, die 18 septembris. Scriptum fîiit Ser Hîeronimo 
Geoi^io, oratori in Mediolano, ut vadat ad Serenissimum Dom. Regpm 
Francise pro galeis dicti viagii interceptis, c. clxx fer^o. — 1485, 8 decem- 
bris. Quid scriptum fiiit oratori pro recuperatione galearum Flandria». — 



AMBASSADES A CHARLES VIII. 303 

laissant à son secrétaire Petro Stella le soin des affaires, 
qui consistait à renseigner le plus souvent possible le gou- 
vernement de Venise par un envoi fréquent de dépêches 
et de pièces à l'appui ' . 

De 1489 à 1491, le poste de l'ambassadeur fut vacant; 
maisy parvenu à cette dernière année, je trouve la mention 
au Sénat de l'envoi à Paris des deux ambassadeurs extraor- 
dinaires Zaccaria Contarini et Francesco Gapello au Roi 
Charles VIII et à la Reine Anne. La notification de cette 
ambassade nous intéresse d'autant plus qu'elle met un 
terme au silence trop prolongé des documents. Le retour 
à Venise, en effet, de ces deux oratori magnificiy est un 
événement pour le chercheur et le curieux : en effet, la 
reiazione qu'ils ont prononcée a été retrouvée dans ces 
derniers temps, et elle est la première sur la cour et le 
royaume de France dont le texte nous soit parvenu. 

Dès lors, si les archives d'État restent encore assez 
muettes en fait de textes authentiques venus du dehors, 
nous avons y sinon comme réparateurs, du moins comme 
adoucissants du désastre, un nombre considérable de notes 
contemporaines , de copies , de souvenirs et de mémoires , 

Voir niissi les textes (mêmes sources), année 1486, 20 avril, 17 juin, 5 sep- 
tembre, 9 septembre, 14 octobre, 30 janvier (^more veneto). Je rappelle 
qu'à Venise Tannée ne commençait qu'au i^^*' mars. La correspondance 
du Sénat avec Hieromino Georgio compi-end encore les documents de 
Tannée 1487 aux dates du 9 avril, 4 juin, 15 septembre, 6 octobre, circa 
wnateriam Zien Sultani, Le 23 octobre, le Sénat lui demande des rensei- 
gnements sur la personne de Jacques Galiot (personnage cité dans Gom- 
mynes, liv. I***, chap. vi, et partisan des princes dans la ligue du Bien 
puhiic, « très-vaillant, honnorable et loyal gentilhomme » . Il avait proposé 
Il la Seigneurie de Venise ses services comme homme de guerre. Voyez 
1487, 3 janvier, 28 février. Il mourut du reste l'année suivante , à la 
bataille de Saint-Âubin du Cormier. 

^ Id» ibid. Licentia data Ser Hieronimo Georgio, oratori, c. cxxii tergo. 
La correspondance avec Petro Stella, en qualité de secrétaire résident, 
comprend les dates 17 mai , 18 juin , 18 août , 28 novembre 1488 et 
16 mars 1490. 



304 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

relatés et formés sous le nom de Diarii par des hommes tels 
que les Marin Sanudo et les Priuli , dont les plumes atten- 
tives ont rendu les noms chers a leur patrie autant que 
précieux à l'histoire. Le chemin a été lon{;;^ pour parvenir 
à eux ; aussi , maintenant que nous l'avons parcouru , l'ho» 
rizon nous apparalt-il sous des couleurs moins obscures. 
L'énumération sommaire de faits arides et isolés — besogne 
toujours ingrate — cesse complètement pour laisser une 
place bien due à des récits où se rencontreront fréquem- 
ment les qualités d'une fine observation unies à celles 
d'une éloquence peu vulgaire. 

Ainsi avons-nous dû résumer jusqu'à cette période les 
premières preuves de rapports diplomatiques entre la 
France et la République de Venise. Commencés aux 
croisades y entretenus ou plutôt repris sous Philippe de 
Valois, nous les trouvons s'établissant sous Louis XI^ et 
établis sous Charles VIII. La connaissance est devenue 
complète, si complète qu'après l'épisode des grands trou- 
bles qui les sépareront violemment une dernière fois au 
temps de la ligue de Cambrai , les intérêts des deux États 
— France et Venise — se réuniront pour suivre une ligne 
commune jusqu'à la date éloignée du traité de Westphalie 
en 1648, au milieu même du dix-septième siècle, époque 
du dernier éclat et des derniers instants de l'autorité de 
la diplomatie vénitienne en Europe. 



RELATION SUR LA COUR DE FRANCE EN 1492. 305 



CHAPITRE DEUXIÈME. 

L*ambassade extraordinaire des Vénitiens à la Cour de France an temps du 
roi CoAiiLBa VIII et de la reine ârre, d*après une relazione en date de 
H9i. — Cariosité de ce docament, le premier de ce genre connu sur 
la Cour de France. — Le style. — Le procédé. — Simplicité et naiVeté 
du récit. — Objet de l'ambassade des Vénitiens. — Silence des textes 
français à cet égard. — Commynes cite l'ambassade des Milanais. — La 
Commissio ou les Instructions. — Du mode de faire les compliments. — 
Paragraphe personnel à Louis, duc d'Orléans. — Les cadeaux de riches 
étoffes pour la reine Anne. — Départ de Venise des ambassadeurs le 
7 mai 1402. — Temps d'arrêt chez Ludovic le More à Milan et chez 
Blanche de Montferrat, duchesse de Savoie, à Turin. — Petit por- 
trait de madame la Duchesse Blanche. — Voyage jusqu'en France. — 
De la question d'une entrée d'ambassadeur à cette époque. — Récit 
détaillé de l'entrée à Paris des deux ambassadeurs de Venise le 
24 juin 1492. — Leur compagnie très-honorable depuis Villeneuve- 
SainlpGeorges et leur détour par la porte Saint-Antoine pour le plaisir 
du Roi. — Audience donnée aux ambassadeurs par le Roi d'abord et 
par la Reine. — Description de la salle du palais. — Les discours et 
les réponses. — Le Roi fait chevaliers les ambassadeurs, et leur donne 
les fleurs de lis. — Le portrait du Roi Chahles VIII et le portrait de 
la Reinb Anne. — Etendue de l'État de France. — L'Université. — 
Finances, revenus et dépenses de la cour. — Les ordinanxe, les gens 
d'armes. — Les artilleries. — Occupations politiques du Roi. — Les 
deux ambassadeurs en ont ignoré le but véritable. — Interruption 
regrettable du manuscrit de la Relazione au chapitre des divisions et 
des partis à la cour. 

Le manuscrit de la relazione la plus ancienne qu'il nous 
soit donné de connaître sur les choses du royaume et de 
la cour avant la fin du quinzième siècle , existe à Venise 
dans Tun des portefeuilles du musée Gorrer '« Assurément 

^ L'existence de cette relazione me fut signalée , en 1856, par M. Gesare 
Foucard, qui alors occupait aux archives le poste de ricercatqre et profes- 
sait les sciences paléographiques. Il en avait annoncé la publication origi- 
nale dans l'important recueil de ÏÀrchivio storico italiano (Florence, chez 
Vieusseux); mais la chose est demeurée de la part de M. Foucard à l'état 
d*annonce, et c'est M. Eugenio Albèri qui lui a donné place dans le 
tome XII de son précieux recueil italien. Je dois à M. Albèri de vifs 

20 



306 DE LA DIPLO>UTIE VÉNITIENNE. 

il est en ce genre le document diplomatique le plus com- 
plet et le plus curieux qui, avant la descente de Charles VIII 
en Italie , révèle la nature et le genre des observations que 
les Vénitiens faisaient sur notre France. Cette relation 
mérite à tous égards un chapitre spécial. Elle diffère telle- 
ment, par le ton et par la forme, de celles qui suivront et 
qui me feront service pour l'œuvre que je poursuis avec 
l'aide exclusive de ces dociunents, sur le seizième et le 
dix -septième siècle, que véritablement il la faut tenir 
.comme un exemple de celles qui se faisaient à cette 
époque, et la considérer ingénument comme un objet de 
précieuse curiosité appartenant à la littérature politique 
vénitienne, alors que nos guerres d'Italie n'avaient pas 
encore été, sinon préméditées, du moins entreprises. 
Si je ne lui consacrais un chapitre spécial, je ne saurais 
comment la mêler à l'ensemble de mes écrits sur les au- 
tres textes. Simple et naïve dans la forme, néanmoins 
instructive, elle est comme un de ces tableaux du vieux 
tetnps dans un musée , où il faut que toutes les manières 
soient représentées : on le regarde en l'admirant, mais 
dans cette admiration il y a l'empreinte de cet honnête 
sourire que produit le plus souvent en nous le spectacle 
ou l'audition de quelque belle œuvre d'une ingénuité 
primitive. En date de 1492, restée la seule de celles qui 
durent être écrites et lues par les ambassadeurs revenus 
précédemment de la cour de France, elle est un peu le 
modèle du genre à cette époque. Le style, tout en aspi- 
rant à être solennel, reste familier dans une façon char- 
mante. Quel contraste avec les relations d'une époque 



remerciments pour la manière trop flatteuse avec laquelle il a bien voulu 
annoncer, dans VAvvertimento de la page 3 du tome XII de la Collec- 
tion , que je m'occupais de Tinterprétation et de Tannotation de ce rare 
document. 



RELATION SUR LA COUR DE FRANCE EN 1492. 307 

plus avancée ! Au siècle suivant, les ambassadeurs de 
Venise les prononçaient dans un langag^e qui, sans être 
d'un toscan bien pur, appartenait cependant exclusive- 
ment à la langue italienne; d'après celle-ci, au contraire, 
on se sent beaucoup plus près du dialecte , de la tournure 
et du parler vénitiens. U y a même à faire cette observa- 
tion, que si l'orateur vient à quitter accidentellement la 
forme du langage natal , c'est pour s'élever à celle du lan- 
gage aristocratique qu'on employait au moyen âge , c'est- 
à-dire le latin vulgaire (fort vulgaire en effet), et c'est 
une des. marques caractéristiques du temps. Ainsi, dans 
cette relazione de 1492, l'ambassadeur a recours fréquem- 
ment à des locutions latines , les employant de préférence 
pour le besoin des transitions , non moins que pour les cas 
du discours où il veut particulièrement frapper l'attention 
des sages sénateurs auxquels il s'adresse. Les preuves en 
sont bien fréquentes : Hinc est etiam,.. et cum illa forma 
verborum quam prebuit mihi natura.,. et simîlùer.,, et 
demum... et m conventu omnium... y etc. Parvenez ù un 
demi-siècle plus tard, à Tannée 1529, vous reconnaîtrez 
dans la relazione du congrès de Bologne, prononcée par 
Laurent Gontarini , combien l'art oratoire de la diplomatie 
vénitienne, si vous le comparez à celui de 1492, aura 
fait de progrès surprenants et sera à la hauteur des grands 
événements qui agiteront le iponde à cette époque : nous 
aurons des traits de chaude et vivante éloquence, des 
aperçus d'une politique consonunée, et si nous, nous por- 
tons encore un peu plus loin , seulement en 1 545 , date 
de la belle relazione de Marin Gavalli, au retour de sa 
longue résidence auprès de François P', nous aurons un 
exemple de beau style , une entente parfaite de la portée 
des mots, une science bien acquise de composer et dire 
des portraits qui seront tels, que par le briUant des paroles 



308 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

et l'habileté des périodes ils pourront rivaliser avec le 
bonheur du coloris et le savoir-faire du pinceau des grands 
maîtres de la peinture, en cette même Venise où primaient 
déjà ces illustres héros qui furent Titien et Véronèse. 

Il semble en effet qu'alors la grandeur des événements 
survenus , la puissante et large ouverture donnée au champ 
de la politique par les vastes ambitions des souverains, 
aient donné une impulsion considérable aux idées d'abord 
et ensuite au mode de les exprimer, à la diction , à la civi- 
lisation du langage, à l'élégance de la forme. Relativement 
à cette fin du quinzième siècle , c'est-à-dire aux temps pré- 
cédant immédiatement la descente en Italie de Charles VIII, 
le temps de François P' (bien proche cependant de celui 
de Charles) sera le siècle d'Auguste. Ici, au contraire, et 
quand je dis ici , je parle du moment même de cette re/ia- 
ztone de 1492, nous sommes encore un peu, en tant 
que langage, forme et diction, chez les bons aïeux qui 
s'étonnent de bien peu et de tout, étant loin encore d'avoir 
tant ou trop vu. 

Ne nous plaignons pas d'ailleurs, car en cela sont l'ori- 
ginalité, le charme, l'attrait de ces vieux devanciers des 
grandes étiquettes des cours. La vérité , souvent la vérité 
naïve, ressort de toutes leurs phrases; aussi faut-il tenir 
en belle estime, pour l'intérêt de notre histoire, leur re/a- 
zione, vieux débris précieux d'un temps sur lequel nous 
ne sommes pas aussi riches de notions que nous pourrions 
le désirer. 

Les deux derniers mois de l'année 1491 virent de 
grands avantages pour la France. Charles VIII » en pre- 
nant Anne pour épouse, mettait le fameux duché de Bre- 
tagne dans la corbeille de ses noces royales. Ce double 
coup de fortune , qui couronnait par une victoire si pré- 
cieuse l'œuvre d'une guerre déjà trop longue, était de 



AMBASSADES ITALIENNES A LA COUR (1492). 309 

nature à mettre les puissances amies dans l^obligation 
d'adresser des félicitations au jeune couple qui, de sang 
Talois et breton , occupait le trône de France. Le gouver- 
nement de Venise ne fut pas en retard; dans le mois 
même qui suivit les noces du roi (1491, le 16 décembre), 
au château de Langeais , la Seigneurie écrivit à Charles Y III 
et à la Reine Anne des lettres gracieuses', et, au prin- 
temps, elle lui dépécha comme ambassafdeurs extraordi- 
naires chargés du solennel office des compliments, les 
illustres patriciens Zaccaria Contarini et Francesco Ca- 
peUo. 

Cette même année étaient venues d'Italie plusieurs ma- 
gnifiques ambassades pour lesquelles avaient eu lieu des 
fêtes nombreuses, chasses, tournois; des cérémonies pu- 
bliques , telles qu'entrée fort brillante par la porte Saint- 
Antoine, audiences publiques au grand Palais, et privées 
en celui des Tournelles. Je m'étonne du silence gardé 
sur ces fêtes et ces événements honorifiques, toutes choses 
bien faites pourtant pour être notées et redites par les 
curieux de l'époque. Aucune chronique n'en parle ni n'en 
témoigne. L'ambassade de Milan, entre autres, avait pré* 
cédé celle des Vénitiens^, et il ne faut pas en négliger la 
mention dans l'histoire de ces temps , puisqu'elle avait la 
mission, selon l'heureuse expression de Commynes, « de 
commencer à faire sentir à ce jeune Roy Charles huitième 
de vingt et deux ans , des fumées et gloires d'ItaUe » : elle 

' Voyez les Appendices de V Histoire d'Anne de Bretagne y récemment 
publiée par M. Le Roux de Lincy. 4 vol., imprimes par Perrin, édites par 
Curmer. 

3 Commynes seul en dit trois mots, mais sans détails, liy. VII, ch. m, 
p. 3iS, édît. de la Société de Vhistoire de France : « Et pour commencer 
à conduire toutes ces choses, ledit seigneur Ludovic envoya une grant 
ambassade de vers. le Roy, à Paris, audict an, dont estoit chef le conte de 

>•. > 



310 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

fîit plus imposante encore par le nombre des envoyés et 
plus pompeuse par la richesse et par les tournois dont elle 
fut l'occasion , et dont je tiens les détails et dirai le succès, 
d'après les dépêches dont j'ai pris copie parmi les corres- 
pondances originales du duché, conservées à Milan. Sous 
Louis XII et François P'', nous manquerons moins de ces 
annotateurs, tous Français, soit que l'usage d'écrire se 
fût développé , ou que les sources authentiques aient été 
moins taries. — Aussi, sur ces temps qui ont précédé nos 
campagnes d'Italie, les pièces intimes, même les moindres 
en importance, que chacun de nous sera à même de décou- 
vrir, ne devront jamais être négligées. La relazione de nos 
deux ambassadeurs de Venise a déjà vu le jour en Italie, 
tout récenunent et dans le texte original ' ;'^mais c'est nous 
qui avons le plus d'intérêt à la connaître , traitant conmie 
elle le fait de notre royaume et de notre cour. Je la tenais 
depuis longtemps en manuscrit, l'ayant copiée sur l'ori- 
ginal il Venise, au musée Correr, il y a quelques années, et 
me réservant de la publier; guidé par les dates, j'ai porté 
mes recherches dans les archives mêmes, pour en faire 
sortir les pièces qui étaient de nature à servir de commen-* 
taire. J'ai trouvé la note de l'élection et le texte de la 
commission : rien de plus. Le signalement de cette der- 
nière pièce est le mode le plus naturel d'entrer en matière, 
et j'en use. 

Aucuns ambassadeurs, en effet, ne partaient pour la 
cour où les avait désignés l'élection du Sénat sans avoir 
reçu un texte de commissio (instruction), qui, rédigé par 
les sages de la Seigneurie ou ministres, passait ensuite à 
l'approbation des votes du Sénat. Cet acte, qui était comme 
le passe-port de l'ambassade , instruisait les ambassadeurs 

^ Voir le tome XII de la collection des Relazioni degli ambetsciatori 
Venetif publiée par les soins toujours si louables de M. Eugénie Albérù 



LE DOCUMENT APPELÉ COMMISSIO. 311 

du mode d'agir, de la durée du séjour, du chifire du 
salaire, et autres choses indispensables. On comprendra 
sans peine que l'importance de ces commissions correspon- 
dait à l'importance de l'ambassade. Si celle-ci n'était que 
de compliment, la conunission n'était h peu près que 
chose d'étiquette; si elle était de politique, la commission 
prenait le caractère d'un document précieux comme signi- 
fication et renseignement. Pour l'ambassade de 1492, à 
bien peu de nuances près, on peut dire, en raison des 
compliments qu'elle avait charge de porter, qu'elle était 
plutôt gracieuse que politique. Il faut donc tenir le texte 
de la commissio comme un échantillon de la politesse de 
la République Sérénissime de Venise , à l'égard du Roi et 
de la Reine très-chrétiens. Je la rapporte presque en entier 
comme faisant nécessairement partie des tableaux de mœurs 
diplomatiques dont le détail et l'ensemble m'occupent 
si particuUèrement. 

a Nous, Agostino Barbarigo, par la grâce de Dieu, doge de 
Venise 

n A VOUS , Zaccaria Con tarin i , Francesco Capello , gentils- 
hommes et très-aflèctionnés concitoyens 

n II est surtout nécessaire que nous vous instruisions par les 
présentes de ce que vous devez fieiire en France au sujet des 
choses que vous avez mission d'accomplir, lors de votre arrivée 
au lieu ou, suivant nos ordres,' vous vous présenterez à Sa 
Majesté Très-Chrétienne. 

» Après avoir remis à Sa Majesté vos lettres de créance et fait 
en notre nom les hommages qui conviennent {décentes saluta^ 
dones) , vous commencerez par rappeler notre ancienne et con- 
tinuelle amitié et notre dévotion à tous les autres Rois Très- 
Chrétiens ses devanciers et ancêtres, amitié qui, toujours grande, 
fut toujours aussi sincère.... Vous déclarerez que ce fut pour 
nous une bien heureuse nouvelle que celle qui nous apprit que, 
par le bon succès de sa magnanime expédition , Sa Majesté avait 
obtenu le très-grand et très-noble duché de Bretagne.... Vous 



312 DE LA. DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

exposerez ensuite nos félicitations à Poccasion de Theurenx 
mariag^e de Sa Majesté avec rillustrissime fille du quondam 
très-excellent Duc de Bretagne, disant que ces deux choses nous 
ont charmé au delà de toute mesure {ultra modum),... Vous 
direz que telle a été la grandeur de notre joie, que, non con- 
tent des félicitations que nous lui avions adressées par lettre, 
nous avons décrété, pour ohéir au devoir que nous imposait 
notre dévotion, Tenvoi d'une ambassade, pour exposer, en sa 
présence et viva voce, la joie et le plaisir de nos sentiments. » 

Mais la prudente République, ({ui n'ignorait pas les 
effets de réioquence en de telles occasions et qui connais* 
sait sans doute pour en avoir déjà souvent usé, le peu 
d'engagement qui ressortait de l'emploi de termes géné^ 
raux, ajoute cette recommandation vraiment piquante : 

u Et ces choses, vous vous efforcerez de les expliquer avec 
toute l'éloquence et les ornements de langage possibles. Plus 
éloquents, en effet, seront vos discours pour exprimer la satis- 
&ction que nous ressentons dans cette adresse de louanges à Sa 
Majesté, plus vous serez en droit de penser que vous aurez 
répondu à notre attente dans l'exécution de votre mandat. N'ou- 
bliez pas que vous êtes députés dans ce seul but. Ne manquez 
pas de le faire fort à propos, toutefois en termes généraux 
(verbis tamen genercUibus) ^ selon l'habitude ordinaire de tous 
ambassadeurs.... » 

Suivent les instructions pour complimenter la Reine; 
puis cette recommandation : 

« Lorsque vous aurez ainsi fait une demeure de vingt<inq 
jours (temps pendant lequel vous n'oublierez rien de ce qui 
pourra honorer Sa Majesté et vous la rendre amie et bienveil- 
lante), vous prendrez, du Roi un gracieux congé et retournerez, 
cum Dei nomme, en notre patrie, parfaitement instruit de tout 
ce qui est digne d'être connu de nous en ces pays, n 

Le gouvernement de la République tenait à n'oublier 
aucun des personnages importants à la cour de France. 
Aussi recommande-t-il bien aux ambassadeurs de visiter, en 



SUITE DE LA COMMISSIO OU INSTRUCTION. 313 

leur portant des assurances d'amitié et de considération 
particulière^ les très-illustres Ducs d'Orléans et de Bourbon , 
ainsi que celui de Lorraine, et le grand chancelier, et 
les magnifiques seigneurs Philippe de Crèvecœur, sire de 
Querdes. Le point le plus délicat des instructions concer- 
nait le mode avec lequel les ambassadeurs devaient agir 
auprès du Duc d'Orléans, dont la République connaissait 
les vivantes ambitions sur l'Italie, ambitions ardentes 
qu'il fallait d'autant plus redouter, que huit ans aupara- 
vant, Venise, alors grave ennemie de Milan, les avait 
sciemment excitées, par l'entremise d'Antonio Loredan, 
son ambassadeur ordinaire à la cour. Mais la politique 
sinon toujours heureuse, au moins souvent très-fine de 
la Seigneurie vénitienne, lui formula une échappée par 
voie de douceur, de compliment et de galant subter-^^ 
fuge : 

u £t aussi, dit rinstniction, comme il pourrait arriver que 
messire le Duc d'Orléans, en raison des choses auxquelles il 
aspire en Italie (06 ea quœ m Italia aspirât) , vous sondât sur 
les chances d'un traité avec nous (tentaret vos de fœdere nobis" 
ctim), nous voulons, le cas échéant, que vous vous efforciez 
de ne rien répondre d'explicite aux demandes qu'il pourrait 
hasarder, prenant soin d'éviter tout ce que vous pourrez ne pas 
dire, en restant polis. Vous lui répondrez que votre mandat ne 
contient rien à ce sujet, que d'ailleurs il n'a pas été nécessaire 
que vous soyez chargés du soin d'une telle alliance, puisque 
Son Excellence doit connaître qu'entre elle et nous il y eut 
toujours véritable échange d'amitié et de bienveillance affec- 
tueuse...; qu'elle peut toujours compter sur nous et sur notre 
État pour tout ce qui touche à son honneur et à ses intérêts, 
comme on est en droit de l'attendre de hons amis. Vous pren- 
drez donc ainsi congé de M. le Duc d'Orléans, en le laissant 
bien édifié et persuadé de l'attachement que nous avons pour 
lui, et ce, autant que vous le pourrez, car nous désirons nous 
conserver ce duc comme ami , en raison de son influence auprès 
du Roi Très-Chrétien, n 



314 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Le soin d*ofFrir îx la Reine Sérénissime de beaux pré- 
sents d*étofFcs fait l'objet des derniers avis de l'instruction. 
Venise était depuis lon^jtemps célèbre dans toute l'Europe 
pour la richesse et la finesse des étoffes d'or et d'argent, 
pour la magnificence des velours et la perfection des satins 
qui étaient l'honneur de ses fabriques. C'était, pendant 
le quinzième et le seizième siècle, un usage à eUe d'offirir 
des pièces d'étoffes aux dames des cours souveraines, 
comme pendant le dix-septième siècle ce le fut de faire 
hommage d'échantillons distingués de ces fameux cristaux 
de Murano et de ces précieux miroirs qui sont encore 
aujoiu*d'hui la convoitise des amateurs : 

u Et ensuite , pour que nous ne paraissions pas manquer aux 
usages qui sont ordinairement observés lorsqu'on envoie des am- 
bassadeurs porter nos hommages et nos compliments à Foccasioa 
de noces..., nous avons décidé quMl serait acheté une pièce de 
restagnî aurait (brocart d'or) et une pièce de drap sur champ 
d'or avec franges, et deux autres pièces d'étoffe, Tune de velours 
violet et l'autre de satin cramoisi, chacune de vingt-deux bras, 
et les plus belles qu'il soit possible de trouver, pour être remises 
en présent à la Sérénissime Reine*. » 

Ainsi munis de leur complimenteuse instruction, les 
ambassadeurs quittèrent Venise le 7 mai 1492, et prépa- 
rèrent leur nombreuse suite et leur chevauchée à Padoue*. 

^ Reff. sécréta Senato» Archives de Venise. Commissio data oratoribiu ad 
ncncm Gallia!, reg. XXXIV (1489-1494). — 1492. Die xxii maii eo quod 
non datiir in tempore. Adtlitio data commissioni facte N. V. Zacbarie Gon- 
tareno et Francisco Capello eqiiid oraCoribiis nostris ad ChristianUsîmam 
Doiuinum Francurum Regeni ulti-a priiuam commission em sibi per coUegiam 
datam. 

^ Les ambassadeurs voyageaient ù cheval pendant toute la durée de la 
route. Au commencement de leur relazione, je trouve cette phrase plai» 
saute qui dénote bien la familiarité et la bonhomie avec lesquelles on pou- 
vait s'exprimer (même dans une occasion solennelle) au Sénat. « Tolto gîà 
licenza da quella addi 7 di maggio passato, ce ne andassimo a Padova, nel 
quai luogo trovassimo i cavalli che ne erano stati preparati, di sorte che 



MADAME BLANCHE DE MONTFERRAT. 315 

Ils stationnèrent dans diverses villes et arrivèrent à Milan 
le 21 . Partout, sur leur passage, ils donnèrent lieu à des cé- 
rémonies qu'ils n'ont point manqué de rappeler. A Milan, 
ils firent une. entrée et furent reçus à Pavie par ce souve- 
rain qui était à la veille de devenir trop fameux en France, 
par ce Ludovic le More, figure grandement originale , 
instigateur puissant de la première campagne des batail- 
lons français en Italie. Ils allèrent ensuite à Turin, le 28 
du même mois. Dans leur récit, ils s'étendent avec com«^ 
plaisance sur le duché de Savoie , les institutions , les sei- 
gneurs et les conseillers de l'État. Madame la Duchesse 
Blanche * gouvernait alors. Us eurent d'elle une audience. 

M Nous trouvâmes Madame au château, dans une chambre 
toute tendue d'étofies noires; elle se tenait d'un côté avec Mon- 
seigneur de Bresse' et M. le grand chancelier; de l'autre côté 
étaient environ onze damoiselles, et tout le reste de la pièce 
était rempli de monde, absolument comme dans une église un 
jour d'indulgence plénière. Madame est d'environ vingt-six ans, 
grande, bien en chair, blanche et charmante de visage, si bien 
que, à mes yeux, elle me parut une joyeuse et belle dame, n 

La chevauchée passa les monts plus heureusement que 
ne l'avaient espéré les ambassadeurs, et, poursuivant leur 
chemin avec une rapidité souvent contrariée par la quan- 
tité des montures et des bétes de somme , ils arrivèrent le 

se li avessimo menati liberamente , hi mecà di loro ne sariaDo rimasti per 
la strada con gran dafino della Vostra Sublimità e inolto ma^^ior carioo 
nostro. Con grandûsima difficoltà e parole assai fecimo mutar quelli che 
non erano suCficiend, si chè con lo aiato dî Dio li abbiamo menati in 
Francia e ritomati indietro più belli e più gagli^rdi clie qnando ci furono 
conMcrati. • 

1 Blanche, fille du marquis de Montferrat et d'Elisabeth de Milan, 
mariée en 1485 à Charles de Savoie, mort duc de Savoie en 1489. Blanche 
fut régente et mourut en 1509, ayant mérité le surnom de « Miroir de chas- 
teté et de prudence». Voyex les Princes de la Maison de Savoie, par 
Edouard de Barthélémy, p. 61. Paris, Poulet^Malassis, éditeur. 

2 Philibert de Savoie, proclamé duc en 1496. 



316 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

24 juin à Villeneuve-Sainl^Georges. C'était être aux portes 
de la capitale , et déjà en ce temps , l'usage était pour les 
ambassadeurs qui venaient à Paris par ce côté de la France, 
de s'arrêter à Villeneuve jusqu'au moment où le Roi leur 
envoyait ses chambellans et ses gens d'honneur pour leur 
donner la bienvenue et se joindre au cortège de Ventrée. 

Les premières pages de la relation, auxquelles j'ai 
emprunté ces quelques détails du voyage, sont entière- 
ment consacrées au duché de Milan et à celui de Piémont : 
le royaume de France fait les frais du reste du discours, 
et, pour cela, nous sommes enfin sur notre terroir. Arri- 
vés le 24 juin à Villeneuve , les magnifiques ambassadeurs 
vénitiens firent leur entrée le 26 à Paris. Ils en repartirent 
en septembre, et, fidèles alors au passage de leur commis- 
sion qui leur ordonnait de retourner parfaitement instruits 
de ce qui était digne d'être connu, ils entrèrent dans cette 
suite de détails dont je joins ici tantôt le contenu, tantôt 
l'analyse. 

Le récit de leur entrée , la qualité des personnages qui 
les vinrent rencontrer, l'audience qu'ils eurent du Roi, 
les cérémonies gracieuses de son accueil, la visite à la 
Reine, leur promenade dans Paris, leur diner à la cour, 
défrayent les points les plus intéressants de la première 
partie de leur relazione, La qualité d'une entrée d'ambas- 
sadeur à l'endroit où siégeait la cour était, dans les usages 
diplomatiques qui précédèrent en France les institutions 
.de 89, un des chapitres les plus délicats de la question 
des cérémonies. Plus on approcha du dix-septième siècle, 
plus l'affaire de Ventrée prit d'importance et fut de nature 
à blesser ou charmer l'épiderme vaniteux des illustris- 
simes et magnifiques envoyés. Une entrée d'ambassadeur 
— chose dont on n'a plus idée aujourd'hui — était véri- 
tablement un spectacle public, et, selon qu'il était de qua- 



ENTRÉE DES AMBASSADEURS À PARIS. 317 

lite, Tambassadeur pouvait justement connaître de Tes* 
time qu'on faisait de lui et de son pays. Les Vénitiens 
furent en tout temps d'une jalousie très-prononcée pour 
les honneurs de l'entrée : aussi ne faut-il pas s'étonner du 
plaisir qu'ils éprouvent à détailler le plus au long pos^ 
sible cet événement d'étiquette, dont ils font généralement 
le sujet de leurs premières dépêches. En 1492, ce senti- 
ment et ce besoin n'étaient pas encore à l'apogée des 
exigences qui se firent jour plus tard , mais la satisfaction 
que procura cet épisode du cérémonial n'en est pas moins 
sensible dans l'esprit et les dires des magnifiques envoyés» 
Si on se reporte à la curiosité des costumes, à l'aspect du 
vieux Paris, le récit prend les formes et la couleur d'un 
curieux épisode des anciens jours , où quelque événement 
d'exceptionnelle nature captivait au dehors l'attention des 
honnêtes bourgeois de la grande ville et donnait lieu aux 
maîtres imprimeurs du temps de faire sortir de Jeurs 
presses quelques-unes de ces petites feuilles volantes, si 
prisées de nos jours , sous le titre de plaquettes et avec des 
titres conformes , sur la première page desquelles , pour ce 
fait, on aurait lu : « S'ensuyt Ventrée de messtres les magni- 
ficques ambassadeurs de V Estât des Vénitiens. » A défaut de 
tel imprimé pour cette occasion , nous n'en pouvons pas 
moins dire , d'après les ambassadeurs eux-mêmes , ce que 
fut cette entrée : 

« Le 26 du mois, selon l'avis que nous reçûmes, vers dix- 
huit heures, nous montâmes à cheval, nous et toute notre com- 
pagnie, tous revêtus de nos plus magnifiques habits; et ayant 
mis en avant tout notre équipage, les nôtres se rangèrent deux 
à deux, et, sur ma foi. Prince Sérénissime', il faisait fort beau 
de les voir. Bien que par des dépêches diverses nous ayons 
expressément instruit Votre Sublimité du fait de notre entrée et 

^ Le Doge présidait le Sénat : c'est à lui que sont adressés ees termes 
honorifiques : Prince Sérénissime, Votre SuàUmitém..» 



318 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

# 

de nos premières audiences avec le Roi et la Reine, cependant 
mon intention serait d'en reparler ici, fort succinctement du 
reste, tant pour ne pas être fastidieux à Votre Sublimité, que 
parce qu'ensuite j'ai à lui narrer des choses autrement impor- 
tantes. Étant donc partis de notre résidence, et comme nous 
étions déjà à un jet de javelot , nous rencontrâmes le Prince de 
Saleme*, le comte de Chiaramonte et le seigneur Honoré, son 
frère, fils du Prince de Bisignano, le comte de Saluzza, celui 
d'Avellino, le seig^neur don Giovanni de Luna, le sei^eur 
Imberto de Seinse (?), et beaucoup d'autres barons exilés des 
royaumes de Naples et d'Espagne, pensionnés et en fort bonne 
réputation à la cour de France, qui tous nous venaient au-devant 
pour nous prendre à nos logis. Nous avions à peine chevauché 
avec eux l'espace d'une lieue, lorsque nous rencontrâmes quatre 
chambellans et trois maîtres d'hôtel de Monseigneur le Duc 
d'Orléans^ avec tout le reste de sa maison, qui nous reçurent 
avec de grandes démonstrations d'amour et d'honneur pour 
Votre Sublimité; un peu plus loin, nous vîmes venir M. de 
Caudale, l'oncle de la Reine et le plus proche parent qu'elle 
ait, en compagnie de messirc Jean Roux de Montserrat, comte 
de Saint-Martin, fort honnêtement accostés, lesquels aussi nous 
firent les meilleures grâces. A deux lieues de Paris environ, se 
présentèrent l'archevêque de Sens et l'évêque de Châlons , suivis 
de plus de soixante chevaux, qui nous venaient recevoir au 
nom du Roi avec les plus affables paroles. Nous rencontrâmes 
ensuite le comte Charles de Belgioioso, ambassadeur du Duc de 
Milan , lequel , entre autres choses , nous dit venir au-devant de 
nous par l'ordre exprès qu'il avait reçu de son maitre; et en 
dernier lieu arrivèrent M. d'Orval, gouverneur de Champagne, 
et M. de Baudricourt^ gouverneur de Bourgogne, avec deux 
hérauts vêtus aux armes et six trompes longues de la maison 

^ Antoine de Sanseverino, comte de Marsico, prince de Salerne. Ce 
prince fut le plus vif instigateur de^ entreprises de Charles VIII sur le 
royaume de Naples. Lui et les autres seigneurs cités ici par le Vénitien 
étaient ces barons exilés de leur royaume dont Gommynes a dît : « Ainsi 
yindrent ces barons dessudictz en France et furent bien recueillis , mais 
poTrement traictez de biens. Ils feirent grantpoursuyte, environ deux ans, 
et du tout s'adressoient à Estienne de Vers, lors sénéchal de fieaucaire et 
chambellan du Roy. Ung jour rivoient en espérance, aultre au contraire. » 
Mémoires de Commynes, Ht. VII, ch. ii, p. 301. 



ENTRÉE DES AMBASSADEURS A PARIS. 319 

de Sa Majesté, démonstration qui n'a point été faite ni aux 
ambassadeurs de Milan, ni à tous autres ambassadeurs depuis 
bien lon^emps; ils étaient suivis d'un très-grand nombre de 
chevaux, si bien que tous réunis arrivaient à être cinq cents et 
plus. Par ordre et décision du Roi, nous n'entrâmes pas à Paris 
par la porte qu'il fallait prendre pour aller en droit chemin à 
notre résidence; mais par la porte Saint-Antoine', plus sur la 
diauche et un peu en dehors de la route, et il en fut ainsi pour 
que nous ayons à passer devant la demeure du Roi, lequel, 
derrière une fenêtre, et pareillement la Reine, derrière une 
autre (mais en façon d'incognito), nous voulurent voir'; et, 
d'après ce. que nous avons compris. Leurs Majestés s'en applau- 
dirent beaucoup. Toute cette compa(jnie enfin nous fit corté^ 
jusqu'à l'hôtel de M. de Noès (?), qui nous fut résené et pré- 
paré par les ordres du Roi : c'est un bel et parfait hôtel, tout 
tendu des plus belles tapisseries qu'ait M. d'Orléans; à tel 
point, Prince Sérénissime, que ni les logements que nous eûmes 
lorsqu'au nom de Votre Sublimité nous allâmes chez le Duc de 
Mantoue, ni ceux que nous eûmes l'année d'après chez le Duc 
de Ferrare, bien que préparés fort somptueusement par les 
ordres de ces seigneurs, ne furent tant et si bien ornés de tapis- 
series et autres choses nécessaires comme l'était celui-là. » 

' • La porte Saint-Anthoine : aa dehors près d*icelle est une abbaye de 
nonnains appelée de SainuAntholne ; après est la granche aux Marchiers, 
après l'ostel de Gonflans; item le séjour du Roy; item le pont de Gha- 
renton, où il y a deux grosses tours, oultre lequel est l'église Nostre- 
Dame de Mets (de Mesche ou des Mesches). Description de Paris au ijuin-^ 
Mme siècle f par Guillebert de Metz, publiée par M. Le Roux de Lincy, 
p. 78. Voyez les notes plus loin extraites de ce précieux petit ouvrage. 

3 II parait que le roi Charles se plaisait fort au spectacle de telles entrées 
et qu'il aimait ainsi à les voir dans un semblant à^ incognito. Il fît la même 
chose absolument pour l'entrée de l'ambassade de Milan. Elle précéda de 
deux mois celle de Venise. Je possède, non la relazione (les Milanais n'en 
faisaient pas), mais la copie des dépêches de cette solennelle compagnie. La 
dépèche résumant les détails de l'entrée des ambassadeurs de Milan est en 
date du 29 mars 1492. Ils vinrent par Moulins, Étampes, Montlhéry, Gor- 
beil, Villeneuve-Saint-Georges, le pont de Gharenton, et entrèrent aussi par 
la porte Saint- Antoine : • Davanti laquale a lo alogiamento de la Maestà 
sna. Gosi fecessimo per obbedirla... Et fossimo lacti passare davanti lo alo- 
giamento de la Maesth regia e la Maestà de la Regina et Madama del 
•angue era aile fenestre secretamente per vederne passare. • 



320 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Gela se passait le 28; le lendemain, les majjnifiques 
ambassadeurs eurent leur première audience , et ils nous 
en ont laissé des détails plus circonstanciés encore que ceux 
que nous leur devons sur leur entrée. En vérité, à les 
entendre , on croirait voir une cérémonie de France chez 
le Roi , en son palais des Tournelles , le tout peint par un 
bon peintre de Flandre. Après le récit des audiences, 
nous aurons les curieux portraits du Roi Charles et de la 
Reine Anne. 

u Le 29, la Majesté Royale nous envoya M. de Sens, M. de 
Gandale, M. de Miollans, M. le sénéchal de Provence, en com- 
pagnie de beaucoup d'autres hommes de qualité (uomini di 
conto)j pour nous conduire en sa présence. Nous trouvâmes Sa 
Majesté dans une salle g^rande à peu près comme la moitié de 
celle de ce Conseil (le Sénat de Venise), siég^eant sur une estrade, 
avec tenture au fond et un ciel ou ombrelle de velours alexan- 
drin brodé de ses lis d'or. Dans la longueur de la salle étaient 
deux bancs : l'un à droite , entièrement occupé par les seigneurs 
du sang, et l'autre à gauche, par les prélats résidents à la cour, 
lesquels sont tous du conseil secret de Sa Majesté. A lUie autre 
extrémité de la salle était disposé un banc pour nos personnes, 
et le Roi voulut à toute force que nous y demeurâmes assis 
pendant le temps même que nous devions employer à lui exposer 
l'objet de notre ambassade. Ce fut là que nous lui présentâmes nos 
lettres de créances, lesquelles, une fois entendues de Sa Majesté, 
le magnifique messer Francesco * lui fit part des commissions dont 
nous avait chargés inmandatls Votre Sublimité. A cet eflft^t, il usa 
de graves paroles et des plus choisies, si bien qu^au jugement de 
chacun il donna pleine satis&ction et au Roi ^t à tous les assistants, 
et on estime son discours pour avoir été dit dans un langage de la 
dernière élégance. Cela fini, et après un peu de recueillement de 
la part de cette assemblée, en présence de Sa Majesté, l'un des 
présidents du parlement , qui faisait office du grand chancelier, 

1 On voit d'après cela que celui des deux ambassadeurs qui prononça la 
relazione au Sénat de Venise, fut l'ambassadeur Zaccaria Gontarini et non 
son collègue Francesco Capello. 



AUDIENCE DE LA REINE ANNE. 321 

alors malade, nous répondit en termes que je m'efforcerais de 
répéter mot à mot s'ils étaient sortis de la propre bouche du 
Roi; mais je n'en dirai que le sens, puisqu'ils viennent d'un 
tiers. » 

L'ambassadeur expose alors comment le président fit 
entendre en trois points les belles déductions qu'il fallait 
tirer du discours de messer Francesco, et comment il 
répondit point par point au nom du Roi présent et à tout 
l'honneur, avantage et profit de la Sublimité du Doge. 
Deux jours après ils firent visite a la Reine Madame Anne 
de Bretagne : 

u Elle était dans une chambre en compagnie de M. de Bour- 
bon et de M. d'Orléans, et de beaucoup d'autres dames et sei- 
gneurs de bonne lignée. Nous la saluâmes au nom de Votre 
Sublimité, et, lui présentant les lettres de créance, je répliquai | 
en m'adressant à elle, ce que deux jours auparavant Messer 
Francesco avait dit au Roi, en usant d'un ordre et d'un choix 
de paroles qui me parurent propres au décor et à la grandeur 
de Votre Sublimité d'abord, et de Sa Majesté ensuite. Elle me 
fit répondre par le vice-chancelier de Bretagne; mais ni moi ni 
aucun des nôtres ne pûmes savoir si sa réponse fut prononcée 
en français vulgaire ou en langue italienne; aussi Votre Subli- 
mité me pardonnera-t-elle si je ne lui redis rien de ce qui me 
fiit dit, car, en vérité, je n'y ai rien compris (perché in effeiio 
io non tinlesi). Nous lui présentâmes ensuite les étoffes d'or et 
de soie, qu'elle accepta de bien belle grâce.... n 

Après quoi les ambassadeurs donnent les noms de ceux 
qu'ils ont visités et citent les choses qu'ils ont vues avec 
l'aide des hérauts et maîtres d'hôtel du Roi, continuelle- 
ment a leur disposition. Je vois, d'après eux, qu'on visi- 
tait bien des endroits, en 1492, qu'il n'est pas de mauvais 
goût de visiter encore en 1861 : la Sainte-Chapelle ', « où 

^ La Sainte-Chapelle était déjà à ceUe époque une des yieilles gloires et 
un des triomphes de la bonne ville de Paris. L'anonyme de Senlis (docte- 
ment cité par M. Le Roux de Lincy) en dit de fort belles choses dans son 

Si 



324 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENjJîE. 

de retendue de TËtat, des revenus et des dépenses, des (gendarmes, 
des précautions et des provisions de guerre , des inimitiés qui 
présentement sont encore de nature à occuper Sa Majesté et des 
moyens qu'elle prépare pour s'en délivrer, et enfin des partis et 
des divisions qui sont à la Cour, à propos de quoi je ferai men- 
tion de tous les premiers sei(;neurs du royaume. Ces (généralités, 
je les exposerai par chapitres {per capita)^ et avec le moins de 
paroles qu'il me sera possible pour exprimer mes propos {miei 
concetti). n 

Certes c'est là un beau programme, et qui, pour tous 
amateurs de nos anciennes choses, est d'un grand attrait : 
malheureusement le manuscrit, dont on ne connaît qu'un 
exemplaire, n'est pas complet; les derniers feuillets man- 
quent, et la relazione reste en suspens à l'instant où l'am- 
bassadeur, venant de louer notre artillerie, se dispose à 
parler des inimitiés du Roi. Ce qu'il faut le plus regretter 
dans cette lacune , ce sont ses observations sur les partis 
et les divisions de la Cour; nous avons peu de discours à 
ce sujet dans nos chroniques imprimées. Au lendemain 
d'une paix intérieure obtenue par l'acquit et le mariage 
de Bretagne, et à la veille des grandes entreprises d'Italie, 
il eût été curieux de connaître comment ces étrangers, 
fiers quant au fond, naïfs quant aux formes du langage, 
avaient su distinguer et apprécier les esprits et les am- 
bitions d'une cour qui , depuis dix ans qu'était advenue 
la mort du roi Louis XI, goûtait pour la première fois 
le repos et par conséquent se trouvait déjà exposée aux 
intrigues par façons de souterrains. 

J'ai dit au début de ce chapitre que le mode d'écrire 
alors le portrait était en parfaite harmonie et bon accord 
avec la manière de peindre à cette époque , manière sobre, 
vraie comme nature, presque plus vraie que nature; bref, 
pour me servir d'une expression qui aujourd'hui court les 
petits écrits , et que je crois plutôt être un grelot qu'autre 



SiCHATUHt DE TRAHCOIS [ Roi db FRANCE 
D'après une lettre en date de LYOH le £6 du.. 




SitRATURE Dt DIftflE Dt POITIEKS Duchesse be VAi.ENTtn«ts. 
Dapri» une lelire «alfl(;raplie au CAROiHAL deTaURBOll. 



SicnuuRC D-HEflRI 11 Roi de FRANCE 
'O'apTèi une IcUre datée d'ANET le tt Juin 1S4'7. 



'£7117 



rfrmdk eaàfnet ^f Àf. ^'Sff/UiTJe CûMCMSS- 



PORTRAITS DU ROI ET DE LA REINE. 325 

chose, réaliste enfin; — je ne crois pas m'étre trompé, et 
pour ce, invoquant le témoignage du lecteur, je reprends 
le cours des extraits par l'exposition de ces portraits du 
couple royal : 

a Sa Majesté le Roi de France est âgé de vingt-deux ans, 
petit et mal bftti de sa personne, laid de visage, ayant les yeux 
gros et blancs et beaucoup plus aptes à voir mal que bien; le 
nez aquilin, plus grand et plus gros qu'il ne le devrait, les 
lèvres grosses aussi, et continuellement il les tient ouvertes; 
il a certains mouvements de main nerveux qui ne sont point 
beaux à voir, et est tardus in locutione (et il est lent dans son 
mode de parler). A mon jugement, qui d'ailleurs pourrait bien 
être faux, je retiens que, de corps et d'esprit, il ne vaut pas 
grand'chose; cependant ils en font tous l'éloge à Paris comme 
étant fort gaillard à jouer à la paume, à chasser et à jouter, 
exercices auxquels, à tort ou à raison, il consacre beaucoup de 
temps. On le loue aussi de ce que, contrairement aux années 
précédentes, où il abandonnait le soin des délibérations et des 
affaires à quelques hommes du Conseil secret, présentement il 
veut être celui qui ait à délibérer et à décider, ce dont on assure 
qu'il s'acquitte de la plus belle manière ^. » 

Voici le pendant de la galerie, le portrait de madame 
Anne de Bretagne, la Reine : 

u La Reine a dix-sept ans ; petite , elle aussi est maigre de sa 

^ Voici le texte original de ces deux fragments curieux : La Maestà del 
Re di Francia è di età di 82 anni, piccolo e mal composto délia persona, 
brutto di volto , che ha gli occhi grossi e bianchi e molto più atti a veder 
poco che assai , il naso aquilino similmente grande e gro^iso nioltô più del 
dovere, i labbri etiam grossi, i quali continuemente tiene aperti, e ha 
alcuni movimenti di mano spasmosi che paiono molto bnitti a vederli, et 
est tardus in locutione, Secondo la opinion mia, la quai potria esser ben 
falsa, io lengo per fermo quod de corpore et de ingenio parum valeat : 
tandem è laudato da tutti in Parigi per gagliardissirao a giocar alla palla, in 
caccia e alla giostra, nei quali esercizi vel bene vel maie mette e distri- 
hoiace tempo assai. É etiam laudato che si corne per il passa to avea las- 
cîato il carico délie deliberazioni dellc cose sue ad alcuni del Consigiio 
secreto, al présente ipsemet vuol essere quello che le abbia a deliberare e 
deffinire : le quali deliberazioni dicono che le fa con maniera grandissima. 



326 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

personne, boiteuse d'un pied et d'une façon sensible, bien 
qu'elle s'aide de chaussures à talons élevés (zocrofi), brunette et 
fort jolie de visag[e, et, pour son âg[e, fort rusée; de sorte que 
ce qu'elle s'est une fois mis dans l'esprit, elle le veut obtenir de 
toutes manières, qu'il faille rire ou pleurer pour cela. Elle est 
jalouse et désireuse de Sa Majesté outre mesure, si bien que 
depuis qu'elle est sa femme, il s'est passé peu de nuits qu'elle 
n'ait dormi avec le Roi, et en cela elle s'est aussi très-bien 
conduite, puisqu'elle est crosse de huit mois^. » 

Assurément, de ces deux portraits celui du Roi n'est pas 
flatté , mais la grande qualité qu'il y faut voir, à mon sens, 
c'est le caractère de vérité dont il est empreint. N'est-ce 
pas ici et a ce propos qu'il faut dire avec Corneille : 
« Dans la portraiture, il n'est pas question si un visage 
est beau^, mais s'il ressemble. » Le Vénitien alors n'avait 
point de raisons qui fussent personnelles à son Etat pour 
parler mal, à plaisir, du physique et du moral de ce Roi, 
qui , deux années plus tard , devait lui être fort grand et 
redouté ennemi. Si la guerre d'Italie, pour laquelle le Roi 
partit de Grenoble en si bel apparat de vaillance le 29 
août 1494, était déjà dans ses projets politiques par suite 
des conseils et excitations des seigneurs italiens réfugiés de 
Naples h la cour de France, elle n'était pas même encore 
dans les conversations à l'état de résolution ; la rude bataille 
de Fornoue, qui, si elle fut tant a notre honneur, fîit d'une 
si cruelle issue pour le contingent des Vénitiens à l'armée 
ennemie, n'était encore que la chose des destins. Si ce 

' « La Re{|;ina è di ct^ di anni dicîasette, piccola anche lei e scama di 
pcrsona , zoppa da un piede notabilmente , ancora che si aiuti coo zoccoli , 
brunetta e assai formosa di volto e per la età sua aiitatissima , di sorte cke 
qiiello che si mette in animo, o con risi o con pianti, omnino lo vuole 
ottenere. £ {;eIosa e ayida délia Maestà del Re oUramodo, tanto che da poi 
che è sua moglie hn preterito pochissime notti che non abbia domiito con 
Sua Maestà, ed in questo ha anche feitCo buona operazione rUpelto cbe la 
si trova gravida in mesi otto. » 



PARIS ET L'UNIVERSITÉ. 327 

même portrait de notre roi Charles eût été l'œuvre de 
quelque seigneur italien échappé à cette bataille , on serait 
à demeure de Testimer douteux et comme empreint de ce 
mauvais vouloir qui, au nom d'inimitié de nation, nuit tant 
à la droiture des moindres jugements par l'aveuglement 
où il entraine nos sentiments. Au reste, le Vénitien, tout 
en disant que ce qu'il dit peut bien être faux , et qu'il ne 
parle que d'après ce qu'il a cru voir et comprendre , comp- 
tait déjà pour être de son avis un serviteur de ce même 
roi Charles, devenu glorieusement pour les siècles une 
autorité dans l'histoire , le grand sire d' Argenton , Philippe 
de Commyn'es, qui, parlant du roi Charles, même au temps 
de sa mort, le donne comme un homme de peu de sens, 
« peu entendu » . Quant au physique , je ne crois pas en 
effet que la France ait eu un roi plus laid , et si tous ne 
parlent pas avec cette curieuse crudité du Vénitien, au 
moins le donnent-ils partout à entendre ' . 

Quant au royaume et à l'État de France proprement 
dit, l'ambassadeur en avait une très-bonne opinion, et, 
pour rendre ses renseignements plus capables d'eifet 
sur l'esprit de ses auditeurs, il les traduisit par des 
chiffres : 

tt Le royaume de France, par le fait, est très-grand, dit-il, 
plus grand même, à mon sens, qu'on ne le croit communé- 
ment, par cette raison que dans son domaine, y compris la 
province de Bretagne, dans laquelle sont neuf villes ayant évê- 
ché, 'et deux ayant suffragants, il y a en tout 47 provinces 
on pays, dans lesquelles on compte 36 villes d^arcfaevêché et 
128 d'évêché, qui, le tout réuni, forme un nombre de 164 villes; 
de toutes, la plus digne est Paris.... C'est une ville très-riche 
et abondante en métiers de toutes sortes et admirablement popu- 

' Voyez le portrait du Roi qui fut envoyé k Tastrologue fiarthélemy 
Goclès, afin qu'il en pût tirer un horoscope. (Archives curieuses de l'histoire 
de France») 



32B DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

leuse; ceux qui lui accordent le moins à cet égard parlent de 
300,000 habitants. Elle a aussi son université, laquelle, comme 
le sait Votre Sublimité, est une des plus belles et fameuses 
universités du monde entier; certains disent qu'elle a de 25 à 
30,000 étudiants, mais aussi faut-il dire que ceux-là font leur 
compte de manière à ne pas donner lieu de s'étonner s'ils arri- 
vent à ce total , puisqu'ils comprennent dans ce nombre la table 
des petits ^rçons, et poursuivent leur éniimération ainsi, jus- 
qu'à ceux qui étudient toutes sciences : le fait est que le vrai 
nombre des étudiants qui, en efïet, travaillent dans les arts 
libéraux, en métaphysique, en théolo^e, en médecine, en droit 
civil et en droit canon, sans y comprendre les moines, les 
prêtres et les familiers (beaucoup d'entre eux s' inscrivant comme 
étudiants, non pour étudier, mais pour jouir des privilèges et 
immunités scolastiques), est de 5 à 6,000 en tout. Les docteurs 
qui enseignent, dans quelque faculté que ce soit, ne reçoivent 
aucun salaire du Roi , mais seulement des auditeurs et étudiants 
qui les écoutent, n 

Les Vénitiens , peuple qui savait compter et dont l'ad- 
ministration des finances, dès le treizième siècle, était 
organisée d'une manière si louable dans l'intérêt de tous, 
qu'elle pouvait servir de modèle aux États qui avaient 
besoin de réformes ou plutôt d'ensei^^nements et d'exem- 
ples; les Vénitiens, dis-je, attachaient toujours une im- 
portance singulière au passage des relazioni consacré aux 
finances. Aussi est-il à remarquer que, dans cette relazione 
de France, les pages réservées à ces détails sont celles 
qui comportent le plus de faits et le plus de détails. J'en 
ferai ressortir les renseignements qui me semblent être 
les plus certains. L'ambassadeur prévient du reste ses 
sages et expérimentés auditeurs et seigneurs qu'il est fort 
malaisé d'en savoir bien long et bien juste sur ce chapitre 
délicat des revenus et des dépenses du royaume, principa- 
lement lorsqu'on n'a fait comme lui qu'une courte rési- 
dence; mais il affirme avoir interrogé des gens de bonne 



LES FINANCES. 329 

foi. A son dire y le Roi de France, en 1592, retirait de 
l'impôt ordinaire : 

Des .droits dVntrée, des glabelles et de 'ses posses- 
sions royales 1,700,000 

Puis des impositions qui , d'extraordinaires qu'elles 
étaient sous Charles YII, étaient devenues ordi- 
naires pour la plus grande commodité de la cour. 1,400,000 
. Puis enfin, tout récemment, du seul duché de Bre- 
tagne 500,000 

En somme 3,600,000' 

Voila pour le revenu; quant a la dépense, en y com- 
prenant les pensions et les charges pour ce qu'il appelle 
les ordinanze, c'est-à-dire les gens d'armes du Roi propre- 
ment dits , l'ambassadeur se hâte d'énoncer qu'elle est du 
double du revenu , mais qu'il avisera comment on a moyen 
de balancer le déficit. 

Pour la cour de Leurs Majestés 500,000 

Pour les pensions 1,500,000 

Pour les ordincmze des gens d'armes 2,300,000 

Pour les frais des constructions , les réparations des 
forteresses, les choses de ^guerre pour armée de 
terre et de mer 3,000,000 

En somme 7^300,000 

C'est-à-dire singulièrement plus du double des revenus. 
A quoi le secret de parer n'était en vérité que le secret de 
la comédie, tant il était et tant il est facile à concevoir, 

^ Mais à ceux qui aiment à établir entre les choses des points de compa- 
nison, il faut dire, pour leur éviter tout cas d*erreur, qu'à cette époque 
le marc d*argent étant à 10 livres environ, 1,200,000 livres valaient 6 mil- 
lions 1/2 de notre monnaie, représentant au moins 30 millions de valeur 
relative. J'emprunte cette note à l'excellent ouvrage de M. Henri Martin, 
t. VIlI,p. 188. 



330 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

c'est-à-dire une imposition extraordinaire de toutes les 
provinces. 

M Chaque année, en janvier, se réunissent les administrateurs 
généraux des finances, qui sont : celui de France, celui de 
Bourg[Oçne, celui du Dauphiné, celui de Languedoc, et présen- 
tement celui de Bretagne. Tous ont un receveur général et trois 
contrôleurs par province. Trésoriers de Sa Majesté, ils font un 
calcul des revenus et des dépenses pour les besoins de Tannée 
suivante : considérant d'abord la dépense, ils appliquent pour 
le déficit un impôt général à toutes les provinces du royaume. 
Duquel impôt ni prélats ni gentilshommes ne payent chose 
aucune, mais seulement le peuple {solum il popolo è queilo che 
la p€iga). Si bien que par les revenus ordinaires et cette taille 
ils viennent à faire £ice aux dépenses prévues pour Tannée sui- 
vante. Puis si, durant cette année, survient quelque guerre 
ou toute autre occasion inattendue de faire dépense, on £iit 
surgir quelque autre impôt, ou bien on diminue les pensions, 
de manière que , par cet autre moyen , on se procure la somme 
nécessaire en toutes occasions. » 

Et de considération en considération, tant sur les 
finances depuis Charles YII que sur autres choses, l'am- 
bassadeur arrive au chapitre des gens d'armes, des gprands 
pensionnaires du royaume, et à celui du dénombrement 
des personnes : 

u La ordinemza, le corps d'armes du Roi, dit-il, est présente- 
ment de 3,500 lances, à trois chevaux par lance, et les hommes 
d'armes ont leurs gros chevaux bardés de cuirasses, et ils sont 
munis d*armes blanches dont ils se servent avec un bien meil- 
leur air et un autre savoii^faire que les nôtres; dans cette orcli- 
nanza, il y a 7,000 archers, tous hommes choisis et de la plus 
grande utilité dans les camps. Il y a ensuite 16,000 payes-- 
mortes y que nous appellerions des prowlsionati, dont une partie 
est préposée à la garde des forteresses, et une partie à £iire 
campagne. Un homme d'armes, avec ses trois chevaux, reçoit 
pour paye annuelle 180 francs; un archer, 90, et une paye- 
morte, 60, payés de trois en trois mois, sans diminution au- 



SEIGNEURS PENSIONNÉS ET ARTILLERIES. 331 

cane, à la condition qu'aussitôt avant la solde ils se montrent 
bien armés et sans qu'il leur manque rien de leur fourniment. » 

Parmi les pensionnaires, Tambassadeur cite comme 
étant les plus élevés, les ducs d'Orléans et de Bourbon, 

ayant 60,000 francs de pension chacun, le duc ? 

40,000; et ainsi jusqu'aux pensionnaires à 400 et au- 
dessus : ceux-là sont du plus grand nombre; bref, il arrive 
à signaler un ensemble de 2,700 hommes pensionnés. 
C'est entre eux qu'est partagé le gouvernement des gens 
d'armes, à qui 25 , à qui 30, à qui 50, mais aucun ne peut 
en avoir plus de 100. Parmi eux, il désigne en les don- 
nant comme gens de bien et de valeur, monseigneur de 
Querdes, premier homme de guerre de Sa Majesté et gou- 
verneur de Picardie, monseigneur de Baudricourt, gou- 
verneur de Bourgogne; monseigneur de Gié, l'un des 
maréchaux, monseigneur de Candale, monseigneur de 
Vidan, gouverneur du Dauphiné, et le prince de Salerne. 
Enfin le magnifique ambassadeur, par les dénombrements 
dans lesquels il se complaît, montre d'avoir tous les 
instincts des sciences statistiques ; il évalue , par des pro- 
cédés singuliers , à combien , dans un cas de guerre géné- 
rale, se pourrait évaluer la levée d'hommes du Roi de 
France; mais par la raison que j'ai de croire qu'il a com- 
mis quelques erreurs, je passe ses aperçus sous silence; je 
le tiens poiu* plus heureux dans ses renseignements sur 
nos artilleries : 

tt Les artilleries du Roi sont des bombardes qui jettent des 
boules de fer qui, si elles étaient de pierre, pèseraient cent 
livres environ; ils sont affûtés sur des petits chariots avec un 
artifice admirable, en sorte que, sans socles ou autres prépa- 
ratifs de soutien, ils lancent fort bien leurs coups. Il y a aussi 
les spingarde assises sur des petites charrettes sine fine cUcentes. 
Ces artilleries s'emploient dans deux cas : l'un , lorsque le camp 
est formé et qu'ils font des remparts de ces charrettes, et se 



332 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

rendent ainsi inexpii(jnables; l'autre , quand ils veulent déman- 
teler quelque lieu, et alors ils ruinent les murailles avec ces 
mêmes bombardes bien plus facilement et en bien moins d'es* 
pace de temps que nous ne le faisons avec les nôtres. Et on dit 
que lorsque le roi Louis formait son camp , il fallait 30,000 che- 
vaux pour traîner ses artilleries. Aux camps faits par le Roi 
précédent, il lui a fallu environ 12,000 chevaux pour les lui 
conduire *. » 

Sans aucune autre transition , et conune si le discours de 
nos artilleries le devait naturellement amener au chapitre 
de nos querelles , le mag^nifique Vénitien s*étend complai- 
samment sur l'importance des grandes inimitiés soulevées 
de trois côtés bien puissants contre le Roi. Il est certain 
que trois ambitions sin{julières , à Tardeur desquelles se 
mêlaient de lourds sentiments de vengeance ^ menaçaient 
nos destins à Tendroit des plus beaux fleurons de la cou- 
ronne : le Roi des Romains, au sens de chacun, voulait, 
pour me servir de l'expression pittoresque du Vénitien, 
faire ultimum de potentia pour avoir la Bourgogne, la 
Picardie et la Franche-Comté; le roi d'Espagne délibérait 
de recouvrer velpace, vel bello, Perpignan et le comté de 
Roussillon; et demum, le Roi d'Angleterre se rongeait 
d'envie de nous guerroyer pour nos possessions et de Nor- 
mandie et de Bretagne. Assurément il y avait là de quoi 
durement réduire nos possessions. L'ambassadeur explique 
les raisons d'autrui dans une manière très-véridique, et il 

^ L*établisseinent de notre artillerie datait du règne précédent. Louis XI, 
aprèx la bataille de Guinegate (1479), avait compris Timportance d*uDe 
telle arme. Voyez les fragments du livre de Napoléon III : Du passé et de 
V avenir de fartillerie, (ouvres, t. IV. Paris, Amyot. — H faut regretter 
que cet ouvrage ne soit pas complet : le plan en est excellent et tous les 
faits y sont exposés avec une méthode et une clarté qu'on ne peut trop 
louer. Lisez surtout les chapitres : « Artillerie italienne et française avant la 
Jin du quinzième siècle, « p. 123; « Effets de Varîillerie dans les batailles, • 
p. 130, « La bataille de Fornoue, • p. 139. 



FIN DE LA RELJZIONE. 333 

commente les moyens dont usera le Roi de France pour y 
par^r avec des raisonnements plus dignes de notre hon- 
neur que justifiés par les faits qui advinrent. Si, un an 
plus tard , il fût revenu de France à Venise une seconde 
fois, et qu'il eût dû prononcer aussi une relation nou- 
velle pour l'enseignement de l'assemblée de patriciens qui 
l'aurait écouté, il aurait dit sans doute avec de grandes 
ironies comment le Roi, plus fol que sage, pour faire une 
face plus commode à sa vive passion de l'entreprise d'Italie 
et à son rêve de couronne byzantine , avait « livré son or à 
l'Angleterre et sa frontière à l'Espagne » , certain alors — 
mais à quel prix! — de pouvoir passer les monts, l'esprit 
tranquille et le cœur plein d'espoir, à la recherche de 
son prétendu royaume de Naples , et avec l'espérance de 
retrouver sa ville impériale de Byzanbe. 

De l'extérieur revenant à l'intérieur, messer Zaccaria 
Gontarini s'engage dans le tableau des divisions et des 
partis qui sont à la cour ; mais comme si la chose fût à 
point pour ne nous inspirer que le sentiment de curiosité 
sans le devoir satisfaire, le manuscrit, après ces seules 
paroles : 

tt La cour, pour le moment, est divisée en trois partis, et 
eotre eux souvent les plus grandes inimitiés et les plus pro- 
fondes haines.... » 

s'arrête tout à coup et laisse ainsi en suspens l'intéres- 
sant langage des notables envoyés des Vénitiens auprès du 
Roi Très-Chrétien. 



334 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 



CHAPITRE TROISIEME. 

Essor de la diplomatie moderne. — Les entreprises d*Ftalie. — Charles VIII 
est le bras, Ludovic le More la tête. — Ambition profonde et sourdes 
menées de Ludovic. — Récit de Gommynes. — L'Italie devient le centre 
absolu de la politique. — « La science de Thomme • , vertu diplomatique. 
— Gommynes et Machiavel, — Rareté des documents vénitiens en tant 
que relations et dépèches jusqu'à Tannée 1496 où commencent le^i Diarii 
de Marin Sanuto. — Autres sources italiennes qu'il faut consulter. -— 
Les dépêches des Florentins entre autres, publiées par MM. Abel Des- 
jardins et Canestrini, sous les auspices du Ministre de Vinstruction publi- 
que. — Ambassadeurs de Charles VIII : Perron de Basche, M. de Citen, 
Philippe de Gommynes à Venise. — Cours des négociations et mouve- 
ment diplomatique à Venise. — Nouvelle de la mort du roi Charles VI H. 



Lorsque les ambassadeurs vénitiens qui étaient venus 
complimenter le Roi Charles et la Reine Anne quittèrent la 
France y la politique était à la veille d'entrer dans une 
carrière féconde en événements et en surprises. L'année 
suivante, Tannée 1493, devait voir Fessor de la diplo- 
matie moderne. 

La sombre ambition de Ludovic le More et l'esprit 
aventureux de Charles VIII, dont les entreprises d'ItaUe 
furent les résultats immédiats, n'ont-ils pas, en effet, 
transformé les destins de la politique européenne? Et tels 
intérêts d'État, qui d'abord n'étaient que particuliers et 
restreints , ne devinrent-ils pas généraux? 

On sait la dramatique origine de ce mouvement dans 
l'Europe. Il faut en chercher la source dans le duché du 
Milanais, en 1477, au lendemain de la mort violente de 
Galeaz, ce duc fastueux et cruel qui, dans l'exercice du pou- 
voir, n'a jamais mis la justice avant la tyrannie. Ce prince 
laissait après lui , au duché , une veuve pour régente et un 
fils en bas âge. Un homme vertueux, Cecco Simonetta, 



L'INTRIGUE DE LUDOVIC LE MORE. 335 

grand citoyen , apporta dès les premiers jours les fruits de 
son expérience au gouvernement de la Duchesse : mais 
Galeaz avait laissé aussi trois frères qu*il avait tenus éloi- 
gnés des terres du duché, et qui vivaient retirés à la cour de 
France. L'assassinat de ce duc, la régence de sa veuve, 
c femme de petit sens , » dit Gommynes , la minorité de 
son fils, laissaient le champ libre et facile à leurs ambitions, 
et, par leur œuvre, de noires intrigues s'oufAîrent. Le plus 
dangereux des trois , comme le plus habile , était Ludovic 
le More , figure capitale dans l'histoire de la fin du quin- 
zième siècle. En des phases diverses, par des moyens cri- 
minels, il réussit dans le mal. Simonetta perdit la vie, la 
Régente fut dépouillée de ses États, et Ludovic tint le 
mineur sous son immédiate dépendance. N'ayant que la 
tutelle , il voulut le pouvoir et de fait et de nom : cepen- 
dant il avait marié son faible pupille à Isabelle, fille 
d'Alphonse , duc de Galabre , petite-fille du Roi qui régnait 
à Naples. Honteuse du dépérissement moral et de l'igno- 
rance politique dans lesquels Ludovic tenait son mari, 
duc légitime, ce fut d'elle que vint la lutte contre le pou- 
voir usurpé. Énergiquement elle fit valoir les droits de son 
mari devenu majeur : sur ses appels réitérés , la cour de 
Naples envoya des ambassadeurs à Ludovic le More, afin 
— s'il est permis de recourir à cette légende pour un si 
petit prince — qu'il rendit à Gésar ce qui était à Gésar. 
Tel est l'horizon où se sont formés les grands orages qui 
ont éclaté ensuite sur la riche Italie et qui ont converti 
ses terres fertiles en champs de carnage; de là enfin cet 
immense écheveau d'intrigues auquel l'histoire devra 
regarder de près plus d'une fois encore pour le démêler 
parfeitement. 

Renverser le trône de Naples , d'où arrivaient à Ludovic 
des reproches redoutables et des menaces qui gênaient sa 



336 DE LA DIPLOMATIE VENITIENNE. 

vigoureuse ambition, tels furent les amers desseins de 
Ludovic le More. Profondément habile , pénétrant, clair- 
voyant, insinuant, il acquit à ses passions le dévouement 
des conseillers du Roi de France, dont l'influence était 
directe. Aidé des barons mécontents qui vivaient à la cour 
depuis leur exil de Naples, il fit valoir au Roi de France 
ses droits sur cette riche terre par le fait de Fancienne 
maison d'Anjou, et Tespoir de si précieux biens et de si 
brillantes conquêtes anima assez l'esprit du roi Charles 
pour qu'en effet sa nature chevaleresque et bouillante ne 
se nourrit plus d'une autre pensée que de celle de passer 
au delà des monts, à la recherche et à la prise de son 
royaume de Naples, 

Le sire d'Argenton, Philippe de Gommynes, dans ses 
Mémoires, a dit cela merveilleusement, et toute cette page 
est le manifeste contemporain des grands faits qui sui- 
virent, tant au chapitre des guerres qu'en celui des négo- 
ciations. 

a Nul serviteur ne parent du duc Jehan Galleasche de 
Milhm, dit-il, ne donnoit empeschement au seigneur 
Ludpvic à prendre la duché pour luy que la fenime du 
dict duc , qui estoit jeune et saige , et fille du duc Alfbnse 
de Galabre, que par devant j'ay nommé, filz aisné du roi 
Ferrand de Naples. Et, en l'an mil quatre cens quatre 
vingt et treize, conmiença le dict seigneur Ludovic à 
envoyer devers le roy Charles huictiesme, de présent 
régnant , pour le praticquer de venir en Italie à conquérir 
le dict royaume de Naples , pour destruire et affoller ceulx 
qui le possedoient, que j'ay nommez : car estans ceulx-là 
en force et vertu, le dict Ludovic n'eust osé comprendre 
ne entreprendre ce qu'il feit depuis. Car en ce temps-là 
estoient fors et riches le dict Ferrand , roy de Gecille , et 
son filz Alfonse , fort expérimentez au mestier de la guerre 



L'INTRIGUE DE LUDOVIC LE MORE. 337 

et estimez de grant cueur, combien que le contraire se veit 
depuis, et le dict seigpieur Ludovic estoit homme très saige 
mais fort craintif et bien souple quand il avait paour (j'en 
parle comme de celluy que j'ay congneu et beaucoup de 
choses traicté avec luy), et homme sans foy s'il veoit son 
prouffit pour la rompre. Et ainsi, comme dict est, Tan 
mil quatre cens quatre vingt et treize , commença à faire 
sentir à ce jeune roy Charles huictiesme , de vingt et deux 
ans , des fumées et gloires d'Italie : luy remonstrant, comme 
dict est, le droict qu'il avoit en ce beau royaulme de Naples 
(qui luy faisoit bien blasmer et louer), et s'adressoit de 
toutes choses à cet Estienne de Vers (devenu seneschal de 
Beaucaire, et enrichy, mais non point encores à son gré) et 
au gênerai Brissonet, homme riche et entendu en finances, 
grant amy lors du seneschal de Beaucaire, auquel il faisoit 
conseiller au dict Brissonet de se faire prestre et qu'il le 
feroit cardinal : à Taultre touchoit d'une duché. 

» Et, pour commencer à conduire toutes ces choses, le 
dict seigneur Ludovic envoya une grant ambassade devers 
le Boy, à Paris, au dict an... '. » 

J'appuie beaucoup sur ces origines, bien que je ne 
fasse point ici ni une histoire de France ni une histoire du 
duché de Milan : si la diplomatie devint une science et un 
art, si des luttes immenses où elle dut révéler la force et 
l'importance de ses moyens se sont engagées dans ces 
temps agités, le point de départ eist dans l'active intrigue 
d'un prince dont l'ame était la proie de tout ce que les 
passions ambitieuses peuvent contenir d'ardeur pour le 
succès, d'amertume et d'astuce contre l'obstacle : ce 
prince était Ludovic le More. 

1 Pour les citations des textes de Oommynes dans ce chapitre, j*ai eu 
recours à l'édition de la Société de V histoire de France. Paris, veuve 
J. Renouard, 1840. 



338 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Dès ce moment jusqu'à la fin du règne de Charles YIII , 
sauf à faire d'autres étapes ensuite sur les mêmes terres , 
l'observateur de la politique des princes ne doit plus 
détourner ses regards de l'Italie : le champ est ouvert et 
la partie s'y livre. A Rome, à Venise, à Gênes, à Milan, i\ 
Florence, en Romagne, à Ferrare, à Naples, intrigues ou 
combats, luttes de la pensée et de l'épée. C'est à qui Tun 
gagnera l'autre à sa cause : le duc de Milan dominait 
tellement l'intrigue pour attirer à son parti , que l'exprès- 
sion de Ludovicheggiare se rencontre sous la plume d'un 
diplomate florentin, alors à la Cour de France. Rien de 
plus significatif que cette parole ! 

Pour la première fois , je vois un ambassadeur chargé 
d'aller sonder l'esprit des cours et des peuples de l'Italie : 
je le répète, la diplomatie est née, elle est une science poli- 
tique; son école c'est l'Italie, son exercice c'est en Italie. 
Il ne s'agit plus d'un ambassadeur envoyé pour accomplir 
plus ou moins de simples formalités, il s'agit de négocier, 
de pratiquer, de séduire , de s'entendre au sens des choses 
et d'exercer habilement et dextrement ce qu'on a appelé la 
connaissance des hommes : « la science , la vraye science , 
dit Charron, l'auteur du livre sur la Sagesse, c'est la science 
de l'homme. » Désormais il faut l'apphquer à la politique. 
Voyez les missions remplies deux ans plus tard par Com- 
mynes! Quel mode nouveau dans le récit! Quelles res* 
sources heureuses pour peindre les hommes , pour signaler 
les vertus ou les torts dans un État et chez un prince. Le 
voilà bien le véritable prédécesseur, le vrai satellite, le 
digne compagnon de Machiavel, cet autre diplomate et 
cet écrivain si profond, si courageux dans ses dires, cet 
observateur si implacable et sur le caractère de qui le dé- 
testable vulgaire s'est trompé si grandement et se trompe 
chaque jour plus grandement encore ! 



L'ITALIE, CENTRE DE LA POLITIQUE (l494). 339 

Le premier ambassadeur ainsi envoyé fut « ung nommé 
Perron de Basclie, nourry en la maison d*Anjou, afféo 
lionne à la dicte entreprinse, qui fut vers le Pape, les 
Yenissiens et les Florentins. Ces praticques, allées et 
venues, durèrent sept ou huict mois ou environ, et se 
parloit de la dicte entreprinse, entre ceulx qui la sçavoient, 
en plusieurs façons. » 

Toute l'histoire des antécédents de l'expédition du roi 
Charles YIII est encore à écrire : pour avoir le secret de ce 
jeu et la raison de ce mouvement, pour se rendre compte 
non point par à peu près, mais entièrement et absolument, 
de l'esprit de négociation qui fut en lice, il faut pénétrer 
dans les arcanes de cette époque, il faut connaître les lettres 
et les rapports échangées alors entre toutes les cours inté- 
ressées et leurs envoyés. Regardez aux dates pour voir 
le temps que prit pour s'ébattre la politique parlée avant 
que la politique armée se montrât active et executive. Les 
ambassadeurs de Ludovic le More commencèrent à battre 
en brèche l'esprit du Roi vers avril 1492, et lorsque le 
Roi conunença la campagne, on était en septembre 1494. 
L'entreprise fîit annoncée officieusement aux Vénitiens par 
la fenmie même de Ludovic le More , par Béatrix d'Esté , 
et officiellement par Perron de Basche le 8 juillet 1493. 
Ainsi, depuis le commencement de l'année 1493 jusqu'au 
déclin de Tannée 1494, vous avez, par l'examen des 
textes qui ont été conservés , le spectacle du jeu de la po- 
litique la plus consommée et la plus variée que jusqu'alors 
le monde ait encore vue. 

Considérez l'Italie de ce temps! Voici l'intrigue de 
Milan et de Ferrare, l'opposition, un jour politique, un 
autre jour aussi chaleureuse qu'imprudente, de Florence, 
la temporisation et le doute de Venise , la frayeur astu- 
cieuse du Pape (il faut dire qu'alors le pape était Borgia), 



340 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

rembarras pusillanime du Roi de Naples. Il n'est point 
d*État, si petit qu'il soit, qui ne se révèle. A l'étude, à 
la connaissance et h la pénétration des textes d'une diplo- 
matie active y h la concordance des faits par celle des 
négociations, voilà où doit tendre l'historien de cette 
intéressante et vivante période. 

Si les archives de Venise n'ont a offnr d'autres dépêches 
que celles des ambassadeurs que la République envoya a 
Ludovic et à Maximilien (et elles sont fort curieuses)^ n'ont- 
eUes pas à nous offrir intacts les registres dits Sécréta, où 
sont les correspondances révélatrices des volontés du Sénat? 
Pour la conduite de Rome, le Vatican a des papiers, et le 
grand œuvre de Barpnius , continué récemment par l'éru- 
dit oratorien le père Theiner, n'est pas sans contenir de 
graves et précieux renseignements ; les archives de Milan 
sont conservées dans les salles encombrées de San-Fedele, 
et les instructions sur ces temps où le seigneur de ce beau 
duché jouait le plus important rôle , sont accessibles aux 
recherches savantes. Pour les Florentins, un volume tout 
à fait appréciable a paru dernièrement en France; M. Abel 
Desjardins , un des ouvriers de cette légion laborieuse qui , 
dans le domaine des sciences de l'histoire, sous les féconds 
auspices des ministres et du souverain même, a parcouru 
l'Europe depuis une période de trente années environ dans 
le but de chercher les preuves de nos annales, M. Abel 
Desjardins, aidé par l'érudition florentine de M. Gane&- 
trini ' , a pubUé un recueil désormais indispensable à ceux 

1 M. Canestrini est l'hôte le plus intime des archives de Toscane : il a 
beaucoup cherché et beaucoup trouvé. G*est lui qui, pendant le cours de 
nombreuses années, a consacré à Florence les soins les plus intelligents à 
la riche collection de documents formée par l'honorable et illustre M. Thier» 
sur les premiers et les grands Médicis. On sait que Thonorable M. Tbiers, 
fatigué de décrire des batailles , caresse depuis longtemps le projet de faire 
rhistoire des Médicis au quinzième siècle , particulièrement de ce grand et 
admirable Gosme dit Père de la Patrie. 



SOURCES DIPLOMATIQUES ITALIENNES. 341 

qui ëcriront sur nos entreprises d'Italie en 1494. Je viens 
de lire l'une après Tautre les pages du premier volume 
des Négociations diplomatiques de la France avec la ToS' 
cane, et, l'esprit tout frais encore des impressions que j'ai 
reçues de l'étude de ce livre, j'en recommande l'utilité au 
même degré que j'en admire le contenu. Telles des dépê- 
ches des Florentins Francesco délia Casa , Pietro Becchi , 
évéque d'Arezzo, Piero Soderini, Guid' Antonio Vespucci 
et Piero Capponi, qui furent envoyés en France entre 
juin 1493 et juin 1496, ne sont pas des lettres, mais des 
tableaux excellents, et nous avons ainsi toute notre cour 
et notre France bien au complet, dans ce volume dont 
j'ai tenu a parler avec tous éloges '• 

Mettons aussi à leur place glorieuse les pages françaises, 

M. Canestrînl a publié dans ces derniers temps des éditions importantes 
qu'il a annotées avec une grande intelligence. Entre autres : 

Scritti inediti di Niccolo Machiavelli, risguardanti la Storia et la Milizia 
(1490-1512), tratti del Carteggio officialc da esso tenuto corne segretario dei 
Dieci. Et : Opère inédite di F. Guiccardini pubblicate per cura dei conti 
Guicciardini. 

Lisez sur cette belle publication, annotée comme la précédente par 
M. Ganestriai , une remarquable étude par M. £. GefFroy, sous le titre de 
l)n diplomate italien de la Renaissance, {Revue des Deux Mondes, livraison 
du 15 août 1861.) 

^ Toute la partie du volume, depuis la page 221 jusqu'à la page 704, est 
nourrie de traits et d'aperçus où le bon sens rivalise avec la vérité. La 
dépèche 4u 18 juin 1493, si bien résumée d*abord par M. Abel Desjardins, 
et reproduite ensuite dans son intégrité, est un des meilleurs modèles qui 
se puissent montrer. Faisons des vœux pour que Timprimerie impériale, qui 
doit nous livrer la suite de ces négociations, soit plus hâtive à mettre au 
jour des volumes dont Tapparition est toujours un bonheur pour les sciences 
historiques. Il fut question de cette publication dès Tannée 1847. Voir les 
Extraits des proeè^uerbaux des séances du Comité historique des monu- 
ments, écrits depuis son origine jusqu'à sa réoi^anisation du 5 septem- 
bre 1848. Séance du 3 mai 1847. Partie de la correspondance, page 350. 
M. Ganestrini proposait la publication des legaxioni des ambassadeurs de 
la République de Florence et des grands-ducs de Médicis en France, 1480 
à 1718. La proposition fut renvoyée à une commission composée de 
MM. Mignet et Paul Lacroix. 



312 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

d'ailleurs bien illustres, auxquelles il faut demander le 
cours de nos affaires non-seulement avec le duc de Miian , 
mais surtout avec les Vénitiens, depuis le commencement 
de la campagne jusqu'à la mort du Roi à Amboise en 1498. 
Les immortels Mémoires de Philippe de Gommynes, en 
leurs deux beaux livres VII et VIII , où tous les chapitres 
traitent des négociations italiennes et de la part de chacun 
des peuples de la Péninsule au succès ou à la défaite de 
nos affaires, nous instruisent à peu près de ce qu'il est 
bon de savoir. Gommynes connaissait beaucoup ceux de 
Venise, et il y avait résidé; « y fus huict mois pour un 
voyage seul , dit-il , et y ai esté une autre fois depuis la 
saison dont je parle.... » Et, tout mal content qu'il soit 
revenu de chez eux pour n'avoir pu les amener à ses fins 
et à celles du Roi , et pour les avoir vus par deux fois se 
joindre à la ligue qui nous était ennemie, il ne leur donne 
pas moins le plus beau témoignage de renonunée qui leur 
ait jamais peut-être été donné. « Car pour aujourd'huy 
je crois leurs affaires plus sagement conseillées que prince 
ne communauté qui soit au monde.... » Voilà ce que dit 
Gommynes dans ce même livre qu'il leur a presque entiè- 
rement consacré, à eux et à leur ville; et ceux qui con- 
naissent Gommynes pour l'avoir lu, savent ce que vaut 
un éloge de la part de cette plume si sobre à répandre cet 
article de cour. 

Depuis le départ des ambassadeurs extraordinaires venus 
à Paris en 1492 jusqu'à l'époque où le Roi de France ar- 
riva dans Asti à la tête de ses bataillons, Gharles VU! 
n'avait pas vu d'autres envoyés vénitiens à sa cour. La 
République était informée des choses de France en même 
temps que de celles de Ludovic, par l'ambassadeur qu'eUe 
tenait auprès de ce dernier. Mais elle avait reçu des am- 
bassadeurs français, on connaissait sa puissance; après 



PHILIPPE DE COMMYNES A VENISE. 343 

Perron de Basche, revenu en septembre 1493, elle avait 
reça le second envoyé du Roi, monseigneur de Gitin ou 
Citen, comme le prouve un document des Sécréta en 
date du 3 mai 1494 ^ 

A Asti, l'ambassadeur vénitien — sans doute celui qui 
était à Milan, car je n*en vois aucun dont l'élection soit in-- 
scrite dans les registres de la Seigneurie — alla faire office 
de compliment au Roi. Mais de relazione nulle trace. C'est 
la date du premier voyage de Gommynes à Venise; il y 
arriva le 3 octobre. « Je allay en six jours à Venise, avec 
muletz et train, car le chemin estoit le plus beau du 
monde.... » « Mon allée fut d'Ast pour les mercier des 
bonnes responses qu'ils avoient faictes à deux ambassa- 
deurs du Roy et pour les entretenir en son amour, si m'es- 
toit possible : car voyant leurs forces, leur sens et leur 
conduicte, ils le povoient ayséément trobler... ^. » 

Pendant ce temps Charles poursuivait son expédition; 
il était à Florence lorsque les deux ambassadeurs vénitiens 
Domeoico Trevisan et Antonio Loredan lui furent dépé- 

' Les textes originaux conceroant les missions de Peron de Basche on 
Bascbi et de de Giten appartiennent aux registres Deliberazioni det Senato 
^Sécréta) : 

1403, Tiii ju]ii. — Summarium expositionis Mag^ Peroni oratoris Ser"' 
Dom. Francomm Régis, c. 170. 

1493, XII julii. — Responsio data dicto Mag^ Perono circa imprixiam 
Regni Neapolis. 

1403, III novembris*. — Quid scriptum fait Ser»^ Dom. Francomm Régi 
circa responsionem datam Perono. 

1404, Il aprilis. — Summarium expositionis Dom. de Citino oratoris X™* 
M'^ Francomm de auxilio ad expeditionem Neapoli. 

1404, IX maii. — Responsio facta oratoris propositiooibus. 

S Quant aux documents vénitiens ayant rapport au premier voyage d« 
Philippe de Gommynes, ils se résument aux deux suivants : 

1404, die m octobris. — Summarium expositionis Mag«> Dom. Argentoni 
oratoris X™« M*» Francomm. 

1404, die nono octobris. — • Responsio eisdem propositionibus. 



344 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

chés avec mission de conseiller au monarque de ne pas 
poursuivre son invasion d'Italie, ce dont le Roi ne fit rien '. 
Les documents détaillés, sauf les lettres de créance con- 
cernant cette mission, ne nous sont pas connus. C'est 
toujours à Gommynes qu'il faut demander les renseigne- 
ments sur les négociations sans cesse entretenues avec 
toutes les puissances. La Chronique deMalipiero, les Diarii 
di Marin Sanuto, les Sécréta toujours, telles sont les sources; 
mais soit sur l'entrée du Roi à Rome, où se trouvaient les 
ambassadeurs de Venise*, soit sur son séjour à Naples, soit 
sur son retour, soit enfin sur la bataille de Fornoue et les 
entrevues qui suivirent entre Bolgari et Gamariano, où 
Bernardo Gontarini représentait la Seigneurie, nous n'a- 
vons trace d'aucune relazîone, Gombien la conservation 
nous en serait cependant précieuse , et quelle clarté bien- 
faisante ne jetterait pas sur ce tumulte d'affaires l'autorité 
des renseignements qu'on trouve ordinairement en elles ! 

Gharles VIII , dont la mort si imprévue survint au mois 
d'avril 1498, n'avait donc pas vu d'autres ambassadeurs 
vénitiens envoyés près de sa personne depuis Domenico 
Trevisan et Antonio Loredan à Florence et à Naples, 
en 1495 '. La République, même depuis la bataille de 
Fornoue qui avait été si fiatale aux troupes de son con- 
tingent, loin de ratifier la paix que Ludovic le More 
avait signée par peur, s'était déclarée la fervente en- 
nemie des entreprises nouvelles que formait le Roi 

1 Sécréta Senato, 1494, die 28 decembris. — Mandatum eisdem orato- 
rîbus ut maneant in eo loco quo fiieric M"» Maestas. 

^ « Prope Burghettum yenerunt obyiam Régi duo ora tores Domini Vene- 
torum... m- Journal de Burchardt. Voyez aussi les intéressants documents 
sur toute cette campagne dans le premier volume des Archives curieuses de 
thisloire de France, le Veryier d'honneur, etc. 

3 Sécréta Senato, 1495, xii aprilis. — Licencia data eisdem oratoriiras 
repatriandi. 



PART DE VENISE DANS LES AFFAIRES (1495). 345 

Charles. La seconde ambassade de Gommynes avait été 
aussi infructueuse que la première ' . « Ma charge estoit 
à Venise, à sçavoir s'ilz voudroient accepter ceste paix et 

passer trois articles Et quant j'arrivay au dict lieu de 

Venise, ilz me recueillirent honorablement, mais non 
point tant qu'ilz avoient faict au premier coup : aussi nous 
estions en inimytié desclarée, et la première fois nous 
estions en paix. Je dis ma charge au duc de Venise, et il 
me dict que je feusse le très bienvenu, et que de brief il 
me feroit responce, et qu'il se conseilleroit avec son sénat. . . . 
Pour conclusion de mon affaire, j'attendis quinze jours 
avant que avoir responce , qui fut de reflfuz de toutes mes 
demandes •... » 

Depuis lors la République avait donné cours a ses trames 
contre nos desseins sur l'Italie, avec une activité singu«- 
lière : elle était le centre, elle était l'àme d'une ligue pour 
l'œuvre de laquelle elle avait révélé sa force politique au 
milieu d'embarras qu'elle s'était attirés à elle-même à force 
de prétendre user de prudence et faire preuve de raison- 
nement '. Mais au milieu de ce manège d'affaires les plus 
compliquées , à la veille même de nouvelles guerres et du 
second passage des monts par le roi Charles VIII, qui 
cette fois ne devait plus marcher à l'instigation de Ludovic 

< Sécréta y 1405, die 24 maii. — Suaimariam expositionis oratoris et 
secretarii Begis FraDCorum. 

1493, die XVII novembris. — Responsio facta Mag<^o Dom. Argentoni 
oratoris Ser"*' Régis Francis. 

' Pour des éclaircissements nouveaux sur Tensemble et sur les détails 
des affaires traitées entre Ludovic le More, duc de Milan, Maximilien, Roi 
des Romains, et la République de Venise, lisez le chapitre ii du volume V 
de la Storia documentaia. On remarquera surtout les pages consacrées au 
récit des négociations de l'ambassadeur Badoer avec Ludovic le More 
(janvier, février 1495), de celles des ambass^ideurs Zaccaria Contarini et 
Bemardo Trevisan (juin même année); puis de celle de Tambassadeur 
Foscari avec le même Ludovic (août 1496). 



346 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

le More , mais contre lui et son duché ; des nég^odations 
pour réunir en une seule masse les États italiens avec 
Talliance de l'Espagne et de Maximilien, Roi des Romains, 
s'opéraient à Venise , lorsqu'une nouvelle du genre le plus 
imprévu , et faite pour mettre une fin — elle ne fut que 
momentanée — à tant d'embarras et à tant de projets, 

m 

arriva au palais de la Seigneurie le 14 avril 1498 : le roi 
Charles VIII venait de mourir, dans sa vingt-neuvième 
année ! 

Jamais nouvelle de France n'était parvenue plus rapi- 
dement à Venise! Le Roi était mort le 7 à Amboise, et la 
République l'apprenait le 14, Le courrier avait essoufflé 
jusqu'à treize chevaux. Ce fut le samedi saint, au soir, 
après les offices, et pendant que le doge Antonio Barbarigo 
et la Seigneurie traitaient des intérêts d'État, qu'inopiné^ 
ment un courrier du duc de Ferrare se présenta et requit 
d'être admis aussitôt pour une raison de la plus grande 
importance. A peine entré, il ne dit que ces paroles : « Sé- 
rénissime prince, le Roi de France est mort, et pour vous 
assurer de la vérité, lisez cette lettre.... » 

Une nouvelle de cette nature se répandit bientôt par 
Venise, et l'ambassadeur de Milan, Baldassar di Posterla, 
qui depuis février pressait chaque jour l'envoi de troupes 
et de munitions de la part de la République , pour aider à 
la sauvegarde des possessions de son maitre , fut appelé au 
conseil, et le Doge lui dit : « Magnifique ambassadeur, vous 
avez avis que le Roi de France vient en Italie, et nous, 
nous avons la nouvelle de sa mort ! » 

Des rapports diplomatiques s'engagèrent de nouveau 
entre la Cour de France et la République , à l'avènement 
du nouveau roi. 



NÉGOGUTIONS SOUS LE ROI LOUIS XII. 347 



CHAPITRE QUATRIÈME. 

Ambassades des Vénitiens au Roi Louis XII. — Inteq>rétation8 diverses 
des conséquences politiques de la mort de Charles VIII. — Fragments 
extraits des Diarii de Marin Sanuto. — Vision des astrologues. — Pietro 
Stella, secrétaire, va complimenter Louis XII. — Courtois accueil du 
Roi. — Ambassade extraordinaire. — Le secrétaire Stella donne des 
nouvelles de Philippe de Commynes. ^^ Arrivée des ambassadeurs à 
Lyon. — Monseigneur de Ligny inscrit au Livre d*or et créé Koble de 
Venise. — Les ambassadeurs vont à Paris et à Étampes. — Audience 
donnée par Konis XII à Tauberge de ta Fontaine. -— Résumé de la rela» 
%ione de Pietro Stella. — Sommaire des détails conservés par Marin 
Sanuto. — Ambassade des Vénitiens au Roi Louis XII lors de son entrée 
à Milan. — Ludovic le More prisonnier en France et son arrivée à Lyon. 
— Résumé de la reiaiione de Domenico Trevisan (1501). — Ambassa- 
deurs qui se sont succédé à la Cour jusqu'à l'ouverture des hostilités. ^-^ 
1501-1509. — La dextérité de la République empêche les résultats que 
s'étaient promis ses ennemis. ^— Les Sécréta Senato et les Registres du 
Conseil des Dix sont les sources à consulter. — Documents d*nn grand 
intérêt pour les aflaires à cette époque, recueillis à Venise par M. Paul 
de Musset. — Toutes les Relazioni nous manquent jusqu'à la fin du 
règne de Louis XII. 

Quatorze ambassades, dont sept ordinaires et sept extra- 
ordinaires, représentent le mouvement de la diplomatie 
vénitienne à la Cour de France pendant le règne de 
Louis XII; or, sous le long règne de Louis XI, il y en 
avait eu trois. On peut juger par cette difiPérence de 
rétendue et de l'importance que prirent les négociations 
de ce temps, surtout si l'on a égard aux quatre années 
que dura la ligue de Cambrai , et pendant lesquelles tous 
rapports diplomatiques furent nécessairement suspendus 
entre la Seigneurie de Venise et le royaume de France. 
Mais avant et après cette ligue , aussi désastreuse par les 
efiets qu'inutile par les résultats, la nature des affaires et 
l'esprit développé de la politique avaient rendu continuels 
les points de contact. On retrouve les traces d'une mul* 



348 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

titude de dépêches, de nombreuses instructions et d'une 
certaine quantité de ces feuilles volantes que recevait la 
Seigneurie sous le titre d'avvùi, mais de relations propre- 
ment dites, on ne peut en indiquer encore que de menus 
exemplaires. Les quelques rares écrits de ce genre que nous 
sommes à même de reproduire, nous les devons aux Diarii 
de Marin Sanuto, qui, pour cette période de Thistoire du 
seizième siècle, période traversée par des traités presque 
aussitôt annulés que conclus, sont à même non-seulement 
d'offrir de s£ùrs et abondants renseignements, mais encore 
de répandre des lumières nouvelles touchant à des circon- 
stances politiques jusqu'ici trop peu définies. 

La République de Venise fut, à proprement parler, 
l'héroïne de la vie politique de Louis XII : soit dans ses 
alliances, soit dans ses luttes, la République fut le point 
de mire des desseins du Roi de France. Venise, à son 
tour, ne devint-elle pas non-seulement la question d'Italie, 
'mais encore la question de toutes les grandes puissances par 
l'objet et les conséquences de la ligue tramée contre elle 
dans un mode si formidable, aux conférences de Cambrai , 
à l'instigation directe et du Roi de France Louis XII , et 
de son ministre Georges d'Amboise, cardinal de Rouen? Je 
n'entrerai pas dans le détail des faits : autrement , ce se- 
rait entreprendre une œuvre spéciale qui serait ici hors du 
cadre qui lui convient; mais en suivant les traces des 
ambassades diverses, en recherchant l'objet des instruc- 
tions qu'elles avaient, en examinant les résultats qu'elles 
obtinrent, j'aurai ainsi tenu dans la direction qu'elle doit 
avoir l'entreprise que j'ai résolu d'accomplir sans m'étre 
égaré dans des digressions d'un entraînement trop facile. 

Au moment de la mort de Charles VIII, les rapports 
diplomatiques de la République Sérénissime avec la Cour 
de France étaient plus que jamais en rupture : l'avènement 



FRAGMENT DES DURII DE MARIN SANUTO. 349 

du Duc d'Orléans au trône devait les rétablir. Marin 
Sanuto, qui écrivait toutes les impressions du moment 
dans ses Diaru, exprime dans un style de simplicité et 
de concision merveilleuses le travail de suppositions et 
de présomptions qu'avait suscité dans les esprits la publi* 
cité de cette nouvelle si peu attendue de la mort du roi 
Charles VIII. On sent par le courant de son style et par 
la na'îve simplicité de>ses expressions, la vérité des dires : 
vous avez par lui les échos de cette foule de causeurs 
et d'appréciateurs qui, à la place Saint- Marc, comme 
jadis au Forum, sous l'impression des discours des tribuns 
à l'arrivée des courriers des Gaules, traitaient d'affaires, 
discutant, contredisant, croyant à ceci, voulant cela. 

u Ce bruit de tant d'importance, dit-il, se répandit bientôt 
par tout le pays; c^était -chose bien peu attendue, et tout le 
pays en ressentit çrand plaisir. Cependant il se faisait aussi de 
nombreux commentaires: Les uns disaient que cette mort ne 
venait point à propos, d'autres que le duc d'Orléans succédait 
au trône, le roi Charles n'ayant ni fils ni fille, et ce duc étant 
le légitime héritier, en qualité de germain du Roi et son beau- 
frère, puisqu'il avait pris sa sœur pour femme. — Le duc de 
Bourbon avait bien aussi une femme du sang, mais le duc 
de Bourbon n'était pas aussi proche parent du Roi. D'autres 
disaient : u Au moins nous sommes assurés contre la venue des 
Français en Italie pour quelques années; » d'autres, que le 
royaume serait divisé, parce qu'on ne savait pas si le duc de 
Bourbon se tiendrait tranquille, etc. D'autres disaient : « Ce 
duc Louis d'Orléans, âgé de trente-six ans, succédera certaine- 
ment; c'est un homme belliqueux et de ressource, et qui pren- 
dra le titre de duc de Milan, si bien que l'Italie s'en trouvera 
pire qu'auparavant. Cependant la Bretagne retournera à la 
Reine, car c'est son bien.... n Et ainsi devisait chacun selon son 
opinion , attendant d'heure en heure que la nouvelle se vérifiât. 
Beaucoup y croyaient, sachant surtout qu'elle venait par la 
voie de Ferrare * . » 

1 Diarii.àe Marin Sanuto & la Bibliothèque de Saint-'Marc, vol. I, snp- 



350 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Et rhonnéte Marin Sanuto ajoute avec une petite pointe 
de modeste philosophie pour conclusion : 

u Ainsi donc Charles VIII, roi de France, âgé d'environ 
ving^t-huit ans, est mort tout subitement, comme on le verra 
par la lettre ci-dessous, et ainsi s'est accomplie sa fortune; les 
cieux (/< cîeli)^ dans ces derniers temps, lui avaient résen^é de 
grandes choses, mais Dieu, qui gouverne tout, a voulu le priver 
de la vie ; si bien qu'en ce monde trompeur, il n'y a point lieu 
de placer une espérance, car il dure peu, etc.... » 

L'intérêt de ces notes contemporaines et prises sur 
l'heure même des bruits et des dires , a encore cet avan- 
tage de nous communiquer un vif reflet des mœurs et des 
croyances. Sanuto nous a dit les petites conceptions poU- 
tiques d'un chacun produites par la nouvelle de la mort 
du roi Charles, il nous, dit quelques pages plus loin, com- 
ment l'astrologie et les astrologues s'y mêlèrent. N'y eùt-il 
pas eu de quoi s'étonner qu'une si belle science et de si 
beaux savants n'y eussent point pris de part? 

u Je ne fauldrai point à écrire {non vitero di scriver) ce que 
j'ai vu dans une lettre, à savoir que le Roi Charles VIII, peu 
de jours avant de mourir, — fut-ce prodige ou merveille? — 
crut voir un grand dragon ou serpent dans l'air, et qu'épou- 
vanté d*unc telle chose, il manda aussitôt à ses astrologues de 
lui savoir dire ce que signifiait cette vision. Ils lui répondirent 
que cela signifiait sa venue en Italie, et qu'il serait le serpent 
qui dévorerait le tout et se tiendrait dans l'air au-dessus de 
tous. Mais après qu'il fut mort, lesdits astrologues donnèrent le 
change â leur sentence, alléguant que ce dragon annonçait la 
succession du duc d'Orléans au royaume (comme c'est arrivé), 
lequel portait le serpent dans ses armes, et il en a été ainsi, car 
ce nouveau Roi porte le bisson, la couleuvre qui est l'arme des 
Visconti, maison dont il descend. » 

plément, passim. Voir aussi Touvraçe déjà cité de M. Rawdon Brown : 
RagguagU suUa vila e suUe çpere di Marin Sanuio, parte 1. 



PREMIERS ACTES DE COURTOISIE. 351 

Quoi qu'il en fut, le Roi Louis XII reçut promptement 
les compliments de la Seigneurie, et nous avons la date 
même de l'ordre enjoint par le Sénat au secrétaire résident 
en Savoie, Pietro Stella, d'aller trouver le cardinal de 
Saint-Pierre aux Liens, d'obtenir un sauf-conduit, d'aller 
en France avec des lettres de créance pour le nouveau roi 
et de le féliciter sur son avènement. Le Roi avait d'ailleurs 
pris les devants par une lettre en date d'Orléans le 20 avril 
et signée de sa main, lettre gracieusement définie par 
Sanuto de moko dolce e segnal di grande benevolentia. Il 
l'avait envoyée à la Seigneurie par un courrier spécial assu- 
rant que le Roi n'avait point écrit à d'autres qu'au Pape, 
aux Vénitiens et aux Florentins. 

Si le règne de Louis XII se fût accompli pour les Véni- 
tiens dans les formes de courtoisie qui l'inaugurèrent , ce 
n'eût été en vérité qu'enchantements politiques entre les 
deux pays. La chronique de Sanuto raconte ainsi les cir- 
constances aussi curieuses qu'intimes dans lesquelles l'am- 
bassade solennelle au Roi de France avait été décidée. 
Cette page se lie trop étroitement au détail de mes recher- 
ches pour que je ne la reproduise pas : 

u Le Roi, dit le chroniqueur (par cette lettre molto dolce e 
segnal di grande benevolentia) ^ notifiait son avènement, et nous 
avisait qu'il serait tôt à Paris pour y être couronné, et qu'il 
voulait être dans les meilleures grâces avec la Seigneurie, la 
tenant pour sa chère amie {per sua cara amiga). Quand cette 
lettre eut été lue dans le Collège, tous en furent joyeux. Il est 
bon de savoir que le duc de Milan, en ce jour même, avait écrit 
à son ambassadeur auprès de nous qu'il devrait aller au Collège 
nous notifier que le Roi des Romains avait ordonné à tous les 
ambassadeurs que ceux qui étaient de la ligue, c'est-à-dire le 
Pape, Naples, Venise et Milan, ne devraient plus le suivre, 
non plus qu'aucun ambassadeur de prince italien, excepté, en 
somme, l'ambassadeur d'Espagne; et les choses n'étaient guère 
de propos : on doutait qu'il ne voulût entrer en intelligence 



352 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

avec la France, et il faisait cela pour nous donner la peur. Mais 
le Sérénissime Prince, à Tarrivée dndit ambassadeur au Collège, 
et après l'avoir laissé accomplir sa commission et dire que le 
roi Maxim il icn manifestait de vouloir Pise comme étant chambre 
de t Empire (caméra de Jmperiù)^ le Sérénissime Prince, cet 
homme très-sa(je, lui dit : « Nous avons entendu vos nouvelles, 
mais nous vous donnerons maintenant les nôtres; » et il or- 
donna À Gasparo de la Vedoa (secrétaire au Sénat) de lire la 
douce lettr^FiJu Roi de France, et ledit ambassadeur en fut bien 
étonné, et ainsi la copie de ladite lettre fut envoyée à nos am- 
bassadeurs à Rome, à Naples, à Maximilien et à Milan, afin 
qu'il en fût question entre les alliés. Cependant les nôtres fireat 
nn pas en avant, puisque après le dîner, sans autre discussion, 
on convoqua le Conseil des Prég;ades , et on décida l'élection et 
renvoi de tit>is ambassadeurs au Roi Très-Chrétien, et le ré- 
sultat du vote fut l'élection de Niccolo Michiel, doctor et caoa^ 
lier; d'Antonio Loredan, cavalier, et d'Hieronimo Zorzi, eavo- 
lier. Appelés aussitôt devant le Conseil , ils demandèrent jus- 
qu'au matin pour accepter; ils l'ont fait très-volontiers. Michid 
un instant aurait voulu s'excuser, puis pour le bien de la Répu- 
blique, tout s'est passé de bon g^ré. Deux d'entre eux, c'e8t4- 
dire Antonio Loredan et Hieronimo Zorzi , ont déjà été ami»»' 
sadeurs en France. Ainsi fut formée cette honorable ambassade. 
On a écrit à Zuam Picro Stella, qui était en chemin pour alltf 
en France, et de même à toutes les puissances. Cette nouvelle 
donnera à penser à beaucoup, qui ne manqueront pas de dire: 
ii Voilà Venise qui va s'entendre avec France, nous ferons une 
li^ue en Italie n ; cependant il ne faut pas nous émouvoir. En 
somme, tout le pays prit g^rand plaisir à cette nouvelle, n 

Non-seulement le choix du secrétaire résident, Pietro 
Stella, pour porter les compliments de la Seigneurie au 
nouveau Roi de France était heureux, parce que se trouvant 
alors en Savoie, le secrétaire pouvait se présenter rapi- 
dement à la cour de France, mais encore parce que ce 
Stella était le même qui avait rempli ses fonctions d'en- 
voyé à la même cour au temps de Charles VIII. C'était une 
figure connue: il entendait et parlait le français. Une de 



ACCUEIL FAIT AU SECRÉTAIRE VÉNITIEN. 353 

ses dépêches, en date du 23 mars, écrite de ]a résidence 
royale à Vincennes , raconte les façons courtoises de son 
accueil. Le Roi lui fit dire qu'il lui donnerait audience 
selon son agrément. Stella alla trouver Sa Majesté avant 
souper: 

« Le Roi était assis et parlait d'afïaires avec qaelqnes-uns de 
ses fiiniiliers; mais aussitôt qu'il eut vu le secrétaire, il se leva, 
alla au-devant, et ne voulant pas qu'il s'agenouillât, il l'em- 
brassa; puis, lui mettant la main sur l'épaule, il lui dit : 
« Secrétaire, vous êtes le bienvenu. Comment vont la Seigneurie 
et votre Doge? Nous vous voyons avec plaisir. » Lie secrétaire 
lui présenta les lettres de créance. Le Roi ayant appris eh les 
lisant l'élection et l'envoi des trois ambassadeurs à sa cour, en 
manifesta grande satisfitction, disant : « Je n'ai jamais vu Zorzi, 
mais je le connais bien ; quant à Loredan, je l'aime fort, et déjà 
il fut à cette cour il y a quelque temps, n 

Le Roi lui dit encore qu'il aimait beaucoup la Seigneurie, 
qu'il n'y avait point d'État en Italie dont il fit plus de cas, 
qu'il était roi pacifique, que tout le royaume lui avait 
donné obéissance, qu'il avait pardonné à tous ses ennemis, 
qu'il cherchait à se les faire amis. Stella enfin donnant 
à la Seigneurie quelques nouvelles des personnages de 
la Cour, l'entretient de cet homme de bien et de célé- 
brité dont je ne rencontre jamais le nom sans penser com- 
bien il est méritant de toute sa gloire par les écrits qu'il a 
laisses, titres glorieux et tous à l'honneur du langage 
firançais dans sa primeur : je veux dire Philippe de Com- 
mynes , sire d' Argenton : 

u liemy Stella écrit encore que Monseigneur d' Argenton était 
aussi À la Cour, et qu'il lui avait fait excellente mine (bona 
ciera)j et qu'il se rappelait au souvenir de la Seigneurie, et 
qu*il l'avait assuré avoir toujours parlé au roi Charles de la 
grande puissance de la Seigneurie , et qu'il tenait pour certain 
que le Roi nouveau serait fort notre ami.... » 



354 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Ces nouvelles avaient engagé d'autant plus la République 
à presser le départ de ses ambassadeurs ; aussi , à la date 
du 4 juin, fîit-il décidé par le Sénat qu'ils dussent se rendre 
à leur poste sous peine d'amende. Le 5 août, la Seigneurie 
reçut de leurs nouvelles en date de Lyon ; le héraut d* armes 
du Roi de France, vêtu aux lis d'or, avait traversé le 
royaume pour les venir rencontrer : ils furent à Lyon le 
19 juillet; tous les citoyens se mettaient aux fenêtres pour 
les voir ainsi précédés par ce héraut, et, dit leur secré- 
taire dans une lettre privée , « on leur faisait la meilleure 
figure, comme si jamais il n'y avait eu guerre et dispute 
entre la France et nous » . Ils prirent ensuite la route de 
Paris, d'où Monsieur de Ligny était parti de son côté pour 
venir au-devant d'eux avec cent archers et donner ainsi 
de grandes marques d'honneur aux ambassadeurs d'un 
État aussi considéré que l'était alors la République de 
Venise. 

Le 3 août, ils étaient à Montlhéry, où ils rencontrèrent 
la Reine Anne, femme du Roi défunt, dans une voiture 
recouverte de cuir ; elle avait en sa compagnie la fille du 
Roi de Naples. « Â mon sens, dit le narrateur, toutes deux 
me semblèrent fort belles; elles étaient accompagnées de 
nombreuses damoiselles à cheval et de quelques vieilles 
dames qui suivaient en voiture. » Tous les logements 
étaient pris dans tous les villages de la contrée; tant la 
suite des courtisans était nombreuse. Force fut à Tambas- 
sade d'aller jusqu'à Longjumeau, où la compagnie occupa 
six auberges, elle y passa deux jours. Le Roi envoya le 
grand maitre de sa maison avec une belle escorte, afin 
d'amener les ambassadeurs à Paris, où il leur avait fait pré- 
parer l'hôtel du grand trésorier. L'entrée se fit le 5 août, 
avec une compagnie de plus de huit cents cavaliers, au 
nombre desquels Monseigneur de Ligny, l'homme qui, dans 



AUDIENCE DU ROI A ÉTAMPES. 355 

ce moment, « a toute la faveur du Roi ^ ». Ils y restèrent 
jusqu'au samedi II du mois, d'où ils vinrent à Étampes 
sur l'avis du Roi , qui les reçut dans cette ville en audience 
solennelle le lendemain dimanche, à l'auberge de la Fon^ 
iaine (dagandone audientia non in palazt ma m la hostaria 
dt la Fontana). Le Roi était vêtu de velours noir. Ce fut à 
Messer Antonio Loredan que fut réserve l'honneur de 
porter la parole; le grand chancelier lui fit réponse. 

« Vous me direz (ajoute le correspondant familier auteur de 
la lettre à laquelle j'emprunte ces détails), vous me direz qu'un 
si grand Roi ne devrait point se tenir à Tauberge; je vous 
répondrai que, dans ce pays d'Ëtampes, les meilleures maisons 
sont encore les auberges. Il y a bien dans ce lieu un château royal 
dans lequel loge la Reine, épouse du Roi défunt; néanmoins 
Sa Majesté a voulu donner l'audience dans cette hôtellerie, toute 

^ Louis de Luxembourg, comte de Ligny : il avait fait la campagne 
d*Italie sous Ckarles VIII, et avait ^té capitaine de Sienne. La Sei^eurie 
le tint en faveur et se conquit son esprit par ses bonnes grâces. Elle eut 
à traiter directement avec lui lorsqu*il occupa Milan après la fuite de 
Ludovic. 

Voici un ^t entièrement ignoré et qui lui est tout personnel. Monseigneur 
de Ligny fut le premier seigneur français déclaré Noble de Venise et inscrit 
en cette qualité sur le Livre d*or. Cette notice est d'autant mieux en place 
ici que ceUe marque d*honneur, -~ si grande pour le temps , — ne lui 
fut conférée que sur le rapport des deux ambassadeurs extraordinaires. 
Voici le texte du décret d'après les Registres du Maggior Consiglio : 

m. 1499, die 15 septembris. Ex relatione virorum nobilium Hieronymi 
Geox]gio et Micolao Michael doctoris militum, reversorum novissime ex lega- 
tione Gallica, nobis innotuit quanta afficiatur nostro Dominio lUustrissimus 
Dominus Ludovicus Gomes de Ligny unus ex principalibus Baronibus 
Franciae affinis Christianissimœ Majestatis et ab ea singulariter amatus qui 
eisdem oratoribus declaravit gratissimum sibi futurum ascribi et commune- 
rari inter nobiles et patricios nostros et conveniat nostro Dominio ejusmodi 
principes regia stirpe natus nobis plurimum benevolos reddere. 

• Vadit Pars quod supradictus lUustrissimus Dominus de Ligny erectur 
et aaramatur in nobilissima civitate nostra Venetiarum et ad dignitatem 
hnjns majoris consilii cum filiis et heredibus suis legitimo matrimonio natis 
et nascituris inperpetuum cum omnibus immunitatibus, privilegiîs, hono- 
nbiu, gratiis, et conditionibus quibus reliqni nobiles nostri de nostro 

ijori conciiio oti et frui dignoscentnr. • 

S3. 



356 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

tendue expressément de drap de velours alexandrin avec des lis 
d'or à l'endroit où le Roi se tenait, et, aussitôt le discours fini, 
Sa Majesté s'est levée*, et a fait un accueil tout fraternel aux 
magnifiques ambassadeurs. Le Roi a fort bonne mine, une 
mine souriante; il est ft^ de quarante ans, et parait fort dispos 
de sa personne. Aujourd'hui lundi 13 août, les ambassadeurs 
ont été reçus en audience secrète. On dit que demain Sa Majesté 
se confessera et communiera, puis, qu'elle touchera les ^m 
atteints d'écrouelles (lesquels, dit-on, une fois touchés, se por- 
teront bien mieux, chose merveilleuse). Nous sommes ici comme 
des bohémiens, — cingarî, — comme des cens sans demeure 
fixe. Et où nous irons? je ne sais le dire. D'aucuns nous assurent 
que nous retournerons à Paris, d'aucuns prétendent que nous 
irons à Bour^ à la suite du Roi. Bref, tout cela n'est que 
paroles en l'air. 

« Ecrit d'Étampes le 13 août 1498 <. « 



Cette lettre privée forme la part du côté pittoresque et 
familier de la visite : c'est à l'instruction, à la commissio 
dont le texte ne comprend pas moins de six pages in-folio, 
qu'il fout demander le côté politique, dont un traité signé 
à Blois le 15 avril 1499 fut le résultat. Venise se déclarait 
l'alliée du Roi de France, partageait et approuvait ses 
desseins de s'emparer du duché de Milan et de renverser 
ainsi le seigneur Ludovic. Ce duc si versatile, en efiPet, 
venait d'user de fourberie et avait fait acte d'inimitié 
contre la Seigneurie dans l'afTaire de Pise, qui , loin d'être 
arrivée à son terme , offrait matière à des agitations et à 
des dissidences infinies*. 

1 Voyez pour tous ces détails intimes : Bibliothètfue de Saint^Mare à 
Venise, Codici Marin Sanuto, Diarii, vol. II, supplément, de la feuille 47 
& la page lt5, piutim* La \ettn en date d'Étampes fut écrite par l'on des 
familiers au service de l'amUssade. 

' Le mécontentement des Vénitiens contre Ludovic n*attendait du reste 
qu'une occasion pour éclater. Son changement de politique dans la guerre 



RAPPORT DU SECRÉTAIRE STELLA SUR LOUIS XII. 357 

Pendant ce temps (deux mois seulement après l'arrivée 
des ambassadeurs extraordinaires à la cour), Pietro Stella, 
le secrétaire qui , le premier, avait salué le Roi de France 
au nom des Vénitiens et avait assisté à son couronnement, 
était revenu a Venise et y avait fait sa relazione. Le con- 
sciencieux Sanuto, qui l'avait entendue dans le Collège, en 
a donné le sommaire dans le second de ses livres. Tout 
incomplète et toute réduite qu'elle est, elle appartient 
essentiellement au cadre de ces études : 

« Zuan Pietro Stella, notre secrétaire qui revenait de France, 
étant arrivé à Venise, fit sa relation dans le Collège. Il dit 
d'abord que le Roi de France nous envoyait tous ses saluts et 
se recommandait au Sérénissime Prince et à Flllustrissime Sei- 
gneurie. II dît que le Roi avait près de quarante ans, qu'il 
avait Tesprit porté aux soupçons et qu^ll passait pour fort avare. 
Il dit que Sa Majesté a fort au cœur l'entreprise de Milan, et 
qu'elle veut le plus g;rand mal au sei^eur Ludovic. A ce 
propos, le Roi ^'exprima un jour en ces propres termes : u Tu 
diras à la Seigneurie qu'étant Elle et Moi bien unis. Elle 
n'aura rien à craindre d^aucune puissance. 

n Monseigneur de Ligny a vingt-huit ans et est Savoisien; il 
est le premier après le Roi. On est en pratique de le marier 
avec la fille du roi Frédéric, actuellement en France; mais il y 
a aussi quelques tentatives de mariage avec elle et le grand 
maître de Rretagne. Ce M. de Ligny est le fils du comte de 
Saint-Paul, à qui le roi Louis, père du Roi défunt, fit couper la 
tête. Ligny a trois mille ducats de revenu. 

entre Pise et Florence fut cette occasion. Venise soutenait les likertés de 
Pise contre les prétentions de Florence : à peine Charles VIII eut41 expiré 
que Ludovic voulut soutenir les Florentins et refusa le passage des troupes 
Tenitiennes qui allaient au secours de la ville assiégée ; il fit ensuite intimer 
& la Seigneurie qu'elle n'eût point à se mêler des intérêts des Pisans. Le 
Sénat lui répondit par une lettre très-vive et menaçante.... Ce fut dans ces 
circonstances que l'ambassade de la Seigneurie au Roi de France reçut se$ 
instructions. Inutile de dire qu'elles étaient peu favorables pour le main- 
tien de la puissance du duc de Milan. Voir Romanin, t. Y, p. 101, et tout 
le chapitre m de la Storia documeniata. 



358 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

n Beaucoup de ^ens en France sont morts de faim, par suite 
des exactions du roi Charles , surtout en deçà de Paris. 

» A Tarrivée de nos ambassadeurs en France, la cour était 
déjà de deux opinions : l'une, que la Seig^neurie ne souflfrirait 
pas que le Roi prît Milan, afin de n^avoir pas pour voisin on 
prince de cette qualité et d'une telle puissance; l'autre disait le 
contraire, s^appuyant sur ce que le Roi, n'ayant pas^ d'enfiints 
et n'ayant jamais pu en avoir avec aucune dame, la Seigneurie, 
à la mort dudit Roi , pourrait avoir facilement le duché. 

n Entre autres choses, le secrétaire dit aussi qu^il croyait que 
le Roi s'était uni {si era conzonto) avec la Reine, femme du roi 
Charles, et cela à Saint-Germain, tout près de Paris, où, il 
trouva le Roi, elle et un autre tout seuls dans une chambre; 
que Sa Majesté assurait avoir 3,000 hommes d'armes, c'est-à-diit 
500 lances en Bour^og^ne pour l'entreprise, 500 du côté de la 
Bretagne et 500 avec messer Jean-Jacques de Trivulce à Asti; 
toutefois, il ne lui en croit ^ère que 300; qu'il est ami da 
marquis de Montferrat et du seigneur Constantin, et qu'il loi 
envoie de l'arçent 

a 11 ajouta que Monseigneur de Lig^y se recommandait à li 
Seigneurie, et de même le duc de Lorraine et Monseigneur de 
Rouen, à présent cardinal; que Monsieur de Clérieux', pro- 
vincial et jadis ami intime du Roi dans sa jeunesse pour avoir 
couru les femmes ensemble, est tout dévoué à l' Aragon; c'est 
par lui que s'est efFectuée la venue des ambassadeurs du roi 
Frédéric, et qu^il croit pouvoir arranger les choses de ce côté; 
que d'ailleurs le Roi tend davantage à Tcntreprise de Milan, 
disant que le duché de Milan l'attend, et non pas le royaume 
de Naples. 

n Le secrétaire Stella nous dit enfin que le Roi actuel n'avait 
trouvé aucun argent 'dans les caisses du Roi défunt, et qu'il 
avait payé soixante mille ducats pour ses obsèques; qu'il se 
refuse à imposer de nouveau le royaume, que ses gens d'armes 
seraient payés en quatre quartiers , c'est-à-dire en quatre saisons 
de l'année; que tout le revenu de Sa Majesté vient du Lanpie- 
doc, de la Nbrmandie; qu'en France ils sont pauvres, et que 

1 Guillaume de Poiders, seigneur de Clerieu, conseiller et chambellan 
ordinaire du roi Charles VIII, gouvemenr de la ville de Paris. Morteal50S« 



LOUIS XII CONSEILLÉ PAR LES VÉNITIENS. 359 

depuis Paris jusqu'en Italie on ne trouve ^uère d'argfent; que 
la reine Anne était partie pour la Bretagne , qu'elle était mat- 
tresse de sa dot, et que la fille de madame d'Angoulême était 
en train de se marier avec le marquis de Montferrat'. » 

Dépuis le retour de France du secrétaire Pietro Stella , 
èfitdctuë à Venise en octobre 1498, jusqu'au retour de l'am* 
fa^tôsadeur Domenico Trevisan en 1502, nous manquons 
de tous indices de relaztoni. Que de faits cependant s'étaient 
accomplis pendant ces quelques années pour la politique 
de la France et pour la politique de Venise, son étroite 
alliée en Italie ! Venise plus qu'aucune puissance, cette fois, 
dans la vivacité de son aigreur contre le fourbe Ludovic 
le More, dans l'ardeur de sa réconciliation avec le royaume 
de France , avait préparé et excité le Roi à faire cette des- 
cente nouvelle en Italie, cause future de tant de guerres. 
Ces ambassadeurs extraordinaires , dont nous avons vu la 
réc^tion à Etampes, et qui avaient suivi le Roi en divers 
endroits, l'avaient quitté au mois d'avril 1499, l'année 
suivante, après la signature du traité conclu à Blois, 
Antonio Loredan seul était resté à la cour en qualité 
d'ambassadeur ordinaire : j'en tire la preuve dans la dé- 
pêche du 6 mai de cette année 1499 qu'il signe seul, tandis 
que toutes les précédentes depuis le 10 septembre 1498 
sont signées des trois extraordinaires ^. Loredan fut donc 
le témoin et l'instigateur de tous les préparatifs de l'expédi- 
tion contre le duché de Milan. Cette rapide campagne, qui 

1 JHarii di Marin Sanuto, vol. I, supplément, feuille 17. Aelazione di 
Zû$Êm Piero Stella, secretario nostro y^nuto di Franza, fatta in Collegio. 

^ Diarii di Marin Sanuto, roi. II. Indication de la lettre de Voraior 
VénetOj 6 tnsif^o^ p. 496. Le décret du Sénat est d'ailleurs précis : Registres 
sécréta, années 1498-1499, p. 88 : Die xiii martii 1499, Captum quod in 
primo consiglio rogatorùm eligatur unus orator ad X**™ Maies^*** et ballo- 
tatif illîs tribus oratoribus quod nunc sunt ad ipsam Maiestatem remansit 
8er Antonins Lauredanus eques ad adventum usque novi oratoris eligendi. 



860 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

s'accomplit presque sans coup ferir dans l'espace de vingt 
jours, fut couronnée par le voyage du Roi à Milan, en sep- 
tembre 1499. Mais ni de ses prédécesseurs ni de lui nous 
n'avons de relazioneK Pendant ces deux années 1498 et 
1499, la diplomatie avait été des plus actives : sa tâche de 
tous côtés était d'acquérir des alliances, et sur cette scène 
politiquç l'historien voit des acteurs aussi extraordinaires 
que le pape Borgia, si fou d'ambition et si grand d'astuce, 
César Borgia, de la même école que le Pape son père, le 
seigneur Ludovic avec les destins étranges de sa fortune 
prospère d'abord, adverse ensuite, de nouveau prospère 
pour redevenir plus adverse encore, jusqu'au jour où la 
France sera le témoin de l'emprisonnement et le lieu du 
cercueil de ce grand traître'. 

^ A titre d'indications, et dans le bat de caractériser le genre des rensei- 
gnements contenus dans les Diarii de Marin Sanuto, je relève du tome II 
de ces importants manuscrits les laits sommaires spéciaui à ces deux 
ambassades : 

10 septembre. — Pendant le séjour des extraordinaires : Summario di 
lettera de li oratori Vened in Francia, carta 3. — Il Re députa alconi 
auditori alli oratori. — Dà audienza, c. 43. — Tratti di hr lega con i 
Venetiani, c. 13. — Parole dete alli oratori, c. 101. — Onora molto li 
oratori, c. 178. — Sue oblationi fette, c. 247. — Fa lega con i Venetiani, 
c. 314. — Riceve alcuni presenti dal Senato veneto, c. 315. — Publîca la 
lega à Ries (Rlois), c. 397. — Regala li oratori Veneti, c. 465. — Spedisce 
due oratori in Venetia , c. 506. — Parole dette a li oratori Veneti , c. 535. 

— Privilegio concesso ail* orator Veneto Zorzi, id. — Riceve un présente 
fattoli dair orator Veneto. 

Pendant le séjour de Tambassadeur ordinaire : Arrisi ricevuti dall* 
orator Veneto, c. 584. — Communicatione fetta dall* orator Veneto, c. 659. 

— Desidera sia levato Torator Veneto di Milano, id. — Comette che la sua 
armada vadi in ajuto dei Venetiani, c. 660. — Parole dette ail* orator 
Veneto, e. 682. — Fa suo consigliere secreto Torator Veneto. — Délibéra 
Tenir in Italia, c. 928. — Parte da Lion e arriva in Susa, c. 971. — 
Instante dall* orator Veneto, c. 986. — Delibero scriver el Turco a favor 
de Venetiani , id. 

^ Les vicissitudes de la vie politique de Ludovic le More sont les plot 
marquantes de toute cette période si agitée et si pleine d'événements. La 
conquête de son duché en vingt jours par les troupes françaises avec le con- 



AUTRES AM0ÂSSADEUR9 À LOUIS XII. 361 

La seconde ambassade extraordinaire des Vénitiens au 
roi Louis XII lui fut envoyée à Milan pour honorer son 
entrée. Le Sénat, en raison de son étroite entente avec 
le Roi, avait voulu que cette ambassade fut aussi pom- 
peuse qu'une ambassade d'obédience à un nouveau Pon- 
tife : pour la première fois, en matière temporelle, elle 
nomma quatre ambassadeurs à titre de marque honori- 
fique et comme preuve d'hommage. Ce furent Nicolô 
Michiel, Marco Zorzi, Benedicto Giustinian et Benedicto 
Trevisan '. Ils étaient au premier rang, magnifiquement 

court dn peuple , m fuite en Allemagne (septembre 1499), §on retour avec 
les Suittes et les Bourguignons (février 1500), sa rentrée en possession de 
Milan, sa trahison dont il fut la victime, enfin son entrée en France comme 
prisonnier et son long emprisonnement et sa mort dans le château de 
Loches, sont les fiaits successifs des dernières années de Ludovic le More. 
Jl y a dans les Diarii de Marin Sanuto la copie d*une lettre de Benedetto 
Trevisan qui donne d'intéressants détails sur Tentrée à Lyon du seigneur 
Ludovic comme prisonnier de guerre du Roi de France. M. Romanin a 
connu ce document. Il y a matière à un remarquable tableau d'histoire. Le 
Roi était alors ^ Lyon : c'était le 8 mai, trois mois ^ peine s'étaient écoulés 
depuis que Ludovic avait reacquis son duché ! « Douze sei^ents d'armes le pré- 
cédaient pour maintenir le peuple qui voulait crier contre lui ; le gouverneur 
de Lyon suivait à cheval ainsi que le prévôt de la justice du Roi ; venaient 
ensuite cent archers de la garde royale, et derrière eui, lentement, s'avançait 
le malheureux prince en habit de camelot noir, avec des bottes et la berrette 
de même couleur. Ludovic tenait en main cette berrette, regardant un mo- 
ment ici, un moment U^, s'efibrçant de ne point trahir son amertume 
dans un si grand changement de fortune. « 

< Voir leur commissio : « 1499, die zxvi septembris. — Nos Augustinus 
Barbadico, Dei gratia Dus Venetiarum, etc. Committimus et in mandatis 
damno vobis viris nobilibus, Nicolao Michiel, doctori et equiti : Marco 
Geoi^o, Benedicto Justiniano et Benedicto Trevisano, equiti, dilectis 
civibus et honorabilibus oratoribus nostris. Quod in nomine Spîritns Sancti, 
cum omni possibili céleri tate proficiscamini ad Ghristianissimam Maestatem 
Francorum quam verisimiliter reperietis haud longe a Mediolano in quam 
ctvitatem Majestas sua de prozimo est ingressura : et vehementissime cupi- 
mus ut in dicto ingressu illi vos assistatis quam in hoc principaliter con- 
sistit honor et fructus presentis legationis : et propterea non tantum vos 
properare, sed advolare vellemus.... • Suivent les instructions politiques à 
la date du S8 septembre, an nombre de quatorze articles avec des additions, 
mtk% feuilles 131 tergo, etc. 



362 DE LA DIPEOMATIE VÉNITIENNE. 

parés et montés, à l'entrée triomphale du Roi de France, 
le 6 t>ctobre 14r99. Le mois suivant, un décret de la Sei-> 
gneurie détachait Benedicto Trevisan comme ambassadeur 
ordinaire auprès du Roi qui retournait en France, laissant 
à ses généraux le gouvernement du pays. L'année sui- 
vante, le Roi reçut le nouvel ambassadeur Francesco Fos~ 
cari, et en 1 501 , avec une commissio en date du 29 octobre, 
une ambassade extraordinaire, composée de Domenico 
Trevisan, Hieronymo Donato, Francesco Capello. La pre- 
mière lettre de Foscari, d'après Sanuto, est en date du 
15 novembre, et la première des trois nouveaux ambassa- 
deurs extraordinaires du 1 9 décembre 1501. Quelques notes 
sommaires de la relazione prononcée par le premier de ces 
patriciens et conservées par notre fidèle chroniqueur, 
rompent pour un instant le dur silence des documents : 

« Comme on venait d'achever la lecture des lettres, Ser 
Domenego Trevisan, K*"*, et Hieromino Donato, ]>, ambassa* 
deurs revenus de France, entrèrent au Sénat, et le Trevisan fit 
sa relation. Il rappela comment lui et ses collègues avaient été 
auprès de Sa Majesté, d'abord pour la féliciter de la conquête 
du royaume de Naples et des fiançailles conclues entre sa fille 
et le fils de l'archiduc de Bourgogne, ensuite pour l'exciter à 
armer contre le Turc. 11 dit que sur ce dernier point il voulait 
que la Seigneurie en supportât toutes les dépenses.... L'ambas* 
sadeur nous dépeignit le Roi comme ayant l'esprit peu stable, 
disant oui et non... de stature maigre et grande, sobre dans le 
manger, ne se nourrissant presque que de bœuf bouilli ; de 
nature avare et retenue; son grand plaisir est la chasse à Toi- 
seau; de septembre jusqu'en avril, il chasse. 11 a sept capitaines, 
chacun ayant cent lances. Le cardinal de Rouen fait tout, cepen- 
dant rien à l'insu du Roi; il a pris son frère auprès de lui. Le 
Roi dépense peu; il a cent cinquante mille ducats de revenu. 
La Reine est une femme libérale, sage, et dépense bien son 

^ Ce signe R** ainsi placé à la suite d*un nom patricien indique la qualité 
de chevalier : le personnage devait ordinairement cette marque de distinc» 
tion à un souverain près duquel il avait représenté la Seigneurie. 



FRAGMENT D'UNE BELAZIONÈ (1501). 363: 

rêvenui Le doc de Bourbon a une fortune de cent cinq mille 
ducats de rente. Nos ambassadeurs sont bien vus de Sa Majesté. 
Au sujet de l'affaire personnelle au cardinal Ascanio*, l'ambas- 
sadeur en ayant parlé au Roi, celui-ci lui dit : « Faites comme 
il vous semble bon. » Cet Ascanio a du reste été mis en liberté. 
Le seigneur Ludovic, son frère, est dans une forteresse, en prison ; 
il joue à la paume et aux cartes, il est plus qvos que jamais.- 
L'ambassadeur conclut à ce que la Seigneurie éloigne tout soupçon 
de l'esprit de Sa Majesté, et tende à se tenir bien unie avec elle. . . . » 

Cette trop courte page est le seul débris ou la seule 
trace existante des relazioni des Vénitiens qui furent en- 
voyés ensuite à Louis XII. A Francesco Foscari succéda 
en qualité d'ambassadeur ordinaire, Marco Dandolo; 
il arriva à la cour le l*' octobre 1502; vint ensuite 
Luigi Mocenigo; je retrouve, en 1505, la trace de sa 
première dépêche; voici enfin Antonio Condulmer, arri- 
vant en France vers juillet 1506 et revenant à Venise le 
3 avril 1509, dans les circonstances politiques les plus 
graves pour le repos et la sécurité de la République. La 
ligue de Cambrai était formée et connue. La politique de 
temporisation du gouvernement de Venise avait non- 
seulement fatigué, mais irrité Louis XII; le cardinal de 
Rouen, Georges d'Amboise, pour des raisons person- 
nelles, n'avait pas eu lieu de se louer toujours des pro- 
cédés de la double politique des Vénitiens, particuliè- 
rement à la cour de Rome dans l'affaire de l'élection de 
Jules II. De quels ennemis n'allait pas se trouver entourée 
l'active République? Le Pape lui-même, qui de chaud 

t Le cardinal Ascanio , frère de Ludovic le More, ancien cardinal, yice-» 
chancelier du pape Boi^a. A la nouvelle que le Duc son frère était pri- 
sonnier du Roi, le cardinal s*était échappé de Milan ; mais rencontré par les 
troupes ennemies vénitiennes, il fiit pris et conduit à Venise. Le .Roi de 
France ]e réclama aux Vénitiens, qui lé lui firent remettre. Le cardinal 
Ascanio vini ainsi en France au temps où son frère était dans la tour de 
Loches : il rentra ensuite en grâce. 



364 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

ami qu'il avait d'abord été pour la Seigneurie, devint 
pour un temps son plus fier ennemi ; et ce violent Pontife 
lança contre elle autant de foudres temporelles que de 
foudres spirituelles. 

Je rêve depuis longtemps la composition d'un Mémoire 
sur les antécédents de la ligue de Cambrai , ce grand fait 
de l'Europe d'alors, qui réunit de si grandes alliances 
contre un si petit peuple : il n'y aurait point d'occasion 
plus favorable que celle d'un tel écrit , pour montrer tout 
le travail opéré et accompli par la diplomatie de ce temps, 
les moyens dont elle disposait , le progrès qui s'était efiFec- 
tué dans les procédés dont elle usait. J'ai réuni beaucoup 
de textes épars sur ce drame politique déjoué à la longue 
et non sans luttes difficiles, par l'extrême habileté du 
gouvernement vénitien ; mais , parmi les documents dont 
il faudra toujours déplorer la perte, la relazione de Gon- 
dulmer est au premier rang. Aucun texte ne pourrait être 
d'une nature plus utile et oflRrir un intérêt plus vif : j'ai 
vu, par les sommaires du contenu de ses lettres, tout ce 
qu'il y avait eu de minutieux et de préparé dès longtemps 
pour l'éclosion de cette lutte. 

Les efforts auxquels se vit contraint l'ambassadeur, les 
insinuations auxquelles il dut se livrer pour forcer la fran- 
chise du Roi et faire qu'il eût le courage d'avouer les 
intentions qui avaient été conçues à Cambrai, sont ra- 
contés au long dans ses dépêches : mais, je le répète, 
nous n'avons trouvé trace de sa relazione. Que l'ambassa- 
deur en ait fait une, il n'y a point à en douter; je trouve 
dans Sanuto cette indication précise : 

u 3 avril 1509. — Arrivée à Venise de l'ambassadeur Gondul- 
mer tant désiré. 

» Le 4 avril. — Gondulmer est venu aux Pr^ades (au Sénat). 
U y a fiât son rapport, n 



IMPRESSION POLITIQUE DE LÀ LIGUE DE CAMBRAI. 365 

Les années qui suivirent furent les plus malheureuses 
qu'ait jamais connues la République Sérénissime. Dans 
des luttes incessantes contre un ennemi formidable, ayant 
contre elle le Pape , le Roi de France et Maximilien , elle 
perdit ses plus belles possessions, et elle vit un moment 
ses frontières réduites à ses lagunes. Mais si elle fut 
d*abord malheureuse dans les armes, combien fut-elle 
plus heureuse dans Fart de se gouverner et de se diriger, 
dans la science habile et fine à arrêter l'extrême désastre. 
Assurément, pour ce qui est de l'intelligence et de la 
pénétration , pour ce qui est de Vingegno (mot charmant 
de la langue italienne) , le triomphe fut pour elle et pour 
ses habiles négociateurs. N'avait-elle pas contre elle ce 
qu'alors on pouvait appeler l'Europe? N'était-ce pas une 
invasion plus que formidable que l'œuvre de cette ligue si 
bien conçue et si mystérieusement opérée? La vraie poli- 
tique, en cette circonstance, même pendant la lutte, au 
plus fort de la lutte , c'était de s'étudier à diviser les inté- 
rêts de ses ennemis et à établir en quelque sorte une mêlée 
et un choc dans des armes qui s'étaient d'abord réunies 
pour ne former qu'un faisceau dans un même camp. 

Le Conseil des Dix, qui depuis la gravité des événe- 
ments avait dans ses mains sinon la direction de la poli- 
tique extérieure, du moins l'initiative de certaines me- 
sures, avait compris merveilleusement l'état des choses : 
il faut lire ses lettres, ses commissions, ses instructions et 
ses décrets. L'autorité de ses avis, la notable portée de 
ses réflexions, la forme magistrale de son style, attachent 
à cet examen et à cette étude un intérêt des plus élevés'. 

1 11 est remarquable, en effet, qu'avant ces eTenements le Conseil des 
Dix s*était peu immiscé dans la direction des affaires étrangères. Or, depuis 
l'année 1508, moment où, de différents c^tés, ses soupçons furent excités 
et sa violante attention fut éveillée sur ce qui s'était passé à Cambrai , les 
résolutions importantes furent plutôt le résultat de »e% discussions que de 



366 M/ LA DPPLOMATIE VÉNITIENNE. 

M. Paul de Musset en a cité et groupé de remarquables 
exemples dans un livre où il esft regrettable de voir que le 
chapitre si intéressant qu*il a écrit sur cette négociation , en 
Tappuyant de preuves aussi importantes, occupe une place 
accidentelle plutôt que spéciale ' . Pcœmi ces pièces rap- 
portées par M. Paul de Musset et fort élégamment inter- 
prétées- par lui, il en est une qui, malgré le sérieux du 
sujet qui y est traité , est empreinte d'un charme intime 
tout particulier. Le Sénat, dans une lettre à l'ambassa- 
deur à Rome, 15 octobre 1512, lui raconte l'ouverture 
de négociations amicales entre Antonio Justiniani et le 
Roi Louis XII : il entre dans des détails familiers bien 
faits et bien venus pour inspirer un bon peintre d'histoire. 
C'est vraiment toute la légende du rétablissement de la 
bonne amitié (amitié tant blessée de part et d'autre) de 
la Cour de France et de la Seigneurie de Venise : on voit 

cellef da Sénat. La correspondance émanée du sein même de ce fameux Con- 
seil et adressée k un agent secret k Londres par l'intermédiaire du marchand 
Nicole Da Ponte et par celui de Ser Lorenzo Justianiani, consul , ainsi que 
celle à Tambassadeur à Rome et à Tambassadeur en France, pendant les 
années 1506, 1507, 1508 se trouvent dans les Registres* XXXI, XXXI 1 et 
suiv. des Sécréta Consilio dei X. 

^ M. Paul de Musset, qui a tant connu Tltalie pour en avoir aussi beu- 
reusement compris les charmes, a résidé k Venise pendant Tannée 1846. 
C'est dans son livre Voyage pittoresque en Italie, Partie septentrionale 
(Paris, Belin-Leprieur et Morizot), chap. xiz, que Ton trouvera traduits 
les documents auxquels je fais allusion ici et qui dans le sommaire sont 
ainsi désignés : ■ Causes véritables de la ligue de Cambrai. — Documents 
inédits. — La bataille de Ravennç. — Conversations curieuses entre Tri- 
vulce et André Gritti, et entre Justiniani et Louis XII. — Autres documents 
sur la sainte ligue et le traité de Biois. » De la page 866 à la page 305. 

Outre cet intéressant chapitre, il faudra consulter le Registre 3,S08 
(R. F.), P. F. au département des manuscrits de la Bibliothèque impériale» 
Ce registre comprend un recueil de pièces copiées par M. Paul de Musset 
dans les Archives de Venise. Du 7 juillet 1403 en avril 1513, soixante- 
douze pièces, etc. Je vois aussi que M. de Musset a eu la communication 
de pièces politiques modernes : ainsi vingt-trois pièces datées de 1796, an V 
de la République française. Pour ma part, je dois dire que je ne me suis 
pas occupé de recherches sur les affaires politiques à cette époque. 



CONVERSATION DU ROI AVEC UN VÉrttTIEN. 367 

pointer l'aube d'une paix durable ; les nouvelles disposi- 
tions du Roi toutes favorables à la Seigneurie apparaissent 
comme dans une scène de famille. On dirait d'un simple 
intérieur où le père, bien que malade, peut cependant 
recevoir celui de ses amis contre lequel il a eu le tort de 
s'irriter. Le Roi est à Blois, en son château, messer Antottio 
Justiniani, docteur, d'abord prisonnier des Français, et mis 
en rapport à Milan avec le seigneur Jean-Jacques Trivulce, 
qu'il avait ensuite retrouvé à Lyon , arrive à Blois lé der- 
nier jour d'août : le Roi souffrait de la goutte , mais il 
voulut voir messer Antoine, qui fut introduit par les 
seigneurs Jean-Jacques et Théodore Trivulce et par le 
trésorier Roberthet : 

u Et le jour suivant, ils firent entrer Justiniani chez le Roi, 
lequel était dans sa chambre à coucher et au lit^ les fenêtres 
fermées et Sa Majesté dans une alcôve entourée de rideaux; 
dans Tintérieur de cette alcôve, il n'y avait que le seigneur 
Jean-Jacques et Roberthet. Apr^ que Justiniani eut fait à Sa 
Majesté les révérences d'usage, le Roi ôta son bonnet, lui tendit 
la main et lui demanda s'il voulait qu'on parlât français ou 
bien qu'on lui fit parler en italien. Justiniani répondit au Roi 
de faire comme il lui plairait, mais qu'il comprendrait mieux 
l'italien , et le Roi commanda à Roberthet de prendre la parole. 
Roberthet répéta ce qu'il avait dit la veille, mais avec des 
expressions plus fortes*. Alors le Roi, posant sa main sur sa 
poitrine, dit que tel était son sentiment, et que si la Seigneurie 
désirait un accommodement, il ne manquerait pas à sa parole, 
et il exhorta Justiniani à préparer cet accommodement. Et 
lorsque Justiniani eut répondu comme il avait fait à Roberthet, 

1 Trivulce d'une part, Roberthet d*une autre, avaient dit à Justianlanî 
qoe Sa Majesté était étonnée qu'on n'eût pas répondu aux ouvertures du 
Roi de France communiquées à messer Andréa Gritti, que Sa Majesté était 
encore bien disposée , qu'il fallait exhorter les Vénitiens à une réconcilia- 
tion, que tout ce qui était arrivé ne s'était pas fait par le seul vouloir du 
Roi , mais qu'il avait eu des conseillers, et surtout le cardinal d' Amboise, qui 
l'avaient excité à cette guerre, etc. (Voyez le livre de M. Paul de Musset.) 



368 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

il se retira. Le 8 septembre, il reçut son congé du sei^eor 
Jean-Jacques, et il partit sur une mule dont on lui fit présent, 
et on lui offrit encore tout ce qui lui était nécessaire pour son 
voyage ; et ainsi il se rendit à Pavie. » 

La lutte avait duré près de trois années, mais Venise 
triompha par les merveilles de sa dextérité; et cette 
guerre, qui aurait dû finir par rextermination du plus 
faible, s'accomplit par un traité aussi solide que remar- 
quable. Ce traité fut sig^né à Blois le 23 mars de Tan 1513. 

Andréa Gritti, Tun des beaux caractères, l'une des 
natures les plus noblement douées de l'Italie politique et 
lettrée du seizième siècle, plus tard do^^e, de qui l'intel- 
ligente image a été immortalisée par le vivant pinceau de 
Titien, en fut le négociateur. Non plus de lui que de 
Gondulmer, que de tant d'autres précédents, nous n'avons 
ces beaux textes de relazioni qu'ils ont prononcées dans 
des temps si graves , si remplis : nous sommes donc con- 
traints d'abandonner le règne du roi Louis XII sans avoir 
rencontré un seul exemplaire bien intact de l'un des docu- 
ments tout spéciaux qui nous paraissent être, dans les 
petites comme dans les grandes circonstances, de beaux 
et bons diseurs de vérités curieuses. 

Le roi Louis XII mourut le 1*' janvier de l'année 1515. 
Des ambassadeurs vénitiens, élus au mois de décembre 
pour le complimenter sur son récent mariage avec li|arie 
d'Angleterre, sœur de Henri VIII, apprirent à Lyoa la 
nouvelle de sa mort; mais les compliments de second 
mariage qu'ils apportaient au vieux Roi se transformèrent 
en compliments d'avènement nu trône pour son succes- 
seur, pour le jeune Roi nouveau , François d'Angouléme , 
à qui les destins réservaient trente-trois ans de règne, qui 
furent trente-trois ans de luttes et de passions à la fois 
grosses de gloire et grosses de revers. 



FRANÇOIS 1- ET LES VÉNITIENS, 369 



CHAPITRE CINQUIÈME. 

Longue et durable période d'altiance entre la Seigneurie de Veniae et la 
Cour de France, inaugurée par t*avénement au trône du roi Frauçois I^'. 
-~ Quelques mots sur la nature trèiS- française du Roi. — Ambassade 
extraordinaire, inarg 1515. — Cérémonie de la première audience. — 
Conversation du Roi avec les ambassadeurs. — Sa courtoine pour la 
Seigneurie de Venise. — Le Roi donne aux ambassadeurs Sébastian 
Giustiniani et Pietrô Pasquali({o sa parole de gentUhçmme qu'avant uu 
an il combattra en Italie. — Le Roi engage les ambassadeurs vénitiens 
pendant leur séjour en Angleterre ù faciliter la conclusion de la paix avec 
Henri VI H. — Curieux fragment d'une lettre privée de l'ambassadeur 
Pasqualigo sur ce qu'il voit à l'église de Saint-Denis, près Paris (en note). 

— Le roi François en Italie. — Ambassadeurs extraordinaires vénitiens 
envoyés au Roi après la bataille de Marignan. — Fragments de la 
reiazione de Malteo Dandolo. — Ambassadeurs de Venise qui furent 
à la Cour de France, de 1516 à 1524. — Indications des documents 
contenus dans les Diarii sur le Connétable de Bourbon. — Après la 
bataille de Pavie, la République envoie un secrétaire en France (Andréa 
Rosso), et au retour du Roi.de sa prison de Madrid, deux ambassadeurs. 

— Discussion au Sénat sur ce sujet. — La liberté dé la tribune dans les 
assemblées politiques à Venise. — Marin Sanuto soutient le parti fran- 
çais. — Curieux discours qu'il prononce contre le parti qui voulait 
envoyer un seul ambassadeur au Roi Très-Chrétien. — Triomphe parle- 
mentaire de Marin Sanuto. — Choix des deux ambassadeiu-s. — Dis- 
tinction et autorité de Sébastian Giustinian. — Ses qualités diploma- 
tiques. — Sa dépèche curieuse adressée au Conseil des Dix k propos 
d'un colloque avec deux seigneurs anglais. — Beauté de la réponse qu'il 
fait à cette observation dédaigneuse : Isti Veneti sunt pescatores. — 

— Andréa Mavagero arrive k Blois en qualité de négociateur spécial pour 
les afBaires du moment : sa mort rapide a Blois, 1529. — Éminentes 
qualités de ce diplomate et de ce lettré. — Fonctions qu'il a remplies 
dans la vie civile et la vie politique. — Son inscription tumulaire (en 
note). — Paroles que lui avait adressées Charles-Quint. — On a le som- 
maire de sa reiazione. — Fragment de la reiazione de son successeur 
Zuam Antonio Venier, 1531. — Passage concernant le caractère libéral 
du Roi. — Ambassadeurs vénitiens qui se sont succédé à la Cour depuis 
■1531 jusqu'en 1547. — Quatre relazioni connues seulement. — Le degré 
de réputation et de mérite de la diplomatie vénitienne à cette époque est 
prouvé par les qualités nouvelles des relazioni. — Les alternatives et les 
conséquences de la rivalité de la lutte de l'Empereur et du Roi sont des 
leçons de politique pour le gouvernement de Venise. — Remarquable 
mémoire écrit par r^icolo Da Ponte (plus tard doge) sur la négociation 
de la paix de Bologne (1529). — Les ambassadeurs doutent de la possi- 

24 



370 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

bilitc d'une paix définitiTe entre te Roi et rEmperear. — Appréciadons 
de Francesco Giustinian ù cet égard. — Les déplacements du roi Fran- 
çois P^. — Jamais Roi ne fut plus voyageur. — Les ambassadeurs Tém-« 
tiens suivaient partout U Cour. — Leurs fatigues. — Matteo Dandolo«« 

— Sa relazione en 1542. — Description des Conseils du Roi : grani^ 
conseil , petit conseil et conseil secret. — Garde personnelle et solde. — « 
Détail des dépenses royales. — Petit portrait de la personne du Roi. — 
Sa grande passion pour la chasse au cerf. — Son courage. — Il est in^^ 
tigable. — Ses châteaux. — Il recherche les dames. — Il est beau disei%^ 

— Grossiers sarcasmes de l'Arétin sur le nez du Roi. — Portrait de M.mt*. 
guérite de Navarre. — Grande et belle relazione de Marin Cavalli (1546). 

— Jugement de cet ambassadeur sur le gouvernement nécessaire au 
Français. — Les Parisiens et leurs abus de la liberté. — Ufliité et obéis- 
sance : forces du royaume. — Une séance dans le Sénat de Venise oo 
jour de relazione, — Magnifique portrait du Roi par Marin Cavalli. ~ 
Son naturel. — Son goût pour tous les arts. — Sa mort. — Quels uo- 
timents glorieux la France doit avoir pour François I®**. 

Depuis le jour où le roi François P' reçut la couronne 
jusqu'aux derniers moments du dix-huitième siècle, les 
rapports diplomatiques de la Cour de France et de la 
République de Venise se maintinrent, à deux circon- 
stances près, dans un loyal et remarquable accord. La 
réconciliation politique consacrée par le traité de Blois 
(23 mai 1513) fut définitive entre les deux puissances. 
Dans le cours des affaires traitées, dans la succession d'al- 
ternatives qui ont signalé les luttes héroïques des deux 
champions de l'Europe, il a pu y avoir, il y a eu qudques 
froissements, quelques mécontentements; le gouvernement 
vénitien et le Roi ont pu tour à tour faire entendre l'ex- 
pression d'un regret ou d'un déplaisir en matière politique, 
mais, en somme, si nous exceptons les circonstances diffi- 
ciles de l'année 1522, où Venise se vit contrainte de ÉEÛre 
partie de la ligue formée par les puissances contre le Bol, 
il est permis de dire qu'ainsi pendant un espace de trois 
siècles, il n'y eut que peu de jours de rupture entre les 
deux États. Depuis l'année 1526, la formule de chancel- 
lerie dont usaient les Rois de France et les Princes du sang 



LE ROI FRANÇOIS I•^ 371 

dans les lettres qu'ils adressaient aux Vénitiens, formule 
ainsi conçue « Nos chers et grands amys, alliez et corifé" 
dérez » , ne fut pas seulement une formule d'étiquette et 
de convenance, elle fut l'expression réelle des sentiments 
échangés. Voyez se dérouler cette longue période ouverte 
par l'avènement au trône du jeune François P' (jan- 
vier 1515) et fermée par la signature du traité de West- 
phalie (janvier et octobre 1648); pendant ce long chemin 
dans l'histoire , Venise fut et demeura notre alliée , notre 
bannière politique fut la sienne, et en plus d'une occasion 
Venise a rendu service et fut utile à la France. Son ini- 
tiative à l'extérieur fut toujours conciliante. La France, 
depuis Louis XIV, dans les écrits historiques, n'a jamais 
rendu complète justice à la République des Vénitiens. 
François I*^, autant que Machiavel, plus encore que 
Machiavel, a compris la force du poids de ce petit peuple 
dans la balance politique, et il l'a compris avec une fran- 
chise qui n'a d'égales que l'expansion de Henri IV et la 
logique de Richelieu. 

François P% qui, dans ses campagnes en Italie, était 
appelé à être un héros aussi grand par son triomphe que 
par son malheur, aussi émouvant à Marignan qu'émou- 
vant à Pavie, François P' inaugura fastueusement et avec 
ces marques de galanterie et de bonne humeur qui étaient 
l'ornement de sa personne, les rapports entre la Répu- 
blique et le royaume. Le Roi se révèle admirablement sur 
la fin de la première audience qu'il donna aux ambassa- 
deurs vénitiens , il se révèle mobile , courageux , décidé , 
entreprenant, un vrai héros de chevaleresques histoires, le 
bel adventureux, tout plein de vaillants projets, ne laissant 
pas que de donner à ses paroles ce certain ton d'assurance 
chaleureuse qui , dans la bouche d'un roi, est une si grande 

force de séduction spontanée. Jusqu'à lui, la France n'avait 

24. 



3T2 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

point connu de roi de cet aspect et de cet air; il semble 
être l'indice, par sa personne , par ses goûts , par son élé- 
gance , par son regard vif et curieux , intelligent et lumi- 
neux, de l'élan de civilisation dont le monde était alors si 
plein. Chose singulière et remarquable! Dans ce dernier 
Valois vraiment grand, il y a tous les airs du premier 
grand Bourbon. François I" et Henri IV ont de nombreux 
signes. qui leur sont communs : même nature soudaine, 
mêmes sourires vifs et allègres, même rapidité dans les 
projets, mêmes instincts galante, mêmes penchants à de 
certaines prodigalités, même amour pour l'épée, pour les 
lettres, les arts et les femmes, mêmes facilités d'expansion 
avec les 4imbassadeurs des nations amies. 

Bien vite , dès la première heure de sa royauté , et tou- 
jours au nom et par la tradition de Valentine Visconti, 
François V regarda h l'Italie, au duché de Milan, cet 
appât et cette nourriture des ambitions puissantes dans 
tous les siècles. Il eut bien garde de s'en cacher, aussi 
dans la manière la plus loyale fit-il part de ses projets bel- 
liqueux à ses amis les ambassadeurs vénitiens. Le pre- 
mier entretien qu'il eut avec eux est tout à fait digne de 
remarque : il est la matière d'une page charmante pour le 
début politique et personnel de ce prince, qui fut, autant 
par les défauts que par les qualités, un prince si éminem- 
ment et si essentiellement français. 

A la nouvelle de la récente succession au trône, le gou- 
vernement de la République de Venise adressa à ses 
ambassadeurs Pietro Pasqualigo et Sebastiano Giustinian , 
alors en route pour les cours de France et d'Angleterre, 
l'ordre d'attendre à Lyon de nouvelles lettres de créance ' . 

1 La nouvelle comtnissio se trouve clans les Sécréta Senato, registre des 
années 1513 à 1515, p. 92 et 93. ~> Elle est datée de 1514, l»* février 
(more Fenefo). 



PREMIERE AUDIENCE PUBLIQUE ET PRIVÉE. 373 

L'ambassadeur ordinaire qui était à la cour depuis Tannée 
1513, Marco Dandolo, avait déjà fait l'office des compli- 
ments d'usage, mais la République Sérénissime devait à la 
digrnité royale le prestige d'une ambassade extraordinaire, 
chargée d'instructions spéciales : ses ambassadeurs arri- 
vèrent en cette qualité à Paris, le 20 mars 1515, et Sa 
Majesté Très-Chrétienne les reçut le 25 du même mois en 
audience publique d'abord, privée ensuite. 

La cérémonie fut imposante. Les évéques d'Angouléme 
et de Constance et le sénéchal de Toulouse allèrent cher- 
cher les magnifiques envoyés. Le Roi était fort richement 
vêtu : dans sa toilette dominait cette belle étoffe qu'on 
appelait le brocart blanc. Les princes du sang étaient 
présents, le grand chancelier, nombre de prélats, l'infant 
d'Aragon, le bâtard de Savoie, le grand maître M. de 
Boissy, M. de la Palisse, le marquis de Rothelin, le grand 
écuyer, et M. Robertet. Lorsque le Roi vit entrer les 
ambassadeurs, il se leva, tenant sa toque a la main; Sa 
Majesté, par courtoisie, ne voulut point donner sa main à 
baiser, mais elle embrassa les ambassadeurs avec les mar- 
ques d'une grande efUision. Après les discours d'usage, 
l'audience prit une forme intime dont le récit fait la part 
de tout l'attrait de la dépêche des ambassadeurs. 

u Quibus actis, ces choses faites, écrivent-ils, le Roi se leva, 
nous appela auprès de lui, et nous informa que si nous avions 
quelque chose à lui dire m secreto, il nous entendrait avec 
plaisir. Aussi, s*étant retiré avec nous dans Fembrasure d'une 
fenêtre, loin de son entourage, moi Pietro Pasqnaligo, je lui 
exposai les instructions que nous avions reçues de Votre Séré- 
nité dans sa lettre du I*' mars, au sujet du maintien de l'alliance 
d'abord et de l'expédition d'Italie ensuite, ayant recours pour 
le persuader à tous les raisonnements et à toutes les considéra- 
tions que me put fournir mon intelligence. 

If Sa Majesté me répondit à peu près en oes termes textuels : 



374 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

ce L'ambassadeur ici présent, dit-il en me dé$i(jnant, moi Maroo 
Dandolo, peut bien attester quelle amitié et quel dévouement 
j'avais pour votre Sérénissime République avant que je fusse 
le Roi, et maintenant qu'il a plu à Dieu que j'aie cet honneur 
de porter la couronne, je suis absolument décidé à aider et à 
favoriser la Seigfneurie de Venise et à la faire plus grande qu'elle 
ne fut jamais. Avant peu de temps, je serai en Italie en per^ 
sonne avec ma puissante armée, car je suis si jeune qu'il y 
aurait honte à moi d'y envoyer quelqu'un à ma place. Non-seu- 
lement moi-même, mais la France entière a beaucoup d'obliga- 
tion envers votre République. Les autres puissances qui nous 
furent alliées ne nous ont conservé la foi jurée qu'autant qu'il 
y allait de leurs propres intérêts, et nous ont abandonnés en- 
suite sans égards, tandis que toujours la République nous fut 
constante; et malgré les dépenses, les dangers et les dommages 
qu'elle a encourus, elle n'a pas voulu nous abandonner. Ccst 
de cela que nous devons lui être reconnaissants. Aussi je veux 
être son meilleur ami, et plus que ne le fut jamais roi de 
France, ni autre roi de la chrétienté. Toujours et d'une manière 
inviolable je maintiendrai mon alliance avec elle. » 

Telles furent les premières paroles échangées entre le 
nouveau roi de France et les ambassadeurs de la Répu- 
blique de Venise. Toute la conversation politique qui 
suivit cette éloquente démonstration du Roi roula sur les 
efforts et les intentions de Sa Majesté pour conclure des 
alliances et assurer des neutralités. Le Roi fut singulière- 
ment expansif , et les quatre ou cinq dépêches des ambas- 
sadeurs qui suivent celle du 25 mars jettent une lumière 
complète sur le mouvement et le personnel de la cour au 
lendemain de Tavénement. Les- ambassadeurs avaient 
gagné la pleine confiance de François 1*% qui voyait déjà 
en eux des conciliateurs, des aides, presque des ministres 
intéressés au grand désir qu'il avait de faire une paix 
solide avec le roi d'Angleterre. 

u Nous dîmes à Sa Majesté à la fin de cette audience que 



ENTRETIEN DU ROI ET DES AMBASSADEURS. 375 

Votre Sérénité nous avait chargés de nous rendre en Angleterre , 
et de faire tout ce que nous pourrions pour maintenir l'amitié 
et la paix avec le souverain de ve royaume et Sa Majesté Très- 
Chrétienne, et qu'en effet nous étions disposés à tout faire dans 
ce but si tel était le bon plaisir de Sa Majesté. Le Roi nous 
répondit que cela lui serait fort agréable, désirant demeurer en 
paix avec le roi d'Angleterre; il ajouta qu'il écrirait à ses 
ambassadeurs auprès de lui, afin qu'ils nous communiquassent 
tout, avec l'ordre de travailler en commun dans ce même but, 
et il finit ainsi : « Je suis sûr que vous ferez toujours plus pour 
moi que pour ce Roi ; n et ce disant il nous donna congé, n 

Enfin, lorsque le 30 mars ces mêmes ambassadeurs 
saluèrent le roi François, à la veille de leur départ, Sa 
Majesté prit en quelque sorte un engagement d'honneur 
vaillamment et galamment exprimé : 

u Assurez à Votre Seigneurie en mon nom que, foi de gentil- 
homme, il ne se passera pas un an, ou treize mois au plus, 
qu'elle n'ait repris possession de tous ses Etats, et que si pen- 
dant ce temps elle se trouvait en danger, elle peut être sûre que 
je ne l'abandonnerai pas... *. » 

L'intimité eut aussi part à ces entretiens. Sa Majesté 
rappela aux ambassadeurs la belle et glorieuse impression 
que lui avait laissée ce fameux messer Andréa Gritti, le 
même qui avait traité à Blois avec le roi Louis XII , après 
les grandes guerres de la ligue de Cambrai , le même qui 
devait bientôt être élu doge de cette même République 
pour laquelle le roi de France montrait avoir tant de 
beaux égards : 

u Lorsque nous partîmes, le Roi nous demanda comment se 
portait l'Illustrissime Andréa Gritti, disant textuellement : «Je 
n'ai jamais connu d'homme plus honorable et plus vertueux 
que mcsscr Gritti. Si jamais il avait besoin de moi, il verrait 

^ Les mou « foi de gentilhomme ■ sont ici très-remarquables. Bran- 
tôme dit da Roi : « Car il ne juroit que Foy de gentilhomme.,, • Voyez 
Discourt, XLV. 



376 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIEN.NE. 

l'amitié que j'ai pour lui et le cas que je fats de sa personne. » 
En efiet, Sérénissime Prince, rillustrissinie Gritti est si bien 
vu et tant considéré par tout le monde à cette cour, que cela 
semble incroyable. 

if 

n Moi Sébastian (Giustinian) et moi Pletro (Pasqualigo) ayant 
ainsi accompli les ordres de Voti^ Sérénité, nous partirons au- 
jourd'hui, avec la Qiàce de Dieu, après souper, pour T Angle- 
terre. De là nous écrirons à Votre Sérénité ce que nous aurons 
fait auprès de ce Roi , spécialement au sujet de l'accord entre les 
deux souverains ; car nous savons qu'il y va de la plus haute im- 
portance pour les choses d'Italie*. » 

L'issue de la célèbre bataille de Marignan a démontré 
que le Roi tint en partie sa parole aux Vénitiens. Il avait 

^ Les dépêches que ces ambassadears ont ensuite écrites d'Angleterre 
ont été recueillies, traduites en anglais, annotées et publiées par mon 
loyal ami et compagnon d^ études vénitiennes, M. Ravrdon Brown. J'ai 
déjà cité cette publication (pages 40 tt 109 de ce volume). Pietro Pas- 
qualigo laissa en Angleterre, en qualité d'ambassadeur ortlinaire, Sebas- 
tiano Giustinian, qui y fit une résidence de près de quatre années. Le 
Toyagc des ambassadeurs à travers la France est résumé dans une lettre 
intime de messer Pasqualigo. H y a quelques lignes qui sont à citer sur 
Tabbaye de Saint-Denis et les œuvres d'art et choses précieuses qu'on 
y voyait. C'est à M. Rawdon Brown que je dois la communication du 
texte original vénitien : 

■ Noi partissemo da Paris a di xxx del passato (mars) post prandium 
accompagnati da tutti li Triulceschi (les Trivulze) et altri lurosciti Italiani : 
et eo die non passassemo San Dionjrs, ma la venerati sumus corpora Dyo- 
nisii ariopagitu* : Rustici, Eleutberii et Eustachii martirum. Videssimo la 
sepultnra de Carlo Octavo con la imagine sua dal natural fatta per quai 
istesso maisU'o che fece quelle figure de S. Antonio a Venetia. item la 
sepultura del Re Loys XII defuncto : la quai era coperta de veludo negro 
con una gran coxe de damaschin biancbo per tresso et ad latera le arme de 
Franza tutte doro de recamo. Item vedessemo un crucifixo doro massito. 
Poi ne fo mostrato el thesoro regio, e prima tutti li ornamenti con li quali 
fb consecrato e coronato questo Re Francesço, cioe la sua corona oitra nodo 
omata, de gran pezzi de rubini e safiri : el sceptro doro massizo, el bacculo, 
la spada, li spironi, et le veste. Item la corona et sceptro de la regina, et 
poi tante croxe zoielade : paxe doro et alia regutn munera che certo et una 
richa e molto belia cosa da veder. Venissemo poi à Miaus (Meaux) dove è 
la chiesa cathedral e la piu bel la de Franza, et la venerati sumus c^ç^i 

beati Joannis Baptist» » *- Copia di un capitula de una littera del 

Mag<^^ misser Piero Pasqualigo, data xxx april in Londra. 



RELATION DE MARCO DANDOLO (1515). 377 

juré sur sa foi de gentilhomme, le 25 mars, qu'il serait 
dans le Milanais avant un an, et le 14 septembre il rem- 
portait sur les Suisses une des plus belles victoires qui 
soient connues. Ce prince fit donc, cette même année, 
son entrée triomphale à Milan. La République lui avait 
adressé, comme interprètes magnifiques de ses hom- 
mages et de ses félicitations, une solennelle compagnie 
d'ambassadeurs, tous personnages du plus haut mérite : 
Giorgio Gornaro, Andréa Gritti, Antonio Grimani et 
Domenico Trevisan ' . Les extraits de leurs dépêches , et 
non-seulement les extraits, mais les sommaires du con- 
tenu du registre XXI des Diarii, permettent de se rendre 
compte de la glorieuse intimité qui existait entre les 
envoyés de la Seigneurie et le Roi : il n'est pas une 
dépêche dont l'indication seule ne comporte quelque 
parole à l'honneur et à l'éloge de ce prince'. Marco 
Dandolo , le dernier ambassadeur près de Louis XII , et le 
premier en qualité d'ordinaire près de François I*', était 
revenu à Venise depuis que le Roi avait quitté la France, et 
il avait fait sa relazione; les chroniques nous disent qu'elle 
fut fort goûtée du Sénat, mais ils ne nous en ont conservé 
qu'une page, en quelque sorte insignifiante, où il n'y a 
guère à prendre que ces trop courtes lignes : 

1 Deliberaxioni sécréta Senato, registre 1513 à 1515. Die xzx octobris. 
•— Gommissio quatuor Oratorum Procuratorum proficiscentium ad Fran- 
ciscain Regem. 

Ko8 Leonardus Lauredanus : Commctteroo et in mandatis damo à Vui 
dilectissimi nobeli nostri..., dobiate senza dilatione et cum ogni diligentia 
transferirvi yerso quel loco, cbe intenderete attiovarsi il Christianis- 
•îiDO Re.... 

^ Ainsi je rencontre la mention de ces détails : '■ Si trattiene in spessi 
colloquii colli oratori Veneti. — Si protesta obligato alla Repubblica e 
percbè. ~- Alloggia al Gampo a Marignano. — Combatte con Sviziari. — 
Sno valoroso diportamento. — Si trattiene tutto el giorno armato in campo 
e con l'elmo in testa. — Sua bravura nella secunda crudele battaglia. -— 
Suo bel aspetto. ~- Suo genio bellicoso, libérale e domestico, etc., etc. 



378 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

u L'ambassadeur parla de la personne du Roi. Sa Majesté est 
née le 9 septembre 1484 à seize heures; elle a aujourd'hui vingt 
et un ans. C'est un fort beau roi, d'une stature vaillante 
{gaiardo (U statura)^ de la (j^randeur de messer Andréa Gritti, 
se connaissant aux choses d'État, patient à entendre tout le 
monde , se plaisant à répondre en personne et excellent au con- 
seil.... Sa mère l'a fort sollicité à l'entreprise d'Italie; elle est 
très^mie de notre Seigneurie.... L'ambassadeur s'est exprimé 
ensuite sur la condition et la qualité de beaucoup de seigneurs, 
entre autres d'Alençon, Bourbon, Vendôme, les trois premiers 
par ordre de sang royal, et de bien d'autres, tous excellents 
seigneurs, mais peut-être un peu jeunes; il dit que M. de Boissi, 
le grand maître, peut tout auprès du Roi.... Il parla aussi du 
grand chancelier, de Robertet, etc., etc. » 

Lorsque le Roi retourna en France , Zuam Badoero iîit 
élu par la Seigneurie pour aller à la cour et y remplir 
l'office d'ambassadeur ordinaire'. Remplacé en 1517 par 
Antonio Giustinian, ce dernier le fut à son tour, en 1 519, 
par Giovanni Badoero. Il dut rester à la cour jusqu'à 
l'époque du nouveau départ du Roi pour l'entreprise de 
cette nouvelle guerre du Milanais, qui devait finir par le 
vaillant drame de la journée de Pavie, où le plus brave 
des rois fut fait prisonnier. Ces trois ambassadeurs, qui 
avaient pratiqué le royaume et la cour depuis l'année 1516 
jusqu'à l'année 1524, avaient été les témoins de la nais- 
sance et de l'engagement de cette grande lutte du Roi et 
de l'Empereur, de François I" contre Charles-Quint ; ils 
avaient vu de près toutes les figures qui, dans l'État, 
jouaient des rôles plus ou moins importants et avaient 
contribué , par une influence plus ou moins directe , aux 

> La cotnmissio est en date du 14 janvier 1515 (more Veiieio) : ■ Kos 
Leonardus Lauredanus :... Da novo siamo devenuti cum Senatu ad elcc» 
tionem de la persona tua in oratore nostro al Re di Franza. Et perho cum 
eodem Senatu te commettemo cbe per !• piu brève et expedita via conferir 
te debi a la Maestà sua, cke fino a di 8 del présente è partita da Milano 
per Franza... ■ 



RECHERCHES SUR LE CONNÉTABLE. 379 

complications extraordinaires de la politique de ce temps. 
T eut-il une époque où, sauf h la suite de l'année 1789, 
la France , le Roi et ses hommes se reposèrent moins ! Ces 
Vénitiens avaient connu et vu Louise de Savoie et le Con- 
nétable de Bourbon ^ Ils avaient eu la main à toutes les 

* 

^ Les dépêches des Vénitiens conservées oa indiquées dans les Viarii, 
entrent dans des détails tout personnels au fameux Connétable. Le re- 
gistre XXI (année 1515) les résume ainsi : 

• Gran contestabiie. — Suo alozo in Pavia. — Soa salvezza nel confiito. 

— Trattiene seco a pranzo el gênerai Alviano et el proTedador gênerai 
Contarini. — E capo di Tantiguardia del Cristianissîmo. — Incaricato dal 
medesimo ed entra in Milano , e perckè. — Invita a pranzo li provedadori 
generali. — Soi coUoquii con lorator Dandolo a Milano; ed in quai 
argomento. — Si trattiene al governo de Milano. — Soe offerte di andar 
contro nemici di Venetiani. — Siede nella sedia reale e continua a dar 
il gioramento a quelli del Ducato di Milano. — Spedisce in Franza 50 cit- 
tadioi Milanesi. — Soe deliberazioni di assoldar 8 mille Svizzari a nome e 
spese del Re e di la Signoria. — Soe ricerche d*artigliarie a Crema, per 
battcr la Rocca di Lodi. — Un suo luogotenente si atrova con cento 
lanze nelo stesso Lodi. — Spedisce un messo alli oratori di Franza in 
Venetia e percbè. — Gomanda 12,000 fanti. — Soe offerte alla Signoria. 

— Soa intenzione di voler ultimar in persona Timpresa di Brexa e Vérona. 

— Soi colloquii colV orator Gritti et in quai proposito e col segretario Veneto 
Andréa Rosso. — Comunica al medesimo la notizia di la morte del Re di 
Spagna. — Délibéra passar a Cremona. — Soa intentione di fortificar 
Crema. — * Soe provisioni di fantarie e spcdizion di nobili Milanesi in 
Franza. — Soa intentione di unir le soe e Venete zenti a Cremona. — Soi 
colloquii coir orator Veneto Andréa Trevisan. ■ 

Je cite les sources avec autant de détails pour que le chercheur et This- 
torien connaissent bien la nature des renseignements cités par le patient 
Marin Sanuto. II y a quelques années, précisément au sujet du Connétable, 
rhonorable M. Mérimée voulut bien me prier de faire la recherche sui- 
vante d'après la note que lui avait adressée Thonorable M. Mignet dans 
les termes suivants : 

• Badoer, en 1516, dans une relazione di Milano, qui ne se trouve nulle 
part imprimée et qui est insérée dans la chronique manuscrite de Sanuto, 
parle du Connétable de Bourbon , alors gouverneur du Milanais , et des 
prétentions qu'il avoue à la couronne de France au détriment du Duc 
d'Alençon, alors premier prince du sang. Il demande k l'ambassadeur 
vénitien si sa République voudrait en ce cas l'aider et le soutenir. 

» Ranke a cité la relation de Badoer. • 

Dans les Deliberazioni del Senato dont j'ai pris copie pour le registre de 
ma collection de documents (^Élections et insttMCtions des ambassadeurs) ^ 



380 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

négociations actives de tous les États de TEurope, qui un 
jour appuyaient TEmpereur pour se séparer du Roi, et un 
autre se séparaient du Roi pour appuyer l'Empereur. Si on 
voit et si on apprend beaucoup par les dépêches qui nous 
sont restées, comment n'apprendrait-on pas et ne verrait- 
on pas d'une manière précise, bien claire et nettement 
exposée par les relations ! Nous n'avons de ces relations 
aucunes traces importantes, et nous en sommes réduits, 
comme aux temps du règne de Louis XII , à dire ingénu- 
ment que nous en sommes d'autant plus privés que nous 
en avons d'autant plus besoin. Les documents vénitiens à 
consulter se trouvent donc encore aux mêmes sources et 
aux mêmes répertoires que nous avons indiqués jusqu'à 
présent : les registres des Deliberazioni du Sénat, niisti 
d'une part ,' secreti d'une autre ; les registres secreti encore 
du Conseil des Dix , et plus que jamais les abondants et 
féconds Diarii du laborieux et exact Marin Sanuto. C'est 
sur ces derniers surtout que, par œuvre de patience et 
d'attention soutenues, on arrive à dévider l'écheveau trop 
mêlé des alternatives incroyables de succès et de revers 
qui ont agité cette mouvante et surprenante période de la 
vie politique des nations. 

Pendant l'année (1525) , dont les événements furent la 
journée de Pavie et la capture' du Roi ', c'est aux lettres de 

j'ai le texte d'une commission spéciale pour Andréa Trevisano, envoyé 
en qualité d'ambassadeur « ad Ducem Borbonii, locuteiicntis generalis 
Christianissimi Régis. » 

^ Sur les faits de cette mémorable bataille et sur l'impression que la non* 
Telle de la captivité du Roi de France causa à Venise, voyez les Diarii 
Sanutiani, vol. XXXVIII (premiers feuillets). L'honnête Sanuto se livre 
à des considérations tout intimes : ■ Hor questa è la seconda captura di 
uno Re di Franza; e di che sorta! Re di annl 31, prosperoso e belliccMo, e 
con exercito potentissimo , vinto da uno manco possente del suo, e dove 
non era ail* incontro alcun Re di corona, e si pol dir sia stato rotto e preso 
per schiopetieri et archibnseri , con astuzie spagnole! Hor il Re è preso 
e condotto in Pavia con tanti signori Franze&i, per la quai captura, vedo 



INDICATION DE SOURCES DIPLOMATIQUES (1525). 381 

l'ambassadeur vénitien , en résidence à Milan ; c'est aussi 
aux lettres des ambassadeurs vénitiens Gasparo Gontarini et 
Andréa Nava^jero, en séjour à Madrid, qu'il faut s'enqué- 
rir des faits. L'un était au centre de ce duché dont la 
question de possession était interminable, les autres étaient 
auprès des deux tètes couronnées dont le triomphe de 
l'une et l'infortune de l'autre formaient non plus seule- 
ment la question d'Italie, mais on peut dire la question 
d'Europe. Pendant toute l'année 1525, et jusqu'au 5 avril 
de l'année 1526 ', la République n'eut pas de représentant 
à la cour de Fxance. Mais à cette dernière date commence 
une série de lettres du secrétaire Andréa Rosso, envové 
sans doute dans l'expectative du retour du Roi et jusqu'à 
l'arrivée de Sébastian Giustinian, ambassadeur ordinaire, 
dont Sanuto signale la première dépêche au commence- 
ment de 1527; ce secrétaire fut chargé du soin de la 
correspondance avec la Seigneurie. 

e considère habbi a segoir grandissime cose, perche qnesti Cesarei aspetCano 
risposta di Spagna, et banno a tuor una di tre imprese perlochè tutte le 
zente hanno ancora, o contra il Pontefice e FiorenCini dil quai si tengono 
mal satisfati per aver fatto paxe et intelligentia con il Re di Franza , e iato 
Venexiani a la Republica nostra venir alla sua yoglia , e contra di noi, per 
non aver atteso alli capitoli di la liga fatta, ne aver li dato le zenti corne 
erano obblîgati , over tuor Timpresa contra la Franza per metter il Duca di 
Borbon nel suo stato e farsi farlo Re di Franza.... • Voyez les Ragguagli 
suUa vita e suite opère di Marin Sanuto, par Rawdon B)rown, déjà cités; 
partie III, p. 129 et suivantes. 

^ Les Diarii renferment la copie d*nne lettre venue de Lyon du seigneur 
Teodoro Triulzio, en date du 24 mars. Elle raconte l'arrivée du Roi de 
France à Rayonne. Pour tous les détails de la captivité du Roi et de son 
retour en Faance, il feut consulter le registre XLI des Diarii, Pour la partie 
purement politique, pour Thistoire des négociations, on consultera avec 
fruit le remarquable travail du chevalier Emmanuele Cicogna sur le Véni- 
tien Andréa Mavagero, ambassadeur illustre, lettre remarquable, homme 
d'État des plus distingués, esprit des plus perspicaces, à cette époque qui 
a vu k« former et grandir tant de beaux talents. La remarquable étude du 
chevalier Cicogna se trouve au tome VI deUt Inscrizioni Veneziane (de la 
page 173 k la page 347). 



382 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Un fait tout exceptionnel trouve ici une place bien 
légitime, et je regarde comme d'autant plus heureuse 
l'occasion qui m'est donnée de le rapporter, que, tout en 
concernant le Roi de France au retour de sa captivité , il 
est tout à l'honneur de ce laborieux Vénitien, Marin 
Sanuto, à qui Venise, sa douce patrie, doit la conser- 
vation de tant de souvenirs. 

Le traité de Madrid, signé, rendait à la liberté le 
valeureux prisonnier de l'Empereur, qui, de son côté, 
venait d'annoncer son nouveau mariage. Cette double 
nouvelle mettait Venise dans le devoir d'envoyer aux deux 
souverains des ambassadeurs chargés de complimenter 
l'un du recouvrement de sa liberté , l'autre du fait de sa 
nouvelle alliance. Le 9 avril, dans la séance du Sénat de 
Venise, la Sérénissime Seigneurie, c'est-à-dire les Sages 
qui dirigeaient habituellement les discussions, mirent à 
Vordre du jour cette élection , proposant l'envoi de deux 
ambassadeurs à l'Empereur et d'un seul au Roi de France. 
Les débats à ce propos furent très-vifs ; cette différence trop 
marquée dans l'hommage fut jugée blessante pour le Roi de 
France, et comme dans les assemblées des hommes d'Étiit, 
à Venise, les choses se passaient à peu près comme dans 
tout parlement où la tribune est libre , comme en fait de 
politique extérieure il y avait des partis, des sentiments 
opposés, le parti qui inclinait au roi de France ou qui 
même n'inclinait à autre chose qu'au désir de ne mécon- 
tenter personne , était loin d'approuver la direction que la 
Sérénissime Seigneurie, c'est-à-dire le ministère, voulait 
donner au vote en cette circonstance. Nous avons le texte 
du discours prononcé par celui des sénateurs qui se mon- 
tra dans cette séance beau partisan des intérêts et de 
l'honneur de la France. La forme en est curieuse, le fond 
piquant, incisif et plein de bon sens. A moins d'avoir 



LIBERTÉ DE DISCUSSION À VENISE (1526). 383 

étudie les éléments intérieurs de ]a vie politique à Venise 
pendant le seizième siècle , on s'imaginerait difficilement 
que la liberté de la tribune, la liberté de se prononcer 
sans réserve, existaient dans les assemblées de cette 
République de Venise, que le penchant trop facile du vul- 
gaire à admettre et les lieux communs et les préjugés , lui 
montre toujours sous la menace sanglante du tribunal des 
Dix et sous la terreur plus sanglante encore du tribunal 
des Trois ! Il y a de ces erreurs qui trouvent si facilement 
crédit, que, même chez les esprits les plus graves, près des 
natures les plus cultivées, on est presque mal venu à pré- 
tendre prouver que ce crédit n'a pas heu d'être illimité ' . 

1 J'écris ces Ii(;nes sons l'impression même de la lecture d'une* page de 
M. Edgar Quinet. Je ne crois pas qu'il soit possible de faire de plus grandes 
erreurs dans un plus beau style. Au tome VI, pages 290 et 300 de ses 
OEuvrts complètes y Italie y chapitre Venise y M. Quinet dit : 

« La vie de Venise était un prodige perpétuel de chaque jour. En guerre per- 
pétuelle avec la nature et avec le monde, sa victoire ne pouvait se prolonger 
que par une tension extrême de tous les ressorts de l'État. Sa force unique 
coniiistait dans les combinaisons de son génie. De là le secret sur tout ce qt^i 
la touchait de près ou de loin était pour elle la première condition de durée. 
Daîis un État ainsi fondé sur le silence, ce n'est pas le lieu de chercher 
des poètes, des orateOrs, des historiens, des philosophes. Venise ne devait 
pas avoir, comme Florence, son Dante, son Boccace, son Machiavel. La 
parole écrite était l'opposé de son génie taciturne. Au contraire, la peinture, 
cet art muet, devait être celui d'une société muette. Ce qui frappe d'abord, 
c'est que la sombre sévérité du régime politique de Venise ne s'est jamais 
communiquée à sa peinture. 9i vt>us ne considérez que le gouvernement , 
vous vous figurez que toute cette société a été conduite sans relâche par la 
terreur, et que les imaginations ont dû se couvrir d'un voile lugubre... » 
A de telles appréciations, émanant malheureusement d'un esprit aussi 
élevé que l'est celui de M. Edgar Quinet^ il faudrait répondre par un volume 
entier de preuves contraires. Que M. Quinet lise seulement les débats si 
politiques des sénateurs vénitiens qui se sont distingués à la tribune de la 
Seigneurie, alors que la rivalité de l'empereur Charles et du roi François 
contraignait les Etats secondaires à faire acte de plus d'habileté que de 
▼•tjlance. — Et l'imprimerie à Venise, précisément à cette époque, se taisait- 
elle? L« Manuel du libraire tout bonnement pourrait se charger de répondre. 
Puisque vous êtes un grave et remarquable historien , ne faites donc jamais 
cas d'aucun préjugé ni d'aucun lieu commun ! 



384 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Parcourez les chroniques , les mémoires, les Diarii, les 
papiers privés de tous ces hommes d*État qui servaient 
ardemment et sincèrement leur patrie, recherchez les 
débris de ces discussions politiques n cette époque loin- 
taine, et vous reconnaîtrez que le choc des opinions et la 
lutte de la pensée avaient de g^rands droits, et que s'il 
existait des limites ofBcielles, c'étaient celles, toujours 
louables, qui empêchaient l'insulte à la patrie ou l'action 
de lui nuire. Cette année (1526) avait du reste vu la tri- 
bune des séances du Sénat vénitien a{;itée plus qu'en 
aucune circonstance du passé ' , et la discussion dont je 
veux rapporter ici l'une des pièces à conviction, fut encore 
l'une des plus modérées. 

Mais quel fut l'orateur si beau partisan, comme je le 
disais plus haut, de l'honneur du royaume? Ce fut ce 
même Marin Sanuto, de qui le nom vient si fréquem- 
ment sous ma plume, ce Marin Sanuto, l'honnête et 
fidèle chroniqueur; écoutez les choses de bon sens que 
développa sa na\'ve mais patriotique éloquence dans cette 
question toute de forme , ainsi posée : « Convient-il d'en- 
voyer deux ambassadeurs à l'Empereur et un seul au Roi 
de France ? » ' 

u Les principes en toutes choses méritent toujours (jurande cou- 

^ Liseï un chapitre fort remarquable à ce propos, surtout en raison des 
preuves qu'il contient, dans le tome V de la Sloria documentata, chap. viii, 
depuis la pa^re 383 (élection d'Andréa Gritti à la dignité suprême et poli- 
tique qu'il embrassa) jusqu'à la page 419 ((Conclusion du traité de Madrid). 
M. Romanin, au sujet de l'incertitude des Vénitiens sur le parti qu'ib ont 
à prendre dans la lutte entre l'Empereur et le Roi de France, sur la ques- 
tion du Milanais, a publié les véhémentes discutions du Sénat vénitien. 
L'esprit de haute indépendance politique qui régne dans le discours de 
Gabriele Moro est des plus remarquables : c'est une courageuse faaranfpt^ 
qui peut supporter la comparaison et être mise en parallèle avec 1^ dis- 
cours qu'ait entendu le Parlement d'Angleterre depuis le solide établisse- 
ment de ses libertés. 



MARIN SAKCTO A LA TRIBUNE DU SÉNAT \^NITIEN. 385 

sidéra tion; et bien que je voie la proposition faite par MM. les 
Sages d'envoyer un seul ambassadeur à Sa Majesté Trèt-Chré** 
tienne , cependant — tamen — je n'ai pas voulu manquer, pour 
l'acquit de ma propre conscience, à venir exposer mon opi* 
nion. Sérénissime Prince, j'approuve fort l'envoi d'nn ambassa- 
deur en France, et Dieu veuille qu'il y soit expédié prompte- 
ment, car je crains que, selon notre habitude, nous n'arrivions 
trop tard. Je ne vois en effet dans les termes de la proposition 
aucune clause de faire partir au plus tôt ledit ambassadeur, 
comme il le faudrait pour nos intérêts. 

n II me semble ensuite, Sérénissime Prince, qu'il y a quelque 
addition à faire au projet proposé, et quand je considère que 
tout notre appui est sur le Roi de France, et que la seule 
raison qui ait empêché le traité avec Sa Majesté l'Empereur a 
été le désir de demeurer unis avec la France, et qu'ensuite, 
lorsque le Roi fut prisonnier, vous avez cherché tous les moyens 
possibles de vous allier avec la France, — je ne dis pas avec la 
nation même, mais avec Madame la Régente, qui semblait avoir 
été chargée de tout par le Roi son fils; — quand je considère 
cela et ce que vous avez fait, je dis que vous avez bien fait, car 
les tendances de Sa Majesté Césarienne vont tout droit à l'em- 
pire du monde. 

n Mais maintenant que, délivré, le Roi est arrivé en France, 
— ce dont beaucoup doutaient; — qu'il vous a donné à en- 
tendre par plusieurs voies qu'il n'avait point envie d'observer 
ses traités; que par des lettres de Lyon vous avez appris que 
l'Empereur, de sa propre bouche , a exprimé au Roi Très-Chré- 
tien sa volonté, pour notre ruine, de venir en Italie au mois 
d'août, vous feites la proposition de lui envoyer un seul 
ambassadeur! 

» Sérénissime Prince, je vois bien que le coucher de notre 
soleil est le Roi de France — vedo che la nostra tramontana è il 
Re di Franza — s'il ne maintient pas les articles de notre traité, 
s'il ne fait pas cause commune avec l'Italie, ou s'il ne maintient 
les traités qu'en apparence, je doute fort du succès de nos affaires. 
Nous devons donc les plus vives démonstrations au Roi Très-Chré- 
tien; c'est de lui que dépend le sàlut de notre État. Et quand je 
considère que notre République a toujours envoyé deux ambassa- 
deurs pour porter des félicitations, il me semble plus qu'étrange* 

23 



* « 



388 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

lait n'envoyer qu'un ambassadeur, pour ne pas faire de noti- 
veautés et pour ne pas entraîner ù des dépenses trop grades; 
mais le Conseil n'eut point de plaisir à entendre ces raisons-là, 
et le projet fut débattu entre les votes suivants : 

Nombre des votants 215 

Pour le projet de la Sei(pieurie 95 

Contre 115 

Votes douteux {non sincère) 5 

n On vota ainsi conti*e, à mon plus ^rand éloge, et le Collegw 
(le ministère) resta tout surpris; ils ne savaient que faire, et 
peut-être me suis-je attiré grande haine auprès d'eux *. » 

Non -seulement le résultat du nombre des votes fut un 
triomphe parlementaire pour Marin Sanuto y mais c'en fiit 
un aussi par la qualité de l'élection des personnages. Marin 
Sanuto avait souhaité, pour l'honneur du roi de France, 
le choix de deux sénateurs des plus illustres, deux patri- 
ciens de la plus haute expérience et de la plus grande 
considération. Or, qui l'élection avait-elle désigné? Sebas- 
tiano Giustinian et Francesco de Pesaro. Le premier était 
connu pour son admirable éloquence et pour son habileté 
à traiter les affaires. Dans le Sénat il avait peu de rivaux; 
déjà nous l'avons vu en Angleterre , et nous savons com- 
ment il a réussi dans sa relazwne le portrait de Henri VIII 
et le portrait du premier ministre, le cardinal Wolsey. 
Sebastiano Giustinian était célébré auprès de la Seigneurie, 
autant par les marques de prudence qu'il avait données 
que par la dignité de certaines répliques qu'il avait faites 
dans des circonstances délicates où l'honneur de son pays 

resibrts de cette au{;u8tc machiné. Le Sage de la mer, le Sage de la terre 
ferme, le Sage aux écritures.... « {La politique civile et militaire des Yéni' 
tiens, par le sieur de la Haye. 1658.) 

1 Pour le texte original de ce discours, voyez Diarii Sanutîani, B'ihl. 
Saint-Marc, vol. XLI, p. 123, et les Ragguagli sulla vita e suite opère ai 
Marin Sanuto, III*^ partie, p. 155. 



L'AMBASSADEUR SEBASTIAN GIUSTINIAN. 389 

avait été blessé. Dans le nombre des lettres qu'il avait 
écrites lorsqu'il était ambassadeur en Angleterre , il en est 
une qu'il avait cru devoir adresser au Conseil des Dix. 
Elle révèle d'une manière fort piquante la nature d'esprit 
de ce diplomate : et comme je ne doute pas que cette 
lettre ne soit appelée à devenir célèbre en raison de l'épi- 
sode diplomatique tout personnel qu'elle rapporte, je ne 
laisserai point échapper cette occasion fortuite d'en inter- 
préter le texte ' . 

^ Cette lettre est en date de Londres, i^^ avril 1516 : il y avait un an 
que Sebastiano Giustinian résidait en Angleterre : 

A L*EXCELLENTÏSSIME CONSEIL DES DIX. 

• Me trouvant à la cour en même temps qne deux des (^rands sei(rneurs 
de ce royaume et parlant familièrement avec eux de choses et d*aulres, ils 
me demandèrent comment il se faisait que Votre Sérénité fût aussi peu 
stable dans sa foi, favoj*i$ant tantôt Tun, tantôt l'autre. Bien que ces paroles 
fassent faites pour m'émouvoir, je répondis cependant avec tout le calme 
possible que Votre Sérénité tenait toujours et avait toujours tenu sa parole, 
que même le prix qu'elle mettait à la tenir l'avait jetée dans des troubles 
trés^grands dont elle n'aurait pas eu à souffrir si elle eût agi autrement. 
L*an de ces seigneurs dit alors : « Ces Vénitiens sont des pécheurs , isti 
Veneti sunt pescatores, ■ Je me contins alors avec une force dont je ne 
me serais pas cru capable, et je fis le plus grand effort pour ne pas lui 
adresser des paroles dont la vivacité aurait pu être nuisible à la Seigneurie. 

Je lui répondis simplement que s'il était venu à Venise et qu'il eût vu 
notre Sénat et notre noblesse vénitienne , il ne parlerait pas de la sorte ; 
que s'il avait bien lu notre histoire, tant celle de notre origine que celle 
de notre ville et celle des actes de la Seigneurie, il aurait vu que ni des 
actions ni des origines de pêcheurs ne sont les nôtres. — Et d'ailleurs 
(ajoutai-je) ne sont-ce pas des pêcheurs qui ont fondé la foi chrétienne? 
nous avons été les pêcheurs qui l'ont protégée contre les forces des infidèles. 
Kos barques de |)êcheurs furent des galères et des vaisseaux de guerre (/e 
nastre barche piscatorie sono sta galie e nave)^ nos hameçons furent nos 
trésors (li hami sono sta li danari nostri)^ nos amorces furent le sang de 
nos concitoyens morts pour la foi chrétienne (/e esche sono sta le carni de 
li citadini nostri che sono morti per la fede christiana). Ce n'est pas de 
l'histoire ancienne, mais ce sont de récents souvenirs, et les témoi^pnages 
de nos guerres contre les Turcs, ce sont les villes et les Etats que nous leur 
avons pris en défendant la chrétienté, et Négrepont, Lépante, Modon, 
Coron, Duraxzo, avec une grande partie de l'Albanie. 

A quoi ils répliquèrent que nous étions des pêcheurs habiles à prendre 



390 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Sebastiano Giustinian demeura en qualité d'ambassadeur 
ordinaire près du Roi Très^Chrétien jusqu'en 1529 : ses 
résidences furent très-variées, autant que d'ailleurs l'étaient 
celles du Roi et de la cour. Il habita longtemps Blois, que 
le Roi n'avait pas encore abandonné pour Fontainebleau. 
Blois, depuis Louis XII, avait été le centre des plus grandes 
affaires diplomatiques qui avaient été traitées en France. 
Ce fut surtout de cette ville que partit la correspondance du 
Vénitien adressée à la Seigneurie. Rarement, même jamais, 
jusqu'alors, un roi de France n'avait réuni près de lui des 
hommes d'Etat aussi éclairés et aussi illustres : un nombre 
considérable de dépêches sont ainsi datées de Blois, et 
signées par les noms les plus célèbres de la diplomatie ita- 
lienne. Après Sebastiano Giustiniano, en 1529, la Cour, 

l*ÉtaC des autres, puisque à presque tous les princes de ce monde nous 
avions pris quelque chose. « Et Pile de Chypre, qui devrait appartenir à 
notre roi, ajoutèrent-ils, comment et de quel droit l'avez^vous? » 

Quant a moi, sans sortir des limites de la réserve et de la conte- 
nance, puisque ainsi Texige la nécessité des temps (perché cussi la con- 
dition di tempi Lt richiedono)^ je justifiai les actions de Voire Sérénité, 
et quant à l'ile de Chypre, je démontrai qu*il y a cinquante ans elle 
eût appartenu aux Turcs sans les flottes de la Sérénissimc Seif^neurie, pour 
lesquelles elle a dépensé trois fois plus d*or que ne vaut cette ile, et qu'enfin 
après la mort du roi Jacques et de son fils, comme les Turcs voulaient 5*cn 
emparer et avaient déjà préparé une flotte dans ce but, la Reine, qui était 
une de nos zentU done, sœur de l'illustrissime messer Zorzi Corner, en fit 
un abandon volontaire à la Seigneurie, elle-même fit lever les enseignes de 
Saint-Marc, et remit le gouvernement aux soins de quelques-uns de nos 
gentilshommes et elle vint à Venise, et telle est la vérité. 

• Je fus ensuite appelé auprès du Révérendissime Cardinal, qui, suivant 
sa coutume, entra dans ses doléances habituelles contre le Roi Très-Chrétien. 

» Sebastiano Giustinian. m 
m Londres, 1'^ avril 1516. 

Cette remarquable et curieuse lettre a été traduite en anglais par M. Rnskin 
et publiée par lui dans son très-beau livre The Siones of Venice, Elle se 
trouve aussi traduite dans la même langue par M. Rawdon Brown, p. 203) 
t. I*'', des Despatches front the Court of Henry VIII , que j'ai citées tant 
de fois. 



L'AMBASSADEUR ANDREA NAVAGERO. 391 

qui était à Blois, vit arriver Andréa Navagero ^ Ce grand 
esprit, à cette époque, n'était pas seulement l'un des plus 
expérimentés diplomates, il était aussi un excellent écrivain 
et un lettré distingué; mais arrivé à Blois, et après quel- 
ques semaines de travail dans les négociations et dans les 

1 Andréa Navagero, né en 1483 de Bemardo Naragero et de Lucrezîa 
Bolani. Les lettres latines lui furent enseignées par le célèbre professeur 
Marc Antonio Sabellico, et il étudia les lettres grecques à Padoue. Il fit 
partie de la célèbre académie qui portait le nom des Aide Manuce (Acca- 
deinia Manuziana). Sa première preuve d*éloquence fut V Orazione funerea 
de la Reine de Chypre Catterina Cornaro, l'année 1510, en présence du 
doge Leonnrdo Lauredano. A son grand Honneur, il aida de ses lumières 
intellectuelles l'admirable Aide Manuce dans ses travaux sur les textes 
classiques : c'est ainsi qu'il a annoté les éditions des Couvres de Cicéron , 
de Quintilien en 1514, de Virgile en 1515, d'Ovide en 1516. Son triomphe 
oratoire fiit le beau discours qu'il prononça sur Bartolomeo d'Alviano, ce 
grand soldat de la République de Venise, si vaillant dans les luttes de la 
ligue de Cambrai et plus vaillant encore à Marignan. Navagero fut nommé 
▼ers cette époque conservateur officiel de la riche Bibliothèque de Venise, 
et par ses soins elle devint plus riche encore. Élu historiographe de la 
République, il est le premier patricien k qui cette digne charge ait été con- 
fiée. Navagero correspondait avec les premiers hommes de son temps; on 
connaît ses lettres au grand et fin amateur Jean Grolier, au pape Léon X , 
à Pietro Bembo, à Jacopo Sadoleto. Ce fut pendant l'année 1523 (après le 
traité de paix et d'alliance entre Charles-Quint et la République de Venise) 
que commença la vie politique active d'Andréa Navagero : élu ambassadeur 
auprès de l'Empereur en compagnie de Lorenzo Priuli, il arriva à Tolède le 
11 juin 1525. Cette légation fut hérissée de difficultés et pleine de travaux : 
elle n'eut de terme qu'au 31 juin 1528, date de l'arrivée de Navagero à 
Bayonne. Il se rendit à Venise, après avoir traversé la France, vu et pra- 
tiqué le Roi à Paris entre le 27 juillet et le 6 août. On le revit à Venise, 
en septembre, avec une joie extrême. Il était l'un des patriciens les plus 
en honneur et les plus aimés. Elu par le vote du Sénat à la dignité de Sage 
de terre ferme, il en remplit les laborieuses fonctions jusqu'en mars 1529, 
époque de sa nomination au poste d'ambassadeur ordinaire à la cour de 
France. Pour toutes ces négociations que rendaient si difficiles et si confuses 
les ambitions réciproques et les sentiments hostiles de l'Empereur et du 
Roi, Andréa Navagero s'était rendu nécessaire au service diplomatique de 
sa patrie. Parti de Venise le 2 mars 1529, il arriva à Bourges le 11 avril et à 
Blois le 13, au moment des chasses du Roi. Navagero trouva dans cette même 
ville son collègue Sebastiano Giustinian, qu'il venait remplacer. Le 21 avril, 
l'un et l'autre eurent place nu Conseil du Roi ; d'importantes négociations 
y furent commencées par Navagero, mais non continuées par lui ; la maladie 



392 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

conseils , la mort le surprit dans toute la vigueur de son 
talent, et la République et le Roi perdirent ainsi un négo- 
ciateur émérite dans des circonstances politiques où il 
pouvait rendre les services les plus signalés. Par Tbabileté 
de ses raisonnements, par sa prudence accomplie, par le 
charme de son esprit si clairvoyant, par l'agrément de sa 
courtoisie et la distinction de sa personne, il avait rendu 
de grands et notables services au gouvernement de sa 
patrie dans les légations dont elle lui avait confié la charge. 

le surprit dans cette résidence, et il rendit Tàme le 8 mai de cette année 15S9. 
Son cadavre fiit apporté à Venise, et, selon le désir exprimé jadis par Nava- 
gero lui-même, il fut enseveli dans la petite église de San-Martino, dans 
l'île de Marano. Toutes les dépêches de cet ambassadeur ont été connues et 
analysées par Téradit Cicogna, dont l'étude sur Andréa Navagero est l'écrit 
le plus complet qu'on puisse consulter avec fruit. La légende de Vinscrip' 
tiotty citée par Cicogna comme ayant jadis orné le tombeau de cet illustre 
Vénitien, fut faite dans les termes les plus dignes et les plus honorables. Elle 
rappelle les missions de ce diplomate auprès de GbarlesM}uint et de Fran- 
çois I^*^, ainsi que le lieu de sa mort à Blois. J'en indique la légende è 
l'auteur de la curieuse et excellente Histoire de Blois, M. L. de la Saussaye, 
de l'Académie des inscriptions et belles-lettres : 

ANDREA. NAVGEBIO 

8ENAT0RI. AMPLIS 8. 

CVIV8. SIUGULAREM. DOCTUIRAM. et. ROMASiB 

ELOQVESITIf. GANDOREM. ETROPA. OMSIS. EST 

ADMIRATA. PRVDENTIAM. VERO CJBTERABOUB. 

PRiESTAMTIS. ANIMI. V1RTVTE8. PATRIA. D 1 F F I G I L L I M I 8. 

REIP. TEMP0RIBV8. VEL. VNA. ILLA. H 1 SPARIENSl. 

DIVTVRNA. APVD. GAROLVM V. LEGATIORE. 82PIV8. 

EXPERTA. EST. BLA8I0. I ^. OPPIDO. AD. LIGERIM. 

8TMMO. FRAKGISGI. GALLORVM. REGIS. MOEROBK. 

APVD. QVEM. LB6ATVM. AGEBAT. TITA. FTKGTO. 

QTVM. REGEM. IP8VM. SEMBL. ATT. ITBRVM 

ALL0CTTV8. FLORBNTI. ADMODTM. I H G E !l 1 

TIR TNT8 OMEfITM. 8TI. SACTLl. LONGE CLARISB1MV8 

JBTATI8. ANNO. SEXTO. ET. QO ADRAGEBIMO. NON 

MINORI. SVO. QTAM. P A T R I iE. FATO. RAPERETTR 

ANDREAS. ET BERNARDT8. BARTHOLOMiEI. F. 

PATRTO. B.M.PP.M.D.XXT 

DECE8SIT. OCTATO. IDT8. MAII M. D. XXIX. 



L'AMBASSADEUR ANDREA NAVAGERO. 393 

On a retrouvé la copie de ses dépêches si pleines d'inté- 
ressants détails sur ses négociations personnelles avec 
l'Empereur Charles-Quint et le Grand Chancelier pendant 
et après la captivité de François ^^ C'était en parlant à 
Navagero lui-même , dans une audience , que l'Empereur, 
par un trait vraiment aussi fin que familier, avait caracté- 
risé à merveille la politique que les Vénitiens s'étaient vus 
et se voyaient obligés à suivre : « J'ai du reste pour amis 
les Vénitiens, lui disait Charles-Quint, car s'ils ne m'ont 
point aidé, au moins ils ne m'ont pas fait de mal. lo ho per 
amici i Veneziani, perché se non mi hanno ajutato, non mi 
hannofatto maie. » Peut-on mieux caractériser l'esprit de 
neutralité dans lequel Venise aurait toujours voulu se tenir 
durant ces luttes? C'était encore à ce même Andréa Nava- 
gero que l'Empereur Charles avait dit, dans un de ces bons 
mais rares moments de belle humeur que lui laissaient ou 
sa goutte (car il l'avait déjà) ou sa colère contre le Roi son 
bon frère ^ mais son plus bel ennemi: « Savez-vous, am- 
bassadeur, que si je voulais le trouble dans la chrétienté, 
cela ne dépendrait que de moi? Mais je ne cherche point 
autre chose que la gloire, qui consiste à ce qu'on puisse 
dire que de mon temps la paix et la tranquillité ont régné 
dans toute la chrétienté. Je désire même que cette paix 
soit si solide qu'elle soit durable encore après moi ; je veux 
que nos armes se tournent contre les infidèles, et j'espère 
que dans cette entreprise Dieu m'aidera ! » De cette léga- 
tion même on n'a retrouvé que le plan , que l'essai de la 
relazione conçue par cet illustre homme d'État : et, s'il 
est permis de juger de la beauté d'un monument par la 
vue et l'examen d'un projet, on est en droit de dire que 
le monument écrit par Navagero, embrassant l'immense 
masse d'affaires qu'il avait vu se traiter, et à l'arrangement 
desquelles il avait été mêlé comme ambassadeur, aurait dû 



39i DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

être l'un des plus remarquables que les archives de la 
République Sércnissime auraient eu à conserver d'abord 
comme un précieux témoignage du talent de ses diplo- 
mates, et à donner ensuite comme le modèle le plus ac- 
compli , aux jeunes patriciens à qui les destinées politiques 
réservaient l'honneur de servir leur patrie auprès des 
princes de l'Europe '. 

La mort d'Andréa Navagero nécessitait un successeur 
immédiat. Sebastiano Giustinian, son prédécesseur, venant 
de quitter la cour peu de jours auparavant, reçut l'ordre 
de retourner sur ses pas et de reprendre le cours des 
fonctions qu'il avait crues terminées : il demeura près du 
Roi jusqu'au mois d'avril 1531, époque à laquelle il fut 
remplacé par Zuam Antonio Yenier, qui fit sa relazione le 
1 1 mars 1533 : les Diarii nous en ont conservé le résumé. 
J'y vois peu de choses remarquables; la question de 
finances y est traitée, mais trop à la hâte. Il faut cepen- 
dant mentionner ces quelques lignes qui sont particulières 
au Roi : 

u II est d'autant plus facile au Roi d'avoir toujours de Tar- 
gent, que dans toute l'étendue du royaume il rencontre une 
soumission vraiment incomparable , et tels ils pourraient être en 
ce pays^là pour Dieu, tels ils sont pour le Roi. Sa Majesté a 
quarante et un ans; elle est d'une grande libéralité; elle dépense 

' On trouvera le curieux sommaire de ce document dans Cico^a, 
Inscrizioni Veneziane, p. 310. 

Les œuvres publiées d* Andréa Navagero se divisent en œuvres latines 
et en œuvres italiennes. Ces dernières sont : 

Jtime, 1545. 

Viag^io in Ispagno^ 1563. (Ce voyage a été traduit par M. Tommaseo, 
Ambassadeurs vénitiens, t. I*". 

Lettere volyari ad Âamusio, 1556. 

On a de lui de nombreux e'criùt inédits. Voir Inscriuoni Vencziane, par 
Emmanuele Cicogna, t. VI , p. 209. 



FRAGMENT DE LA RELJZIONEDEZ.kyEMER (1532). 395 

extraordinairement depuis un bout de l'année à l'autre en 
joyaux 9 en meubles, en constructions de jardins et de châ- 
teaux.... On dit qu'il n'a pas d'écus comptants, bien qu'il en ait 
reçu beaucoup à la mort de madame la Régente, sa mère. Le 
Roi est d'une telle nature, que, à qui lui apporte une pierre 
trouvée sous terre ou quelque autre chose, il donne de l'ar- 
gent.... Il est bienveillant, vaillant et bon jouteur; il mange 
seul à table, et les cardinaux et autres sont debout autour de 
lui ; tout en mangeant , il parle volontiers d'affaires , et se tient 

ainsi à table une heure et demie Il est guéri du mal qu'il a 

eu, mais il lui en reste une trace sur la figure; il lui manque 
aussi quelques dents, perdues par suite de ce même mal; c'est 
un homme très-robuste , capable de grandes fisitigues à la chasse. 
Une fois, à une joute, il courut trente lances, et il en rompit 
seize d'abord et douze ensuite; il court un cerf à la chasse avec 
tant d'emportement , que les autres ne le peuvent suivre ; quatre 
piqueurs seulement sont de force à suivre Sa Majesté. Après la 
chasse, il veut encore jouter le soir avec les siens à la balle.... » 

Depuis le départ de Zuam Antonio Venier, en 1533 , le 
roi François V vit se succéder à sa cour, jusqu'en l'an- 
née 1547, époque de sa mort, les ambassadeurs Marin 
Giustinian (de 1532 à 1535), Giovanni Bassadonna 
(1535-1537), Francesco Giustinian (extraordinaire, 1537), 
Carlo Capello (1537-1540), Matteo Dandolo (1540-1542), 
Giannantonio Venier (1542-1544), Marin Cavalli (1544- 
1546) : en tout sept ambassadeurs. Tous ont prononcé 
la relazione d'usage, mais quatre de ces documents nous 
sont parvenus seulement; les relazioni de Giovanni Bassa- 
donna, de Carlo Capello et de G. Venier nous manquent. 
M. Tommaseo a publié celles des deux Giustinian et celle 
de Marin Cavalli ; il n'a pas eu connaissance du rapport 
de Matteo Dandolo retrouvé depuis. Laissant de côté le 
discours de Marin Giustinian , dans lequel je ne rencontre 
pas, à quelques exceptions près, les qualités habituelles 
de précision et de clarté qui sont dans les discours de ses 



39G DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

collègues, je m'attacherai spécialement aux opinions et 
aux sentiments exprimés par les trois autres sur le royaume 
et sur le Roi. 

Depuis le retour du Roi en France, un travail assidu 
et difficile, des fatigues continuelles, les inquiétudes 
nombreuses qui s'étaient attachées à la condition des 
ambassadeurs vénitiens à la cour, l'incessante activité de 
la lutte entre l'Empereur et le Roi , sillonnée par tant de 
traités, marquée aux signes de tant de passions ambi- 
tieuses, traversée par tant d'entrevues, obligeait l'envoyé 
d'un État aussi intéressé dans la question que l'État de 
Venise à des preuves de dextérité, de prudence et de 
vigilance inconnues jusqu'alors. Les caractères si op- 
posés, les natures si contraires des deux champions, 
rendaient la tache de l'observateur et du négociateur 
d'autant plus délicate et d'autant moins praticable. Lors^ 
qu'on voit les résultats pour Venise, qui en somme ne 
furent autres que ceux de la sauvegarde et du salut, il 
faut admirer à la fois et l'ouvrage et l'ouvrier : l'école 
d'expérience fut rude, mais les fruits en furent beaux. A de 
telles épreuves politiques , le gouvernement se faisait des 
hommes capables de le bien servir, par des enseignements, 
par des actes, par des exemples. Aussi ne feut-il point 
s'étonner si la réputation de la diplomatie vénitienne était 
si grande auprès des cours , à cette époque où des traités 
et des congrès qui avaient pour acteurs un Clément VII 
ou un Paul III, un empereur Charles- Quint et un roi 
François 1*, offraient à des envoyés de Venise, tels que 
Gasparo Contarini entre autres, au congrès de Bologne, 
l'occasion de faire briller hautement un de ces talents qui 
ne s'acquièrent point par d'autres moyens que par l'étude 
et l'école. De 1 530 à 1540, que fallait-il pour que la paix 
du monde fût assurée? Il ne fallait pas autre chose que la 



ÉPREUVES ET TRAVAUX POLITIQUES. 397 

cessation de la rivalité armée entre l'Empereur et le Roi. 
Venise fit le possible en matière politique pour jouer le rôle 
de conciliatrice ; elle fut en plusieurs circonstances à la même 
hauteur que le Pape au congrès de Nice * . Le pape Paul III, 
lui aussi , ne voulait-il pas la paix entre ces deux {][rands 
champions , qui , sous prétexte d'accommoder toujours les 
choses de ce monde, et d'arriver aux solutions des ques- 
tions toujours posées, étaient les grands perturbateurs de 
ce temps? Le travail politique auquel s'était livré le gouver- 
nement vénitien depuis les épreuves de la ligue de Cam- 
brai, les discussions très-vives, très-serrées, qui s'étaient 
entendues a la tribune, au Sénat ; les luttes éloquentes , les 
partis qui s'étaient formés, l'usage enfin de la liberté de 
penser dans les débats parlementaires, l'encouragement et 
la force des études classiques , le goût profond des grands 
lettrés d'Athènes et de Rome, dont les livres se répandaient 
alors sous l'industrieuse protection de l'immortel Aide 
Manuce ; telles sont les raisons vraies pour lesquelles Venise 
avait des diplomates habiles , qui parfois étaient des pen- 
seurs profonds, capables de surprendre autant par l'ingé- 
niosité de leurs raisonnements que par le charme de leurs 
observations et le maintien si digne de leur personne. Un 
Mémoire écrit par Nicole Da Ponte *, alors sénateur véni- 
tien , homme politique depuis l'année 1513, plusieurs fois 
ambassadeur, et enfin doge en 1578, mémoire consacré 
non-seulement au récit, niais à l'appréciation de la paix 



1 Sur le congres de Nice, il y a une relation spéciale de Nicolô Tiepolo, 
publiée par M. Tommaseo : Betazione del clarissimo Af. Niccolà Tiepolo 
ritomato ambaxciatore dal convento di Nizza dove fu fatta la trcga fra 
Carlo Quinto, Be Francesco primo, con rinterrento di Papa Paolo III^. 

S Maneffffio délia pace di Bologtia (1520) tra Clémente VII, Carlo Quinto, 
la Repubblica di Venezia e Francesco Sforza. Scrittura originale del Doge 
Niccolô Da Ponte. Ce mémoire a été publié dans le Recueil- Albèri (collec- 
tion de Florence), V1I« volume, série 2, t. III, de la page 141 à la page 247. 



398 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

de Bologne , conclue entre Cliarles-Quint et le pape Clé- 
ment VU , donne une juste idée du progrès énorme qui 
s'était accompli dans le mode d'écrire sur la science de 
gouverner : tout diplomate devrait lire ce Mémoire, et, 
sans danger pour son amour-propre comme sans crainte 
sur le fruit qu'il en tirerait, il pourrait en user comme 
d'exemple et comme de méthode. J'ai jugé nécessaire 
d'entrer dans ces considérations avant de citer un seul 
fragment des relazioni qui appartiennent à cette période 
même : la différence qu'il y a entre elles et les précédentes 
est si grande, que le lecteur, involontairement, ne se serait 
pas rendu compte des causes d'une si notable transfor- 
mation. 

Nos ambassadeurs, à l'avenir, ne sont plus de ces na'ifs 
et curieux rapporteurs tels que Zaccaria Contarini et Fran- 
cesco Gapello, que nous avons vus à la cour de Charles VIII ; 
ils sont tous de grands appréciateurs ; parmi eux il y a des 
écrivains : tous ont beaucoup lu, beaucoup appris; les 
éloges qu'ils font ne sont point serviles, et les blâmes 
qu'ils adressent sont indépendants de leurs intérêts privés. 
Que de beaux écrits de leurs contemporains n'ont-ils pas 
d'ailleurs sous les yeux, sans qu'il leur soit indispensable de 
recourir à des sources inspiratrices telles que le De offidis 
ou le De oratore! N'ont-ils pas déjà leurs classiques italiens? 
et Florence, Florence la lettrée et la cultivée, Florence 
la polie, la vraie Athènes italienne celle-là; Florence 
recueillant les admirables fruits de la protection donnée 
aux lettres et aux sciences par le grand Cosme, n'a-t-elle 
pas déjà doté toute l'Italie d'un classique tel que Gui- 
chardin , et d'un philosophe d'État tel que Machiavel? Les 
trois diplomates vénitiens dont les relazioni appartiennent 
à la seconde moitié du règne de François P' se présentent 
donc à nous entourés des preuves d'un progrès accom- 



APPRÉCIATION DE L'EMPEREUR ET DU ROI. 399 

pli : leur méthode n'a rien d'identique. Comme on le dit 
des artistes, ils ont leur manière, et celle de Marino 
Cavalli se rapproche beaucoup, dans la peinture qu'il fait 
du Roi, de la manière vivante, splendide, lumineuse et 
puissante de Titien, ce grand prince des peintres. Fran- 
cesco Giustinian est un observateur des plus froids et n'a 
point le coloris de Marino Cavalli; il voit et dit simple- 
ment, et sa philosophie est dirigée par un bon sens qui est 
loin de tous signes vulgaires ; il a des axiomes politiques ; 
il avance que dans l'union des princes c'est quelquefois 
la nécessité amenée par les événements qui opère ce que 
ni la natiu*e ni le calcul n'ont pu faire. Matteo Dandolo 
diffère de l'un et de l'autre ; il est tout proche d'un peu 
de causticité , il a le trait dans l'observation , il a trop vu 
pour ne pas être un peu sceptique. 

Le Milanais, ce duché terre-promise, cette pomme de 
discorde de la première moitié du seizième siècle, et sur 
le titre et le fait de la possession duquel s'était si implaca- 
blement et si tenacement établie la sanglante rivalité de 
Charles et de François, le Milanais, ou plutôt les destins 
du Milanais, sont bien, au dire et au jugement de Fran- 
cesco Giustinian , l'obstacle à la paix universelle tant sou- 
haitée , tant désirée par tant de peuples harassés au service 
volontaire et involontaire de cette querelle. A l'égard de 
cette paix , Giustinian ne la croit point prochaine : 

u Et dans le cas où elle arriverait, dit-il, on pourrait bien 
répéter : « ^ Domino facium est istud, et est mirabile in oculis 
nostris, n ainsi que le dit le Roi lui-même en apprenant que 
l'Empereur voulait lui céder l'État de Milan et conclure la 
paix.... n 

Mais l'Empereur, en effet, ne donna pas lieu de crier 
au miracle , et il ne se déposséda point de ce beau fleuron 
de sa couronne : je me demande même, s'il y eût renoncé 



400 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

dans Je cas où le Sis aine du Roi, Charles d'Orléans, n*eùt 
pas été enlevé par une mort rapide qui annula les conven- 
tions d'après lesquelles, en épousant une fille de l'Em- 
pereur, le Dauphin de France eût reçu le duché pour 
apanage. L'ambassadeur a eu soin d'exposer les désavan- 
tages de la cession pour l'Empereur, et c'est la force de 
ces désavantages qui le rend incrédule. Il ne reconnaît pas 
qu'il soit dans les habitudes de l'Empereur de se priver 
d'un État qui lui assure beaucoup de puissance quelque 
part , et surtout lorsqu'il est question de s'en priver pour 
la plus grande fortune de son plus grand ennemi : 

u II y en a qui croient que les choses se seraient mieux 
arrangées si Ton avait pu inspirer à ces deux potentats une 
confiance réciproque; mais d'après ce que j'ai pu comprendre 
par la physionomie du Roi (car de cet indice on déduit quel- 
quefois la pensée des hommes) ^ par ses paroles et enfin par les 
propos de Sa Majesté la Reine de Navarre et des seigneurs de la 
cour, je dis que le Roi Très-Chrétien se serait fié à l'Empereur, 
si celui-ci avait voulu relâcher quelque chose des dures condi- 
tions de la capitulation de Madrid. Mais comme Sa Majesté 
Impériale n'en voulut pas démordre, tout traité fiit rompu, au 
grand regret des diverses nations chrétiennes. » 

Et Giustinian , tenant à donner à son raisonnement le 
prestige de déductions toutes politiques, ajoute alors une 
page remarquable dans laquelle il prie les illustres Seigneu- 
ries qui l'écoutent de considérer comment se forment les 
amitiés entre particuliers, et comment se nouent les bonnes 
relations entre princes. Ce qu'il a entendu de la bouche 
même du Roi de France pendant son séjour près de lui , et 
ce qu'il a entendu de l'Empereur dans le conseil de la Sei- 
gneurie, est une preuve que, d'après ses principes à lui 
sur l'union des princes, il n'y a guère lieu de compter sur 
celle de Charles et de François. La sœur même du Rot, la 
Reine de Navarre {la quale ê donna di moka valore e spirito 



LES DÉPLACEMENTS DU ROI FRANÇOIS I«. 401 

grande, et qui intervient à tous les conseils) dit un jour à 
Tambassadeur lui-même que si on voulait que ces deux 
hommes fussent d'accord, il serait nécessaire que Dieu 
s'occupât de refaire l'un sur le modèle de l'autre. Il montre 
le Roi libéral, ouvert, facile à entendre l'avis d'autrui; 
l'Empereur, au contraire, taciturne, peu donnant, préfé- 
rant s'écouter lui-même que d'écouter les autres. Enfin, 
ajoute Giustinian dans le but de prouver combien le Roi 
se rend compte de l'opposition qui existe entre son carac- 
tère et celui de l'Empereur : 

a Sa Majesté, un jour qu'elle causait avec rExcellentissime 
Gapello et moi de la question des trêves, nous dit qu'il croyait 
vraiment que TËmpereur s'étudiait à lui être contraire en tout, 
que si lui, Roi, proposait la paix, César répondait qu'il ne 
pouvait la faire, mais qu'il ferait quelque accord; que si le 
projet d'accord venait de lui, César parlait alors des trêves, de 
manière que jamais ils ne pouvaient se rencontrer dans des 
conditions communes d'esprit et de volonté ^. n 

Matteo Dandolo vit le Roi en 1540, un an avant les 
guerres nouvelles : au reste, bien que depuis 1537 la force 
des choses eût fait durer la trêve conclue d'abord pour 
trois mois , avant le congrès de Nice et l'entrevue d'Âigues- 
Mortes qui la prolongèrent, le Roi n'en avait pas pour 
cela pris plus de repos : les chasses et les déplacements 
(déjà je l'ai fait observer) étaient passés dans son humeur 
à l'état d'habitude : tous les ambassadeurs en souffraient 
beaucoup, et tous déplorent le surcroit de dépenses et 
l'excès de fatigues auxquels les entraînent le caprice et 
rinconstance du Roi dans le choix de ses résidences. 



1 Voyez pour le texte original des re!azioni de Marin et de Francesco 
Giostinian le recueil de Tommaseo , collection des Documents inédits pour 
servir à l'histoire de France, t. I'', de la page 168 k la page 195, et la 
RaceoUa Albèri, série i<*. 



402 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

A cette époque, en efFet, les ambassadeurs suivaient le 
Boi dans ses déplacements : or, sous les Valois, mais plus 
' encore sous le règne de François r*" que sous le règne de 
ses successeurs, ces déplacements étaient continuels. Il n'y 
a jamais eu de princes moins stables que les Valois, et 
dont l'humeur fut plus portée aux divertissements et aux 
exercices des grandes chasses. Les ambassadeurs étaient 
dans cette étrange situation de ne jamais savoir beaucoup 
è l'avance le lieu et la durée des séjours. Ils ne résidaient 
pas, ils campaient. Un ambassadeur vénitien affirme que 
les charrettes et les mulets qui suivaient ou précédaient 
l'arrivée ou le départ de Sa Majesté dans quelqu'une de 
ses villes de plaisir coûtaient dix mille écus. Il serait 
curieux, avec l'aide de toutes les dépêches, de composer 
un itinéraire exact de tous les Valois '. « Jamais, dit 
Marin Giustinian, du temps de mon ambassade, la Cour 
ne s'arrêta dans le même endroit pendant quinze jours de 
suite : elle se transporta d'abord en Lorraine, en Poitou, 
en différents lieux de la Belgique, ensuite en Normandie, 
dans l'Ile de France, en Normandie derechef, en Picar- 
die, en Champagne, en Bourgogne. » Son ambassade 
avait duré quarante-cinq mois, presque toujours en voyage. 
A peine arrivé à Paris, le Roi lui fit dire que la Cour allait 
k Marseille. Il traversa le Bourbonnais, le Lyonnais, l'Au- 
vergne et le Languedoc. L'entrevue avec le Pape Clé- 
ment VII , qui amenait avec lui cette petite fille que plus 
tard nous appellerons la Reine mère (Catherine de Mé- 
dicis), annoncée d'abord pour l'été, n'eut lieu qu'en 
automne, en novembre. De Marseille, la Cour et les am- 



< h* Itinéraire des Rois de France (dans les Pièces fugitives pour servir k 
rkistoire de France avec des notes liistoriques et géographiques , tome !'■', 
partie i***) donne déjà une idée assez exacte sinon bien complète des dépla- 
cements du roi Fran<^is I^. 



LES DÉPLACEMENTS DU ROI FRANÇOIS I*. 403 

bassadeurs revinrent par la Provence, le Dauphiné, le 
Lyonnais, la Bourgogne et la Champagne, jusqu'en Lor- 
raine, où le Roi devait rencontrer le landgrave de Hesse. 
Marin Giustinian assure que ce voyage lui a coûté six 
cents écus au-dessus de la pension de son gouvernement ; 
le change de Lyon à Venise avait hausse de dix pour 
cent, tout le monde tirait sur cette place, et le Pape 
Clément avait négocié ù lui seul pour quarante mille écus. 
Encore ce voyage avait-il été accompli dans un but poli- 
tique. Mais pendant les rares années où l'Empereur laissa 
reposer le Roi, ce dernier ne pouvait demeurer tran- 
quille : les Parisiens le voyaient peu. Il lui fallut des 
châteaux, des vallées et des grands bois. Matteo Dandolo 
estime que de son côté il n'est pas resté trois mois sans 
voyager à la suite de la Cour, et, parlant du Roi, il le 
montre vagando sempre per lutta la Francia, Je ne sais si 
c'est à cette instabilité qu'il faut attribuer l'absence de 
commentaires politiques dans sa relazione. Son esprit, en 
effet, parait être tout à l'opposé de celui de Francesco 
Giustinian; il ne fait pas le philosophe, il se contente 
d^avoir été un bon observateur, il recherche les détails, 
il a la phrase courte et assez vive : 

u Je diviserai, dit-il, mon discoui*3 en trois parties. Dans la 
première : la description de la France, non point selon Jules 
César, mais selon que Sa Majesté la possède, puis le gouverne- 
ment; dans la seconde, les rievenus et les dépenses; dans la 
troisième, les habitudes de Sa Majesté et des Sérénîssimes Princes 
ses enfants, ainsi que sa disposition d'esprit à l'égard des puis- 
sances étrangères avec lesquelles il faut compter, à Pégard de 
l'Empereur surtout; cela m'amènera à parler de la présente 
guerre*. » 

Matteo Dandolo, en vrai docteur qu'il est, aime à dire 

1 La relazione de Matteo Dandolo n*a pas été connue de M. Tomma«eo. 

26. 



404 DE LA DIPLOMATIE A'ÉMTIENNE^ 

l'origine des choses : du reste il s'exprime bien et tronre 
assez juste les étymologies; il admire beaucoup le pays de 
France, et il entre sur ses limites dans de petites appré- 
ciations pittoresques assez heureuses : 

« Le pont Beauvoisîn, qui, par un petit ibssé, une tranchée 
(tma jHccola tiincierà)^ divise la France de la Savoie, s'appelle 
ainsi, parce qu'anciennement le Roi était appelé par ce Duc le 
Beauvoisin {il Behncin). 

Il éniunère nos parlements ; il parle des conseils du Roi : 

tt Le grand Conseil est composé de cinquante premiers doc- 
teurs; la moitié d'entre eux est en service pendant la moitié 
de l'année; ils suivent toujours la cour et sont honorablement 
logés, le plus souvent au même lieu que les ambassadeurs, ou 
dans un endroit voisin du séjour où le Roi doit se tenir; cela 
fîit établi vraiment par les ofBciers et les courtisans du Roi et 
autres princes et seigneurs qui suivent la cour, afin que ces 
conseillers puissent défendre leurs intérêts en même temps qu'ils 
font leur office auprès du Roi, chacun k son tour. 

n Sa Majesté a ensuite son petit Conseil , qui peut être com- 
paré à notre Sénat, parce qu'on y traite des questions de même 
nature. Ce Conseil se réunit chaque jour après que Sa Majesté 
s'est retirée pour dormir. Sont présents le chancelier (Guillaume 
Poyet alors), l'amiral (Philippe de Rnon-Chabot), monseigneur 
Annebaut, les Révérend issimes cardinaux de Tournon et du 
Bellay, qui est frère de monseigneur de Langey, le même mon- 
seigneur de Langey, le révérend et illustrissime de Ferrare, 
l'évéque de Soissons et le secrétaire Bayard , lequel a la char^ 
des expéditions et des ordres de Sa Majesté, tels que privilèges, 
grâces et choses semblables. 

» Sa Majesté Très-Chrétienne a encore son Conseil très-secret ; 
on le désigne sous le nom de les affaires. Y ont accès la Séré- 
nissime Reine Marguerite de ?ïavarre, sœur du Roi qui, à cet 
effet est obligée à se trouver partout où se trouve Sa Majesté, 
pour si incommode que cela soit ; le Sérénissirae Roi de Navarre 
lorsqu'il est à la cour, monseigneur Tamiral, monseigneur 
d' Annebaut, le révérendissime de Lorraine et monseigneur le 
Dauphin ; ce Conseil se tient sans aucun secrétaire. » 



EMPLOI DU TEMPS PAR FRANÇOIS !•'. 405 

L'ambassadeur ajoute que ce dont on traite dans cette 
réunion demeure en effet très-secret, et à un tel point, 
que s'il ne s'en était rendu compte par lui-même il ne 
l'aurait pas cru. Â l'issue de ce conseil, le Roi allait à 
la messe,. puis à dîner : c'était après ce repas qu'il s'en* 
tretenait habituellement avec le chancelier sur des affaires 
courantes ; levé de table , il se retirait dans un coin de la 
salle ou près d'une fenêtre, et donnait audience aux am- 
bassadeurs ; une foule de cardinaux et de princes étaient 
présents, et si l'audience devait être toute secrète, le Roi 
leur donnait l'ordre de. s'éloigner, Mptteo Dandolo entre 
ensuite dans quelques considérations sur les trois plus 
grandes charges et dignités du royaume : celles de chan- 
celier, de connétable et de grand amiral. Il énumère l'ar- 
mée : voici, à titre de détail, ce qu'il dit de la garde du 
corps du Roi : 

u Sa Majesté a 400 archers à cheval pour la garde de sa per- 
sonne : 300 sont Français, 100 Écossais; 24 d'entre eux forment 
la garde du corps, c'est-à-dire qu'ils veillent la nuit. Ces archers 
ont 300 francs de solde à l'année, et ceux du corps 400. Sa 
Majesté a en outre 100 Suisses recevant dix sous par jour (un 
quart de nôtre ducat). 

» Sa Maj'esté tient avec elle 200 gentilshommes, à 400 francs 
chacun par an, sous le commandement de deux chefs, l'un 
monseigneur Louis de Nevers, oncle du due de Mantoue, l'autre 
monseigneur de...; tous les deux ont un beau nom dans les 
armes; pour cette charge, ils ont chacun 1,200 francs à 
l'année. 

n Le Roi a de revenus ordinaires 5 millions d'écus. Le roi 
Louis tirait seulement des tailles 1,550,000 francs, le présent 
roi François en tire 5 millions. » 

L^ambassadeur passe ensuite aux revenus du royaume, 
apprécie les décimes du clergé, et entre, à propos des 
finances générales, dans des détails qu'il sera toujours bon 



406 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

de consulter. Il répartit enfin dans le cadre suivant les 
dépenses royales : 

Aumônes ordinaires 16,000 

Postes des courriers 45,000 

Deux mille hommes d'armes 900,000 

Augmentation de 20 pour 100 dans les compagnies. , 25,000 
Dépenses ordinaires pour les choses de (juerre en temps 

de paix 200,000 

Artilleries ordinaires qui se font chaque année et frais 

y attenants 54,000 

Artilleries extraordinaires, charges et salaires 19,000 

Marine de Marseille 140,000 

Marine de l'Ouest 14,000 

Gardes des palais et jardins 20,000 

Table du Roi 85,000 

Écuries, maîtres, serviteurs et palefreniers 80,000 

Étoffes d'or et de soie que le Roi donne 50,000 

Valets de chambre, écuyers, agents comptables. . . . 190,000 

Table de la Reine et toutes dépenses pour elle. . . . 140,000 

Dépenses du Dauphin et de la Dauphine 280,000 

Services des messes et autres choses in spiritualibus, . 60,000 

Deux cents gentilshommes à 400 francs l'un 80,000 

Garde des Écossais 34,000 

Trois régiments d'archers français 93,000 

Garde des Suisses. ......; 13,000 

Prévôté du château 10,000 

La fauconnerie 60,000 

Salaire du grand connétable 17,000 

Officiers du parlement de Bretagne 8,000 

Général de la justice de Paris 3,000 

Bagages ordinaires 12,000 

Constructions aux frontières de Picardie 90,000 

Constructions du palais de Chambord (jusqu'à présent 

elles coûtent 400,000 francs) 30,000 

Constructions de Fontainebleau 50,000 

Constructions des frontières en Champagne et en 

Bresse . . 15,000 

Au Roi au comptant selon son bon plaisir 500,000 



DÉPENSES ROYALES. 407 

Deux pensions aux Suisses 200,000 

Pension ordinaire aux Anglais, créanciers depuis six 

ans 200,000 

Salaires ordinaires à divers officiers 30,000 

Salaires d'ambassadeurs et dons aux ambassadeurs 

étrangers 130,000 

Gardes des biens du Roi 25,000 

Dons et présents 500,000 

Gaitles des forêts 10,000 

Choses que Sa Majesté achète pour son plaisir (bi- 
joux, etc.). 160,000 

Dépenses extraordinaires non qualifiées 400,000 

En menus plaisirs ' 300,000 

L'ambassadeur dit que la physionomie du Roi a été 
trop souvent décrite pour qu'il entre à cet égard dans de 
grands détails ; il n'en fait pas moins ce petit portrait : 

tt Le Roi est beau, plutôt brun qu'autrement, très-grand, 
large des épaules et de la poitrine, et si ardent et courageux, 
que j'assure à Vos Seigneuries que je l'ai vu entrer en lice, lors 
du mariage de la princesse de Navarre, par la plus grande 
chaleur que j'aie ressentie en France, franc et aussi délié 
qu'aucun chevalier de ce monde; la mine toujours joyeuse, le 
visage long et plein, et le tout à l'avenant; la vue seulement est 
un peu courte^ et il est toujours si bienveillant, que je n'ai 
jamais entendu dire que quelqu'un l'ait quitté mécontent. Il 
s'habille splendidement. Ce mois de septembre, il accomplit sa 
quarante-huitième année, comme me l'a dit la Sérénissime Reine 
de Navarre, n 

Le Roi chasseur n'est pas oublié, et je rencontre de 
curieux et piquants détails sur ses prouesses et ses hauts 

1 Plusieurs ambassadeurs ont énuméré les dépenses royales : ainsi Marin 
GioJithiian, Francesco Giustinian , etc. Je fais observer à ce propos que les 
ans ont compté par écus et les autres par francs. Du reste, je recommande' 
pour ces chapitres la plus grande circonspection. Je crois que pour faii*e une 
juste part u la vérité et à l'exactitude dans cette question, il importe de 
comparer les sources. Consultez les comptes des Rois de France aux Archives 
impériales, ainsi que les ouvrages spéciaux. 



408 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

faits : c'était un hamme infatigable, ne restant jamais plu- 
sieurs jours en un même lieu, ne pensant qu'à la chasse 
quand il ne pensait pas à la guerre , chassant par tous les 
temps, si mauvais qu'ils fussent. Rien n'arrêtait le roi 
François dans ces entreprises-là ; il court le cerf et les 
femmes , c'est là son humeur. La nuit le surprend loin de 
ses palais, au fond des bois; il dort où cela se rencontre, 
parfois dans les plus infimes réduits. Le lendemain , il suit 
de nouveau la trace, jusqu'au moment suprême où la bête 
est forcée'. Les dangers, les accidents, ne l'émeuvent 
pas. Un jour, la bête l'enlève de sa selle, le renverse, le 
foule aux pointes de son bois; on le crut mort. C'est une 
vaillante nature, très -française, riante et souriante au 
péril , peu politique au fond , plus chevaleresque en toutes 
luttes qu'en aucuns traités; il n'y a rien en lui de l'homme 
de cabinet. L'étrange figure que la sienne à côté de celle 
de l'Empereur! Sa passion est telle pour la chasse à la 
grosse bête, qu'indisposé même il y veut aller. L'ambassa- 
deur lui reprochait un jour, à Fontainebleau, un hiver, 
d'avoir chassé par un froid trop vif et trop rude. « Par ma 
foi, répondit Sa Majesté, c'est la chasse qui m'a guéri : « 
cependant il pouvait à peine parler. Aussitôt son dîner 
fini, il court aux grands bois, soit à Ghambord, soit à 
Blois et à Bury, soit à Fontainebleau, et revenu, il se 
met à souper, sans penser même à se reposer. A ceux qui 
le voudraient retenir, il dit que, même viebx et malade, 
il se fera porter à ses chasses, et que peut-être, même mort, 
il voudra y aller dans son cercueil. 

^ Le Traitté de la vénerie, par feu M. Budé, conseiller du roy Fran- 
çois I*'', et maistre des requestes ordinaires de son hosiel, publié pour la 
première fois par Henri Clievreul ( Paris, Aubry), est fort intéressant à lire. 
Le {;oiit et la science du Roi à Tendroit des ^andes chasses y sont mis en 
une lumière charmante dans le dialogue et dans Tentretien qu*il a avec son 
conseiller. 



LES BATIMENTS ROYAUX. 409 

Il faut voir les comptes des bâtiments royaux de 1527 
à 1546, pour concevoir les beaux et grands ouvrages qu'il 
fit exécuter en France; le soin de ses résidences l'occupe 
autant que le soin de la guerre; il signe constamment 
des lettres patentes pour l'embellissement des châteaux et 
des rendez -vous qu'il fait élever dans l'Ile-de-France, 
dans l'Orléanais et autres riches provinces bien boisées. 
La teneur de telle de ces lettres patentes révèle seule le 
plaisir que prend le Roi à ces constructions. Le premier 
jour d'août de l'an de grâce 1528 entre autres, il écrit : 
« Comme pour prendre nostre plaisir et desduict à la 
chasse des grosses bestes, nous avons puis naguères or- 
donné faire construire , bastir et édiffier un édifice au lieu 
de Fontainebleau, en la forest de Bière, et deux autres 
aux lieux de Livry, et l'autre en nostre bois de BouUongne 
près Paris , èsquels lieux nous sommes délibérez quelque- 
fois nous retirer pour le plaisir de la chasse » Combien 

d'autres ordres furent ainsi donnés pour les « chasteaux de 
Saint-Germain en Laye, de Villiers-Cotterets, de Cham- 
bord, de Loches, Chenonceaux, de Saint-Léger, près 
Montfort-l'Amaury '. 

^ Voyez toujours pour cette époque la Renaissance des arts, par le C*® de 
Laborde. « Chambord, dit le savant M. de Laborde, était tout Fran- 
çais. En 1526, Pierre Trinqueau de Blois fit ce château pour loger une 
menreîUe d*escalier, mais Tescalier permit à peine d'y loger le Roi; 
en 1527, Gilles le Breton, maître maçon, c'est-à-dire architecte français, 
commence la transformation de Tancien Fontainebleau; bientôt après, 
Serlio, et avec lui une colonie d'artistes italiens, s'abattent sur ce châ- 
teau et en font leur domaine. L'année suivante, en 1528, s'éleva le 
cbâteau du bois de Boulogne, bijou aux mille couleurs, reposant gracieu- 
sement dans son écrin de verdure. C'était l'œuvre de Jérôme délia 
Robbia, et le premier essai en France d'une féconde innovation dans 
l'art. » P. 1036. 

Sur Chambord particulièrement voyez un petit volume dû à la plume et 
au savoir de L. de La Saussaye, de l'Académie des inscriptions et belles- 
lettres, « Le château de Chambord. » (Huitième édition, imprimée chez 
Perrin, à Lyon, 1859, en vente chez Aubry, à Paris.) 



410 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Les ambassadeurs vénitiens ont parlé fort peu des maî- 
tresses du Roi, du moins dans les relazioni; sans doute 
ont-ils été plus explicites sur ce galant chapitre dans leurs 
dépêches. Dans les premières , je n'ai vu citée qu'une fois 
madame d'Étampes , à propos d'argent reçu par elle pour 
favoriser une affaire; toutefois, le goût du Roi pour les 
dames y est souvent mentionné , ne serait-ce que par des 
allusions au sujet des dépenses. Lorsque, énumérant les 
dépenses du Roi, Marin Giustinian porte 96,000, 100,000 
et même 150,000 écus à l'article des menus plaisirs, il a 
soin de dire : « Car dans ce chapitre sont compris les 
achats de bijoux, notamment de diamants, les présents 
publics faits aux dames de la cour, et le Roi, dans ces 
choses-là, ne reconnaît pas de limites {ed m cid il Re non ha 
modo alcuno), » Le Roi aimait les dames pour l'agrément 
de sa cour, et il aimait les femmes autant par instinct que 
par tempérament. Il faut voir comment Brantôme, tou- 
jours si facile à excuser les sens et si ingénieux à trouver 
de belles raisons dès qu'il s'agit des dames, raconte le 
plaisir qu'avait eu le roi François à bien former la petite 
bande des dames de la cour, « dames de maison , des da- 
moiselles de réputation, qui paroissoient en la cour comme 
des déesses au ciel. » Le Roi était l'inspirateur, l'ApoUon 
de toutes ces Muses, fort lascif du reste, ayant le mot 
aussi hasardé qu'heureux, adorant Boccace et Arioste, 
et portant communément avec lui en voyage quelques 
beaux exemplaires de leurs merveilleux livres; c'était bien 
l'homme fait pour tolérer le sarcasme gouailleur et solli- 
citer même le rire et les scandales bouffons de l'Arétîn, 
qui poussait la plaisante impudeur jusqu'à dédier au Roi 
Très-Chrétien un petit écrit fort grotesque sur la personne 
et le nez de Sa Majesté elle-même. Gela était adresse au 
Roi sous le titre de Nasea overo Diceria de nasi di Ser 



LE ROI ET LES DAMES : L'ARÉTIN. 411 

Agresto al sesio Re de la vertu detto Nasone. A de telles 
facéties, qui aujourd'hui seraient prises pour les irrévé- 
rences les plus folles , le Roi répondait par une pension et 
des présents à ce personnage éhonté , glorieux de ses sar- 
casmes, se tenant pour sublime en ses plaisanteries pria- 
pesques, et n'hésitant point à se surnommer il flagella de' 
principi, il veritiero, il divino, sur les pages du titre des 
Capricciosi ragionamenti et del Commenta délie.., ^ » Mais 
en dehors de ces choses, l'Arétin était un lettré; il tenait 
une plume au service des princes , et , comme l'a fait si 
judicieusement observer un ingénieux écrivain, M. Phila- 
rète Ghasles, l'Arétin, pour son étemelle honte, faisait de 
l'éloge une marchandise ! 

Je n'ai rien dit jusqu'à présent de la sœur du Roi , la 
Reine Marguerite , cette belle et sérieuse figure à la cour ; 
homme d'État plutôt que fenune, sans avoir rien perdu 
de ce privilège de grâce et de charme attaché à la condi- 
tion de son sexe : tous les ambassadeurs l'ont admirée, 

i On ne saarait imaginer rien de plas groasièremeot plaisant que la 
«econde lettre de cet écrit, intitulé Neuea. Il est manifeste que le Divino 
Aretinoy tout en s'adressant au Roi de France, le peint sous les couleurs 
les plus bouffonnes, en vertu de ce plaisant beau nez qu'il avait en effet. 
Cet écrit est fort rare; il se rencontre généralement à la fin de l'édition du 
Commenio di Ser Agresto da Ficaruolo... con la Diceria de Nasi* 

On y rencontre des traits du genre de ceux-ci : 

• Ma queste cose sono non nulla a petto a quel Naso, che vi da 

qaella maggioranza, che voî havete sopra noi altri. Con qucsto vi fate voi 
gli buomini vassalli : per questo le Donne vi sono soggette. Beato voi che vi 
portate in faccia la meraviglia et la consolatione di chiunque vi mira. 
Ognuno strabilia, che lo vede, ognuno stopesce; che lo sente : a tutti da 
riso: a tutti desiderio. Tutti i poeti ne cantano; tutti i prosatori ne scri* 

vono Qui dopo che voi scte parti to, s*è fatto piu fracasso di questo vostro 

Maso che délia gita del Papa a Nizza.... 

• Naso perfetto. Naso principale. Naso divino. Naso che benedetto sia 
•Ofira tutti i nasi, e benedetta sia quella Mamma che vi fece cosi nasuto, e 
beoedette tutte queste cose che voi annasate.... Prego Dio che mette in 
coreal Britonico... che ogni libro che si compone sia uim Nasea in honore 
deUa Nasal Maestà Yostra, * etc., etc. 



412 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

tous l'ont montrée sage conseillère, esprit délicat et sûr, 
cœur dévoué , plus sérieusement lettrée encore que le Roi 
chasseur son glorieux frère '. Lorsque Dandolo la vit, elle 
avait cinquante ans. 

' a Elle est de complexion délicate, dit-il, de sorte qu^elle ne 
promet pas d'avoir une longue existence; cependant, comme 
elle est fort réscr\'ée dans son mode de vivre et d'un naturel 
très^rrêté, il se pourrait (aire qu'elle vécût longtemps. Je crois 
qu'elle est la femme la plus sage, non pas de toutes les femmes 
de France , mais encore de tous les hommes ; et dans l'assurance 
où je suis que Votre Sérénité en a beaucoup entendu parler, je 
n'en dirai pas davantage à son égard. Je dois toutefois certifier 
que dans les affaires et les intérêts d'Ëtat, on ne peut écouter des 
discours plus sûrs que les siens. Dans la doctrine du christia- 
nisme elle est si versée et si instruite que bien peu de gens 
sauraient mieux en traiter. Je puis affirmer enfin qu'elle est des 
plus affectionnées à notre État, et j'en juge par les nombreuses 
et belles offres de service qu'en toutes occasions elle m'a &ites, 
et bien avant les événements actuels, n 

Dans Tordre successif des relazioni qui nous sont par- 
venues sur le règne de François I**", la relazione de Tam- 
bassadeur Marino Gavalli est la dernière : il est permis 
de dire que, conune œuvre, elle honore et couronne 
Tédifice. Chef-d'œuvre de genre, on n'en peut lire une 
plus belle dans la forme, plus solide dans les apprécia- 
tions, plus sûre dans les conseils; très-étendue, elle 
touche à toutes les choses de France , à cette époque de la 
fin du règne du roi François : la politique, le commerce, 
les produits , les ressources , les procédés dans les affaires , 
sont passés en revue avec une marque d'autorité vraiment 
rare. Jamais, jusqu'alors, un ambassadeur vénitien n'a 

■ 

' Voyez un livre récent et plein de' faits nouveaux : Mar^ueriie d'An-' 
gouUme (sœur de François !*'■'), son livre de dépenses (1540-1549), Etude 
sur ses dernières années, par M. le comte H. de la Femère-Percy. (Paris, 
chez Aubry, 1862.) 



MAGNIFIQUE RELATION DE MARIN CAVALLI. 413 

paru être plus fermement persuadé que l'œuvre de la 
relazwne était un devoir d*État. 

Cet ambassadeur disait déjà de nous des vérités singu- 
lières en Tannée de grâce 1546, qui ne seraient peut-être 
ni injustes ni déplacées aujourd'hui : il a compris l'humeur 
française dans ses instincts politiques. Il se refuse à nous 
croire capables d'être républicains; il prend à témoin nos 
origines, disant : 

M Ce pays , que Jules César ne put subjuguer/qu'avec tant de 
peine, et qui demeura province du peuple romain pendant 
trois cents ans, jusqu'à ce que l'empire de Rome fût anéanti 
par la discorde, ce pays, dis-je, fut subjugué par des peuples 
de Franconie, de race germaine, qui s'étaient d'abord emparés 
des provinces basses. Ainsi, les Gaulois, qui étaient gouvernés 
d*une manière presque démocratique, furent bien aises de passer 
du joug des Romains sous celui des Francs, qui leur appor- 
taient la monarchie, car il leur semblait ainsi conquérir leur 
indépendance. D*où je conclus que les Français ont toujours été 
contents de vivre sous un prince, qu'ils le sont et le seront à 
jamais*. » 

Une plaisante chose, c'est d'entendre, à cette date 

de 1546, l'adroit et fin Vénitien lancer ce trait aux Pari-> 

siens du temps de François V : 

u Les Parisiens jouissaient autrefois de nombreuses libertés, 
et, à bien des égards, ils vivaient un peu comme dans une 
république des anciens temps. Mais, pour n'avoir pas su en 
fiiire un bon usage (ainsi que cela arrive à beaucoup), pour 
n'avoir pas voulu profiter modérément des avantages, témoin 
certains actes d'insolence et de désobéissance, ils ont commencé 
sous le dernier Roi à en être punis par la perte de leurs privi- 
lèges, et les choses allant ainsi (e cost procedendo)^ ils en sont 
arrivés à ne pouvoir plus faire qu'un peu de résistance aux 
désirs du Roi, lorsqu'il leur demande de l'argent. Mais, en fin de 
compte, tous payent, qu'ils le veuillent ou ne le veuillent pas. » 

< Tons les extraits de la relazione de Marin Cavalli (1546) appartiennent 
«u Recueil de N. Tommaseo, t. I*'. La traduction est en excellente. 



416 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

a perdu ses droits sur la Flandre, la Bourgogne et le comté 
d'Artois, et que maintenant on parle d'une renonciation sem- 
blable pour la Savoie et le Piémont. » 

Il était réservé à l'ambassadeur et sénateur Marin Gavalli, 
qui s'exprimait ainsi dans sa relazione sur la politique de 
la France , de former le plus beau et le plus remarquable 
portrait de François V qui assurément nous soit resté. 
La page qu'il a consacrée a la figure du Roi et au détail 
de ses qualités est une œuvre de maître. L'art de bien 
dire égale ici l'art de bien peindre. Il me semble qu'à 
une telle audition, à l'issue de cette belle période oratoire. 
Marin Gavaili a dû entendre s'élever de tous les bancs 
de cette grave assemblée d'honmies vieillis au service 
des grandes affaires, le murmure flatteur des plus dignes 
éloges. Reportez-vous à ce noble endroit de la salle des 
séances du Sénat vénitien, voyez cette salle tout iUus- 
trée des splendeurs de l'école vénitienne. Les plafonds, 
les murailles rappellent par les œuvres des grands maîtres 
qui y sont peintes les gloires de la patrie ; de tous côtés 
sont les images mémorables de glorieux ancêtres. Le Doge, 
revêtu de la riche tunique de brocart qui le distinguait, les 
Sages et les Conseillers avec leurs tuniques violettes, tous 
les Sénateurs en toge pourprée, les Chefs des Dix en 
tunique d'un rouge plus clair, sont présents : on a parlé 
la veille d'une séance d'un intérêt peu conmiun pour le 
lendemain ; l'ambassadeur Marin Cavalli est de retour de 
sa légation de France ; sa réputation est grande parmi les 
sénateurs, c'est un homme d'État, un beau diseur aussi, 
on sait déjii comment il parle, il a fréquenté plus d'une 
cour, il a accompli plus d'une légation , la renommée le 
précède. Comment peindra-t-il le Roi de France, en cette 
année 1546, où ce prince a atteint l'apogée de sa gloire 
séduisante? Le Sénat est sans doute au complet, paroe 



BEAU PORTRAIT DU ROI (1546). 417 

qu'il sait que Gavalli doit prononcer sa relation. Gavalli 
se présente, le voici à la tribune; il fait d'abord un tableau 
de la France, il dit Tétat de ses finances, l'état de l'armée, 
il parle des coutumes du pays, de la politique qui a été sou- 
tenue, il fait part aussi de ses prévisions. Mais le voici au 
moment de parler de la Cour elle-même ; comme tout ce 
qu'il a dit précédemment forme une période bien com- 
plète, il doit nécessairement s'arrêter un instant pour 
reposer sa voix; puis, comme il va reprendre la parole, le 
plus grand silence se fait de nouveau parmi tous ces illus- 
tres patriciens , tous les regards des porporati sont portés 
sur lui , Gavalli va parler de la personne du Roi , et ses 
premiers mots mêmes sont un trait de belle éloquence : 

a Le Roi , dit-il , est maintenant âgé de cinquante-quatre ans ; 
son aspect est tout à fait royal, en sorte que sans jamais avoir 
vu sa figure ni son portrait, à le regarder seulement, un étran- 
ger dirait : G'est le Roi ! Tous ses mouvements sont si nobles et 
si majestueux, que nul prince ne saurait Tégaler. Son tempé- 
rament est robuste, malgré la fatigue excessive qu'il a toujours 
endurée et qu'il endure encore dans tant d'expéditions et de 
voyages. Il y a bien peu d'hommes qui eussent supporté de 
pareilles adversités.... Maintenant, il mange et boit beaucoup, 
il dort très-bien, et ce qui lui importe, c'est de se sentir vivre 
dans une joie et une satisfaction extrêmes. 11 aime beaucoup la 
recherche dans son habillement, qui est galonné et chamarré, 
riche en pierreries et en ornements précieux: les pourpoints 
mêmes sont bien travaillés et tissés en or; ses chemises sont des 
plus belles, et il en montre la broderie à l'ouverture du pour- 
point, toutes choses à l'usage de France, et dont l'ensemble 
contribue à l'exquisité de la vie et au bien de la santé ' . 

^ Le plus beau portrait du Roi qui ait été peint est sans conteste 
l'œuvre de Titien. Pour les autres portraits, voyez le livre indispensable 
mais trop rare de M. Léon de Laborde : « La Renaissance des arts a la 
cour de France », t. I^, p. 18. Description du portrait de François f* à 
cheval, couvert de son armure de guerre, par Jean Clouët, p. 23; autre 
portrait, aussi par Jean Glouët ; il est pris de trois quarts ; le costume est de 

27 



418 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

» Autant le Roi supporte bien les fatig^ues coq>orelles et les 
endure sans jamais plier sous le fardeau, autant les soucis de 
l'esprit lui pèsent. Aussi s'en remet-il presque entièrement sur 
le cardinal de Tournon et sur l'amiral. Il ne prend aucune déci- 
sion, il ne fait aucune réponse qu'il n'ait écouté leur conseil; en 
toutes choses il s'en tient à leur avis, et si jamais (ce qui arrive 
bien rarement) on donne une réponse à quelque ambassadeur, 
ou si l'on fait une concession qui ne soit pas approuvée par ces 
deux conseillers , il la révoque ou la modifie. Mais pour ce qui 
est des (grandes affaires de l'État, de la paix ou de la pierre, 
Sa Majesté, docile en tout le reste, veut que les autres obéissent 
à sa volonté. Dans ce cas-là, il n'est personne à la cour, quelque 
autorité qu'il possède , qui ose en remontrer à Sa Majesté. 

n Ce prince est d'un fort beau ju^jement, d'un savoir très- 
(jrand; à l'écouter, on reconnaît qu'il n'est chose, ni étude ni 
art sur lesquels il ne puisse raisonner très- pertinemment et 
qu'il ne jug^e d'une manière aussi certaine que ceux-là même 
qui y sont spécialement adonnés*. Ses connaissances ne se bor- 
nent pas simplement à l'art de la (juerrc, à la manière d'appro- 
visionner, de. conduire une armée, de dresser un plan de ba- 
taille, de préparer des log^ements, de donner l'assaut à une ville 

satin gris blanc brodé d*or. Voyez dans ce même excellent ouvrage, p. 82-S9, 
les détails spéciaux sur les efBg>es de François I*-'' prises par François Cloaët 
à Rambouillet. Au château de Hamptoncourt il y a un antre portrait da 
roi François I*"", mais il est faussement attribué a Ilolbein. 

L'effigie de François I'^*' a été souvent gravée : consultez ses médailles, 
il y en a de fort belles. Voyez le Catalogue raisonné des Camées et pierres 
gravées de la Bibliothèque impériale, par M. Chabouillet. Pariji, 1858. 
Camées de la renaissance. Iconogi'aphie , n® 325. Fra^cçois I*^**, la tète nue, 
avec une cuirasse richement ornée. Buste de profil, â Texergue une cou- 
ronne royale ouverte. Sardonyx à 2 c, diam. 9 c. M. Chabouillet attribue 
ce magnifique camée à Matteo del I^assaro, de Vérone, graveur général 
des monnaies du Roi. Voyez aussi (même cabinet, même catalogue, 
n9 2485). Calcédoine. François 1®% Roi de France, buste de profil, etc. 

^ Brantôme dit : « Or, entre autres belles vertus que le Roy eut, c'est 
qu*il fut fort grand amateur des lettres et gens sçavans , et des plus grands 
de son royaume, lesquels il entretenoit tousjours de discours très-grands 
et sçav<ints, leur en baillant la plupart du temps les sujets et les thèmes. 
Et y estoit reçeu qui venoit; mais il ne faloit pas qu'il fust Bsne ny qu'il 
bronchast, car il estoit bientost relevé de luy-mème. » Discours, XLV, 
p. 289. 



BEAU PORTRAIT DU ROI (1546). 419 

ou bien do la défendre, de diriger Tartillerie; il ne comprend 
pas seulement tout ce qui a trait à la (juerre maritime, mais il 
est très-expérimenté dans la chasse, dans la peinture, en litté- 
rature, dans les ]an(ji]es, dans les différents exercices du corps 
qui peuvent convenir à un beau et brillant chevalier, n 

Marin Cavallî a fait ainsi la part des louanges qu'il a 
estimées non pas donner mais devoir au roi François V. 
Il apprécie ensuite ce qui manque k ce prince pour qu'il 
soit des plus accomplis : 

tt Vraiment, continuc-t-il , lorsqu'on voit que, malgré son 
savoir et ses beaux discours, tant d'exploits de Qiierre lui ont 
mal réussi, on est disposé à dire que sa sag^esse est plutôt sur 
ses lèvres que dans son esprit. Franchement, je pense que les 
adversités de ce Roi viennent du manque d'hommes capables 
d'exécuter ses desseins. Quant à lui, il ne veut jamais prendre 
part à l'exécution ni même la $ur\'eiller aucunement; il lui 
semble que c'est bien assez de savoir son rôle , qui est celui de 
commander et de donner les plans; le soin pour le reste, il le 
laisse à ses subalternes. Ainsi , ce qu'on pourrait donc désirer en 
lui, c'est un peu plus d'attention et de patience, et non pas plus 
d'expérience et plus de savoir, n 

L'ambassadeur s'appuie ensuite sur un point tout moral 
pour arriver à la question matérielle des finances royales 
et des goûts et des instincts qui en nécessitent la dispersion. 
Il y a beaucoup d'art dans cet écrit de Marin Gavalli : il 
adoucit avec une éloquence aisée l'opposition des périodes. 
Voyez comment il amène ce chapitre indiscret des dépenses 
du Roi. 

u Sa 3Tajesté est très-portée à pardonner les offenses , et elle 
se réconcilie de bon cœur avec ceux qu'elle a offensés; elle est 
aussi prête à donner, quoique la nécessité des temps ait un peu 
tempéré cette envie de largesse. Toutefois , elle dépense encore 
pour son entretien et celui de sa cour 300,000 écus par an, 
dont 70,000 sont réservés pour la Reine. Les années précédentes 

27. 



4S0 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

elle en avait 90,000.... Le Roi veut 100,000 écus pour la bâtisse 
de ses logements; il a déjà fait construire huit palais magni- 
fiques, et il en élève maintenant de nouveaux, n 

L'ambassadeur énumère enfin les g^randes prodigalités 
de la Cour de France. La chasse avec les provisions, les 
chars, les filets, les chiens, les faucons, nécessite Temploi 
de 150,000 écus; les menus plaisirs, dans le département 
desquels sont les banquets et les mascarades , demandent 
50,000 écus au livre des comptes; même somme pour les 
tapisseries et les habillements. Si les appointements des 
gardes et des gens de la maison du Roi absorbent 
200,000 écus, que sera-ce donc pour les présents et les 
appointements des dames à qui le roi François aimait 
tant à donner? L'ambassadeur met 300,000 écus à leur 
compte : en tout pour sa personne et sa maison, le Roi 
coûte un million et demi d'écus par an. 

u Si vous voyiez la cour de France, vous ne vous étonneriez 
pas d'une telle dépense; elle entretient ordinairement six, 
huit, et jusqu'à douze mille chevaux. Sa prodigalité n'a pas de 
bornes; les voyages augmentent les dépenses du tiers au moins, 
à cause des mulets, des charrettes, des litières, des chevaux, 
des serviteurs qu'il faut employer, et qui coûtent le double de 
l'ordinaire, n 

La majesté de la Cour était réellement incomparable 
en certaines occasions; le cérémonial y respirait un air 
de pompe et de grandeur tout à fait inconnues : ce n'était 
pas Louis XI , ce n'était pas Charles VIII , bien qu'il y fut 
un peu plus porté, ce n'était pas Louis XII, qui eussent 
éprouvé de si grands besoins d'apparat et de splendeur. 
Sur tous ces princes, François P' l'emportait par les sen- 
timents d'art, qui étaient si prononcés en lui. Au sujet de 
ce grand faste dans l'entourage et la compagnie, je me 
souviens de ce passage de Brantôme où il est dit : « J'ay 



MAJESTÉ DE LA œUR : MORT DU ROI. 421 

oui dire a des vieux que pour un jour de procession gënë- 
rale à Paris , ou a veu auprès de ce grand Roy vingt ou 
vingt-deux cardinaux marcher en leur grand pontifical et 
grandes robes rouges près de luy. » Et après les avoir 
cités cbacun par leur nom, Brantôme ajoute : « Ne faisoit- 
il pas beau voir cette vénérable troupe auprès d'un tel 
Roy ! Le Pape, bien souvent, ne s*en est veu tant. » 

La relazione de Marin Gavalli fut la dernière que le 
Sénat de Venise entendit prononcer par l'un de ses am- 
bassadeurs sur la personne et les affaires de François I*'. 
Il avait quitté la Cour en 1546, son successeur, un Gius- 
tinian, y était arrivé sur la fin de la même année, et le 
Roi était mort peu de mois après, en mars 1547, au ma- 
noir de Rambouillet. Depuis une année, il se sentait abattu 
par d'étranges fatigues , des accès de mélancolie s'étaient 
emparés de son esprit et de son humeur : il revit, du reste, 
tous ses châteaux, tous les beaux lieux de ses chasses. 
Saulx-Tavannes a dit de lui : « Les dames plus que les ans 
lui causèrent la mort. » Nous n'avons pas de documents 
vénitiens particuliers aux derniers moments de ce prince; 
la relation et les dépêches de Giustinian nous manquent. 
Au dire de Brantôme , Sa Majesté « fit , avant de mourir, 
les plus belles leçons et remonstrances au roy Henry, son 

successeur, tant pour le monde que pour Dieu Le sens 

luy fut tousjours sain et la parole fort ferme, et puis mourut 
en très-bon chrestien et belles repentances » . Il avait cin- 
quante-quatre ans. Il fut enterré à Saint-Denis, « sépul- 
ture ordinaire des roys, avec une pompe funèbre autant 
exquise que jamais de roy eust été faite, et ce qui plus 
aggravoit la douleur et le deuil, ajoute Brantôme, estoit 
qu'avec luy estoient portez les deux corps de ses deux 
enfants « l'un de Monsieur le dauphin François (mort en 
1536) et l'autre de Monsieur d'Orléans (mort en 1545), 



422 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

qui n'avoient encore de sépulture, pour vouloir attendre, 
par un destin fatal, à faire compag^nie au Roy leur père, 
tant en la pompe qu'au cercueil. » 

François P% malgré ses g^randes fautes politiques, est 
une des belles figures de roi que la France puisse regarder 
et dont elle se puisse souvenir avec de vaillants senti- 
ments d*orgueil. Belliqueux, lettré, artiste, beau courtisan 
des dames, spirituel, curieux du nouveau tout autant que 
du passé, il fut l'expression vivante et incarnée de l'époque 
franco -italienne de notre histoire qu'on a baptisée du 
nom de renaissance. Â lui, à ses désirs magnifiques, à son 
goût admirable, le royaume a dû la présence de maîtres 
aussi grands que Léonard de Vinci et Andréa del Sarto; 
à lui seul le royaume doit la possession des plus belles 
toiles de l'immortel Raphaël ' ! S'il a compris et admiré 

' Le Boi fit la commande, en 1517, k Baphaël, d*un Saint Michel poar 
décorer la salle de son Ordre. Vinrent ensuite la Sainte Famille y la Sainte 
Marguerite , le Portrait de Jeanne d'Aragon, femme d'Ascanio Colonna. 

Je dois citer encore, à ce propos, Touvrage du comte Léon de Labordc. 
Comment cet honorable et savant écrivain ne met-il pas au jour les 
volumes IF, III et IV de son œuvre? Les re(;rets qu*înspire un tel re- 
tard , regrets éprouvés par les esprits les plus éclaires en matière d*art et 
d'histoire, ne sont-ils pas les éloges les plus encourageants? Où trouver 
une approbation plus démonstrative et plus unanime? Le soin de faire pa- 
raître ce noble ouvrage n'est plus seulement un devoir pour le comte de 
Laborde, c'est une dette. Le volume IV surtout est désirable : le plan est 
excellent et promet des études du genre de celles-ci : 

Mœurs de la Cour, rejlet épuré des mœurs de la nation ; 

Anciens usages conservés , nouveaux usages inttx>duits; 

Le costume, la coiffure, la mode, etc., etc. 

Tableau général et méthodique de tous les documents conservés dans nos 
dépôts, tant de ceux que l'auteur a cités que de ceux qui sans lui offrir de 
ressources pourront être utiles pour des travaux de même nature. 

On trouvera encore de curieux détails sur la personne du Roi François I^ 
dans le premier volume de l'important ouvrage de M. Niel : Portraits 
des personnages français du seizième siècle. Il faut consulter aussi pour 
des faits particuliers, pour les cérémonies et les fêtes, le Journal du 
bourgeois de Paris (Société de l'histoire de France), et la publication 
récente de la Chronicque du Boi François P^, par les soins de M. Georges 



LES GRANDES GLOIRES DE FRANÇOIS I". 423 

les Italiens, il n*a pas moins compris les saines et intel- 
ligentes aspirations de Técole française , et il a admiré et 
encouragé François Glouêt, aujourd'hui Tune des gloires 
primitives de la peinture française. Soyons glorieux de ce 
prince , et n'oublions jamais que l'étemel effort de notre 
politique nationale doit être dirigé contre l'ennemi qui a 
fait le Roi prisonnier à la journée de Pavie. Par ce prince, 
par sa brillante influence, par ses admirables instincts, 
qui furent compris et soutenus avec un si rare bonheur et 
un si grand mérite par le cœur et Tesprit de Marguerite 
d'Angouléme sa sœur, la Gour de France se couvrit d'hon- 
neur et attira sur elle les regards de l'Europe entière. 
■ Nulle part, dit un savant lettré de la suite d'un prince 
allemand et qui descendit la Seine avec le Roi jusqu'à 
Rouen, nulle part on ne peut mieux s'instruire qu'à la 
Cour de France. « Ge savant étranger voyait même alors 
un Thucydide français dans les mains de François F 



rer 1 



GuilXîrey. (ParU, Renouard, 1860.) Récemment encore, cette grande 
époque de vaillance et de politique a inspiré à M. Mignet un très- 
remarquable travail sur la Rivalité de François /**" et de Charles^ Quint. 
(Livraisons de la Revue des DeuX'Mondes.) 

^ Ce dernier trait est rapporté par Hubert-Thomas Leodius ; Vita Fre^ 
derici Patatini, et est reproduit par Thistorien L. Ranke. Il mérite tout 
crédit, et la mention en est d'autant plus intéressante, qu'elle est appuyée 
par un document bibliographique dont les curieux comprendront tout 
l'attrait. 

A Vienne, à la bibliothèque de la Burg, pai-mi les manuscrits français, 
se trouve un précieux catalogue de la bibliothèque que le roi François \^^ 
possédait en son château de Blois en 4518. C'est un exemplaire superbe 
sur parchemin vélii^ de choix provenant du fonds du prince Eugène, Un 
petit article réservé indique les livres que le Roi porte communément, et 
parmi eux je vois noté un Thucydide couvert de velours cramoisi. Ce pré- 
cieux répertoire mérite une attention particulière ; j'en fis l'objet d'un rap- 
port à M. le Ministre de Tinstruction publique au mois de juillet 1855, 
époque de mon premier séjour à Vienne. Ce rapport a été publié a Blois 
par le Journal de Loir^t^Cher (numéro du 22 juillet 1855). J'ai appris 
depuis que Férudit M. Michelant, de qui nous avons tous éprouvé la bien- 
veillance au département des manuscrits de la Bibliothèque impériale, avait 



424 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIE>'NE. 

Ce prince, en effet, ne voyag[eait point sans avoir en sa 
suite et sa compagnie un choix de livres favoris dont la 
lecture et l'entretien répondaient merveilleusement à ses 
idées de chevalerie, à son goût pour l'histoire et à son 
culte pour la poésie. Au nombre de ces bons compagnons 

pris copie, bien avant que je vinsse à Vienne, de ce catalo^fue, et qu'il 
se disposait à en publier, dans l'un des prochains BuUetins des Sociétés 
savantes, la partie consacrée au?: livres français. M. Michelant rendra ainsi 
un véritable service à l'histoire de la Bibliothèifue du Hoiy dont celle do 
château de filois en 1518 est une des ori^nes. Le seul extrait de ce pré- 
cieux manuscrit que je reproduis ici a trait à Tiiumeur toute littéraire 
du roi François I*^' ; c*est le répertoire des livres que le Jloi porte commu- 
nément : 

Appibu Alexandrin. Des gestes rommaines. Manuscrit couvert de veloun 
noir et ferré. Premier volume. 

Des guerres civiles. Couvert de velours noir et ferré. Deuxième volume. 

Cronicques de France du roy Clovis, premier roy crestien, escript i la 
main en parchemin. Couvert de velours blanc et fermoirs d*ai^ent, ex- 
cepté ung. 

Cronicque de France parlant du roy Clovis et de sa femme, de Clotaire 
et de ses enfants, escript u la main. Couvert de velours noyr blanc, et 
tanné. 

Le Chevalier délibéré. Couvert de veloux vert. 

Comédie en italien. Couvert de cuyr tanné. 

DiODOBE SissiLiEN. Grant volume. Escript en parchemin. Couvert de veloux 
noyr et ferré. / 

La Destruction de Troye la grant, 

Faulconnerie. Couvert de satin noyr. 

Histoire des vertueux Pontifex et nobles princes nommés les Mackabées, 

translatez de latin en françoys par Charles de Sainct-Gelaets , bveso^e 

d*Arcocléme, couvert de cramoysi blanc et jaulne. 

JusTix, en françoys, a {(rant volume escript en parchemin à la main. Cou- 
vert de veloux noyr et ferré. 

Le Jardin d'honneur du voyage que Jist le roy Charles à Naples. Couvert 
de cuyr tanné. 

La Marguerite de France et Cronicque abrégée de tous les roys qui furent 
jamais en France, escrit en parchemin à la main. Couvert de veloux 
cramoysi. 

Romuleon historié, a grant volume. Escript en paixhemin à la main. Cou* 
vert de veloux noyr et feiré partout. 



RÉPERTOIRE DES LIVRES DU ROI. 425 

étaient y d'après son ordre, les Histoires de Diodore, 
d'Appien, de Justin et de Thucydide, les Chroniques de 
France, le Roman de la Rose et les Triomphes de Pétrarque : 
détail précieux et bien venu pour justifier ce titre de père 
et de protecteur des lettres, si noble et si honorable pour 
le valeureux soldat de Marignan et de Pavie. 

Ls Homnuint de la Rose. CouTert de T^elouz cramoysi et ferré d'argent. 

Jtotnmant des dêduitz. Couvert de blanc et ronge de ung cousté et l'autre 
couBté de Teloux noyr et ferré. 

Thccidides Athérier, a grant volume escript en parchemin à la main. 
Couvert de veloux cramoysi et ferré partout. 

Triumphes de Pétrarque. Escript ù la main. Couvert de veloux biguarré 
et ferré partout. 

Tels étaient les livres à la lecture desquels le roi François I"*" se diver- 
tissait; il devait même en avoir un plus grand nombre; le moine Peruy, 
qui dressa ce riche répertoire, a laissé deux feuillets en blanc à la suite de 
Tiodication des Triumphes de Pétrarque, dernier livre cité; il est évident 
qu^il avait eu le projet de les remplir après de plus amples informations. 

Ce précieux manuscrit contient cent soixante-quatorze feuillets à trente 
et une lignes chacun , tout rayé à l'encre rouge , avec les tètes de chapitre 
axar, rouge et or. Le titre original est conçu en ces tei*mes ; 

« In nomiite Domini nostri Jesu Christ», Amen. 

» S*ensuyt le répertoire selon Tordre de Talpbabete de tous les livres, 
volumes et traictez en français, italien et espaignol, couvers de veloux et 
non couvers, de la librairie du Irès-crestien roy de France François I'** 
de ce nom, estant pour le présent ù Blois, lequel répertoire a esté com- 
mencé moyennant la grâce de Notre Seigneur, parfait et accomply par frère 
Guilielme Peruy, de l'ordre des Frères prescheurs, indigne chappelain, 
très obéissant subject et immérite confesseur dudict seigneur. Tan de grâce 
mil cinq cent et XVII 1, et de son règne le quntricsme. » 



». # 




42G DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

CHAPITRE SIXIÈME. 

Série des documents politiques concernant la Cour et les affaires 
France depuis 1550, dans les arcbive) de Venise. — Harmonie et unit ^ 
dans l'ensemble des correspondances et des relations des amLassad 
vénitiens. — Henri II. — Six relations sur son rè{[ne. — Relatior^ 
connues et publiées par M. Tomma.seo ; relations inconnues à M. Toc^> 
maseo. — Portrait de Henri comme dauplûn de France en 1542, 
Matteo Dandolo. — Tacitumité de Henri. — Jamais à la Cour on ne 
vu rire. — Autre portrait en 1546, par Marino Cavalli. — Diakb de P 
TIBHS fut-elle une nymphe Egérie on une maCirefse?— Rapprochemi 
singuliers entre la Duchesse de Valentinois et la Marcpiise de Poi 
dour. — Premier poru^ait de Hexri comme Roi de France. — 
qualités au jeu de paume et u tous les exercices. — Brantôme ho! 
la vaillance dii Roi. — Relie intention du Roi recevant la couronne 
dire de la Duchesse. — Autre portrait par Lorenzo Contarini (1 

— Le moral du Roi. — Influence personnelle du Connétable. — U 
tenir le Roi loin des affaires. — Puissance réelle de la maîtress^^ , 
Elle éclipse la Reine Citoeihne. — Diane est en tout et partou ^. ^ 
Déesse, elle a son culte. — Lutte du Connétable et de la favori^^. ^ 
Le Connétable cherche à détourner le Roi de la Duchesse. — Il V excite 
à s*éprendre de la gouvernante de la petite Reine d*£cosse. - — l^ 
Guises sous le drapeau de la Sénéchale. — Giovanni Capello décrit 

^*emploi du temps du Rui. — Récit de la cérémonie de l*audienoe de 
Tambassadeur Capello, donnée au Louvre en 1554. — Beau costane ff tî 

du Roi. — Chiffres de sn devise. — Discussions sur le mode d'inter- I L. 

prêter Tenlacement des D avec l'H. — Le Roi au jeu de paume du 
Louvre avec M. î\v. Guise. — Menus détails empruntés à la relation de 
Giacomo Suranzo. — Aperçus politiques généraux. — Traits caractéris- 1 « 

tiques sur l'esprit de la nation dans les observations des ambassadeurs. 

— Giovanni Capello apprécie éloquemment la versatilité des faveurs de 
la fortune ù Tégard des États. — Difficulté de connaître les intentions 
des princes. — Axiomes politiques. — Nouvelles sources de document* 
purement diplomatiques : les Esposizioni Principi, — Ressources et 
besoins économiques de la France d*après Giovanni Soranzo. — Carac- 
tère et humeur des Français. — Proverbe politique cité : « Il faut avoir 
le Français pour ami, mais non pour voisin, m Bonheur politique de » 
situation naturelle du royaume. — Parallèle des deux puissances rivales 
à cette époque : la France et TEspagne. — Rôle conciliateur de w 
République de Venise dans les affaires du royaume de France. — Le 
jugement que porte Brantôme sur l«t ambassadeurs vénitiens à la courue 
France dans sa « Digression contre les ambassadeurs de robbe longue •- 



« 



ta 
da 



La date de 1550, aux archives de Venise, pour ceux 
qui Y font des recherches, est une date importante. 



ai 
ta 



RELATIONS SUR HENRI II. 427 

Depuis 1550, en effet, les dépêches et les relations ne nous 
font plus défaut. L'incendie trop célèbre de 1576 (nous en 
avons déjà parlé) , en portant le désordre et la ruine dans 
le palais des Doges, avait réduit en cendres toute une 
partie de la chancellerie secrète où étaient précieuse- 
ment conservées, selon la progression des temps, les 
lettres, les renseignements, les rapports de tous les diplo- 
mates et les négociateurs qu'avait envoyés de par le monde 
la Seigneurie de Venise. Soit que les ravages de cet in- 
cendie aient pu être arrêtés avant qu'ils eussent envahi 
les pièces réservées aux recueils des correspondances en 
date de l'année 1550, soit que celles-ci fussent classées 
dans des salles en dehors de toute atteinte du sinistre, il 
est certain que depuis cette époque, jusqu'aux dernières 
heures du gouvernement de Venise , le trésor des archives 
d'Etat, les séries de pièces politiques, les cartons réservés 
aux relations proprement dites, sont, à de rares excep- 
tions, dans un état de conservation bien fait pour être 
loué* Ainsi, à l'avenir, nous aurons moins de places vides 
à constater dans la galerie des portraits des princes. C'est 
d'autant mieux pour la scène du temps qu'on ne saurait 
trop bien la voir. L'avènement de Henri II est en même 
temps celui de personnages nouveaux , et sa mort mit le 
pays de France dans les mains de l'incarnation politique 
la plus curieuse qui ait jamais agi directement sur nous; 
je veux dire Catherine de Médicis. Quatorze ambassadeurs, 
dont un seul, Michieli Giovanni, représenta quatre fois la 
République de Venise près la Cour de France, ont parlé 
d'elle et ont décrit ou ses traits ou ses qualités. Et y eut-il 
jamais, pour un pinceau habile, pour un esprit capable 
d'observation, des sujets de portraits, des études de carac- 
tères plus singuliers que ceux qui nous sont offerts par 
cette nombreuse, étrange mais rapide descendance de 



428 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

Catherine? Le mélancolique et malade François II, cet 
agité Charles IX, cet efféminé Henri III, dont on ne })eut 
dire s'il est Italien, Français, Asiatique, ou s*il tient à la 
fois de ces trois natures, nous sont représentés advivum, 
chacun dans ses originalités individuelles. Nous avons tou 
les portraits de cette famille exceptionnelle, sur l'ensembl 
de laquelle règne toujours, soit d'une manière ouverte ^^ 

■ 

soit d'une façon mystérieuse, cette Reine mère de nos Rois 
comme l'appelle Brantôme, cette Italienne, cette Mëdîci 
qui, tant que le monde aura des historiens, fera pari 
d'elle et jettera les 0])inions humaines dans ce flot ondoya 
et divers dont parle le plus original des philosophes, 
contemporain Montaigne. 

Mais regardons d'abord le chef de la famille, Tépoi 
de Catherine et l'amant de Diane, le Roi Henri II. 

Sous le règne de Henri <II, l'historien trouve encore 
France une certaine harmonie : les luttes intestines ne 
sont point encore tant déclarées; les Lorrains se couk 
tent déjà, mais, à les bien prendre, ils font un peu com 
Catherine, ils méditent et prévoient. Le Roi est dof^ 
encore le Roi! Et malgré la double influence si personnel! 
de la Sénéchale sa maitressc, et du Connétable son mi 
nistre, la figure royale de Henri domine les autres et n'au 
torise pas les sombres ambitions à se montrer, la mai 
armée, courant le Louvre et la rue. D'ailleurs c'est enco 
un beau roi, plein de noblesse et doué de majesté; il est 
loin de la grande allure {gauloise, ironique, voluptueuse, 
souriante et vaillante du roi François son père, liseur de 
Boccace et tueur d*ennemis tout ensemble; mais il a de 
beaux goûts, de belles ambitions, et il a dans tous ses airs 
un certain reflet de dignité et de calme d'autant plus atta 
chant, que le soleil qui se leva sur la France au lendemaî 
de sa mort , ne se leva que pour éclairer le commencemen 










[Biiature de CHARLES VIII Roi oe FRANCEin 
fiïpr*> une letlTi; m ilaii' dp ViF^NE li'27 Bl.ir 




Aturb d-ANKE de BRETACNE Rciiie dc mANCEri 
e UlLre sur p»rehcniiii au TapK ALEXANIIRE VI ( H Décembre ltB9,} 




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PHYSIONOMIE DE HENRI II SOUVENT DÉCRITE. 429 

de cette longue chaîne de misères humaines à laquelle 
nous fûmes attachés jusqu'au triomphe du Bourbon , vrai 
{jrand homme qui devait en douze ans de règne nous 
donner douze ans de gloire et d'autorité parmi les peuples. 

Les Vénitiens connurent beaucoup le Roi Henri II , et 
j'ai vu , d'après les audiences qu'il accorda à leurs ambas- 
sadeurs, h quel degré de familiarité charmante il les auto- 
risait. De six ambassadeurs successivement envoyés à sa 
Cour, nous avons les relazioni bien complètes de quatre 
d'entre eux, et comme deux autres ambassadeurs du temps 
du Roi son père n'ont pas manqué de parler du Dauphin 
son fils, il résulte donc que sa personne est une de celles 
qui sont le plus exactement décrites aux divers temps de 
son âge et aux périodes graduelles de sa puissance. 

Matteo Dandolo ', qui vint en France en 1542, est le 
premier qui parle de Henri avec quelques détails : 

u Le Sérénissime Dauphin , dit-il , a vingt-trois ans ; . il est 

' La relazione de Matteo Dandolo n*a pas été connue de M. Tommaseo. 
Il faut la cherclier dans la Raccolta Albert, Du reste, pour éviter toute con- 
fusion à regard toujours délicat de la citation exacte des sources, je m'em- 
presse d'indiquer ici — et je le ferai au chapitre suivant pour l'époqae 
de Catherine — les relazioni qui sont du Recueil Tommaseo et celles du 
Meeueil Albèri qui n'ont été ni traduites ni citées dans le premier : 



ASIBASSAOEURS VENITIEXS 

dout les relazioni sur les rkgkes 

DE FRANÇOIS I^*" ET DE HENRI II 

APPARTiBNtiEiiT A LA Raccolta Albèri, 



AMBASSADEURS VSKITIEHS 

DONT LES relazioni SUR les règnes 

DE FRANÇOIS I**" ET DE HENRI II 

FONT PARTIE DU Rccueil Tommaseo. 

1535. Marin Giustinian. 
1537. Francesco Giustinian. 
1546. Marin Cavalli. 
1554. Giovanni Capello. 

Pour compléter ce petit catalogue des relations inédites en France, 
c'est-à-dire de celles qui sont demeurées inconnues à M. Tommaseo, il faut 
ajouter les relazioni dont j'ai reproduit les fragments d'après mes recherches 
dans les Diarii Sanutiani : 



1542. Matteo Dandolo. 
1547. Matteo Dandolo. 
1550. Lorenzo Gontarini. 
1558. Giacomo Soranzo. 



1498. Pietru Stella. 
1501. Domenico Trevisan. 



1515. Marco Dandolo. 
1532. Zuam Antonio Venier. 



430 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

d^une prestance de corps fort convenable, plutôt grand que 
petit, ni gras ni maigre, mais si bien bâti, qu'on le croiiait 
tout fait de muscles; infatigable aux exercices de la chasse et 
des armes, dans lesquels il se conduit très-bien, et peut-<^tre 
mieux qu'aucun cavalier de France, je Tai vu nombre de fois 
jouter longuement et excellemment, et faire de son corps, avec 
autant d'adresse que de courage^ tout ce qu'il est possible de 
&ire aux jeux d'épée et de paume. Cependant il est d'une na- 
ture plutôt sombre et taciturne qu'autrement. Il rit ou fait signe 
de rire bien rarement, au point que nombi-e de ceux qui sont 
à la cour assurent ne l'avoir jamais vu rire une seule fbîs. Ses 
cheveux sont noirs, et il a le teint pâle et presque livide.... 
Ce Dauphin dépense son revenu avec autant de régularité que 
de splendeur; il paye ses gens en temps voulu ^ il les tient fort 
bien et nombreux, tant pour le service ordinaire de sa maison 
que pour la garde de sa personne... '. » 

Marine Gavalli, que j*ai si grandement vanté parmi les 
hommes d'Etat vénitiens qui connurent François I*', 
vit le Dauphin quatre ans plus tard; il lui consacre une 
longue page. Il parle de ce prince un peu en philosophe, en 
observateur moraliste, et avec le beau mode de diction 
qui lui était propre et qui le distingue à un si haut point 
parmi tous les diplomates de son temps. Venant de passer 
en revue toute la lignée des enfants du Roi , et parmi eux 
les deux princes morts dans le plus bel âge de la vie : 

u Ainsi, dit-il, la fortune qui devait tomber en partage aux 
autres frères semble toute réunie sur celui qui est maintenant le 
Dauphin, dont les qualités promettent à la France le plus digne 
roi qu'elle ait eu depuis deux cents ans. Cet espoir est encore 
un très-grand soulagement pour ce peuple, qui se console des 
malheurs présents par la pensée des biens à venir. Ce prince a 
vingt-huit ans; il est d'une constitution très-robuste, d'une 
humeur tant soit peu mélancolique; il est fort adroit aux exer- 
cices des armes ; il n'est pas beau diseur dans ses reparties , mais 

* Ses revenus étaient ceux du Daupliiné et de la Bretagne : cette seule 
province lui valait 520,000 francs. 



HENRI II ET DIANE DE POITIERS. 431 

il est très-net et très-Ferme dans ses opinions; ce qu'il a dit tine 
fois, il y tient mordicus. Son inteilig^ence n'est pas des plus 
promptes; mais ce sont souvent ces hommes-lÀ qui réussissent 
le mieux : c'est comme les fruits de l'automne qui mûrissent 
les derniers, mais qui par cela même sont meilleurs et plus 
durables que ceux de Tété ou du printemps. Il tient à g^arder 
toujours un pied en Italie, et il n'a jamais pensé qu'on dût 
céder le Piémont. Il entretient dans ce but les Italiens mécon- 
tents des affaires de leur patrie. Il dépense son argent d'une 
manière à la fois sage et honorable. Il n'est (j^ière adonné aux 
femmes: la sienne lui suffit; pour la conversation, il s'en tient 
à celle de madame la Sénécbale de Normandie, âgée de qua- 
rante-huit ans. Il a pour elle une tendresse véritable; mais on 
pense qu'il n'y a rien de lascif, et que dans cette affection c'est 
comme entre mère et fils ; on affirme que cette dame a entrepris 
d'endoctriner, de corriger, de conseiller M. le Dauphin, et de 
le pousser à toutes les actions dignes de lui. » 

Il y a ici un trait curieux qu'il ne faut pas laisser passer. 
L'ambassadeur est en effet récho d'un sentiment qui alors 
était général : on était d'avis que le Dauphin avait plutôt 
dans cette Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, 
sénécbale de Normandie, une sorte de nymphe Égéri'e, une 
manière de conseillère et d'inspiratrice qu'une maltresse 
dans l'acception sensuelle du mot : mais il ne faut point 
prendre ce dire au pied de la lettre; l'ambassadeur n'af- 
firme rien , d'ailleurs ; il dit : on pense. Quand le Dauphin 
fut roi, on sut à peu près à quoi s'en tenir. Au reste, que 
le lien fût idéal ou physique, peu importe à l'histoire; 
car, à ce point de vue, la Sénécbale n'en a pas moins 
joué le rôle de maîtresse du Roi, maîtresse reconnue, 
honorée, saluée, consultée, crainte et redoutée autant 
que maîtresse de roi l'a jamais été, ayant même éten- 
due de- pouvoir sur l'esprit de Henri II , que la Pompa- 
dour sur l'esprit de Louis XY. Diane fiit à la fois une 
Pompadour et une Maintenon. La belle Sénécbale tint 



434 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

ormes ^ » L'ambassadeur, parlant encore de Henri II dans 
un autre endroit de son rapport, dit aussi : 

u Sa Majesté se montre religieuse ; elle ne monte pas à cheval 
le dimanche, au moins le matin, et je veux dire à Vos Excel- 
lences que madame la Sénéchale, sa favorite, racontait à une 
dame d'honneur, qui me Ta redit, que remarquant en quelle 
dévotion profonde était le Roi au moment de recevoir la cou- 
ronne, et lui ayant demandé depuis de lui vouloir bien dire 
pour qui il avait tant prié Dieu, le Roi lui avait répondu 
que ce n'avait point été pour une autre fin que la suivaote : Que 
si la couronne qu'il allait prendre promettait un hon gouverne- 
ment et assurait le salut de ses peuples. Dieu lui fit la grâce de 
la lui laisser pour longtemps, qu'autrement il la lui prit hien 
vite. » 

Cet ambassadeur Matteo Dandolo n'était venu qu'extra- 
ordinairement et pour complimenter; aussi ne fit-il qu'u|i 
bref séjour. Lorenzo Contarini fut envoyé a titre ordi- 
naire, et demeura en France pendant près de trois ans. Il 
est celui de tous qui parle le plus au long de la cour de 
Henri II. Prolixe de son naturel, h en juger par l'étendue 
de son rapport, diffus même, il détaille la personne et le 
caractère du Roi comme l'un de ces romanciers de notre 
temps qui consacrait dix pages au portrait de son héros 
pour n'en donner que deux à ses aventures. 

u Henri est seul maître d'un grand État; âgé maintenant 

de trente-deux ans et huit ou neuf mois, de graude stature, 
gros à proportion , poil noir, beau front, les yeux noirs et vifs, 
le nez grand , la bouche commune et la barbe tirant en pointe 
de la longueur de deux doigts; tout l'ensemble lui donne une 
figure des plus avenantes et respirant un bel air de majesté. Il 
est d'une très-robuste complexion et grandement adonné aux 
exercices du corps , au point que chaque jour, deux heures après 
dîner jusqu'au soir, il dépense ce temps à jouer à la paume ou 

1 Brantôme, édition de la Haye, 1740; t. VU, p. 13-14. 



CARACTERE DE HEINRI IL 435 

au ballon, ou au tir de l'arc.... Ajoutez qu'il se complaU infini- 
ment à la chasse de tous animaux, comme faisait le père, et 
surtout à la chasse du cerf, à laquelle il va deux et trois fois la 
semaine, au risque des plus g^randes fatig^ies non moins qu'au 

péril de sa vie Cet exercice lui plaît plus que tous les autres; 

en sorte qu'on peut dire que ces grands princes , rassasiés des 
plaisirs ordinaires, trouvent bon d'aller au-devant des fatigues 
et des périls pour s'y ébattre et s'en éjouir. 11 se complaît 
merveilleusement aux armes et aux chevaux, aussi monte-t-il à 
cheval et manœuvre-t-il toutes sortes d'armes à l'égal de qui que 
ce soit dans sa propre cour. II lutte excellemment ', et il ne se 
fait jamais de tournois (et il y en a souvent) ou il ne compa- 
raisse tout armé comme les autres chevaliers, et qu'il ne se 
tienne le casque en tête, et qu'il ne coure aussi longtemps que 
qui que ce soit; il en est de même pour lui en tous autres com- 
bats à pied ou à cheval , et partout il réussit en ces jeux : il est 
t]:ès-sain de corps; ses dents seulement le font parfois souffrir. 

» Il est d'une bonté naturelle si reconnue, qu'il n'y a point à 
lui opposer à cet égard un autre prince, encore même qu'on 
remontât à beaucoup d'années. Il veut le bien et y travaille; il 
est accueillant, et ne refuse d'audience à personne; pendant 
qu'il mange, il a continuellement quelqu'un qui lui parle de 
choses particulières, et il écoute tout et répond à tout de la 
façon la plus courtoise; on ne le voit jamais en colère^ sauf 
quelquefois à la chasse, lorsqu'il lui arrive quelques ennuis, 
encore n'use-t-il pas de paroles violentes : aussi peut-on dire 
que par son caractère il est réellement très-aimé.... II est d'une 
certaine tempérance, car pour les plaisirs charnels, si nous le 
comparons au Roi son père ou à quelques rois défunts, on le 
peut dire très-chaste, et il a cela de plus qu'il fait ses affaires 
de façon que personne ne puisse trop parler, ce qui n'était 
pas le cas pour le roi François ; aussi la cour, qui était alors des 
plus licencieuses, est maintenant assez régulière.... Sa Majesté 

1 Voyez Brantôme, t. Vil, p. 67. « J'ay ouy conter à la reyne mère, 
qni me le disott à moy-mesme en me le louant, que de son âge il avoît 
été le meilleur sauteur de la cour, et que jamais nul ne luy put tenir pied 
que feu M. de fionnivar, et principalement au plein saut, car c*étoit tou- 
jours vingt- trois ou vingt -quatre grands pieds ou semelles. Mais c*étoit 
à franchir un grand fossé plein d*eau où il se plaisoit le plus.... » 

28. 



436 DE LA DIPLOMATIE VÉxMTIENNE. 

mangue et boit fort modérément.... On le tient pour bien moins 
libéral et mag^nifique que son père, peut-être parce qu'il donne 
beaucoup à peu. En une seule fois, il a donné à la duchesse de 
Yalcntinois le droit de contrôle sur tous les offices du royaume, 
qui s'obtiennent du nouveau Roi moyennant une certaine paye, 
et elle en a tiré 100,000 écus et plus; il a donné aussi en 
une seule fois à M. de Guise, au CSonnétable, au maréchal 
de Saint- André, les deux décimes du clerg^é, qui rapportent 
800,000 francs.... » 

L'ambassadeur développe alors tous les moyens que le 
Roi de France a dans ses mains pour récompenser, béné- 
ficier et satisfaire ' , puis il revient au récit de ses qualité. 

u Sa Majesté est magnanime, et on voit qu'elle désire l'agr^ui- 
dissemcnt de son État; on la tient pour être inclinée aux 
g^uerrcs, tant pour son ambition que pour la g^uerre même, dont 
elle a vu plus d'un échantillon , le roi François l'ayant envoyée 
en 1537 en Piémont avec l'armée, pour résister au marquis de! 
Guasto, qui tentait de recouvrer les États perdus l'année précé- 
dente; en 1542, elle eut la chargée de la guerre de Perpi^an, 
puis elle en vit d'autres en compagnie du père, les deux de 
Flandre, et en dernier lieu celle de Boulogne. Il faut dire en 
outre que la multiplication d'enfants lui fait ambitionner Tac- 
quisition d'États nouveaux, pour les laisser grands sans toucher 
aux choses de la couronne; sans quoi, avec leur État ordinaire, 
ses seigneurs ne seraient que seigneurs assez pauvres.... Sa 
Majesté ne manque pas aux devoirs de religion; elle va à la 
messe chaque jour, entend les vêpres les jours de fête et va aux 
processions à certains temps de l'année, et honore chaque fête 
principale en touchant chaque fois, avec autant de patience que 
de dévotion, de nombreux malades atteints de scrofules, lesquels, 
au seul toucher du Roi, prétendent être guéris.... Ce Roi a de 
l'intelligence naturelle et une grande mémoire.... Il parle bien 
le français, l'italien et l'espagnol.... Il n'est pas lettré, et sait 
tout bonnement lire et écrire.... Le Roi son père ne l'aimait pas 
beaucoup, et de son vivant non-seulement il ne le rompit point 

^ Voyez le recueil d*Aibèri. Relazioni, t. XI de la collection et V de 
la première série, p. 62-63. 



INFLUENCE DU CONNÉTABLE DE MONTMORENCY. 437 

au manège de l'État, mais même il ne l'appelait point en son 
conseil secret, de sorte qu'il vint au trône, il y a quatre ans, 
dénué, peut-on dire, de toute notion pertinente au ([ouverne- 
menl d'un si grand royaume; aussi se mit-il tout entier dans les 
mains du Connétable, lequel a fait et fait tout.... » 

Ce ne fiit en «ffet que vers cette époque de son 
règne (1552) que le Roi commença à se mêler sérieuse- 
ment aux affaires ou au moins à s'en rendre un compte 
personnel. Le matois et rusé Connétable — celui que 
Brantôme appelle le bonhomme — faisait tout au monde 
pour que Sa Majesté ne prit point trop les devants; l'am- 
bassadeur le dit ici en termes plus positifs et plus impar- 
tiaux qu'en aucun écrit des contemporains français, soit 
amis, soit ennemis. 

tt Le Connétable, dit-il, sans nul doute pour se maintenir 
en cette grandeur, tend à ce que le Roi ne se mêle point trop 
de gouverner, et il le tient encore un peu d'une manière si 
particulière, qu'il en résulte que le Roi bésite à se croire ca- 
pable; aussi est-ce encore l'ilsage (le Connétable l'a établi dès le 
principe) que les ambassadeurs qui veulent parler au Rot aillent 
d'abord à son ministre pour lui faire part de l'objet de l'au- 
dience qu'ils demandent; ledit connétable va alors à Sa Majesté, 
lui expose l'objet de l'audience et lui dit ce qu'elle doit répondre, 
n voudrait ainsi que le Roi continuât à être comme en tutelle, 
et il l'engage fort à ses exercices de corps, le persuadant que 
cela l'empêchera de devenir trop gras, ce que le Roi redoute 
fort; néanmoins, on voit que de jour en jour Sa Majesté tend 
à agir par elle-même {va facendo da sè)*^ 

L'unique maîtresse du Roi y madame la Duchesse et 
Sénéchale, est si bien alors la seule femme influente de la 
cour, elle est si hautement l'héroïne des conseils et la dis- 
pensatrice des bienfaits et des sourires de Henri , que la 
Reine n'est pour rien dans l'histoire de ce temps. Alors il 

< Voyez Baccolia Albert, p. 65, t. XI, — sur l'inflaence du ministre 
quant aai promesses que le Roi fait et qu'il tient à honneur d'accomplir. 



438 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

ne faut point, en effet, s* enquérir de la Reine Catherine, 
mais seulement de Diane la Sénëchale. La Reine, alors, 
n*était vraiment autre chose qu'un moule à enfants, la 
génitrice de la cour, mais non point la Reine, Elle s'en 
dédomma{jea plus tard; je {jarde sur elle le silence dans 
cette période, me réservant de lui consacrer les plus atten- 
tives pages de cet écrit et les soins les plus minutieux pour 
la montrer sous ses plus vives couleurs, degré par degré. 
C'est donc la Sénéchale-Duchesse qui règne, et c'est elle 
qu'il Faut regarder auprès du Prince qui portait pour Uvrée, 
dans les tournois et partout, « blanc et noir^ qui estait la 
sienne ordinaire à cause de la belle veufve qu'il servait, » 
Dans cette relation de 1552, Lorenzo Contarini ne manque 
pas de lui donner la place qu'elle avait en réalité; à 
l'écouter, elle n'est pas seulement une pudique Egérie; 
pour traduire dans un style moins libre que celui de son 
siècle l'expression dont il se sert, on ne le peut mieux 
faire qu'en disant qu'à l'égard de la belle dame, sa mai- 
tresse , le Roi remplissait tous ses devoirs. 

u Mais la personne, dit-il, que sans nul doute le Roi aime 
et préfère, c^est madame de Valentinois. C'est une femme de 
cinquante-deux ans, autrefois l'épouse du grand sénéchal de 
Normandie et petite-fille de M. de Saint-Valier, laquelle, restée 
veuve jeûne et belle, fut aimée et goiitée du roi François et 
d'autres encore, selon le dire de tous; puis elle vint aux mains 
de ce roi lorsqu'il n'était que dauphin. Il l'a beaucoup aimée, 
il l'aime, et elle est sa maîtresse, tout âgée qu'elle est*. Il est 
vrai de dire que, bien qu'elle n'ait jamais employé de fards 
(belletti) ', et peut-être en vertu des soins minutieux qu'elle prend, 

1 L'expression du Vénitien est plus forte : « Il quale Vha. amata ed ama 
e ffode cosi vecchia corne è. * 

2 Les libelles dn temps ne disaient pas la même chose. D*amères déri- 
sions étaient faites sur son âge avancé, ses fausses dents, son rou^e, son 
blanc. Voyez la notice de M. PJiel sur madame de Valentinois. Portraits 
des personnages français du seizième siècie. 



MADAME LA DUCHESSE DE VALENTINOIS. 439 

elle est bien loin de paraître aussi âgée qu'elle Test. C'est une 
femme d'intelligence et qui a toujours été l'inspiratrice du Roi, 
et qui même l'a aidé de sa bourse lorsqu'il était dauphin. Sa 
Majesté lui en garde une grande obligation, et dès le commence- 
ment de son règne l'a faite duchesse de Valentinois et lui a donné 
ce que j'ai dit, et lui donne encore, et fait en cela et en autre 
chose tout ce qu'elle veut. Elle est au courant de tout , et chaque 
jour, pour l'ordinaire, le Roi après son dîner va la trouver et 
demeure une heure et demie à raisonner avec elle, et il lui fait 
part de tout ce qui arrive. » 

On a cherche, dans une intention dont le mobile était 
plutôt l'honnêteté que la justice, à nier la somme excessive 
d'influence de Diane de Poitiers sur Fesprit du Roi et sur 
les tendances de la Cour. Cette tentative est d*ùne extrême 
puérilité. Nier que Diane occupait absolument la pensée 
du Roi, ce serait donner une négation à tous les arts du 
temps. Diane est partout : jamais maîtresse de roi n'a été 
plus affichée et exposée aux regards de la nation. Il y eut 
un soin tel de la rendre mémorable, qu'on serait tenté de 
croire que le Roi craignait que l'histoire et la postérité 
n'en parlassent point. Elle est partout, elle inspire tout. 
Anet était sa demeure, et il n'y a pas lieu de s'étonner 
qu'Anet ait subi le souffle inspirateur de Diane , car il est 
naturel que le temple se ressente des inspirations de la 
déesse. Mais le Louvre? Mais Fontainebleau? Mais les 
bijoux de la couronne? Mais les devises et les livrées de 
la Cour? Mais le Donec impleat orbem? Et les croissants? 
Et tous les souvenirs de la douce déesse antique? Dans 
Rome même , dans la religion antique , a-t-on jamais tant 
sacrifié à Diane, à Diane chasseresse? Ce nom et ce culte 
seyant si bien aux idées de renaissance ! Cela tient du mer- 
Teilleux. Le cerf, le cerf se donnant en victime amoureuse, 
aux genoux de Diane! Quelles faciles allusions! L'arc, les 
flèches : ces armes du dieu d'amour ! Diane au bord des 



440 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

fontaines! Le croissant et les suaves teintes qu'il repré- 
sente à l'imagination sur un fond d'azur tendrement 
obscurci! Les Psaumes eux-mêmes sont interro{]fés pour 
célébrer la grande amoureuse : il existe un portrait d'elle , 
au bas duquel, en petits caractères romains, on lit : 
« Gomme le cerf brait après le décours des eaues , ain« 
brait mon âme après toi, ô Dieu! » Il y a plus encore: 
c'était la Duchesse, la Maîtresse qui prenait en protection 
la Reine, l'Épouse. Je reviendrai sur ce sujet fort délicat 
au chapitre consacré à Catherine de Médicis. 

Un trait important eût manqué au tableau de favori- 
tisme retracé par le Vénitien , si on n'eût pu y voir vive- 
ment caractérisée une de ces luttes sourdes que l'ombre 
des trônes ne peut longtemps tenir cachées. Le Gonné — 
table voyait d'un œil amer cette fomme qui avait une tell^ 
puissance ; de son côté , la Sénéchale voulait violenter 1^ 
confiance que le Roi avait dans ce vieux serviteur d 
royaume. 

M Un moment on s'est demandé à la Cour qui le Roi afifec- 
tîonnait le plus, ou le Connétable ou madame de Valentinoîs; 
mais à présent on reconnaît à beaucoup de signes que Madame 
est plus aimée, avec cette réserve et cette considération que 
rattachement que le Roi éprouve pour le Connétable peut bien 
être subordonné au besoin qu'il a de lui, tandis que ce qu'il 
ressent pour la Duchesse ne peut avoir d'autre source que 
l'amour le plus vif. Je dis cela parce qu'au grand déplaisir du 
Roi, ces deux personnages, le Connétable et Madame, sont 
ennemis déclarés. Cette hostilité compte déjà trois années, mais 
elle n'éclata ouvertement que l'année dernière, lorsque madame 
la Duchesse s'aperçut que le Connétable avait tramé de détou^ 
ner le Roi de la passion qu'il avait pour elle, en le faisant 
s'éprendre d'amour pour la gouvernante de la petite Reine 
d'Ecosse, fort jolie petite femme. La chose alla même si avant 
que cette {jouvernante devint crosse par l'œuvre du Roi. 
Madame s'en plai^jnit extrêmement; le Roi eut beaucoup à s'en 



LES PARTIS À LÀ COUR (1551). 441 

excuser, et pendant longtemps le Connétable et Madame ne se 
parlèrent même pas. Enfin, aux instances de Sa Majesté, ils 
firent la paix en apparence, mais au fond^ leur haine est aussi 
g^nde que jamais : de là maintenant ces deux partis qui sont 
comme deux factions à la cour. Qui s'approche d'un côté sait 
assurément qu'il n'aura à trouver que défaveurs de l'autre. Et 
comme le Cotinétable n'est pas trop aimé à la cour, presque 
tous les (j^rands vont sous le drapeau de Madame, et parmi eux 
la maison de Guise, tant parce que M. d'Aumale est (j^endre de 
Madame que parce que le Cardinal voudrait être seul à (]^ou- 
verner. » 

La voilà signalée, cette lutte qui par regard à Tavenir, 
devait « combler le boisseau de nos malheurs » , et cette 
page de Lorenzo Gontarini pourrait servir de juste épi- 
graphe au récit des histoires futures et prochaines, dont 
les héros seront les Guises , autrement dits les Lorrains ^ . 

Giovanni Capello fut le successeur de Gontarini à la 
cour : il y arriva au mois de novembre 1551 et se retira 
vers 1555; il rapporte que le Roi se donnait déjà bien 
plus aux affaires , et que même il étudiait les belles-lettres : 
deux beaux progrès assurément. 

tt Quant à l'emploi du temps par Sa Majesté, il ne pourrait 
être plus sag^e; le Roi ne le remplit que de choses utiles et 
honorables. En été, il se lève au point du jour; en hiver, avec 
la lumière; il commence sa journée en faisant dévotement sa 
prière, puis il va au conseil secret qu'on appelle Yestroit^ dans 
lequel entrent aussi le Connétable, monseigneur de Guise, 
M. de Vendôme, le grand maréchal, et où l'on délibère sur la 
paix, sur la guerre, sur les armements, sur les troupes, sur les 
approvisionnements, sur tout ce qui tient à Tadministration du 

t Voyez Baccolta Albèriy t. !^I, p. 76, Tintéressant portrait du cardinal 
de Lorraine : • Intimo consiglfere di Sua Maestà, giovane di vinti sette 
annî, di bel inge{;no : nel negoziare, sa assai, ancorchè non abbia niane{j- 
giato afFari se non in tempo di questo re, e sarà senza dubbio gran ministro 
e iolo, cbe sarà quando per morte o qualche altro disturbo mancasse il 
Gontestabiley che ora è il primo. » 



442 DE LÀ DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

royaume. De là le Roi sort pour aller à la messe, après quoi il 
dine, mais avec bien peu d'appétit : on le dirait tout à ses pen-* 
sées. Après dîner, on tient conseil moins secret, auquel le Roi 
n'assiste que bien rarement; mais les susdits conseillers y sont 
tous, et là il s'ag^it de lois, de justice et d'autres affaires sem- 
blables. Le Roi se livre ensuite à l'étude des lettres, car il sait 
bien que celles-ci peuvent être utiles et honorables aux princes 
plus que toute autre chose au monde. Ensuite il monte à cheval, 
aussi bien pour distraire son esprit que pour exercer son corps. 
Il aime la chasse, surtout le courre du cerf, et il y va deux fois 
la semaine. Tous ses amusements sont honnêtes, à moins que 
pour les plaisirs illicites il ne sache fort bien se cacher. Sa 
Majesté a trente-six ans; sa taille est haute et bien prise, sa 
figfure est belle et a(rréab]e, son teint un peu brun; ses manières 
sont aimables. Il est afïable et courtois, et il daigne parler à 
tout venant , fût-il de la condition la plus humble. » 

L'occasion de catte ambassade de Giovanni Capello me 
rappelle quelques noies curieuses et inédites sur la per- 
sonne de Henri II, auxquelles je ne saurais trouver un 
cadre plus convenable que ce chapitre. Parmi les gentils- 
hommes vénitiens qui étaient du cortège de l'ambassadeur 
se trouvait l'un de ses neveux : il fut au Louvre lors de 
la première audience; depuis son départ de Venise, il 
avait écrit, à la demande de quelque belle et illustre 
dame, le journal de son voyage. J'ai copié les passages 
de ce diario qui ont trait au séjour de l'ambassadeur à 
Paris. Voici en quels termes ce jeune Vénitien résume ses 
observations sur la personne royale , particulièrement sur 
le mode de ses vêtements, sur leur couleur et leurs 
ornements. 

fc L'audience étant obtenue, nous partîmes pour la cour après 
déjeuner; mais avant de quitter la maison vint un gentilhomme 
qui nous pria de tarder un instant, jusqu'à l'arrivée des deux 
seigneurs qui avaient chaige de conduire à la cour l'illustris- 
sime ambassadeur; nous vîmes en effet venir M. de Norrasier (?) 



CURIEUX DÉTAILS SUR UNE AUDIENCE (1551). 443 

et M. d'Augfsbourg (?). Ce fut en leur compagnie et en ce! Je 
de nombreux autres gentilshommes que les deux ambassadeurs 
et nous fûmes introduits dans la salle où Sa Majesté a coutume 
de prendre ses repas, au palais qu'on appelle le Louvre et qui 
donne sur la Seine.... Sa Majesté se tenait près d'une fenêtre, 
debout, vêtue d'un pourpoint de damas noir bordé de velours 
et doublé des plus beaux SLQvémenU , avec un justaucorps de cuir 
blanc, et brodé sur champ de deux croissants d'or accommo- 
dés de manière à sembler être entre deux D. Dans cet enlace- 
ment des D, on voit d'abord un H, initiale du nom de Sa 
Majesté; on voit aussi un E, seconde lettre du même nom de 
Henri; on y peut voir aussi deux D, lesquels sont la double 
initiale de la Duchesse de Valentinois , appelée aussi Madame la 
Sénéchale. Son vrai nom est Diane, et l'allusion est bien mani- 
feste dans ces deux croissants si unis et si joints par l'embrasse- 
ment des deux D; ainsi sont en eflet les deux âmes des deux 
amants, unies et réunies dans un étroit attachement. Sa Ma- 
jesté portait au cou une chaîne d'or travaillée , et sur la tête une 
toque de velours noir, avec une petite plume blanche. Les 
Suisses et ceux de la garde du Roi sont tous vêtus de la même 
livrée, avec un croissant d'argent en avant et en arrière portant 
cette devise : Donec totum impleat orbem. 11 y avait Sa Majesté, 
l'illustrissime Connétable, les très-révérends Cardinaux de Lor- 
raine, de Bourbon et de Vendôme, et bien d'autres seigneurs. 
Lorsque les ambassadeurs eurent fait les saints d'usage au mi- 
lieu de la salle, ils s'approchèrent du Roi et le saluèrent de 
nouveau. Sa Majesté embrassa alors avec de grandes marques de 
bienveillance l'illustrissime Capello, qui lui présenta les lettres 
de créance. Sa Majesté les fit ouvrir et voulut les lire en per- 
sonne. L'ambassadeur exposa ensuite l'objet de sa mission; 
j'étais un peu loin, comme tous les autres, mais je vis néan- 
moins que, bien que l'illustrissime Capello ait parlé assez long- 
temps. Sa Majesté n'en demeura pas moins des plus attentives 
à tout entendre, et ne voulut jamais que ni l'un ni l'autre des 
deux ambassadeurs restassent découverts.... Le Roi leur répondit 
ensuite et dans une fiçon parfaite*. » 

^ J*appelle l'aUentîon sur rinterprétation des deux fameuies lettres D 
faite par le jeune Vénitien à sa sortie du Louvre. Son dire est assurément 



446 DE LA. DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

dans sa vie , même emploi de son temps , sauf un peu 
plus de soins manifestés à la Reine : 

(I Après le souper, dit-il, le Roi va aux appartements de la 
Reine, où se trouvent avec lui la plus grande partie des sei- 
• çneurs et des dames, et il s'y entretient volontiers pendant une 
heure. » 

Même ardeur aux chasses, soit à coiu*re le cerf, soit à 
l'oiseau. Un autre détail aussi est nouveau, c'est le plaisir 
extrême que 8a Majesté prend à la musique : 

u II se plait fort à la musique, dont il a les meilleures no- 
tions, et presque chaque jour il en veut entendre, soit à son 
lever, soit à son coucher ... Mais, ajoute l'ambassadeur, il n'est 
pas très-porté aux constructions, moins encore aux joyaux ni 
aux grandes œuvres de tapisseries; cependant on dit qu'avec la 
fin des gfuprres il élèverait quelque grand palais... '. n 

La chose pouvait être vraie au moment où l'ambassa- 
deur Soranzo laissa la France, assez pauvre alors et en 
grande détresse de bien des genres, car c'était en 1558, 
peu de temps après ces grandes hontes que nous avions 
bues à la bataille de Saint-Quentin, où la fleur de la bra- 
voure de France fut tuée ou faite prisonnière ; dure journée 
qui manqua mettre le royaume aux mains de l'Espagnol, 
notre ennemi national à cette époque. 

Je ne remplirais point le but de cette étude si je ne 

^ L*année 1558 , le Roi commanda cependant quelques œuvres de tapis- 
series aux fabriques d'Anvers. J'ai publié dans la Gazeête det heaux-^ris 
(^Courrier européen de Vart et de la curiosité) un travail aous ce titre : 
Négociations d*œuvres de tapisseries de Flandre et de France par le Nonce 
Guido Bentipoglio pour le Cardinal Borghèse (livraison de novembre 1861, 
et janvier 1862). Dans le premier de ces articles se trouve une lettre du 
Nonce au Cardinal où il est fait mention d'un fort beau sujet de tapisserie 
envoyé et commandé par le roi Henri II en '1558, mais dont le travail fat 
interrompu par Tévénement de la mort du Roi. Cette curieuse lettre de 
Bentivoglio était inédite. 



œNSIDÉRATIONS SUR LE ROYAUME. 447 

tirais de ces documents diplomatiques autre chose que les 
traits personnels des princes; cela est bon pour la curio- 
sité , mais ce n'est point assez pour l'histoire, dont je veux 
servir la cause. Dans ces relations, en effet, comme nous 
l'avons déjà montré par les (praves réflexions et les belles 
paroles de Marin Cavalli, sous le rè{]rne du roi François, la 
personne des princes n'absorbait pas à elle seule les obser- 
vations et les souvenirs des ambassadeurs. En même temps 
qu'ils retraçaient la physionomie du Roi , ne devaient-ils 
pas retracer la physionomie du royaume? N'avaient-ils pas 
à informer sur le cours de nos affaires , à faire ressortir le 
caractère de nos rapports et la tendance de nos intérêts 
avec les puissances? Certes ils y avaient égard, et, si je 
reprends à un point de vue général chacun de leurs textes, 
il me sera aisé de signaler les points capitaux traités par 
chacun d'eux sous ce règne où la politique s'exerçait en- 
core grandement et vaillamment entre des souverains, et 
non tristement entre gens de même sang et de même 
race , sinon de même religion , comme cela eut lieu sous 
les fils de Catherine. 

Il faut donc chercher dans la relation de Matteo Dan- 
dolo, toute brève qu'elle soit, étant le résultat d'une 
ambassade extraordinaire, ses appréciations sur nos hu- 
meurs avec l'Empereur Charles, et sur les prévisions des 
guerres qui ressortiront des sentiments contraires de ces 
deux souverains dont l'un avait été l'otage et le prisonnier 
de l'autre sous le règne précédent. L'ambassadeur exa- 
mine nos places, cherchant à dire par où sera l'attaque de 
l'Empereur, décidant avec raison (le fait le prouva plus 
tard), que sûrement ce serait par la Picardie. C'était un 
Italien (comme alors il y en avait déjà tant et de tout 
métier en France) qui avait la charge de nos fortifications, 
un Girolamo Bellarmato de Sienne, lequel, dit-il, fortifie 



448 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

maintenant Chàlons, terre frontière de la Bourgogne; il 
ajoute ce trait qui nous peint bien : 

M Maintenant, on détruit cette ville en grande partie pour la 
iaire plus forte, et on a renversé nombre de maisons pour creuser 
les fossés, et cela m'a donné lieu de voir chez ce peuple cette 
chose curieuse, qu'il détruisait ses propres maisons en cfuuiUtnt 
gaiement. Ne le pouvant croire, je voulus m'en rendue compte, 
et je trouvai que c'était vrai ; on me dit bien qu'on leur don- 
nait quelque compensation, mais elle atteignait à grand' peine 
au tiers de la valeur.... » 

La relation du successeur de Mutteo Dandolo est celle 
qui offre le plus de détails, mais elle n*est point écrite; 
c'est un vrai document administratif, diffus dans ses don- 
nées quoique important par les renseignements. Ce Conta- 
rini devait être un homme que de nos jours on considé- 
rerait comme essentiellement pratique. Il dit jusqu'au 
mécanisme de la cour; il est très-fort pour énumérer et 
dénombrer. On sait par lui tous les capitaines et lieute- 
nants étrangers (la plupart Italiens) qui suivaient nos 
guerres et y faisaient acte de bravoure. Il aborde la partie 
politique par ces paroles qui sont un vrai programme : 

« Il me reste, dit-il, à parler des choses que le roi Henri a 
accomplies jusqu'à présent, et d'où on peut raisonnablement 
juger de celles qu'il aura à accomplir dans la suite. Parmi ces 
premières, il en est quatre d'importance : l'acquit du royaume 
d'Ecosse, la guerre de Boulogne, la ligue avec les Suisses et la 
paix avec les Anglais, n 

L'ambassadeur traite alors de ces faits et il les discute 
avec un soin au moins égal à celui d'un jurisconsulte de 
la couronne d'Angleterre. Dans l'énoncé de ses prévisions, 
le bon sens d'un homme d'affaires domine; en vue des 
grands conflits qu'il voit prochains, il donne de sages 
conseils à son gouvernement : 

u Ces conflits, dit-il, préoccuperont tous les princes ou par 



RÉFLEXIONS POLITIQUES DES AMBASSADEURS. 449 

Faction même ou par le soupçon ( o fra f opère o col sospetto ) , 
aussi est-il à croire que Vos Excellences se prémuniront en tout 
cas de manière à plutôt pouvoir se fonder sur ses propres forces 
que sur celles de ses amis... car, à mon sens, lorsqu'un Ëtat 
est puissant et fort par lui-même, c'est-à-dire avec de l'argent 
en main et avec des vivres et des soldats au camp, ses amis 
cherchent à l'aimer d'autant plus et ses ennemis l'estiment 
davantage. » 

Mais il y a loin de la diction de Gontarini h celle de 
Gapello son successeur : Gapello, pour la forme, se rap- 
proche de Marin Gavalli, et parait être un véritable homme 
d*État. J'admire la fine et sûre concision de ses jugements ; 
il a des aperçus fort caractéristiques : ainsi , voulant dire 
l'impression que dut faire sur Tesprit du Roi de France la 
nouvelle du mariage de Philippe, prince d'Espagne (plus 
tard Philippe II) avec la R^ine d'Angleterre Marie Tudor : 

u Le Roi, dit-il, voyait bien les dommages et les dangers 
qui en résulteraient pour la France. Mais sachant d'ailleurs le 
caractère anglais incompatible avec celui de toute nation étran- 
gère, il compte sur de nouveaux accidents.,,, n 

Voici une autre de ses observations : 

« Je me suis aperçu que la principale maxime de Sa Majesté 
est de tenir la guerre toujours éloignée de la France. Elle 
n'épargne pour cela ni soins ni dépenses, car elle juge que 
toute perte chez soi est très-considérable, tout grand dommage 
au loin faible. » 

L'ambassadeur apporte alors ses preuves à l'appui de ce 
qu'il avance , et il en vient ainsi à dire , tout à l'honneur 
du royaume : 

tt Après la prise de Metz et l'acquisition du comté de Luxem- 
bourg, vous savez que le Roi négligea de mettre en mouvement 
son armée, ignorant que les forces de l'Empereur fussent aussi 
considérables. Il y eut une débandade telle, que l'arrivée de 
l'Empereur avec quarante mille hommes d'infanterie et douze 

29 



450 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

mille de cavalerie jeta l'épouvante dans toute la France, à 
laquelle le Roi n'avait ni le temps ni le moyen de pourvoir. Si 
l'Empereur avait alors saisi l'opportunité du moment, il aurait 
causé à la France le plus ^rand mal qu^elle eût jamais reçu de 
mémoire d'homme. Mais aussitôt que l'Empereur se fîit arrêté 
sous la ville de Metz, le Roi de France espéra pouvoir rassem* 
bler ses forces, et se rassura. Il eut bientôt mis sur pied une 
armée de quarante mille hommes de pied et de douze mille 
chevaux. On vit ainsi la force de cet État, le bel ordre de son 
gouvernement, les grandes et promptes ressources qu'il possède 
pour sa propre défense; mais on vit en même temps que c'est 
la fortune qui verse ses dons sur qui, comme et quand il lui 
platt.... La fortune protégea la France en aveuglant l'Empereur, 
qui ne sut pas profiter du moment et fondra sur le pays en- 
nemi; la fortune protégea l'Empereur en aveuglant le Roi de 
France lorsque l'Empereur était à Bruxelles, car si Sa Majesté 
Très-Chrétienne avait poursuivi sa victoire, non-seulement elle 
se serait emparée de Bruxelles, mais de tout le pays qu'elle 
aurait voulu conquérir. Déjà l'Empereur avait fait seller son 
cheval et préparer les bagages pour s'enfuir. La faute en fiit au 
Connétable, qui passait auparavant pour un homme pusilla- 
nime, et passe à présent pour un vrai lâche, puisqu'il craignit 
de poursuivre un ennemi battu et presque en fuite. Il en fat 
bafoué partout : à la cour, sur les places publiques, on débitait 
sur lui des sonnets et des vers latins qui l'appelaient un homme 

lâche et sans cœur. 

« 

» Après une si belle occasion perdue, on tient pour assuré 
que tant que le Connétable sera à la tête de l'armée, il n'y 
aura jamais une grande bataille donnée, d'abord parce qu'il 
est timide, puis parce qu'il est plus porté à la paix qu'à la 
guerre, p 

Telle était la rude franchise avec laquelle parlait cet 
ambassadeur, qui nous avait bien connus pour nous avoir 
autant observés. La passion ne lui dictait point ces paroles, 
mais il les prenait à cette même force de réflexion qui , 
peu de lignes plus loin , lui fait dire avec un sentiment de 
justesse qui serait encore fort convenable aujourd'hui : 



RÉFLEXIONS POLITIQUES DES AMBASSADEURS. 451 

M 11 est vrai de dire que Sa Majesté accepterait , aussi bien 
que la Reine, le Connétable et toute la cour, la paix de grand 
cœur, pourvu que TEmpcrcur offrit des conditions convenables; 
car le Roi sait bien que rien n'est aussi ruineux pour un pays 
qu'une longue guerre, ei qu'il vaut mieux une paix certaine 
quune victoire douteuse. C'est là d'ailleurs le sage et ferme 
avis de Votre Sérénité et de Vos Seigneuries. Sa Majesté, en 
causant avec moi , louait fort votre prudence , qui sait gouverner 
l'État avec tant de tranquillité. » 

Je citerai encore deux traits de la parole mâle de ce 
Vénitien, qui me semble, par plus d'un mot, avoir compris 
Tacite, c'est-à-dire le plus grand esprit qui ait honoré 
l'histoire. Gapello veut révéler les intentions du Roi : 

u Cest un sujet difficile, dit-il, car Dieu seul voit le fond de 
nos cœurs. Et si rien n'est plus secret que le cœur de l'homme, 
il y a dans le cœur des princes des profondeurs encore plus 
obscures. Jusqu'ici, j'ai parlé des choses par moi vues et enten- 
dues; je pouvais donc les affirmer avec assurance; mais ce que 
je vais vous dire, entendez-le non pas comme une vérité im- 
muable, mais comme une conjecture approchant plus ou moins 
du vrai, ou bien comme une vérité qui peut changer d'un 
moment à l'autre , ainsi qu'il arrive des pensées des hommes. » 

Il définit dans des termes d'une concision frappante la 
nature des sentiments du Roi pour les souverains étran- 
gers ; je trouve curieux de l'entendre apprécier comme il 
le feit le genre d'estime que le Roi avait pour le Pape : 

u Le Roi rhonore comme père et chef de la religion chré- 
tienne, mais comme homme il en fait peu de cas, le tenant 
pour trop inconstant. Aussi correspond-il avec lui uniquement 
pour qu'il ne lui fasse pas de mal. » 

Par le tour qu'il donne à l'expression de la politique du 
Roi à l'égard de Venise et de son gouvernement, cet am- 
bassadeur est aussi net et ouvert devant les siens que sans 

doute il était réservé et diplomate devant les étrangers; je 

29. 



452 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

ne sais si de son temps on parlait des doctrinaires, mais à 
coup sûr, aujourd'hui, par l'austère forme de son style, 
par la dojpnatique concision de ses pensées, par cette 
sorte de fierté lettrée qui a caractérisé les maîtres de cette 
école; par tous ces divers signes il serait tout à fait 
des leurs : 

u Mais je vois bien , dit-il , que Vos Seig^neurîes désirent con- 
naître les intentions du Roi Très-Chrétien envers notre Répu- 
blique Sérénissime, et je vous les exposerai franchement. U ne 
nous en veut pas, à ce quMl me semble, mais ce n'est pas qu'il 
nous aime. Il est bien sûr que les princes n'aiment ou ne haïssent 
qu*à cause de t utilité ou bien du donunage quiis attendent, et le 
Roi de France ne fait pas exception à la règle. Ainsi, cet Excel- 
lentîssimc Sénat, en conservant sa neutralité sage, en se con- 
tentant de ce qu'il possède, n'excitera ni jalousie, ni attaques, 
ni ressentiments; et il pourra jouir en toute sûreté de ses 
droits... *. n 

^ Ce passage du discours de Tainbassadeur m^amène à appeler Tattention 
sur un fonds d'archives dont je n*ai pas encore eu lieu de citer même le 
nom. Je yeux parler des Esposizioni Principi, rubrique fort abrégée qui, 
pour être comprise, doit se traduire ainsi : Exposés des raisons des Princes, 
J*ai donné une large place dans ma collection à la copie de ces documents 
(au moins pour ceux qui concernent la France). C*est par l'étude seule de 
cette archive qu'il est commode de se renseigner sur les négociations ou- 
vertes et traitées auprès du gouvernement de la République de Venise 
par les cours étrangères. Malheureusement, ces textes ne commencent à 
former un ensemble intéressant qu'à la date de 1551, époque du règne 
de Henri II, objet de ce chapitre. Les afiaires traitées directement par les 
envoyés de France auprès de la République de Venise, depuis 1551 jus- 
qu'en 1559 (fin du règne de Henri), peuvent être ainsi résumées : 

1551. Le Cardinal de Toumon et l'ambassadeur de France traitent U 

question de la protection du duc de Parme prise par la Roi Très* 
Chrétien. Ils demandent l'avis de la Seigneurie. 

1552. Écriture présentée par l'ambassadeur de France exhortant U Sei- 

gneurie à entreprendre avec le Roi la conquête de Maples. 

1554. Discours et propositions de l'ambassadeur de France sur les choses 

de Sienne, avec demandes de secours. 
1554. Proposition de M. d'Âvanson et de M. de Lodève sur l'affaire de 

Sienne. 



ESPOSlZlOm PRINCIPI (1551-1558). 453 

Giacomo Soranzo, successeur de Giovanni Capello, 
avait moins d^éloquence, mais sa relazione remplit mieux 
encore les conditions essentielles de ce genre de discours , 
dont le but principal était d'instruire des gouvernants et 
des politiques dont la discussion avait pour grand mobile 
la liberté de penser. Il est très-pénétré des obligations 
finales de sa mission : « Ce qui est mon devoir, dit-il , 
c'est de vous mettre à même de porter un jugement sur 
le véritable état des temps présents dans le royaume de 
France. » Il y réussit complètement, et par lui nous 
voyons bien au clair ce qu'était la France au dedans et ce 
qu'elle faisait au dehors. Gomme tous ses prédécesseurs , il 
décrit géographiquement le royaume, énumère les quatorze 
grandes provinces qui le composaient alors , désignant les 
gouverneurs de chacune; puis laissant de côté les locu- 
tions de statistique, il s'exprime ainsi sur la France au 
point de vue matériel : 

« Si le royaume, dans tontes ses parties, est pourvu en 
abondance de toutes les choses nécessaires au bien-vivre, sauf 
en Picardie, en Normandie et en Bretagne, où il ne se fait point 
assez de vin, on exporte en Portugal et en Espagne le froment 
et les toiles; en Angleterre, en Ecosse et dans les Flandres, 

1555. Le cardinal de Lorraine rend compte à la Seigneurie de ses négo- 

ciations H Rome avec le pape Paul IV. 

1556. L'ambassadeur de France explique les motifs pour lesquels le Roi 

prend la cause du Pape. 

1556. L*ambnssadeur de France donne compte à la Seigneurie des pré- 
paratifs du Roi qui se font en Piémont; pour les démêlés avec 
l'Espagne, le Roi de France demande que la République en soit 
l'arbitre, etc. 

1556. L'ambassadeur exhorte la Seigneurie à s'occuper des négociations 

avec le cardinal CaïufFa. 

1557. Demandes de secours d'argent à la Seigneurie après la perte de la 

bataille de Saint-Quentin. 

1558. Question de la préséance entre l'ambassadeur du Roi Très-Chrétien 

et l'ambassadeur du Roi Catholique. 



454 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

des vins, des draps et autres choses, qui peuvent rapporter 
annuellement trois millions d'or. Ce dont on a besoin, ce sont 
les laines fines; on les demande à rEspa{]^ne et à l'Angleterre, 
les étoffes d'or et de soie arrivent d'Italie; les épices et les 
sucres, de Portug^al et de quelques provinces du Levant; les 
métaux (dans tout le royaume il n'y a de mine aucune, si 
ce n'est des mines de fer en Bourço(]^ne) proviennent d'Angle- 
terre, de Flandre et d'Allemagne; les armatures et les armes 
sont envoyées de Brescia, de Milan, et les chevaux de guerre 
des Flandres et des pays allemands. Au reste, comme ce qui 
sort du royaume rapporte un million et demi d'or, et qu'il en 
entre chaque année pour un million et demi au moins en éco^ 
comptants, les Français disent que cela tient lieu des mines qn-^ 
leur manquent. En plus de cette somme, on en importe beai^^ 
coup d'Espagne pour l'usage ordinaire des monnaies, et e^^ 
telle quantité, que la plus grande partie des monnaies d'or ^f 
d'argent qui se dépensent sont frappées au coin de l'Espagc^. 
Mais il en sort aussi beaucoup, soit pour les nécessités des 
guerres, soit pour une autre cause, bien que sous les peines les 
plus sévères il soit interdit de porter loin du royaume tout or 
ou tout argent. Causant un jour avec moi sur ce propos, le Roi 
me disait que l'or s'apportait de l'Inde en Espagne, d'Espagne 
en France, de France en Italie, d'Italie dans le Levant. » 

Cet ambassadeur se plaisait , dans ses relazionï, à porter 
des jugements généraux sur l'humeur des peuples qu'il 
était destiné à connaître. Le lecteur n'a peut-être pas 
oublié le passage d'un discours sur l'Angleterre, où k 
peuple anglais, eh 1555, est consciencieusement jugé. 
Dans sa relazione sur la France, il n'omet point de dire 
ce qu'il pensait de nous : il ne nous flatte point; mais on 
ne peut lire sans quelque sentiment de bonne gloire pour 
notre terre de France, la raison qu'il donne du bonheur 
que nous avons à échapper aux périls mêmes qui étaient 
cependant le fruit de nos propres erreurs : 

» Les Français sont généralement défiants, d'un esprit pré- 
somptueux et impatient; aussi les voit -on dans les guerres, 



CARACTÈRE DES FRANÇAIS. 455 

aussitôt passée leur première furie, devenir presque embar- 
rassés; ils ont plus de magnificence en dehors de chez eux que 
chez eux; néanmoins, quand on sait comprendre leur hu- 
meur, on les trouvera le plus souvent fort courtois. Ils fuient 
les labeurs autant qu'ils peuvent, et une disposition à peu réflé- 
chir est surtout le propre des Français, et quoiqu'ils fassent 
grand cas de leurs délibérations précipitées, il n'en est pas 
moins vrai que bien souvent il advient qu'ils ont à peine ter- 
miné une entreprise qu'ils s'aperçoivent de l'erreur et qu'ils 
s'en repentent; mais la puissance du royaume est si g;rande» 
qu'elle combat et surmonte toutes les erreurs. » 

L'ambassadeur examine ensuite les diverses classes 
sociales de la France, traitant de leurs privilégies et de 
leurs charges réciproques; il raconte le mode de nos 
armées, l'humeur de nos capitaines, les moyens rémuné- 
ratoires soit effectifs, soit honorifiques, dont le Roi dispose ; 
il énumère nos places fortes, détaille notre marine, nos 
dépenses et nos emprunts; décrit la physionomie des 
favoris, le caractère des ministres et le maniement des 
afïaires. Mieux que tout autre, il remonte à la source de 
nos querelles politiques avec le Pape et ses neveux, et 
avec l'Espagpe. La question d'Italie, qui nous occupait 
fort alors et où nous avions des intérêts personnels plus 
encore qu'aujourd'hui, le Piémont et Sienne étant nôtres, 
y est traitée de manière à laisser dire de cet ambassadeur 
de Venise que, dans le plus (jrand congrès qui eût pu se 
réunir alors , il eût été à toute la hauteur de la place poli- 
tique qui lui eût été confiée '. Il ne faut point quitter 
l'étude des relazioni dans le Sénat de Venise sur ce règne 
de Henri II sans faire observer combien ceux qui les pro- 
nonçaient étaient pénétrés des raisons de la force et de la 
puissance natives du royaume. Tous les proclamaient dans 

1 Cet ambassadeur quitta la cour le 7 décembre 1557. J*ai la copie de 
les dépêches f tome I®' de ma collection. 



456 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

un sens ou dans un autre : en général ils admirent notre 
esprit national, source de beaucoup de grandeurs, source 
de sauvegarde et de succès : ce qui les étonne tous et ce 
que tous redisent, c'est la facilité avec laquelle le Roi était 
secondé par la spontanéité de la nation dans ce genre 
de besoins toujours difficiles et périlleux, les besoins 
d'argent. 

u En temps de paix, dit Dandolo, le Roi rabaisse beaucoup 
de ses prétentions, afin d^alléger les peuples; il le peut d'ail- 
leurs bien faire, car il peut réputer pour siennes toutes les res- 
sources financières de la France, et dans les cas de nécessité, 
chaque fois qu'il en demande, elles lui sont spontanément ap- 
portées, grftce à l'incomparable bonne volonté des populations. » 

Un autre ambassadeur qu'on ne saurait accuser d'une 
trop grande dévotion d'esprit pour notre humeur, si j'en 
juge par ce passage : « Les Français sont naturellement 
fiers et hautains , et très-hardis ii tenter les grandes entre- 
prises, insupportables dans les succès, infatigables lors- 
qu'il s'agit de leurs avantages ; un proverbe dit d'eux : 
« Tâche d'avoir le Français pour ami, mais non pour 
voisin » ; un autre ambassadeur, dis-je, qui ne parait point 
un flatteur, constate en ces termes le bonheur politique 
de la situation naturelle du royaume : 

« Le royaume de France, placé à peu près au centre de la 
chrétienté, est dans une position fort commode pour unir et 
pour diviser à plaisir les forces des plus puissants princes et des 
peuples les plus belliqueux. Il a l'Italie devant lui , l'Angleterre 
derrière, l'Espagne à sa droite, l'Allemagne à sa gauche, d'un 
côté les Suisses, de l'autre les Flamands ; il est entre deux mers, 
la Méditerranée et l'Océan. Ainsi, par mer autant que par 
terre, il peut appuyer ou empêcher toute entreprise qui serait 
tentée par les autres États. Quant à la France, la nature et 
l'art la défendent de tous côtés : les monts la séparent de Tlulie 
et de l'Espagne; elle a la mer à opposer à l'Angleterre et aux 



PARALLÈLE ENTRE LA FRANGE ET L'ESPAGNE. 457 

États les plus éloignés; contre P Allemagne elle a de profondes 
rivières; à tous les passag^es les plus importants, les forteresses, 
les munitions et les armes ne lui manquent pas, ni sur les 
firontières ni au dedans du royaume, non plus que les hommes 
capables de les utiliser et d'exécuter savamment tout ce qui 
tient à l'art de la guerre. » 

A cette époque, les deux grandes puissances de l'Eu- 
rope , les deux maisons politiques , étaient celles de France 
et d'Espagne. Deux si grandes rivales ne pouvaient être 
que deux grandes ennemies : leurs guerres, leurs que- 
relles , les profondes envies de Tune à l'égard de l'autre , 
défrayaient souvent les pages des hommes d'État dont le 
métier était de regarder et d'instruire : on pouvait se 
demander souvent de quel côté était mieux établie la 
puissance. 

Un de ces ambassadeurs vénitiens, dont la mission en 
France remonte à cette période, établissait ainsi ce paral- 
lèle entre les deux États, et je ne saurais faire une meil- 
leure fin à ce chapitre consacré à l'époque de Henri II , 
que par une citation aussi ingénieuse dans sa forme que 
glorieuse dans son énoncé : 

a Le Roi Catholique est de la maison d'Autriche; il est héri- 
tier de tant de seigneuries, de royaumes et de pays, qu'il pos- 
sède douze royaumes en Espagne et trois en Italie; presque 
toutes ses possessions sont éparses. Le Roi Très-Chrétien a un 
seul royaume tout uni et Irès-vaste. Les revenus du Roi Catho- 
lique sont de cinq millions, la dépense est de six; le Roi Très- 
Chrétien a un revenu de six millions, et ne les dépense pas 
tous à présent. Le premier, en cas de nécessité, a beaucoup de 
peine à trouver de l'ai^gent par des impositions extraordinaires; 
l'antre, par le même moyen., en trouve tant qu'il en veut. Les 
sujets de Philippe II sont plus rétifs et plus fiers; les Français 
sont plus portés à dépenser leur argent pour leur Roi et plus 
soumis. L'Espagne a des mines d'or dans ses provinces et aux 
Indes ; la France n'a que du fer, mais l'argent y est introduit et 



458 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

n'y manque pas. L'Espagne est un pays stérile, pauvre en 
grandes villes et en rivières, dépourvu des commodités de la vie ; 
la France est fertile, couverte de villes et de châteaux, abon- 
dante en rivières et en toutes sortes de productions. Le Roi 
Catholique l'emporte sur Sa Majesté Très-Chrétienne en forces 
maritimes; mais quant aux armées de terre, les gens d'armes 
de France sont supérieurs de beaucoup aux cavaliers espagnols, 
et l'infanterie française est de peu inférieure, les Gascons ne 
cédant en rien aux fantassins espagnols. Pour les capitaines, la 
France a toujours eu le dessus. Ainsi, les forces de ces deux 
grands rois peuvent presque se balancer. On a vu Charles V, 
ce grand empereur, cet homme si favorisé par le sort, après^.^ 
tant de victoires, vaincu* par la France et réduit à un très-graiK^^ 
danger. On a vu dans cette lutte des vissicitudes continuelles ^ 
tantôt l'un, tantôt l'autre triomphait. Si donc ces deux pui^^^ 
sances sont si fortes chacune par elle-même, unies elles dévier^ ^ 
draient formidables au monde, n 

Mais ces mêmes hommes de Venise, ces mêmes pIunàfBts 
politiques qui faisaient et décrivaient ainsi le tableau de 7a 
France sous des couleurs saillantes, pendant les deux 
règnes de François V et de Henri II , n'usèrent plus ni de 
la même encre ni de la même plume pour la sombre 
période qui suivit la mort de Henri et qui dura près de 
quarante ans : non pas que sous François et Henri le 
royaume ait manqué de vicissitudes, mais du moins les 
pouvait-on appeler magnanimes et glorieuses. Celles qui 
vinrent après, pourrait-on les estimer telles, leurs coups 
n'ayant été que des coups affreux, pendant des guerres 
civiles où l'ambition prit couleur de religion, et où, tant 
d'une part que d'une autre, il y eut des représailles qui 
mirent la France dans l'opprobre! La curiosité pour les 
textes vénitiens doit alors redoubler de soins et d'intérêt : 
nuls ambassadeurs ne virent mieux les choses; ils les 
virent constamment en conciliateurs, en médiateurs; ils 
approchèrent Catherine de Médicis en familiers, ils appro- 



BRANTOME ET LES AMBASSADEURS VÉNITIENS. 459 

chèrent tous les partis sans se mêler à aucun : ce fut une 
période diplomatique tout à fait à l'honneur de Venise, et 
comme il nous manque peu de leurs relazioni, nous pou- 
vons dire sans crainte que, pour juger et parler des navi- 
gations politiques de cette Reine mère qui mena la barque 
du royaume de tant de manières et par tant de courants , 
c'est d'après eux surtout, d'après leurs dires, leurs sou- 
venirs et leurs impressions qu'il le faut faire. Un char- 
mant passage de Brantôme à leur propos , dans sa digres- 
sion contre les ambassadeurs de robe longue, nous dit en 
quelle estime on tenait à la cour les envoyés de Venise, et 
de quels bons yeux ils étaient regardés. Ne fut-ce point de 
ceux mêmes qui, depuis la mort de Henri II, représen- 
tèrent le gouvernement sérénissime auprès de celui du 
Roi Très-Chrétien pendant toute la puissance de Gatlie- 
rine, dont Brantôme parle en de si bons termes, qu'ils 
semblent expressément dits pour ce chapitre : 

« Et c'est pourquoi on loue grandement la naïveté de 
ces gens de bien, ambassadeurs vénitiens qui troussent 
leurs paroles plus courtes qu'ils peuvent et n'amusent tant 
nos roys à les escouter, mais abrègent soudain , ainsy que 
je les ay vus à l'endroit de nos derniers roys et même le 
roy Henri troisième : lesquels, après l'avoir entretenu le 
plus brièvement qu'ils pouvoient de la principale urgence 
de leurs affaires, ils se mettoient à deviser et causer avec 
luy fort privément , luy demandant naïfvement comment 
il se portoit, ce qu'il faisoit, à quoy il passoit le temps, 
quelquefois lui parloient des dames, à quoy le Roy prenoit 
tous les plaisirs du monde, vu leur naïfveté si douce et 
debonnaireté si geniile ; aussi que naturellement et extrê- 
mement (comme je luy ay ouy dire) il aimoit leur Répu- 
blique pour le bon accueil qu'il avoit reçu d'elle, ainsi que 
j'espère le dire en autre part. » 



460 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 



CHAPITRE SEPTIEME. 

Cathbritce de MÉDICI8. — Oppositîon extrême des jugements portés sur 
elle. — Comment les ambassadeurs vénitiens Font connue et appréciée. 

— L'enfance de Catherine de Médicis. — Orages politiques qui ont 
suivi sa naissance. — Premières vissicitudes. — Dernier rejeton de la 
ligne directe du grand Côme de Médicis. — Vers charmants de rAriostc 
sur son berceau. — La Duchessina d'Urbino, — Portrait de la petite 
duchesse à treize ans. — Catherine k la cour de Rome sous Clément VIL 

— La question des mariages. — Partis qui se proposent. «^ Le parti de 
France est accepté. — Catherine Duchesse d'Orléans ^ puis Sérénissime 
Danphine. — Comment elle est vue en France. — Sa stérilité inquiète 
le Roi, le Dauphin et le royaume. — Observations de Tambassadeur 
Matteo Dandolo sur elle en i54iO. — Remèdes qu'elle prend. — Sa 
grossesse. — Catherine reine de France. — Attitude morale de Cathe- 
rine à l'égard de Diane. — La politique de la Reine est Je paraître n'en 
point avoir. — Caractère et étude de sa jalousie. — Diane est la Reine. 

— Email de Limousin qui la représente entrant dans le royaome sou- 
tenue par Henri. — Tenue de Catherine dans les audiences. — Acimeil 
qu'elle faisait aux ambassadeurs. — Sa courtoisie et son afiabilité. ^ 
Portrait de Catherine de Médicis en 1552 par Lorenzo Contarini. ^ 
Jfiul doute qu'elle serait apte à gouverner. — Catherine et François I*^. — 
J)iane pousse le Roi k dormir avec la Reine. — Physionomie de la Reine 
en 1555. — Catherine au lendemain de la bataille de Saint-Quentin. — 
Première journée de la vie politique de Catherine. — Elle traverse solen- 
nellement Paris et va au Parlement. — Étonnement des Parisiens. — 
Il n'est question que de la belle démarche de la Reine. — Succès qu'elle 
obtient au Parlement. — Spontanéité du vote après son discours. — 
Dépêche de l'ambassadeur Giovanni Michieli entièrement consacrée à 
l'acte de la Reine. — Le Roi se rapproche de la Reine. — Les princes. 

— Le Dauphin et la petite reine d'Ecosse. — Les jeunes princesses. — > 
Leur éducation sous la surveillance de la Reine. — Versions et thèmes 
épistolaires des enfants. — Ses occupations. — Sa cour et son air de 
majesté. — Catherine de Médicis achète la célèbre bibliothèque de 
Strozzi. — Avantages qu'elle a retirés de son inaction politique pendant 
le règne de Henri H. 

Des éloges de courtisan ou des condamnations fana- 
tiques, les pages de Brantôme, Thomme de cour achevé , 
ou les pages de Henri Estienne, le huguenot immodéré, 
« des flatteries impudentes ou des mesdisances affectées, > 
voilà ce que nous ont laissé sur Catherine de Médicis les 



CATHERINE DE MÉDICIS. 461 

liyres écrits par ses contemporains. Il faut aller à d'autres 
sources, contemporaines aussi, pour découvrir la vraie 
Catherine, la vraie Retne mère qui a tenu pendant tant 
d'années dans ses mains le jeu de la politique de la France, 
en un temps où les passions ennemies, sous couvert et 
manteau de religion, ont abreuvé d'amertume et rempli 
de sinistres le plus beau des royaumes. Vous voulez con- 
naître la Reine mère, la voir et l'entendre? interrogez les 
diplomates qui l'ont connue, qui l'ont vue et l'ont enten- 
due presque chaque jour; ils étaient aux abords de son 
trône, ils avaient accès à son cabinet; leur devoir était 
d'être aux écoutes de son Conseil, de surprendre le 
secret de ses luttes, d'en définir les moyens; interrogez 
ceux qui, avec autant de sang-froid que d'impartialité, ces 
conditions d'un jugement sain et droit, ont attaché des 
regards aussi attentifs que pénétrants sur le flux et le reflux 
des vissicitudes du royaume sous un tel règne. Les Véni- 
tiens ont excellé à peindre Catherine et à soulever le voile 
de ses intentions et de ses procédés; ils ont connu son 
âme et son esprit. A son égard , leurs paroles ont trouvé 
le moyen terme entre les flatteries serviles et les jugements 
amers; ils ont produit la lumière qui met en son vrai 
jour la figure de la plus politique des femmes, mêlée pen- 
dant le cours de trois règnes à toutes les secousses d'un 
gouvernement qu'agitaient de grandes fièvres à un profond 
degré. 

Italienne par le sang de son père, un Médicis, Fran- 
çaise par le sang de sa mère, une la Tour-d'Auvergne 
de la maison de Boulogne , ayant donc en elle l'humeur 
dés deux plus illustres nations du monde au seizième 
siècle, Catherine de Médicis, comme reine et comme 
feimne , est une des étonnantes figures que puisse regarder 
l'histoire; mais elle fut plus reine que femme. En elle, 



462 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

l'esprit d'État a tué l'intention d'amour; elle fut plutôt 
ministre que femme; en fait d'intrigue, elle ne connut 
que rintri{][ue d'État, et a cet exercice elle a &it école. Je 
dirai le jour et l'heure — heure trop peu remarquée , à 
mon sens , par les historiens — où elle se révéla , alors 
même que le jeu des circonstances, la laissant à l'ombre 
de la maîtresse du Roi son mari , n'avait pas encore mis 
la partie de son côté. 

Je ne prétends pas écrire ici une histoire de Catherine 
de Médicis, j'apporte simplement une pierre à l'entreprise 
de son histoire; je négligerai beaucoup les faits; j'aurai 
d'ailleurs un autre livre à lui cons^rer, pour l'œuvre du- 
quel j'ai réuni l'importante série des audiences qu'elle a 
données à tant d'ambassadeurs. C'est en ce livre de ses 
audiences que l'on trouvera une Catherine de Médicis de 
chaque jour, élaborant peu à peu son œuvre de gouver- 
nement, occupée, attachée, liée fatalement au cours des 
événements, parant le coup des uns, subissant le contre- 
coup des autres. Ici, dans cette étude, cherchez surtout 
la figure, les différents aspects de ce personnage, depuis 
le jour où Antonio Suriano, ambassadeur de Venise à 
Rome (en 1529), vit Catherine petite fille, très-chétive 
enfant, orpheline échappée aux tempêtes populaires de 
Florence , et abritée à l'ombre incertaine du trône ponti- 
fical de Clément VII, son oncle, jusqu'au jour où Alvise 
Mocenigo, autre ambassadeur de Venise, non plus à 
Rome, mais en France, en 1588 , la voyait vieillie, autant 
à l'école des années qu'à celle des épreuves, et qu'il trai- 
tait avec elle à Blois pour la dernière fois des affaires du 
monde, le 5 décembre, quatorze jours avant le meurtre 
du Guise par le Roi son fils , et trente-trois jours avant sa 
propre mort. 

L'enfance de Catherine de Médicis fut tumultueuse 



ENFANCE DE CATHERINE DE MÉDICIS. 463 

comme son règne ' ; sur le berceau comme sur le trône 
g[rondèrent des orages. Fille de Laurent de Médicis, duc 
d'Urbin par le fruit d'une triste usurpation , et de Made- 
leine de la Tour-d'Auvergne, de la maison de Boulogne, 
« qui estoit trop plus belle que le marié » , dit Fleuranges 
dans ses Mémoires, elle naquit pour être en deuil. Née en 
effet le 13 avril, sa mère mourut le â8 , et six jours après, 
le  mai, elle perdait son père. A sept mois, en octobre 
de la même année 1519, ce faible débris de la maison 
fiuneuse de Gôme quitta, dans les bras de sa nourrice 
et sous la sauvegarde du cardinal Giulio , plus tard Clé- 
ment VU, le palais de sa famille, et fut portée à Rome, 
sous l'œil protecteur de Léon X. A six ans, on lui fait 
quitter la ville pontificale pour retourner à Florence et y 
être élevée et éduquée. Deux années d'une tranquille 
obscurité la virent croître. Alors commencèrent pour elle 
de nouvelles vicissitudes, en 1527, date de cette sinistre 
époque où le monde entendit la nouvelle du sac de Rome 
par les odieuses troupes de l'Empereur Gharles*Quint, où 
le Pape fut tour à tour prisonnier et fugitif, où Florence 
devint la proie des factions. Catherine, dont le nom de 
Médicis en ce pays de Florence était pour les uns une 
espérance, pour les autres une crainte, fut, par l'ordre 

1 On est surpris de voir qu*aucun historien ou écrivain français n*ait 
traité spécialement de la jeunesse de Catherine de Médicis. Nous ne con- 
naissons bien notre reine que depuis le jour où elle vint en France. M. de 
Reiimont, ancien ministre de Prusse à Florence, fort versé dans les lettres 
italiennes, et M. Trolopp, après avoir résidé quelques années dans la 
▼ille des Médicis , ont écrit et publié successivement fun Die Jugend von 
Katherina di Médicis ^ Tautre The Giriood of Catherine de Médicis : ces 
deux livres sont pleins de faits généralement peu connus. Ce travail n*est 
point à refaire. Le livre de M. de Reiimont est d'une clarté remarquable. 
J*en ai fait la traduction avec la courtoise autorisation de l'auteur; je l'ai 
enrichie de notes particulières donnant quelques détails intimes entière- 
ment inédits, et je suis en droit d'annoncer comme prochaine cette inté- 
ressante petite publication. 



464 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

des, chefs eux-mêmes de la faction triomphante, mise à 
couvert sous Tombre sacrée des cloîtres. Tantôt confiée 
aux religieuses de la règle austère du couvent de Santa- 
Lucia , dépendance de ce fameux ordre de Saint-Marc où 
peu d'années auparavant Savonarole, l'éloquent moine, 
avait médité ses célèbres fureurs, tantôt remise dans les 
mains des nonnes plus indulgentes et d'une règle plus 
douce du couvent DeUe Murate, sans cesse dans l'étrange 
alternative d'être involontaire héroïne ou victime inno- 
cente, selon la fortune ondoyante et variable des partis, 
Catherine de Médicis fut la précoce écolière des luttes 
vigoureuses qui avaient pour mobiles ces deux sœurs peu 
séparables : la politique et l'ambition. 

Aussitôt que le feu des factions fut sinon éteint, du 
moins couvert, Catherine, répondant au désir et à l'appel 
de Clément VU , revint à Rome sous l'escorte d'Ottaviano 
de Médicis; elle y fit séjour jusqu'au moment où le 
congrès fameux qui réunit à Bologne le Pape et l'Empe- 
reur, força Clément VII à se séparer d'elle. Pour la troi- 
sième fois Catherine, n'ayant encore que douze ans, revit 
Florence; ce devait être pour la dernière, car peu de 
temps après, en 1533, l'ayant quittée pour se rendre en 
France et y épouser le second prince du sang, depuis 
cette époque jusqu'à sa mort, elle n'a jamais quitté le 
royaume. 

Tel fîit, sommairement, le prologue orageux de la vie 
politique non moins orageuse de celle qui fîit la grande 
Reine mère de nos derniers Valois; ainsi s'écoulèrent tour 
à tour, à Rome sous les regards de deux papes , à Florence 
sous les voûtes du palais de sa famille , ou dans les murs 
de deux cloîtres, les premières journées de la femme dont 
' les mains devaient s'attirer les blasphèmes de l'histoire 
par la part qu'elles devaient prendre à l'ineffaçable tache 



EiNFANCE DE CATHERmE DE MÉDICIS. 465 

de sang^ de la Saint-Bartbéleiny. Telle fut Tenfance de la 
petite créature pour qui le glorieux poëte Arioste, en 
séjour à Florence lorsqu'elle y naquit et qu'elle fut si rapi- 
dement orpheline d'une maison qui avait donné des héros 
aux gouvernements du quinzième siècle, fit ces vers tou- 
chants, que par un gracieux tour allégorique il met dans la 
bouche de Florence regardant le frêle rejeton de la famille 
de Gôme : 

« Vcrdefjgia un ramo sol con poca foj^lia, 

a £ lira tema e speranza sio sospesa 

» Se lo mi lasci il vemo o lo mi taelia '. > 



Jusqu'au jour où Catherine de Médicis fut unie à la 
maison de France, peu de pages furent écrites sur elle. 
Quelques phrases éparses dans les correspondances , quel- 
ques souvenirs rapportés dans les chroniques du temps 
des agitations de Florence, permettent seuls de re- 
trouver les traces précises des destins de la frcle enfant. 
Le fragment le plus étendu qui la concerne est encore 
dû à la relazione d'un ambassadeur vénitien. Antonio 
Suriano , représentant de Venise près de . Clément VII , 
comprit que la nièce chérie du pontife, élevée par lui, 
appelée à Rome , devrait nécessairement jouer un rôle de 
quelque importance, comme inhérente et adhérente aux 
intérêts de la famille à laquelle appartenait le Pape, sou 
oncle et son protecteur. Lorsque Antonio Suriano était à 
Rome, Catherine comptait déjà près de onze ans; il fallait 
donc parler d'elle; car, héritière de la lignée des Médicis, 
parente affectionnée du Saint-Père, le moment ne pouvait 

1 « Une branclie seule reverdit avec un peu de feuillage ; entre la crainte 
et Tespoir, je demeure incertaine si Thiver me la laissera ou me la ravira ! » 
Opère minori di Ludovico Âriosto, Elegia prima, L*Anoste fut char{j[é de 
missions diplomatiques par son souverain le Duc de Ferrare. Il était k 
Florence le jour même de la naissance de Catherine. Le Duc Alphonse 
d*£ste Tavait charigé de complimenter le Duc d'Urbin. 

30 



466 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

tarder où elle serait convoitée par plus d*une main souve- 
raine , et où cette question toujours de premier ordre dans 
les faits de la politique, la question des mariages, serait 
agitée sur sa tète. 

Catherine alors n'était point désignée autrement que 
sous le titre de la Duchessina (la Duchessina d'Urbino)\ elle 
n'est, dans les textes des dépêches, ou des rapports, ou des 
lettres, ni Catherine ni Médicis, elle est la Petite Duchesse. 
Rencontrant cette qualification dans les dociunents, soit 
privés , soit officiels , provenant de Rome ou de Florence à 
cette époque , il ne faut pas ignorer que la personne qu'elle 
désigne est Catherine de Médicis. Antonio Suriano, l'am- 
bassadeur, par les quelques lignes qu'il a consacrées à la 
Petite Duchesse, ouvre la longue série des détails et des 
portraits, petits ou grands, de profil ou en pied, dont 
nous voulons former la curieuse galerie. 

« La DuchessinUy dit-il, est fille de Lorenzo, duc d'Urbin, 
issu do Pierre de Médicis *. La mère fut Madeleine de Bou- 
logne', Française, nièce du duc d'Albany, gouverneur pour la 
Petite Duchesse des biens qu'elle possède, du chef de sa mère, 
dans le royaume de France, où, dit-on, elle jouit d'un revenu 
considérable. C'est à ce titre, et pour rendre compte de sou 
administration, que ce duc est venu à Rome et qu'il y réside 

t Famille des Médicis. Ligne directe d'où Catherine est issue. Jean de 
Médicis, citoyen de Flocence, meurt en 1429 laissant deux fils : G6me et 
Laurent. Le premier. Père de la patrie, le second, Laurent le Magnifique, 
qui laissa trois fils. 

Pietru, père de Clarice (plus tard femme de Philippe Strozsi), et 
Lorenzo, père de Catherine. 

Giovanni , plus tard Léon X. 

Giuliano (mort en 1516), laissant Ippolito, fils naturel. 

Pietro avait laissé un autre fils, mais naturel, qui plus tard devint le* 
pape Clément VIL 

Lorenzo, enfin (le père de Catherine), laissa aussi un fils natorel, le 
farouche et mauvais Alessandro. 

3 Fille de Jean de la Tour d'Auvergne et de Boulogne , marié à Jeanne 
de Bourbon. 



LA DUCHES SIN A ITURBINO. 4(57 

déjà depuis neuf ou dix mois. Cette enfant {questa fanciuUa) e&t 
est entrée maintenant dans sa treizième année; elle est d^un 
naturel très-vivace, fait montre d'un esprit charmant, est bien 
élevée, et a reçu son éducation par le soin des nonnes du cou- 
vent des MuratCy à Florence, femmes, du reste, de g^rand 
ranom et de sainte vie. Elle est petite de sa personne, mai(jre 
et à\\n visag^e sans traits fins; elle a les yeux g^ros, tout à fait 
ceux de la maison de Médicis. Le Roi Très-Chrétien, dans ses 
lettres, l'appelle toujours la duchesse d'Urbin, titre qui ne 
laisse pas que d'offenser les a{jents du duc d'Urbin actuel, et 
qui souleva des discussions de la part des ambassadeurs de 
l'Empereur*, n 

Déjà, du reste, la personne de Catherine de Médicis 
avait donné lieu à plus d'une contestation lors de l'entre- 
vue et dans les conseils tenus par Fempereur Charles et le 
pape Clément. Combien de partis ne se proposaient pas 
en effet pour \a fanciulla^ comme l'appelle le Vénitien! 
L'ambassadeur les désigne et les qualifie tous. Catherine 
était désirée et demandée en mariage par le duc de Milan , 
qui l'aurait prise même sans Parme et Plaisance dans la 
corbeille;, par le duc de Mantoue, par le roi d'Ecosse, par 
le duc d'Urbin , par le roi de France pour le second de 
^s fils. Le duc de Milan? le Pape le trouvait d'un âge 
disproportionné, d'une mauvaise santé, pauvre et point 
sûr de son domaine. Le duc de Mantoue? 'Sa Sainteté n'y 
avait aucune inclination, le sachant d'une nature toute 
vicieuse et fort disposé à vivre avec la Boschetta , dont il 
eût fait son épouse si l'Empereur eût consenti à légitimer 
ses bâtards. Le roi d'Ecosse? le Pape ne voulait point de 
ses prétentions , montrant de ne point aimer à envoyer si 
loin la Duchessina^ disant que la dépense qu'on aurait à 
faire pour les courriers porteurs de ses nouvelles, serait 
plus considérable que la dot. Le Pape, toujours au dire de 

1 Antonio Soriano, Relazione délia Corte di Roma, 1531, Raccolta Albèri. 

30. 



488 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

l'ambassadeur, en présence de tous ces princes à marier, 
ne tendait qu'à traiter sérieusement avec le roi de France; 
encore voulait-il entrer, avant d'y consentir, dans de mi- 
nutieuses considérations , faisant valoir que le fils du Roi 
n'était point encore en âge, s'opposant à laisser en France, 
selon le désir de Sa Majesté, la Duchessina^ sans que 
l'union fut accomplie et que le mariage fut consommé, 
ne voulant point enfin qu'elle fut là comme un gage entre 
les mains de la nation ' . 

Ce 'mariage, si difficilement négocié, fut cependant 
décidé et accompli. Cet événement fut solennellement 
consacré par le fait de la venue du Pape à Marseille et de 
son entrevue avec le roi de France , au grand déplaisir de 
l'Empereur. Antonio Suriano , dans une seconde relazione 
de Rome en 1535, s'étend longuement sur les détours et 
les hésitations qui ont précédé les négociations. Le récit 
qu'il en fait est un chapitre de politique internationale au 
seizièihe siècle, dans lequel les trois grandes puissances 
du temps sont en jeu *. 

Catherine partit de Florence le 1*' septembre de Tan- 
née 1533; elle fit route à petites journées pour Porto- 
Venere, à la Spezzia', où l'attendaient les galères fran- 
çaises, qui, sous les ordres du duc d'Alhany, son oncle, 
la conduisirent à Nice d'abord , et de là à Marseille. Elle y 
entra le 23 ; le Pape l'y avait précédée depuis le II ; de 
grandes paroles y avaient été dites et de non moins grandes 
promesses y avaient été faites. Diverses chroniques, de 
nombreux mémoires , plus d'un livre , relatent les faits et 

1 Antonio Suriano, Relazione detta Corte di Homa, 1531. Racoolu 
Albèri, t. VII, p. S85. 

2 Id., ibid., 1535, paçes 306 à 308. 

3 La Gioventà di Caterina de* Medici di Alfred ReumonC. Tradocdon 
de Talleinand par le docteur Stanislas Biauciardi, ch. xviii, pages 130^131* 



CATHERINE DUCHESSE D'ORLÉANS. 469 

les cérémonies de ces journées; celle du 28 fut la plus mé- 
morable , celle du mariage qui donna à Cadierine de Mé- 
dicis le glorieux accès de cette maison de France où des 
destins, qui n'étaient pas alors à prévoir, lui réservaient 
la couronne. Catherine avait alors quatorze ans et six 
mois : de Duchessina d'Urbino elle était devenue Duchesse 
d'Orléans, et peu d'années devaient s'écouler pour qu'elle 
devint la Sérénissime Dauphine. 

Des grandes paroles qui avaient été échangées entre le 
Pape et le Roi , et des non moins grandes promesses qui 
avaient été faites, des plus grands projets qui avaient 
été conçus, le tout au nom de l'honneur que faisait le Roi 
de France au Pape d'unir sa famille à la sienne, quels 
furent les résultats et qu'en advint-il? Le Pape retourna à 
Rome, où il eut à voir se prolonger ce chapelet de vicissi- 
tudes et de malheurs qu'il semblait avoir fatalement attirés 
sur le trône de saint Pierre! Paul III, un Farnèse, un 
homme décidé, lui succéda. Autre Pape, autres desseins, 
autre politique! Par suite de cette mort, de tout ce que 
Catherine, par l'entremise du Pape, son parent, son 
tuteur et son négociateur, avait dû apporter comme trous- 
seau politique dans la corbeille de la France, il ne nous 
resta qu'elle-même. En France, dès les premiers temps, 
elle ne représentait au peuple et aux seigneurs autre chose 
que le fait des illusions que nous avait données le faible 
et incertain Clément VII. L'ambassadeur Giustiniano, en 
France deux ans après ce mariage , dit : 

u M. d'Orléans est marié à madame Catherine de Médicis, ce 
qui mécontente la nation tout entière. On trouve que le pape 
Clément a trompé le Roi dans son mariage. Cependant sa nièce 
est très-soumise. Le Roi, le Dauphin et son mari, ainsi que le 
plus jeune fils du Roi, paraissent Taimer beaucoup. » 

Mais un événement qui jeta le deuil dans l'âme du Roi 



470 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

{grandit tout à coup Catherine , en l'élevant à la hauteur à 
venir d'un grand trône, je veux dire la mort inattendue, 
imprévue du frère de son mari, du Dauphin, François, 
le fils aine du Roi. » Je ne fais nul doubte, écrit le Roi 
à M. d'Humières, que devant que la présente soit jusques 
à vous, que vous n'ayez déjà entendu comme il a plu à 
Dieu m'oster mon fils aisné, après avoir estez malade 
tant seulement trois jours, qui m'a esté et est tel regret, 
ennuy et déplaisir que vous pouvez penser et estimer.... » 
Cette mort étrange, dont une instruction minutieuse a 
trouvé la cause dans un poison violent, a été plus tard 
attribuée à Catherine de Médicis. Mais cette inculpation 
n'a été que le fruit amer des passions qui ont bouillonne 
depuis dans l'esprit et la haine des partis. L'empoisonneur 
fut un Ferrarais , Simon Montecuculli ; l'instigateur fiit la 
maison d'Autriche : l'histoire en a su et en a dit les 
raisons. Aucun contemporain de cet événement n'a vu 
ni même soupçonné la main de Catherine; les pièces de 
l'instruction existent, Montecuculli a fait des aveux et il 
a dénoncé ses conseillers. Le second fils et lu belle-fille du 
Roi, Henri et Catherine, non-seulement «n'y sont point 
nommés, mais ils n'y sont même pas indiqués par quel- 
qu'une de ces réticences de discours qui souvent sont plus 
accablantes que des formules absolues. Dauphine, elle ne 
fut pour rien dans les affaires; aussi est-il très-difficile de 
caractériser le rôle qu'elle joua jusqu'au jour de la mort 
du Roi son beau-père. C'est une longue période cepen- 
dant, mais, à mon sens, son rôle fut de n'en point avoir; 
son ambition et, si l'on veut, son habileté consistaient 
alors à capter la faveur du roi François; elle y parut beau- 
coup réussir, bien que jusqu'en 1544, pendant près de 
dix ans , elle eût à lutter contre les tristes impressions sug- 
gérées par sa stérilité. Brantôme, qui est d'un génie sans 



CATHERINE DE MÉDICIS DAUPHINE. 471 

pareil pour appuyer ses flatteries de courtisan, trouve 
charmant d'attribuer un tel retard à des dispositions natu- 
relles aux femmes de la maison de Médicis, assurant 
qu'elles furent toutes tardives à concevoir : « Aussi y dit-il , 
dans les dix ans elle commença à produire le petit roi 
François deuxième. » Cette stérilité désola long^temps la 
Dauphine, et, au dire même des ambassadeurs, il n'était 
breuvage ni médecine qu'elle ne prit pour devenir féconde. 
Il ne faut donc point chercher Catherine de Médicis en 
dehors des intimités de la cour, loin des fêtes royales et 
des chasses même. Elle excellait à suivre ces dernières. 
Du reste , vers 1 542 , elle était complètement entrée dans 
l'humeur de la France, et le peuple ressentait pour elle 
un peu de cette affection protectrice et signalée dont la 
cour lui donnait l'exemple. 

tt La Sérénissîmc Dauphine (dît le Vénitien Matteo Dandolo, 
a la cour vers 1540) est d*une bonne complexîon, sauf pour ce 
qui regarde les qualités physiques propres à en faire une femme 
à cn&nts (donna da figUoU)\ nou-sculement elle n'en a point 
fait encore, mais je doute qu'elle soit jamais pour en avoir, 
bien qu'elle ne manque point d'avaler {di pigliare per boccà) 
toutes les médecines capables d'aider à la génération. D'où je 
conclus qu'elle court grand risque d'augmenter son infirmité 
plutôt que d'y porter remède. Elle est aimée et chérie du Dau- 
phin son mari al maggior segno; Sa Majesté raffectionnc aussi, 
et de même la cour et le peuple, à ce point d'ailleurs que 
j'estime n'y avoir personne qui ne voulût se laisser tirer du 
sang pour lui faire avoir un fils *. n 

Chose singulière ! ce fut à l'époque où pour la première 
fois Catherine donna un fils au Dauphin son mari, que 
celui-ci s'abandonna avec moins de mystère aux charmes 
de Diane de Poitiers, sa maîtresse; en 1544, moment de 

1 Matteo Dandolo, Belazione delta Corte di Franciay 1542. Raccolca 
Albèri, série I, t. IV, p. 4T, 48. 



172 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

cette lutte étrange ii la cour, où deux maîtresses , la du- 
chesse d*£tampes, maîtresse du Roi , et Diane de Poitiers, 
maîtresse du Dauphin , mêlaient leurs querelles à la poli- 
tique , Tune en favorisant le mariage du second fils du 
Roi avec la fille de l'Empereur, l'autre en s'y opposant. 
Que Catherine en dut souffrir, il n'y a pas à en douter; 
mais que ce fût par système et réflexion, ou que ce fût 
par la force naturelle des circonstances, ce qui est cer- 
tain , c'est qu'elle eut cette science et cet art profonds de 
ne pas paraître dans ces querelles. Elle disparut du grand 
théâtre des passions de la cour, ne participant qu'a ses 
jeux, à ses voyages, se réchauffant de plus en plus aux 
entretiens et discours du roi François, près de qui on 
peut dire qu'elle fit son éducation et de Dauphine et de 
Reine : « Cette Reine faite par la main du grand roi 
François, » c'est l'ingénieuse expression de Brantôme. 

L'année 1 547 vit la mort de François P' et l'avénemeiit 
de Henri, devenu fils unique depuis deux ans qu'était mort 
son second frère Charles, duc d'Orléans, « qui fut la 
cause d'une guerre si longue et mourut justement alors 
qu'il devait jouir des fruits de ses travaux et procurer la 
paix à l'Italie et à la chrétienté tout entière '. » Catherine 
de Médicis devint donc reine de France, reine de nom, 
mais point de fait.* Diane la maîtresse, Diane l'impératrice 
d'amour, Diane la conseillère, Diane la présidente, Diane 
fut la vraie reine : fort curieux spectacle alors que celui 
du maintien de ces deux femmes, aussi opposées que les 
deux éléments les plus contraires, néanmoins luttant 
d'égards J'une pour l'autre, Catherine soumise et réflé- 
chie, Diane prévoyante et attentionnée, Catherine se ren- 
dant déjà compte de l'efficacité des moyens de la poUtique 

1 Marin Cavalli, Relation de la Cour de France, 1546, recueil Tommaseo. 



l*" 



CATHERINE RELNE, ET DIANE DE POITIERS. 47:i 

de Fabius : la temporisation, le raisonnement. Je crois 
cependant qu'on pourrait se poser cette question : Âmbi- 
tionnait-elle la puissance qu'elle eut depuis, ou lui était*il 
réservé de g^randir seulement avec les circonstances? Pen- 
dant le triomphe de. Diane, eut-elle même le courage 
d'espérer voir dans ses mains une autorité d'épouse sur le 
prince son époux, et une puissance de reine sur la France 
son royaume? S'il y a eu lutte, la lutte fîit sourde et 
lon{jue. Admirables et merveilleuses auraient alors été la 
force morale, l'œuvre de patience, la pratique de dissimu- 
lation, le courage de l'expectative, dans l'ame et dans 
l'esprit de Catherine! Se contenant par l'espérance, elle 
assistait doucement et tranquillement au combat de In 
laveur, pénétrant et étudiant l'esprit des combattants. 
Nulle contrainte, nul effort de sa part. Il semblerait, à la 
voir dans ce calme si peu naturel, que l'astrologie, dont 
plus tard elle a tant cherché les secrets et les conseils, lui 
aurait déjà montré les scintillements de l'étoile encore 
lointaine qui se lèvera pour elle. 

Rappelez-vous cette grande page où Tacite, dans ses 
Annales, dévoile les cruelles ardeurs d'Âgrippine et de 
Domitia Lépida luttant avec le débile esprit de Claude et 
convoitant la puissance, a et utraque œmulabanlur,.., » 
Ici, rien de semblable, point de passions farouches, ni 
fracas ni scandales. La jalousie de Catherine est contem- 
plative et méditative; par un excès d'intelligence ou une 
force de dis^mulation bien rare, elle fait régner autour 
d'elle la sérénité et le calme : si sa conduite est méditée, 
raisonnée, réfléchie, elle réussit tellement à ses fins, qu'elle- 
même semble ignorer que c'est Diane qui a le sceptre de 
la royauté, tandis qu'elle, reine, n'en a que le manteau. 
Combien Diane reçoit cependant d'hommages! Elle est à 
la cérémonie du sacre, à Reims : elle a son rang, et dans 



474 DE Lk DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

le curieux récit en vers qui en fut fait à cette époque et 
dont l'impression date de 1549, on la célèbre en des 
termes d'une pompe toute particulière : 

Et celle-là qui en la court royalle 
Est en faveur, la grant Seneschalle, 
Doit-elle pas icy le renc tenir 
Où par vertu on la veoit parvenir '? 

Contarini, qui parlait de la cour en 1552, avait bien 
remarqué l'humeur et le maintien de Catherine à l'égard 
de la duchesse de Yalentinois, l'observation est concise, 
mais significative à l'extrême ; elle résume bien la conduite 
tenue de part et d'autre , soumission chez Catherine , affec- 
tation àe bons procédés chez la Duchesse : 

u La Reine, dît-il, ne pouvait souffrir, dès le commencement 
de son règne, un tel amour et une telle faveur de la part du 
Roi pour la duchesse; mais depuis, sur les prières instantes du 
Roi, elle s^est résignée, et elle supporte avec patience. La Reine 
fréquente même continuellement la duchesse, qui, de son côté, 
lui rend les meilleurs offices dans Tésprit du Roi, et souvent 
<!*e8t elle qui V exhorte à aller dormir avec la Reine! n 

Diane est le gouffre des faveurs et des largesses : tout 
pour elle , les cadeaux , les présents , les joyaux , les fêtes , 
de merveilleuses allégories, Diane et ses attributs, Diane 
et ses limiers. Voyez les fêtes qui furent données à Lyon, 
devant le Roi, la Reine et Diane! On a peine ù croire à la 
réalité de tant de choses, peut-être assez naturelles alors, 
mais aujourd'hui peu compréhensioles. Diane était la muse, 
la muse inspiratrice sous les yeux mêmes de la Reine! Le 

1 Le Sacre et Couronnement de très-auguste , très-puissant et très-ckre»- 
tien roy Henry, deuxième de ce nom, ù Reims, Tan 1547, en juillet; avec 
la harengue faicte au Roy par monseigneur le cardinal de Guise, arche- 
vêque de Reims, et la réponse du Roy (par Claude Chappuys). Paris, 
An4ré RafFet, 1549, in-4o, 28 fT. vél. Pièce très-rare. Voyex le Catalogue 
«les livres rares et curieux provenant du cabinet de M. Eug. P.... Paris, 
Potier, libraire, avril 1862. 



DIANE ET CATHERIKE. 475 

marbre , rëmail , les couleurs , la poésie , étaient au service 
de ses amoureux ti*iomphes : 

Que voulez*vou8 ^ Diane bonne ^ 

Que TOUS donne? 
Vous n'eustes, comme j*entendsy 
Jamais tant d*heur au printemps 

Qu'en automne? 

J'ai vu une plaque d'émail admirable dont le sujet dit 
toute l'époque '. C'est un sujet équestre : un cheval à Ten- 

^ Collection du baron James do Rothscbild. Émail admirable, Tun des plus 
beaux connus. Il figurait autrefois au musée des Petits->Aii{;u8tins, où il 
portait le n9 ^0. (Voyez la AoliVe des émaux, bijoux, etc., exposés dans 
les galeries du musée du Louvre, par M. de Laborde). « Diane de Poitiers 
ri^nait. Léonard Limosin l'a représentée en croupe derrière son royal 
amant et comme faisant son entrée triomphale dans le pouvoir. » M. de 
Laborde admire, avec le profond sentiment qu'il a des belles choses, com- 
ment Léonard s'est distingué daiis cet émail. C'était le temps où il variait 
ses grisailles, tantôt sur fond noir, tantôt sur fond bleu, un jour teintées, 
nn autre pas (p. 180). 

On a beaucoup discuté Tautlicnticité des portraits de Diane de Poitiers. Je 
ci*ois que le plus sincère et le plus exact est le crayon appartenant à la magni- 
fique collection de portraits dessinés qyi se trouve au Cabinet des estampes 
(Bibliothèque impériale), le même qui est reproduit dans Tou^Tagc de 
MM. ^icl et Lenoir. On a cru pendant quelque temps qUc la tète de femme 
aux J ignés si pures, si régulières, adoptée comme type par les maîtres de 
récole de Fontainebleau, était inspirée de la tète de Diane, maîtresse dn 
Roi. C'est une erreur aussi absolue qu'évidente. Ce type dont je veux parler 
est le même que celui de In Diane de Jean Goujon, représentée nue, éten- 
due sur le sol , tenant un arc de la main gauche et pressant de la droite 
le cou du cerf sur qui elle s'appuie. (Voyez le musée do Louvre, Sculp' 
iure, salle de la Renaissance, et la Description des sculptures, par Henry 
Barbet de Jouy.) M. Barbet de Jouy a bien raison de dire que la ressem- 
blance de cette figure symbolique avec celle de Diane de Poitiers est plu« 
qoe douteuse. Je conclus d'autant plus facilement à admettre comme sin- 
cère et exact le portrait du Cabinet des estampes (portraits dessinés), que 
tous les traits ont une grande analogie avec ceux que l'on retrouve dans les 
portraits sur émaux. Voyez l'émail (Henri et Diane à cheval) de la collec- 
tion Rothschild et l'émail n^ 242 (musée du Louvre), Vénus et V Amour. 
Cet émail est d'un charme incomparable. Je ne sais pourquoi M. de Laborde 
hésite à reconnaître la duchesse de Valentinois dans cette Vénus; à les 
bien étudier, les traits de la déesse, dans cet ouvrage, se rapprochent encore 
des traits du portrait dessiné. 



476 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

colure antique, bien que libre de tout frein, s*avance 
noblement, portant le calme et taciturne Henri; derrière 
lui, en croupe, amoureusement penchée, se trouve Diane; 
la plaine est vaste, un beau cerf est au loin, au lancé, 
presque imperceptible ; rien de plus calme ni de plus 
expressif. De Reine, il n'en est pas question : rien pour 
Catherine. Où est-elle alors? peut-être à son petit château 
de Saint-Maur des Fossés , vaquant aux soins de quelques 
œuvres féminines ou à l'éducation des fils et des filles de 
France qu'elle a donnés au Roi. D'ailleurs, si le Roi va 
visiter la Reine, c'est Diane qui l'y pousse; la patience et 
la froideur de Catherine sont immuables; elle donne des 
enfants au Roi, lui fait honneur dans les fêtes, recherche 
les comédies, réunit des livres, prie pour le bonheur du 
Roi, s'étudie a connaître la cour, compte les partis et 
regarde les intrigues, mais elle ne s'y mêle point. Aux 
cérémonies, aux audiences, aux entrées ', aux processions, 
elle tenait son rang; si elle n'avait point de royauté réelle, 
elle en portait fort bien l'image, faisant honneur aux 
ambassadeurs, sachant bien parler, noblement recevoir 
les compliments et noblement y répondre. Près des am- 
bassadeurs italiens, dont elle a toujours aimé la compa- 
gnie , elle recourait à des marques d'expansion et d'aflabi- 
lité qui , pour si peu importantes que fussent les occasions 
où elle les manifestait, ne lui donnaient pas moins une 
sorte de caractère personnel et distinctif qu'on n'a point 
encore vu chez les reines de France. L'ambassadeur Mat- 
teo Dandolo, qui l'avait connue Dauphine en 1541, la 
vint saluer Reine en 1547, de la part de la République 

1 Les Entrées de ville furent celles de Lyon (juin 1549) et de Rouen 
(1550); la Reine y était dans le plus grand apparat. Voyez aussi Archives 
curieuxes, t. III. • Festin donné k la Reine Catherine au logis épiscopal de 
révcsché de Paris (19 juin 1549). - 



COURTOISIE DE CATHERIKE DE MÉDICIS. 477 

Sërénissime; il rappela avec le sourire aux lèvres l'accueil 
qu'elle fit à Tambassadeur son collègue, ainsi qu*à lui, 
lors (le l'ofEce des compliments : 

tt Arrivés, dit-il, dans la salle où était Sa Majesté, elle m'ac- 
cueillit et m'embrassa avec des sig^nes.de la pins vive amabilité, 
soit par l'expression des meilleurs souhaits à l'adresse de notre 
République, soit par ses allusions au souvenir qu'elle avait con- 
servé de ma personne lors de ma première ambassade; elle ne 
voulut point s'asseoir tant que nous ne l'eûmes point fait, 
remerciant sing;ulièrement ce très-illustre État de ses bienveil- 
lantes démonstrations, compatissant par ses expressions aux 
fatigfues que j'avais dû éprouver pendant un si lon(j voyage, 
dans une saison de si grandes chaleurs. Elle exprima aussi sa 
reconnaissance pour les signes d'affection que le Magnifiques 
Giustinian fit au nom de Votre Sérénité lors des obsèques du 
roi François, à la cérémonie desquelles il voulut rester debout 
tout le temps, malgré ses accès de goutte; elle se dit enfin la 
bonne fille de Votre Sérénité , ajoutant qu'en raison de l'affec- 
tion et de l'attachement que nous porte le Roi Très-Chrétien son 
mari, il n'est besoin de recourir à son intermédiaire, mais que 
le cas échéant, il ne serait rien qu'elle ne fit pour nous marquer 
son dévouement, n 

Tels sont les débuts de Catherine de Médicis au chapitre 
des compliments avec la République de Venise ; il en res- 
sort une bonne grâce parfaite et une habileté surprenante 
dans Tart de paraître naturelle , art qui en elle sera plus 
tard un de ses moyens les plus persuasifs et les plus 
entraînants. 

Lorenzo Contarini, qui vit Catherine en 1532, lui a 
consacré une intéressante page ; son récit confirme singu- 
lièrement une des jolies pages de Brantôme : 

tt Le Roi, dit-il, a pour femme Catherine, fille de Lorenzo 
de Médicis; il l'épousa en 1533, étant alors duc d'Orléans; elle 
Alt mariée par le pape Clément, son oncle, avec une dot de 
1 30,000 écus en argent et ses possessions en Auvergne, d'un revenu 



'w8 DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE. 

annuel de 16,000 éciis. Elle est plus jeune que le Roi de treize 
jours seulement; elle n'est pas belle, mais elle est d'une sagesse 
et d'une prudence extraordinaires; nul doute qu'elle serait apte 
à gouverner; cependant elle n'est point consultée ni considérée 
autant qu'elle le mériterait, n'étant pas d'un sang^ égal à celai 
du Roi; mais elle sait se faire aimer de tous et du Roi par les 
qualités de son caractère et surtout par sa bienveillance. Pour 
ce qui est du chapitre des choses ordinaires, elle est fort bien 
traitée, car elle a 200,000 écus à dépenser par an; encore ne 
lui suffisent-ils pas, étant de son naturel Uberalissima. Elle tient 
une belle cour de seig^neurs et de dames, parmi lesquelles des 
princesses même, et elle les pensionne tous; elle dépense telle- 
ment pour sa table, pour ses écuries, pour ses vêlements, pour 
ses larg^esses et pour les maria[fes qu'elle aime à négocier, que 
le Roi est souvent obligé de suppléer à ses revenus par des 
donations extraordinaires. Cette princesse resta pendant neuf 
ans de mariage sans pouvoir avoir d'enfants, et comme, à 
l'époque de la mort du Dauphin, on doutait qu'elle en pût 
jamais avoir, le bruit courut que le roi François voulait que 
son second fils Henri, l'époux de Catherine, fit divorce, esti- 
mant peut-être aussi pouvoir par une nouvelle alliance accom- 
moder un peu mieux ses affiàires. Mais la Médicis ayant appris 
le danger qu'elle courait, y remédia par sa prudence, s'adres- 
sant d'abord directement à son mari. Comme il l'aimait, il lui 
fut facile de se laisser persuader. Puis elle alla trouver le roi 
François, à qui elle dit avoir entendu que l'intention de Sa 
Majesté était de donner une autre fbmme pour épouse à son 
mari, et que puisque jusqu'alors il n'avait pas plu au Seigneur 
Dieu de lui faire la grâce d'avoir des enfants, il convenait, du 
moment que Sa Majesté n'avait pas pour agréable d'attendre 
davantage, qu'elle pourvût a la succession d'un si grand trône, 
et que pour sa part, en raison des grandes obligations qu'elle 
avait à Sa Majesté, qui avait daigné l'accepter pour belle-fille^ 
elle était plutôt disposée à supporter cette grande douleiur que 
de s'opposer à sa volonté, et qu'elle se résolvait à entrer dans 
un couvent ou à demeurer à son service et en sa faveur. Cet 
épanchement, elle le fit avec beaucoup de larmes et de ten- 
dresse au roi François; le cœur si noble et si facile du Roi 
s'émut tellement, qu'il lui dit : ce Ma fille, ne doutez' point 



PORTRAIT DE CATHERINE DE MÉDICIS (1551). 479 

que puisque Dieu a voulu que vous soyez ma belle-fille et la 
femme du Dauphin, je ne veuille qu'il soit autrement; peut- 
être lui plaira-t-il de vous faire la çrâce, à vous et à moi, de 
répondre à ce que nous désirons le plus au monde, n II arriva 
que peu de temps après elle fut grosse , et que l'année 15ii) 
elle mit au monde un enfant mâle, pour la plus (jurande satîs- 
fiuïtîon de chacun , lequel fut appelé François et tenu sur les 
fonts de baptême par votre Illustrissime État. Elle a eu depuis 
deux filles, Isabelle et Claude, et dans ces derniers temps trois 
autres fils, dont un, le duc d'Orléans, est mort Tannée der- 
nière, n 

m 

On peut dire, du reste, qu'autant Catherine avait été 
stérile les dix premières années de son mariage, autant elle 
devint féconde ensuite ; les temps où le Dauphin se voyait 
si tristement privé de descendance étaient bien changés, 
et en 1554 un ambassadeur à la cour de France fait cette 
observation : 

u Comme Leurs Majestés sont encore jeunes, elles craignent 
d'avoir plus d'enfants qu'il ne faut; car le Roi voudrait laisser 
à chacun d'eux un héritage qui répondit à la grandeur de son 
nom et de son caractère. » 

Giovanni Gapello, successeur dé Lorenzo Gontarini, 
avait emporté d'elle cette impression, qui réellement alors 
était celle de la France : 

u La Reine est aimée et respectée, et mérite de l'être de 
chacun pour ses qualités personnelles et pour sa bienveillance : 
le royaume entier est de cet avis. Elle est belle femme lorsqu'elle 
a le visage voilé; je m'exprime ainsi parce qu'elle est grande, 
que sa taille est élégante et que sa peau est fine; quant à son 
visage, il n'est point beau, la bouche est trop grande et les 
yeux gros et blancs. Beaucoup disent qu'elle est le portrait 
frappant de son oncle Léon X. Elle s'habille richement et avec 
le plus grand goût; mais lorsque le Roi va au camp, elle prend 
le deuil et le hit prendre à toutes les dames de la cour. » 

Jusqu'alors, quel avait été le rôle de Catherine, sinon 



480 DE LA DIPLOMATIE VENITIE>\NE. 

un rôle muet et soumis? En 1557, pendant des jours 
d'épreuve non- seulement pour Torgueil national de la 
F'rance, mais même pour la sécurité du royaume, elle 
se révéla Reine et témoigna aux Parisiens que le sang de 
la nation était devenu son propre sang : cela bien avant 
la mort du Roi et pendant la pleine autorité de la duchesse 
de Valentinois. Son initiative surprit d'autant plus qu'elle 
était d'autant moins attendue. Catherine de Médicis, par 
cet acte, en cette journée , leva le voile de l'indifFérence 
politique à laquelle la force des choses l'avait jusqu'alors 
condamnée! Ce jour-là, elle ne (ut ni Catherine de Médicis 
ni l'épouse du Roi, elle fut la Reine de France; po